‹ Récit d'une soeurChapitre 65 sur 79 · V. Appendice · texte numérisé non relu

V. Appendice

tion de ma première rencontre avec Alexandrine, j'ai dit que le souvenir de cette arrivée m'était demeuré heureux et doux, car ma mémoire m'en retraçait d'autres qui m'attendaient plus tard dans ce même lieu. On peut comprendre maintenant ce que fut celui-ci, en comparaison du premier ! On peut comprendre ce que ce fut d'attendre, dans ce château désert, une telle réunion avec ma mère ! ce que ce fut que de tomber dans ses bras, après toutes les douleurs qui avaient marqué cette absence ! Hélas ! elles avaient laissé des traces qui n'étaient que trop visibles, et au premier moment, le changement de ma mère me frappa davantage encore que celui d'Olga. Celle-ci d'ailleurs sembla bientôt se remettre complètement, et, pendant ce triste séjour à Boury et le séjour plus triste encore que nous fîmes ensemble à Lumigny (où je me retrouvai le 16 juin 18Zj2, un an exactement après le jour où j'y avais embrassé Eugénie pour la dernière fois), nous n'eûmes, à son sujet, aucune appréhension nouvelle. Je partis bientôt pour Bruxelles, 'où Olga allait venir nous rejoindre avec ma mère, et, pendant quelques semaines, ce me fut une douce occupation de préparer l'appartement qu'elles allaient occuper dans notre maison, car il n'est pas nécessaire de dire que nous répondions au désir de ma pauvre mère de se sauver près de nous, par un désir non moins ardent de nous serrer près d'elle !

Elles arrivèrent en effet, et peu après Alexandrine vint aussi passer quelque temps avec nous.

Depuis la mort de son frère, elle n'avait quitté sa mère que pour aller à Rome passer les jours douloureux qui avaient précédé le départ d'Eugénie. Après l'accomplissement d'un malheur dont nous verrons plus tard l'effet profond et décisif sur sa vie et sur son àme, elle était retournée auprès de sa mère à Florence et était

ensuite partie avec elle pour l'Allemagne, emmenant aux eaux d'Ems la plus jeune de mes sœurs, qu'elle nous ramenait maintenant à Bruxelles. Ce motif lui avait permis de quitter la princesse Lapoukhyn, mais seulement pour quelques semaines, au bout desquelles elle retourna à Francfort pour y passer l'hiver et y demeura auprès de sa mère, jusqu'au jour où une nouvelle douleur la rappela au milieu de ceux dont les épreuves étaient devenues les siennes.

Cependant, après tout ce qui s'était passé depuis le jour où je l'avais quittée à Naples l'année précédente, cette courte réunion fut pour moi la plus douce des consolations, et elle me permit déjà d'apprécier ce changement dont je viens de parler, et qui semblait être une véritable transformation opérée par l'âme bienheureuse qui venait de quitter la terre, sur l'âme chérie unie si tendrement à la sienne ici-bas. On en jugera lorsque bientôt j'en reviendrai à elle, — à elle seule.

Nous partîmes pour Blankenberg, lieu désert alors et fort mélancolique, situé au bord de la mer et que notre grand deuil nous avait fait choisir de préférence à Ostende. Ce fut là, sur cette triste plage, — un jour que je n'oublierai jamais ! — que, regardant Olga à la lueur d'un ciel orageux, je fus tout d'un coup saisie de son changement, et frappée, — le mot n'est pas assez fort, — persuadée qu'elle aussi allait mourir.

Elle! cette douce, pieuse, chère jeune sœur, qui me rendait en partie celle que j'avais perdue ! avec laquelle je ne sentais plus la distance de l'âge, tant les mois qui venaient de s'écouler avaient mûri son esprit, non moins que son âme, — dès son enfance d'ailleurs si accessible aux pensées sérieuses, — elle allait mourir!... Oh ! Dieu ! quelle horrible impression je reçus 1 Je

m'efforçai d'abord de la secouer, je cherchai en la regardant encore à me persuader que sa pâleur était momentanée ainsi que le rouge vif de ses lèvres qui m'avait tant effrayée ! Mais ce fut pour moi, relativement à elle, ce premier moment de terreur, pire que le dernier, dont le souvenir m'est demeuré distinct, comme celui du premier moment où, à Paris, je tremblai pour Eugénie, l'année qui précéda celle de sa mort.

