‹ Récit d'une soeurChapitre 64 sur 79 · OLGA A PAULINE (UN MOIS PLUS TARD · texte numérisé non relu

OLGA A PAULINE (UN MOIS PLUS TARD

«Rome, 10 mai 1842.

« Ma Pauline chérie! que je voudrais donc te revoir! Dans quel accablement tu es, ma pauvre sœur! Il est impossible que cela dure longtemps et que notre bienaimée Eugénie ne t'obtienne pas un peu de calme. Que n'es-tu ici! Je m'étonne continuellement du calme et de la sérénité que nous avons tous. Et moi que l'idée seule que cela pouvait arriver faisait frémir et fondre en larmes tout l'été dernier, je suis d'une tranquillité qui m'a presque effrayée, craignant que ce ne fût de la froideur. Mais j'ai eu... Dieu m'a envoyé de si bonnes et fortifiantes pensées ! j'ai trouvé que le bonheur de la terre tant désiré, tant regretté, valait si peu la peine qu'il donne! j'ai été si frappée de la brièveté de cette vie! La joie y est si courte, si mélangée de peines, qu'on ne peut presque la distinguer ; mais les peines passent aussi, et si souvent mêlées de joies célestes! Tout passe, cela m'a tant frappée ! même pendant la terrible scène du retour d'Adrien, je me disais : cela aussi passera, et, quand nous serons au ciel depuis bien des siècles, que nous sembleront alors ces courts moments d'épreuves? Et pourtant nous louerons Dieu de nous les avoir envoyées, car ce sont elles qui nous auront ap|)ris le peu

su RECIT D'UNE SŒUR.

de valeur de cette vie et qui nous auront fait gagner la vie glorieuse et éternelle dont nous jouirons alors. Dieu m'a fait la grâce de comprendre tout cela bien jeune. Ah ! c'en est une immense, pourvu que j'y corresponde. Ma mère s'attristait l'autre jour de voir le beau temps revenir : moi, toujours par une grâce de Dieu, cela me faisait un effet tout contraire ; je pensais qu'Eugénie aussi venait de renaître. Mais quelle différence ! Ces feuilles et ces fleurs se faneront dans peu et mourront, au lieu qu'elle, maintenant, belle et immortelle fleur du ciel, elle en a fini de tout ce qui passe et meurt! Et puis, je me le répète toujours : la vie passe si vite 1 II n'y a qu'à aimer Dieu, faire le plus de bien qu'on peut, se sauver, tâcher d'en sauver d'autres. Voilà bien de quoi remplir le cœur et la vie, et même les remplir de bonheur ! Ne va pas, pour tout ceci, me croire bonne, ce n'est pas moi qui te le dis, ce sont là des grâces de Dieu; moi, je me sens remplie de misères, froide, tiède, priant si peu !... Que Dieu t'aide! Ah! prie un peu pour que je ne perde pas ces bonnes impressions.

« Adieu, chère, chère, je suis horriblement pressée.

« Olga. »

La grâce de Dieu parlait assurément à son âme, mais elle y fut attentive et sut y être fidèle.

Le journal dans lequel j'avais l'habitude d'indiquer brièvement les faits de chaque jour et dont aujourd'hui encore je mo sers pour aider mes souvenirs, demeura fermé depuis le 21 avril IS/jS, jour où me parvint à Bruxelles la nouvelle de la mort d'Eugénie, jusqu'au 2û mai où je rouvris ce même journal à Paris et j'y écri-

vis que « j'avais été malade et que j'avais cru longtemps ne plus pouvoir écrire, parler, ni même penser. » Mais le lendemain du jour oîi j'écrivais ces mots, Dieu daigna m'envoyer une consolation.

C'était un dimanche et le jour de la Fête-Dieu : j'allai pour la messe et la procession à la maison mère des sœurs de la Charité, rue du Bac. Là, je vis, pour la première fois, Alphonse Ratisbonne, qui arrivait de Rome, et les paroles que nous échangeâmes ensemble dans le jardin du couvent me causèrent le premier mouvement de joie et de résignation parfaite que j'eusse ressenti depuis les malheurs qui m'avaient frappée.

Il était encore en habit laïque, mais il allait le quitter sous peu et entrer dans la Compagnie de Jésus. Je lui demandai pourquoi, tout en se faisant prêtre, il ne demeurait pas avec son frère. Il me répondit qu'après la grâce que Dieu lui avait faite il ne croyait pas pouvoir lui donner « moins que tout. » Cette réponse me frappa et me toucha ^ Il me dit ensuite « qu'il n'y avait pas sur la terre de lien aussi fort que celui par lequel il se sentait attaché à mon père. — Je lui dois plus que la vie, me dit-il, et je me sens plus son enfant que vousmême. »

Ces mots, Taccent qui les accompagna et le récit fait par lui-même de la grâce merveilleuse dont il avait été l'objet et qui, de loin, m'avait déjà si vivement émue, me firent un grand bien et me rendirent le courage dont j'avais plus besoin que jamais, car le lendemain de cette rencontre je partais avec mon mari pour Boury et nous allions y attendre ma mère, qui y arrivait de Rome le jour suivant.

Après la mort d'Albert et malgré la douloureuse émo-

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