‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 2 sur 53 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Give me tbe pleasure with the pain, So would I live and love again.

(Btron.)

« Rendez-moi la joie avec la douleur, et je veux bien vivre comme j'ai vécu, aimer comme j'ai aimé! » Voilà à peu près en quels termes un des poètes de notre temps a exprimé un sentiment analogue à celui qui nous fait accepter les plus douloureux souvenirs, plutôt que l'oubli qui anéantirait ensemble l'amertume et la douleur du passé. Cette manière de sentiç est la mienne, et je ne trouve point de vérité générale aux vers fameux du Dante :

Nessun maggior dolore

Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria...

Oh! non, je ne désire l'oubli ni des joies, ni des peines que j'ai connues. Je bénis Dieu des unes et des autres, et je le bénis encore de la disposition qu'il m'a donnée à revenir sans cesse sur les traces qu'ont laissées après eux ceux avec lesquels il m'a été si doux de vivre.

Le souvenir des jours heureux passés ensemble est demeuré pour moi une joie et non une douleur; et, bien loin de désirer Toubli, je demande au ciel de me conserver toujours la mémoire vive et fidèle des jours évanouis, et la faculté de faire comprendre quels furent ceux avec lesquels s'écoulèrent ces jours, et quel fut le bonheur qu'y répandit leur présence. Pensera eux et parler d'eux m'a été doux depuis qu'ils ne sont plus, comme il m'était doux de leur parler et de vivre prèsd'eux quand ils étaient là. Aussi l'occupation favorite de ma vie a-t-elle été de lire et de rassembler les lettres et les papiers de tout genre dans lesquels est demeurée gravée l'empreinte fidèle de leurs âmes. Ce n'est pas sans un tendre orgueil que je les ai parfois fait connaître à d'autres, et que j'ai vu, même des indifférents, s'attendrir ou s'émerveiller en lisant quelques-unes des pages que j'entreprends aujourd'hui de réunir d'une façon plus complète. Je voudrais, je l'avoue , que la mémoire de ceux qui les ont écrites répandît son doux parfum un peu au delà du cercle de ceux qui les ont aimés, et je voudrais les faire aimer de ceux qui les ont vus passer sans les connaître, mais non sans les remarquer peut-être. Et, s'il s'en trouve à qui l'amour de Dieu soit étranger, ces pages pourront peut-être leur inspirer le désir de connaître le divin sentiment qui les remplit et qui s'y mêle à tout. J'ose croire qu'ils y trouveraient d'ailleurs quelque intérêt et quelque charme, et qu'ils n'achèveraient pas cette lecture sans se demander s'il est bien vrai, comme quelques-uns le prétendent, que les pieuses habitudes de la vie catholique « nuisent au développement de l'intelligence, asservissent l'âme ^» ou refroidissent le cœur, — et s'il n'est pas certain, au contraire, que ces personnes si agréables à Dieu auraient

!• Lord John Russell. Lettre à Vivêque de Durham,

perdu, même humainement, le plus grand de leurs charmes en perdant cette piété qui a tout vivifié en elles. Oh! oui, je conviens encore qu'il me serait douK que ceux qui, de nos jours, font des portraits si repoussants (et qu'ils croient si fidèles) du cœur des femmes, pussent lire attentivement ce recueil, où se trouvent exprimées toutes les émotiorisqui viennent agiter la jeunesse. Trouveraient-ils que ces cœurs si remplis de Dieu aient manqué de tendresse pour ceux qu'ils aimaient sur la terre, ou d'enthousiasme pour les beautés de la nature et de l'art? Trouveraient-ils que la pensée des choses de l'autre vie ait troublé leur gaieté ou leur naturel; qu'elles aient été austères ou ennuyeuses enfin, ces chères créatures dont le charme extérieur a frappé tant de personnes qui ignoraient leurs âmes? Sous ce rapport, et précisément parce qu'elles ont vécu, non dans un cloître, mais au milieu du monde, et parce qu'elles ont éprouvé et exprimé les sentiments les plus ordinaires et en même temps les plus vifs de la vie, je pense que ces pages peuvent être utiles à quelques-uns de ceux que des exemples plus héroïques effrayent et découragent. C'est pourquoi j'ai osé dire, en commençant, que je consacrais ce travail à Dieu plus encore qu'à ceux dont je vais parler, mon espérance étant de servir mon amour pour lui, plus encore que de satisfaire ma tendresse pour eux.

Ma principale difficulté est causée par l'abondance même des richesses que la mort a amoncelées autour de moi, et par l'embarras de choisir entre ce que je puis prendre et ce que je dois laisser. Aux lettres nombreuses que je possédais déjà, sont venus s'ajouter peu à peu une foule de notes, de journaux, de manuscrits de tout genre dont je n'avais jamais cru avoir la triste fortune de rester dépositaire, et qui forment aujourd'hui le trésor dans lequel j'ai à puiser.