La nuit qui suivit ce jour, Olga fut saisie d'une douleur au côté si violente, que ma mère, obligée de demeurer à Blankenberg à cause de ma plus jeune sœur, me demanda d'emmener sur-le-champ Olga à Bruxelles, afin qu'elle pût y être soignée sans retard par un bon médecin. Nous partîmes en effet. Olga riait et trouvait qu'on s'inquiétait trop. Toutefois, à Bruges, où nous nous arrêtâmes pendant deux heures, elle n'eut pas la force de me suivre à l'église, où elle avait cependant exprimé une vive curiosité d'aller voir les tombeaux de Marie de Bourgogne et de Charles le Téméraire. Je n'avais pas voulu lui dire que je la croyais trop souffrante, je n'avais pas voulu croire moi-même qu'elle le fût, et je me disposais à l'y conduire, lorsqu'au moment de sortir elle se rassit et me dit d'y aller sans elle.

Nous arrivâmes à Bruxelles, mon mari nous avait précédées et nous attendait dans le vestibule. Dans cette maison, qui ressemblait à une maison anglaise, la salle à manger était au rez-de-chaussée. Nous y entrâmes pour souper : pendant le repas, elle fut gaie et j'eus un petit éclair de joie, car il me sembla un instant impossible qu'elle fût réellement malade. Près de cette salle à manger se trouvait un cabinet de travail : nous y entrâmes après souper. Ce cabinet était rempli de livres et de meubles anciens, et tout cela, à la lueur du feu et des lumières, avait un air à la fois studieux et gai qui fit

pousser à Olga un cri de joie : « Oh ! je veux m'établir ici pour étudier, dit-elle : arrangez-moi dans ce coin une table où je puisse apporter mes livres, et puis vous me prêterez ici tous ceux que je pourrai lire. » Après ces mots, elle monta presque gaiement dans la chambre où elle allait tant souffrir, et jamais nous ne la vîmes rentrer vivante dans celle que nous quittions et où elle se promettait avec tant de joie de revenir souvent.

Sa maladie dura cinq mois, pendant lesquels nous passâmes par toutes les fluctuations de cet affreux mal, qui plus qu'aucun autre torture le cœur de craintes et d'espérances. Quant à elle, elle subit ces alternatives, comme toutes ses autres souffrances, avec une inaltérable patience. Dans les deux touchantes lettres que l'on va Hre, on la verra parler de l'irritation de ses nerfs et de sa crainte d'en faire souffrir les autres, mais jamais chez aucune malade crainte ne fut moins fondée. Au début de sa maladie seulement, elle pleurait parfois, mais depuis le commencement de janvier, c'est-à-dire depuis le moment où son état était devenu désespéré, elle n'eut plus un instant de mal de nerfs ou d'attendrissement; sa fermeté et sa sérénité allèrent en croissant, ainsi que sa tendresse pour tous ceux qui l'entouraient. Enfin, à cet égard, il plut à Dieu d'exaucer en entier les vœux exprimes dans ces deux lettres, qui furent adressées par elle à Alexandrine, à deux périodes différentes de sa longue maladie.

La première est du 29 novembre 1842.

« Mon Alex chérie, tu es une bien chère sœur, de m'écrire une lettre si délicieusement tendre. Je ne suis pas digne d'avoir des sœurs comme vous, mes chères. Dieu m'a bien gâtée, moi qui réponds à la tendresse dont on m'accable par tant de froideur. Si j'arrive au ciel,

