l'uroles dites par olle peu de jours avant sa mort
« Adieu, chère sœur! prie pour ta pauvre petite, demande pour elle la grâce de savoir souffrir avec patience. Oh ! que je voudrais te voir! Adieu. »
De quelle douleur cette lettre (la dernière que je reçus d'elle!) me transperça le cœur! Je puis presque le dire, cette douleur fut aussi aiguë que celle que me causa sa mort ! Je répétais sans cesse : « Oh ! mon Dieu , mon Dieu! prenez-la, ne me la rendez pas! mais rendez-vous à elle! » J'allai à Sainte-Gudule , où je fis cette prière avec ardeur : » Oh ! que tout arrive ! que la santé ne soit pas rendue à son corps, mais que son âme chérie retrouve sa lumière et sa paix dans l'acquiescement parfait à cette volonté qu'elle a toujours aimée plus que tout! que pour elle cessent tous les misérables regrets de la terre! et pais, mon Dieu, faites ce que vous voudrez ! »
Ces mots étaient sans cesse sur mes lèvres et dans mon cœur pendant ces jours d'angoisse...
Ils m'eussent été épargnés, ces jours cruels, si j'eusse été près d'elle, car cette lettre, si déchirante à lire pour moi, ne fut point, en réalité, l'expression de l'état permanent de son âme. Le calice que nous devons tous boire, cette répugnance de la nature à souffrir et à mourir qu'elle n'avait jamais comprise (tant elle avait envisagé avec amour, depuis son enfance, le moyen par lequel seul on parvient à Dieu), il fallut qu'elle aussi en goûtât un instant l'amertume, afin d'avoir avec sa vie un sacrifice véritable à faire à Dieu. Mais elle surmonta courageusement cette dure épreuve, et elle ne laissa à ceux qui l'entouraient pendant les derniers jours de sa vie que l'impression d'un calme inaltérable, d'une soumission parfaite à la volonté de Dieu, et d'une paix que ne troublèrent ni l'abattement de son âme ni les souffrances de sou corps.
314 RKCIT D'UNE SŒUR.
Le 2 avril, Adrien et Eugénie quittèrent Rome : une étrange volonté des médecins imposa pour elle alors l'essai d'un changement d'air et exigea ce voyage. Ma pauvre mère, Olga, Alexandrine, M. et M"^ de Bussière les accompagnèrent jusqu'à Albano. Elle les embrassa là tous pour la dernière fois ; on mit son petit enfant dans sa voiture pour qu'elle pût l'embrasser encore, après tous les autres, et M"""^ de Bussière, qui était près de la portière, l'entendit murmurer en lui donnant ce dernier baiser : « Tu ne verras plus ta mère! » Mais elle n'eut pas d'attendrissement : elle partit avec calme, fermeté et même une certaine joie, comme s'il lui eût semblé que le sacrifice serait plus facile lorsqu'elle serait moins entourée d'êtres chéris; — comme si, dans son état croissant de faiblesse, elle eût cherché à garder pour son mari ce qu'elle pouvait encore témoigner d'affection et de tendresse. Elle partit donc, et, à la moindre nouvelle d'un changement défavorable, s'il avait lieu, il était arrangé que ceux qui restaient devaient, à l'instant, la rejoindre!
Eugénie fut un peu mieux à Naples; elle y resta jusqu'au 5 avril, et ce jour-là elle s'embarqua pour Palerme; son amie , la marquise de Raigecourt , qui se rendait avec son mari en Orient, s'embarqua sur le même bateau, ainsi que le comte Auguste d'Ursel et le vicomte de Gontaut.
Dieu fait tout bien. Cette place que je leur ai tant enviée, je n'aurais peut-être pas eu la force d'y être. Le courage de la voir mourir, je ne l'aurais peut-être pas eu, et ce coup si affreux de loin, peut-être de près m'eûtil tuée!
Le 6 avril au soir, ils arrivèrent à Palerme : elle n'était pas mal, elle semblait même être mieux; mais sa longue maladie, notre récente douleur, l'épreuve de son
BECIT D'UNE SŒUR.
