‹ Récit d'une soeurChapitre 41 sur 79 · Le troisième anniversaire de la mort d'Albert · texte numérisé non relu

Le troisième anniversaire de la mort d'Albert

pour nos bien-aimés parents, et frères et sœurs ! et toute cette vie si bonne et unie ! et cette chapelle si complètement jolie à présent! Tu as su tous les changements qu'on y avait faits. Entre tous, celui que j'aime le mieux, c'est la tribune : l'orgue et les voix sont bien plus à leur avantage, entendus d'en haut. Enfin tu vas voir tout cela aussi, et dans mes derniers jours à Boury je regardais tout, en pensant que bientôt après moi tu le regarderais aussi. Que n'ai-je pu t'y attendre, et te revoir! Tu viendras bien vite ici, n'est-ce pas, ma Paulette? il est essentiel, il me semble, que nous ne soyons pas longtemps près l'une de l'autre sans nous embrasser. Le cœur me bat d'y songer. Je voudrais en être à me jeter dans tes bras. Mes chers amis, de grâce, partez, arrivez! Dieu soit avec nous tous et nous réunisse ! »

ALEXANDRINE A PAULINE

a Boury, 9 octobre i 839.

« Je suis en ce moment seule, oui, ma chère, seule avec Julien dans ce grand château \ mais je ne suis pas à plaindre dans ces heures solitaires, je les supporte mieux qu'autrefois. Le premier moment du départ des autres, où je me suis trouvée seule et dans l'obscurité, a été un peu mélancolique. Mais je ne me suis pas appesantie là-dessus; je lis, ou bien j'écris ma chère histoire et alors je n'ai pas même assez de six heures de suite de solitude complète. Heureusement mes doux souvenirs font une bienfaisante impression sur mon âme, heureuse même malgré l'amertume qui s'y mêle; de sorte que je passe facilement mes jours sans ennui en

I . Pendant une autre absence de ma mère, pour mener Olga à qiiL'lque réunion dans les environs.

mêlant toujours Dieu et Albert. En ce moment j'écris les premiers temps de notre mariage : cela m'absorbe tant, que souvent j'oublie le moment présent : je revis ma vie! Et, quoi qu'on en puisse dire, je trouve l'imagination une chose bien utile et bien heureuse! C'est une peinture magique. Je revois le vieux journal de famille que nous nommions la gazette, et je m'attendris sur ton écriture, sur celle de nos frères absents \ et je me dis : « Mon bonheur a été détruit, mais il m'en reste encore des débris charmants que je voudrais toujours rassembler autour de moi. » Et toi I toi, tu m'en serais bien une des parts les plus chères et peut-être la plus utile de toutes celles dont se compose ce reste de bonheur! L'orgue, dans ces moments de solitude, me fait aussi plaisir à jouer parfois; mais soit dans ma chambre, soit dans notre chère chapelle, je me sens toujours heureuse d'être ici, au lieu d'être à Paris ou à Dangu; je préfère mille fois, au vacarme du monde, le silence mélancolique qui m'entoure.

« Cela ne me paraît pas tant coupable qu'étrange, de voir faire des plaisirs toute l'affaire de la vie, quand la vie est si sérieuse, si remplie de peines, de quelque côté que l'on jette les yeux. Du reste ne va pas croire que je voulusse bannir les plaisirs de partout : pas le moins du monde, et si Albert avait vécu, j'en aurais pris ma bonne part, tout en étant aussi catholique que je le suis maintenant ; mais je' voudrais seulement que les plaisirs fussent la récréation, le délassement, et non l'affaire de la vie ! »

1, L'abbé Gerbet avait accompagné h Rome mon frère aine et sa belle-mère, Mme de Lagrauge. Feruand les y avait rejoints au mois de janvier.

Me voici arrivée à la partie de ces souvenirs où Olga apparaît plus clairement. Elle vient d'avoir dix-huit ans, et il est temps pour moi de la faire un peu mieux connaître, ou plutôt de la laisser, comme les autres, se faire connaître elle-même.

J'ouvre donc, à son tour, le petit journal où, elle aussi, écrivait les pensées qui traversaient son esprit et quelques-uns des incidents de ses paisibles journées; journal très-incomplet sans doute, peut-être enfantin, mais qui cependant me semble exhaler un très-doux parfum de jeunesse et de poésie, que la piété élève parfois bien haut. Et d'ailleurs cette âme allait grandir et mûrir si vite, qu'il est bon de la contempler un peu à cette période de sa vie, afin de se rappeler (lorsque, dans l'épreuve, nous la vendons grande et courageuse) qu'après tout, cette chère et douce jeune sœur était presque un enfant! J'ouvre donc ce pauvre petit journal, et sa seule vue m'attendrit; car cette écriture incertaine et tremblante me rappelle la perpétuelle souffrance contre laquelle elle a patiemment lutté. On se souvient peutêtre que, dans une autre partie de ce récit \ j'ai parlé de cette vue faible qui, sans altérer extérieurement ses yeux, rendait toutes ses jouissances incomplètes, la pri-

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