‹ Récit d'une soeurChapitre 62 sur 79 · MA MEI\E A MOI · texte numérisé non relu

MA MEI\E A MOI

«Rome, 12 avril 1842.

(( Ma pauvre Pauline chérie ! Nous étions bien malheureux ! nous le sommes encore plus. Dieu les voulait tous deux. Je le disais bien, que les bienheureux qui savent ce que c'est que le ciel et ce qu'est cette triste et misérable terre, ne prient jamais pour qu'on y reste. Je me jette dans tes bras, mon enfant bien-aimée, je pleure avec toi sur nous tous, car pour elle, il n'y a qu'à la regarder glorieuse au ciel avec son bon père, avec Albert, avec les quatre petits anges qui nous y attendent tous depuis si longtemps !

(( Ma pauvre enfant, calme ta douleur de n'avoir pas été là, puisque nous non plus, nous n'y étions pas. Nos anges au ciel ont pensé que nous n'aurions pas de forces sufTisantes pour recevoir aussi ce dernier soupir ! Ils l'ont mise à l'écart pour nous la prendre, cette bien-

aimée ! La voilà où elle a tant désiré d'être, où tu Tas vue, ma bonne fille, dans ce rêve que je relisais encore il y a huit jours avec une émotion indicible. Oh ! mon Dieu ! arrivons-y tous !

« Â présent, mon enfant chérie, te revoir est ma fièvre, je n'existerai plus, jusqu'à ce que je sois dans tes bras. Je crois que je partirai dès qu'Adrien sera arrivé ; si je le pouvais, dès aujourd'hui je me mettrais en route, tant j'ai envie de me sauver près de toi ! Mon trésor, soignetoi, ménage-toi, songe à quel point tu es nécessaire à ta pauvre mère, qui voit ainsi défeuiller l'arbre sous lequel elle était abritée ! Oli ! que je souffre du mal que je vais te faire ? Tu m'occupes plus que moi-même. Ma pauvre Olga va bien, elle est calme, elle esi courageuse, elle sent aussi combien elle m'est nécessaire. Pour elle , sans aucun doute , le choc eût été plus grand, plus bouleversant encore, si elle avait eu la douleur de la voir s'envoler vers Dieu. Unissons-nous pour prier: ne quittons pas le pied de la croix, Dieu et la sainte Vierge nous aideront.

(( Mon cher Auguste, ma Pauline, pleurez avec moi tous deux, et bientôt, bientôt je serai près de vous pour pleurer et prier. Je ne vous quitterai plus, je vous aime tant tous deux, mon cœur ne se repose qu'en pensant à vous.

<( Oh ! mon Dieu ! faut-il que ce soit ]e 12 avril que j'aie à te donner ce coup ! 11 n'y a donc plus pour nous un seul jour un peu doux ! »

l'abri'; GKnRKT A PAULINE.

« Le même jour.

« Dieu a donc voulu, chère enfant, vous demander de nouveau le double sacrifice de laisser partir pour le

Ul'.ClT D'UNK SŒUR.

ciel une âme chérie , et. de ne pas assister à son départ. Hélas ! ce sacrifice double, nous avons tous eu à l'offrir.

« Il n'y a pas eu sans doute d'apparition céleste sur ce cercueil, comme sur celui de votre bon père ; mais la lumière de la sainte vie de votre sœur se réfléchit sur sa tombe, et à cette lumière nous voyons sans aucun doute, sans aucun nuage, son âme sauvée ! Toute inquiétude sur son salut, je la regarderais comme une mauvaise pensée qui profanerait le sceau divin qui a relui en elle jusqu'à la fin. Elle s'était confessée la veille de son départ : sa santé l'avait empêchée de renouveler sa communion qu'elle avait faite très-récemment, mais son cœur communiait toujours. Je ne saurais vous dire avec quel admirable surcroît de piété elle a passé la semaine sainte. Elle se sentait monter au Calvaire, et ce que son cœur dit à Dieu en répétant les paroles de l'Évangile : « Mon Dieu ! je remets mon âme entre vos mains, » a dû l'unir si intimement au Sauveur crucifié, que la mort n'a pu la détacher elle-même de la croix, que pour la porter dans les bras du Sauveur couronnant ses saints.

« Chère enfant, reposons, reposons notre douleur sur cette confiance, je dis mal, sur cette assurance; mais prions pour elle comme nous le ferions sans cela, prions pour nous tous, qui restons sur la terre de l'instabilité et des larmes. Nourrissons notre âme de cette parole : « Nous n'avons pas ici de demeure permanente, mais nous cherchons notre demeure future. » 11 n'y a de force et de consolation que dans cette pensée méditée ou pied de la croix ; car si le ciel est notre terme, la croix est le chemin qui y conduit. Chère enfant, Dieu vous aime, et il fera servir ces accablantes et douloureuses épreuves à vous faire avancer dans son amour.

Ce progrès sera la couronne que votre âme déposera sur ces cercueils bénis.

« Cette lettre est aussi pour M. Craven, si bon frère de votre Eugénie et qui ressent en même temps toutes vos douleurs ; dites-lui que je lui écris par ces lignes, je ne vous sépare pas l'un de l'autre.