Entre tous ces manuscrits, il s'en trouve un toutefois si intéressant et si complet, qu'il pourrait presque suppléer- â tous les autres, et c'est celui-là surtout qui me fournira presque en entier le contenu dô ce volume. Ce manuscrit est THisloire de celle que son mariage avec mon frère Albert rendit ma sœur, — sœur si intime et si ch^rfî, que le sang n'aurait pu nous unir davantage. Rencontrée pour la première fois en Russie, au sortir de notre enfance, retrouvée en Italie, dans les plus beaux jours de notre jeunesse, Alexandrine m'était unie par la conformité d'âge et de goûts qui forme toutes les affections de jeunes filles, mais aussi, dès lors, par le lien de plus sérieuses pensées; et notre amitié a été de celles que rien, dans la vie, ne saurait altérer, et que la mort ne peut rompre. Lorsque, par suite de circonstances heureuses et singulières, cette amie si chère fut amenée à faire partie de notre famille, elle s'y confondit tellement, que je ne sais si le cœur même de notre mère la distinguait parmi ses filles. Après ce moment. Dieu nous fit partager ensemble les heures les plus heureuses et les heures les plus sombres. Il nous donna en commun des jouissances et des peines également rares en ce monde, et consacra enfin tant de liens par le lien le plus sacré et le phia fort de tous. Réunies depuis tant d'années par le goût, 4 attrait, la sympathie, par tant de joies communes et de communes douleurs, il nous fut donné de l'être dans l unité de la foi, et de goûter ensemble, dans de nouvelles épreuves, des consolations si profondes et si divines, que cette époque de notre amitié et de notre vie devint et demeure la plus précieuse et la plus ineffaçable de toutes.

Celle époque partagea la vie d' Alexandrine en deux parts : l'une remplie par les incidents les plus variés et les émotions les plus diverses, l'autre par Dieu seul,

cherché et trouvé dans l'acceptation complète du sacrifice, — acceptation qui devint si entière et si douce, que c'est à cette seconde partie et non à l'autre qu'on peut, dans cette vie courte et pleine, appliquer le mot de bonheur. Elle le trouva, en effet, serein et immortel dans l'abîme même où elle avait cru le voir disparaître.

Mais, avant d'atteindre ce terme, au moment où s'évanouissait pour elle la terre avec tout ce que l'amour, la jeunesse et le bonheur peuvent lui prêter de charmes, et où l'avenir ne lui présentait plus que l'aspect rigoureux du sacrifice accepté, mais non encore adouci; en ce moment, jetant un dernier regard sur ce passé si cher et si récent, elle trouva une première consolation à recueillir les traces de tout ce qui s'était passé dans sa vie depuis le jour où elle avait rencontré Albert, jusqu'à celui où elle l'avait vu mourir. Elle nomma ce travail : Notre Amour et notre Vie, et elle le rendit si minutieux et si complet que, bien qu'il n'embrasse que l'espace de quatre années, il remplit, en lignes et en pages serrées, un manuscrit de trois épais volumes, dont le premier est intitulé : Amour^ le second : Amour^ Mariage^ et le troisième : Afwoiir, Mariage^ Mort.

Là se trouvent racontées des choses simples et sublimes, romanesques et passionnées, pieuses et déchirantes, dans un style si naïf, si touchant et toujours si vrai, qu'il semble regrettable d'en rien supprimer. Toutefois, il est certain que, dans un récit fait, heure par heure, d'une suite d'années, sorte de photographie de la vie dans ses moindres détails, il s'en trouve que l'intérêt seul des amis de celle qui parle et de ceux dont elle parle, peut suivre sans fatigue. Outre cela, le caractère d'Alexandrine la portait à avoir ce que je nommerai des scrupules de véracité. Le besoin d'êl,re exacte et vraie, la peur d'exagérer, le désir de dire le mal comme le bien,

lui faisaient noter une foule de superfluités qui allongeaient inutilement son récit. Je cherchais souvent à les lui faire retrancher dans ces moments où, penchée sur son épaule, je lisais ce qu'elle écrivait, ou bien lorsque, assise près d'elle, j'écoutais la lecture de ces pages où mes propres souvenirs se trouvaient mêlés aux siens. Hélas î qui m'eût dit qu'un jour je les relirais sans elle t Qui m'eût dit que, survivant à ceux qui dans ce récit sont le plus souvent nommés, aussi bien qu'àelle-même, j'aurais pour occupation de les faire connaître, non-seulement aux amis avec lesquels ils ont vécu, mais encore aux inconnus; et qu'un jour même je songerais peut-être à apprendre leurs pensées avec leur nom à ce monde effrayant qui s'appelle le /)M/^/tc/... Une telle prévision nous eût semblé bien étrange, et elle était assurément aussi loin de notre pensée que l'était celle des malheurs par lesquels elle devait se réaliser!