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j'espère que ma béatitude sera une dose immense d'amour, pour Dieu d'abord et pour toutes les créatures, d'enthousiasme et d'exaltation continuelle!... Tu me reconnais bien là, n'est-ce pas? C'est bien mal à moi d'avoir été si longtemps sans l'écrire et de t' avoir laissée commencer! Il y a longtemps que j'aurais pu le faire, quoique je mène toujours la vie de malade et que je ne sois pas bien encore. Je crois que les médecins ne savent trop que me faire, j'ai un mal au côté, et surtout j'ai un mal de nerfs continuel. Je pleure pour une mouche: les soins mêmes me donnent souvent une grande irritation intérieure. Personne n'y échappe, maman, Pauline. On prétend que cela ne se voit pas : cela m'étonne, car je pleure et rien n'est plus difficile à dissimuler; je fais des résolutions de me vaincre, car si je suis malade longtemps, si je dois l'être davantage, cela augmentera si je ne fais pas quelques efforts pour résister au commencement. Et je sais si bien ce qu'en souffrent les autres, que je trouve terrible d'ajouter au chagrin que cela vous fait, chère famille, de me voir malade, celui de ne pouvoir me soigner en liberté, d'avoir la crainte de me déplaire, de me devenir antipathique; je sais que cela arrive, je sens que cela peut m' arriver. C'est là là plus grande souffrance. Oh! que du moins elle soit pour moi seule! Alex, prie un peu, pour que j'aie la force de prendre sur moi. Si je pouvais seulement ne pas pleurer! Mais Dieu me veut cela, comme une humiliation peut-être. Du reste je souffre peu, je ne m'ennuie pas, je ne suis pas triste. Quelquefois le désir d'être à Paris m'a agitée vivement; mais je me suis calmée aussi làdessus, il ne faut vouloir que ce que Dieu veut. Quelle admirable histoire que celle de M"*= de Maistre! Merci de la charmante lettre que tu m'as envoyée à ce sujet, elle m'a donné la chair de poule et fait tout mon corps

tressaillir. Oh! beaucoup d'émotions pareilles! La foi nous sera-t-elle, à nous, comptée comme vertu? Nous touchon's, nous voyons presque à chaque instant l'autre vie. Aussi les doutes chez moi ne sont plus ma peine spirituelle, mais bien la faiblesse de mon amour pour Dieu, ma tiédeur, la négligence de mes prières, mon peu de confiance, d'abandon, de joie intérieure.

« J'ai ici la messe de temps en temps et je communie. Le bon P. Boone a été pour moi d'une bonté et d'une charité extrême; c'est bien là la vraie charité. Te voilà donc une pauvre du bon Dieu! Mais comment peut-il jouer de ces tours-là à ceux qui ne veulent de l'argent que pour faire du bien ! C'est que voilà sans doute : il faut se renoncer en tout, poursuivre son soi jusque dans ses derniers retranchements, souffrir peut-être la plus grande des croix, en voyant souffrir les autres sans pouvoir les secourir. Pauvre Alex! et que vas-tu faire*?

(I Où en est Putbus? je prie toujours pour lui. Adieu, je crois que je n'ai plus rien à te dire, je t'aime. »

La seconde lettre, adressée aussi à Âlexandrine, fut écrite le 2 janvier 1843, peu de semaines avant sa mort.

« Ma vieille chère sœur! je veux t'écrire un mot aujourd'hui ; je voulais le faire hier, mais j'ai été paresseuse. Je te souhaite une bonne année, une sainte année. Que nous fassions tous la volonté de Dieu, que nous l'aimions toujours plus, que ta mère devienne catholique, ainsi que ton cher petit frère et sa femme. J'ai demandé cela à Eugénie et à Albert pour mes étrennes. Je suis

1. Je ne sais plus quelle petite tentative infructueuse Alexandrine avait faite, à cotte époque, pour placer avantageusement, au prolit dsc pauvres, une petite somme qu'elle avait cuire les mains.

bien fâchée qu'ils te quittent; si au moins tu pouvais venir ici * !

« Je suis faible, je tousse, j'ai mon point de" côté, je suis fatiguée, j'ai mal aux nerfs, et quand je te disais maintenant que je voudrais que tu fusses ici, je pensais qu'au fait il valait peut-être mieux que non, car tu n'échapperais pas à ces vilains, et si je te prenais en grippe cela me vexerait. Ma petite sœur chérie, prie pour que je sois patiente tant que Dieu voudra. J'ai pris la résolution d'agir comme si je savais que je dusse mourir de cette maladie, de m' habituer à regarder la mort sans crainte, de lire tout ce qui peut me faire aimer Dieu davantage. Si je priais bien du moins! mais, hélas!... J'espère du moins que le bon Dieu prend mes souffrances tout comme si je les lui offrais bien. Il est si bon ! il ne demande qu'un petit peu de bonne volonté, et j'espère en avoir par sa grâce. Je n'ai pas assez de foi en cette bonté, pas assez de confiance et d'amour! Adieu, je suis fatiguée.