« Maintenant que je puis vous parler de consolation sans vous parler d'alarmes, je vous écrirai souvent ; mes lettres sont bien peu de chose auprès de la consolation dont la source est dans votre âme, mais elles seront consolantes aussi pour moi, qui vous suis attaché plus que vous ne pensez peut-être. Cette amitié est scellée du sceau de trois tombes. Puissé-je, tant que je resterai encore dans ce monde, n'être pas inutile aux douleurs des âmes avec lesquelles je pleure et prie sur ces tombeaux, où je vois Dieu au milieu de nous! »

Ce que je devins après la réception de ces lettres et pendant les jours et les semaines qui suivirent, je n'ai point à en parler ; j'en retrouve la trace dans les pages de mon journal, écrites lorsque je pus écrire. Je la trouve plus sûrement encore au fond de mon âme d'où rien ne les a effacées jamais. Mais ces souvenirs personnels ne font point partie de ce Récit. J'en ai d'autres, hélas ! à ajouter à ceux que je viens de retracer, et l'histoire de cette funeste année n'est pas encore achevée !

On a vu dans la lettre du marquis de Raigecourt qu'il paraissait craindre pour Olga le danger d'une u ircinile mortelle. » C'est qu'en effet ma mère, au milieu de tant de douleurs, avait eu, à son sujet, des inquiétudes qui lui présageaient d'autres douleurs encore. Par suite du saisissement qu'elle avait éprouvé dans la soirée du 17 janvier, Olga avait été longtemps et dangereusement

malade, et on eut pour elle de vives craintes, dans le moment même où renaissaient pour Eugénie celles qui devaient être si promptement et fatalement réalisées. En ce qui concernait Olga, ces craintes se calmèrent alors, parce qu'elle parut se rétablir assez vite. Par le fait, cependant, cette maladie porta à sa santé une atteinte dont elle ne se remit jamais !

Olga, lorsqu'elle fut appelée près du lit de mort de mon père, venait de mettre sur son front une couronne de fleurs! Lorsqu'elle l'ôta, en ce moment solennel, ce fut pour ne plus jamais remettre une parure de la terre. Pour elle aussi, en ce moment, tout finissait en ce monde; pour elle aussi commençait une vie nouvelle ; pour elle aussi s'ouvrait une voie où elle allait marcher vite et mériter bientôt cette autre couronne dont les fleurs ne se flétrissent pas.

Le changement survenu dans sa jeune âme me semble déjà sensible dans les deux lettres suivantes écrites peu de jours après la mort d'Eugénie. Je ne crois pas que, même après toutes celles qu'on a lues, on puisse lire celles-ci sans attendrissement.

OLGA A PALiLTNE.

« Rome, le 16 avril 184'2.

« Ma Pauline chérie, quoique ayant bien mal aux yeux, je veux t' écrire, car Âlexandrine n'en a pas le temps, et il ne faut pas que tu sois un seul jour sans lettres. Qu'il nous tarde donc de savoir comment tu es et de quelle manière Dieu t'aura aidée à supporter ce coup de foudre. Pauvre chère ! je voudrais bien te consoler-, je voudrais t' avoir ici, partager avec toi los Inr- 11. 'il

mes, les prières et la triste douceur de revoir tout ce qui a appartenu à cette sœur adorée, relire ensemble ses cahiers qui sont d'immenses sources de consolation ; car, après avoir pensé et écrit de telles choses, avoir été éprouvée, et avoir souffert comme nous l'avons vue souffrir, on peut bien la croire au ciel, cette chère! réunie à Dieu qu'elle a tant aimé, à notre père chéri, à Albert et priant pour nous tous! J'espère que tu vas être soutenue par Dieu et par elle dans cette nouvelle et terrible épreuve. Mon Dieu! mais comme la vie passe! C'est aussi une consolation; car il faut bien espérer qu'un jour viendra où nous y serons aussi, nous autres, dans ce cher ciel. Et cela passe si vite, les jours! On est si vite revenu à la même heure tous les soirs, qu'il semble que l'on n'ait pas bougé et qu'il n'y a que cinq minutes de la veille. Demain, trois mois de la mort de mon père qu'elle a tant pleuré, et voilà qu'elle l'a déjà revu ! Il n'y a ici-bas qu'à se préparer à mourir et à avancer le plus qu'on peut dans la connaissance de Dieu. Comme elle aimait Dieu, notre Eugénie! Peu de jours avant son départ de Rome et de la terre, elle causait avec l'excellent abbé de la Bouillerie* de l'évangile où Marthe dit à Notre-Seigneur : (( Seigneur, celui que vous aimez est malade. » Eugénie disait qu'en méditant sur cet évangile, elle n'osait pas dire : « Seigneur! celle que vous aimez est malade, » mais qu'elle disait : (( Celle qui vous aime tant! » — « Et cela est bien vrai, » a-t-elle ajouté en souriant. Oh! pauvre sœur chérie! si tu savais comme elle était changée et maigrie, mais si belle pourtant! Chère Eugénie! si nécessaire au bonheur de tous! si importante dans notre intérieur! si délicieuse! C'est pour cela que Dieu nous l'ùtc, alin de nous

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