Mon intention est donc de faire de longs extraits du manuscrit d'Alexandrine, non-seulement parce que rien ne peut la peindre mieux elle-même, mais aussi parce que tous ceux dont je veux parler y figurent, et que c'est déjà les bien connaître que d'avoir lu ce qu'elle en a écrit. A côté d'Albert, au portrait duquel il n'y a rien à ajouter après celui qu'elle en a tracé, apparaît cette sœur charmante et chérie dont le souvenir plane dans mon cœur au-dessus de tous les autres, Eugénie, dont la tendresse fut le souverain bonheur de ma vie, et dont la mort demeure, après tant d'années et tant d'autres douleurs, une douleur distincte, aiguë, ineffaçable, inconsolable entre toutes. Eugénie occupa dans la vie d'Alexandrine une place presque aussi importante que dans la mienne, et elle paraît souvent dans ce manuscrit qui, pour la durée des années qu'il embrasse, suffit à tout. Mais ce manuscrit se termine à la mort d'Albert en 4836,

et j'aurais eu de la peine à achever, si la narration ne se continuait pas naturellement dans les lettres d'Eugénie et dans celles d'Alexandrine elle-même. Puis, à ces lettres s'ajoutent encore celles de ma jeune sœur Olga, qui marcha vite aussi dans cette voie au bout de laquelle, à vingt ans, nous lui vîmes rendre à Dieu son âme avec la paix d'un enfant et le courage d'une sainte!

Tel est l'ensemble des souvenirs que je veux rassembler dans ces pages, où se retrouvera sans cesse aussi celui de mes parents bien-aimés. J'espère que, parmi ceux qui les liront, il ne se rencontrera point d'esprit critique et malveillant, et qu'elles iront là où seulement elles sont adressées, toucher quelques âmes pieuses et consoler quelques cœurs souffrants. Ceux-là sont ordinairement indulgents et ne songeront point à me reprocher le rôle de panégyriste des miens, dont, vis-à-vis d'autres lecteurs, je pourrais me sentir embarrassée. Mais il est un autre point sur lequel, je le sens, j'ai à m'excuser davantage : c'est l'obligation où je serai souvent de transcrire les louanges qui me sont adressées par mon frère ou par mes sœurs. On pensera peut-être qu'au lieu de m' excuser, le plus court eût été d'omettre ces passages; mais supprimer l'expression, même exagérée, de leur tendresse eût été une grande inexactitude. Je les ai donc conservés, surtout dans les lettres d'Eugénie, où ces passages sont, en réalité, plus honorables encore pour elle que consolants pour moi; car entre celle dont le cœur fut capable d'une affection si généreuse et si dévouée et celle qui en fut l'objet, la meilleure part, on le verra bien, doit être donnée à la première.

Je dois dire encore pourquoi, de temps en temps, j'ai reproduit des pages écrites par moi-même. J'ai cru devoir le faire lorsqu'elles pouvaient servir à compléter l'ensemble de ces souvenirs, pensant que ce que j'ai

écrit autrefois serait plus fidèle que ce que me suggérerait aujourd'hui ma mémoire. Je m'efforcerai toutefois de ne pas rendre trop décousu un récit composé de tant de fragments divers. Mais quand même j'échouerais, quand même ce récit serait jugé entièrement défectueux pour la forme, je ne m'en plaindrais pas, pourvu que le fond soit goûté des âmes religieuses et simples auxquelles surtout je l'adresse, ou dont le suffrage seul m'importe. — Dieu me préserve de porter dans une telle œuvre la moindre vanité littéraire, ou d'y chercher la moindre louange pour moi-même.

Charles, mon frère aîné, ne vint au monde que plusieurs années après le mariage de mes parents ^ et fut pendant longtemps leur unique enfant. Puis ils en eurent dix. De cette nombreuse famille, quatre leur furent enlevés en bas âge; mais sept grandirent autour d'eux, et ce fut là, pendant longtemps, sur terre, le nombre de notre heureuse famille. C'est aussi au nombre de sept qu'ils sont au ciel aujourd'hui, trois ayant rejoint, dans