âme à Rome, ses derniers actes à Naples avaient sans doute complété sa vie; elle était prête pour Dieu, et, sans nouvelles souffrances, sans aucun adieu, sans préparation dernière différente de celle de chaque jour, Dieu emmena en paradis cette sœur charmante et chérie, que, dans sa plus grande miséricorde, il m'avait donnée à aimer sur la terre et qu'il me rendra à aimer éternellement dans le ciel^
Ce fut la lettre suivante qui apporta la première à Rome l'affreuse nouvelle :
LE MARQUIS DE PiAIGECOURT A L ABBÉ GEnBET. « Païenne, C avril 1842.
(( Mon cher monsieur l'abbé,
« Le sacrifice est consommé! Ce matin, entre sept et huit heures, j'ai assisté à la mort ou plutôt à la glorification d'un ange. Le malheureux Adrien est venu frapper à ma porte, tout éperdu. Je me suis hâté de courir près du lit de la malade ; ma femme m'a suivi de près. Quelques moments après, elle avait cessé de vivre, sans secousse, sans effort, en un mot, aussi doucement qu'elle a vécu. Nous n'avons eu le temps d'avoir ni prêtre ni médecin; le second n'eût été bon à rien, le premier eût été d'un bon exemple, mais voilà tout. Car quelle préparation à la mort que cette vie, que ces souffrances, que tout cet ensemble d'une personne si près de la perfection! On peut bien lui appliquer les paroles de l'Écriture : « Opéra illorum sequuntur illos. » En effet,
1. On trouva dans son buvard une lettre qu'elle commençait pour moi. « Chère sœur d-; ma vie .. » Ce sont les derniers mots qu'ait tracés pour moi sa main chérie.
voulez-vous savoir sa dernière action? Au moment de son départ de Naples, elle a fait à un malade moral qui vous intéresse (et malade d'une maladie mille fois plus mortelle que la sienne), une petite exhortation toute gracieuse, toute douce; puis elle lui a passé une médaille au cou en le priant de la porter en souvenir d'elle et de son père. Dites-le à M""^ de la Ferronnays, elle saura de qui je veux parler et ce lui sera une consolation. M'"^ de la Ferronnays! comme je voudrais baiser la poussière de ses souliers! C'est une martyre, et quelle espèce de martyre que le sien ! Quelle douceur ! quelle sérénité ! quelle résignation ! Puisse ce coup trop prévu ne pas abattre un courage si souvent éprouvé et qu'on ne peut puiser dans des forces venant d'ici-bas! Puisse-t-elle sentir qu'il lui faut encore vivre pour les enfants que Dieu lui a laissés!
« Vous voilà, mon cher monsieur l'abbé, chargé encore d'une bien triste mission pour cette malheureuse et sainte famille. Que Dieu vous donne la grâce et la force de l'accomplir! J'ai pensé que c'était à vous, son ange consolateur, qu'il fallait s'adresser pour lui porter tout à la fois des paroles de deuil et de consolation.
u M. d'Ursel renonce à son voyage pour rester auprès de M. de Mun ; j'en aurais volontiers fait autant, mais je crains pour ma femme très-délicate * des émotions trop prolongées et je me décide, bien à contre-cœur, à continuer notre voyage.
(( Agréez, je vous prie, l'hommage de mon respectueux dévouement.
« Marquis de Raigecourt. »
1. L;i marquise de Raigecourt ne survécut pas un an à Eugénie sa santé ébranlée ne se remit jamais, et l'on put craindre que le terrible saisissement qu'elle avait éprouvé à Palerme n'eût hâté sa fin. Elle aimait tendrement Eugénie, et sa perte avait été pour elle lo plus L;raud niallicur de sa vie.
P. S. « Qu'on ne se fasse pas de reproche du voyage de Sicile. M'»^ de Mun n'a pas souffert du mal de mer, elle était hier au soir mieux que je ne l'avais vue encore, et rien ne pouvait faire prévoir une fin si prochaine. Dieu, qui a ses vues, a peut-être voulu, en permettant qu'elle finît loin des siens, épargner à sa mère et à M"*" Olga un second coup qui, pour celle-ci, aurait pu amener une rechute mortelle. »
L'abbé Gerbet remplit auprès de ma mère sa douloureuse mission, puis il songea à moi; mais ma mère, s'oubliant elle-même, voulut m'écrire le même jour, et ce jour, ce triste jour dont ces deux lettres portaient la date, c'était mon jour de naissance, le 12 avril!