« Le médecin dit que je serai guérie au printemps!

« Rappelle-moi au souvenir de ta mère, et souhaitelui de ma part toutes les bénédictions de Dieu au commencement de cette année! »

L'année 18/j3 commençait, pour nous, sous les mêmes auspices que l'année douloureuse qui s'achevait. Ce fut au mois de janvier de cette année que tous les symp-

i. Alexandrine avait eu, pendant cet hiver, la joie de voir, à Francfort, le frère dont l'exil avait été pour elle un si grand chagrin, et elle avait alors fait connaissance avec l'aimable et charmante personne qu'il avait épousée au retour. Cette jeune hellesœurlui avait inspiré l'affection la plus vive. Elle espérait toujours la revoir, et parlait d'elle sans cesse. Hélas ! elles devaient à peine se rencontrer ici-bas!

tomes de la maladie d'Olga s' aggravèrent et que le danger redouté depuis quatre mois devint imminent.

Peu de temps avant cette période, un jour qu'elle était dans le salon, où elle pouvait encore descendre et où elle passait quelques heures chaque jour, elle avait été longtemps pensive, et moi silencieuse près d'elle, écoutant avec angoisse sa respiration trop rapide, et regardant son visage de plus en plus altéré. Elle me dit tout d'un coup d'une voix calme : — « Sais-tu que je suis dans une bien bonne position ! » On peut juger si ces mots me surprirent. — «Oui, reprit-elle, dans une bonne position, car ou je vais guérir, ou je vais mourir : si je guéris, j'en serai bien contente, je jouirai du printemps, du bonheur de sentir mes forces revenir, comme l'année dernière à Rome, et puis surtout, d'aller à Paris et de revoir mes chères Narishkin ; et si je meurs, au lieu de cela, vois-tu, toute cette année que nous venons de passer, et puis cette maladie que j'ai, et puis les indulgences plénières que j'espère gagner à ma mort, tout cela me fait penser que j'irai bien vite au ciel. »

J'étais si émue de l'entendre parler ainsi, que je ne disais rien. Après un moment de réflexion, elle continua avec la même tranquillité : — « Au bout du compte, si je guérissais, il faudrait pourtant bien un jour recommencer à souffrir pour mourir! De sorte que, puisque j'ai déjà tant souffert et que me voilà où j'en suis... » Elle s'interrompit, puis elle me dit : « En tout cas, j'espère que, si on te disait ou si tu t'apercevais que je suis plus mal, tu ne ferais pas la bêtise de ne pas me le dire sur-le-champ. »

Elle en resta là, et moi je l'embrassai en lui disant de bénir Dieu de l'état de paix dans lequel il conservait son âme.

Cet état demeura le même, lorsqu'après ce jour com-

mença la période douloureuse des dernières souffrances, lorsque la toux, la fièvre, l'oppression croissante lui ôtèrent tout repos pendant le jour, tout sommeil pendant la nuit.

Dans l'octave de Noël, elle m'avait dit que, pendant ses longues insomnies, elle versifiait souvent malgré elle. Elle composa, en effet, à diverses reprises, des vers qui, s'ils ne sont pas toujours corrects, sont cependant empreints, selon moi, de pure et véritable poésie, aussi bien que de fervente piété. Cette âme chérie, sous la pression de la souffrance, semblait exhaler des parfumsplus doux. Ce n'est pas une idée qui me vient aujourd'hui; je l'avais alors près d'elle, où toute douleur était parfois suspendue par l'émotion et la joie de la voir ainsi s'abandonner à Dieu et nous donner un si grand exemple.

Je crois pouvoir citer ici quelques-uns de ces vers qui valent, il me semble, la peine de l'être, surtout si on se souvient qu'elle n'avait jamais appris ni songé à versifier et que toute cette poésie sortait spontanément de son cœur au milieu de ses souffrances.

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