1. Mon père et ma mère se marièrent h Glagenfurth, en Garinthie, où était cantonnée, en 1802, Tarmée de Condé, dont faisaient partie mes deux grands-pères, le comte de La Ferronnays et le comte de Montsoreau. Dans des souvenirs précieux pour nous, ma mère nous a laissé le récit de ces années de leur jeunesse si remplies de misères et de dangers, mais aussi de gaieté courageuse et résignée, — cette vie de l'émigration enfin, si sévèrement Jugée après coup, et durant laquelle la noblesse de France déploya, il me semble, assez de vertus pour se faire pardonner l'erreur politique qu'on lui a tant reprochée depuis. Et, cependant, tandis qu'un juste attendrissement et une admiration méritée sont accordés, sans peine, aux victimes de la même cause dont le sang coulait alors sur tous les échafauds, le blàmc et la dérision sont parfois versés sans mesure sur ceux qui, portant dans l'exil leur fidélité et leur pauvreté, surent y vivre dignes de leurs noms, indépendants et simples, inspirant a^^ étrangers le respect,

la maturité de leur jeunesse, ceux qui les avaient précédés au berceau ^

Mon père fut nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg en \S\9, et ce fut là que s'écoulèrent les années de notre heureuse et joyeuse enfance. Mais, quelque charmants que me paraissent encore, à l'heure qu'il est, ces lointains souvenirs, je n'ai point ici à les rappeler; car Eugénie, plus jeune que moi de plusieurs années, n'y occupe pas encore une place importante. A cette époque de la vie, la différence d'âge produit des différences d'études, de récréations et d'occupations qui s'effacent plus tard, mais qui séparent véritablement pendant quelques années, et Eugénie disait souvent en riant que ce n'était qu'en 1829 qu* elle avait fait ma connaissance.

Cette heureuse rencontre eut lieu en Italie, et j'en trouve les circonstances racontées dans une sorte de narration de notre vie commune, entreprise par moi à l'époque où il me fallut apprendre à vivre sans elle. Cette narration est inachevée, mais elle arrive cependant jusqu'à l'année 1831 , où commence le manuscrit d'Alexandrine, auquel elle me semble pouvoir servir d'introduction. Je lui emprunte donc ce qui suit:

sans jamais implorer leur pitié, et, par tous pays, faisant honneur au nom français... On nous pardonnera, du moins à nous, enfants et petits- enfants d'émigrés, de ressentir plus de fierté que de regret au souvenir de cette époque, et d'être indulgents pour une faute politique (puisque faute il y a) qui nous a valu des exemples que tous, dans ces temps malheureux, ne reçurent pas des leurs, aussi honorables et aussi purs !

t. Lorsque ces lignes furent écrites, il en était ainsi. Mais depuis, les deux frères qui à cette époque survivaient encore à celui dont la vie et la mort forment le sujet principal de ce volume nous ont élé successivement enlevés : Charles, l'ainé de tous, en 18G3, à la suite d'une longue maladie courageusement et chrétiennement endurée, et, dans Tannée même qui vient de s'écouler, Fernand, le plus jeune, et le plus souvent nommé dans ces pages, frappé soudainement par la mort h côté du Prince auquel il avait consacré sa vie.

12 RÉCIT D'UNE SŒIIR.

« J'avais quitté Paris au mois de janvier 4 829, et j'étais avec mon père en Italie*, lorsque ma mère et Eugénie y arrivèrent au mois de juillet de la même année, et nous nous établîmes à la villa Citadella, près de Lucques, pour y passer le reste de l'été. — C'est dans ce même lieu et dans une villa voisine que, treize ans après, mon père et Eugénie passèrent le dernier été de leur vie... Mais nous n'en étions pas là en 48291 De longues années de bonheur étaient devant nous; et quand je pense à l'époque qui commençait alors, pour nous tous, cette année, la première de celles que j'ai passées en Italie, me paraît radieuse. La gouvernante d'Eugénie ne l'avait pas accompagnée. Il nous semblait être ensemble pour la première fois de notre vie, et, en tiers, nous avions notre excellente cousine Elisabeth de Bellevue, qui ne gênait en rien notre intimité, mais qui, au contraire, nous communiquait une foule de pieuses pensées dont son âme était pleine. Eugénie m'avait toujours tendrement aimée, mais elle ne s'était pas jusqu'à ce jour trouvée tout à fait à l'aise avec moi; elle commença à l'être entièrement, et, de ce temps, date notre si étroite union, commencée alors pour ne finir jamais. J'avais déjà été dans le monde, et je m'y étais amusée; il me tardait d'y aller avec elle, mais elle reculait toujours l'occasion d'y paraître. Elle n'était pas pressée de voir ni d'être vue. Elle eut mal au pied quelques jours avant un bal que le duc de Lucques devait donner à Marlia, et elle était bien aise de penser que ce serait un obstacle; il n'en fut pas ainsi, elle put y aller, et, ayant trouvé cela moins embarrassant qu'elle ne se le figurait, elle s'y amusa et moi aussi. Depuis ce

1. Mon père, à son retour de Russie, avait été appelé à faire partie du ministère de 1828. 11 était ministre des affaires étrangères en 1829, lorsqu'une maladie grave Tobligea de donner sa démission et de partir pour Tltalie.

jour iln'y eHtplus de bonnes fêtes pour Tune sans Tautre.

« Nous commençâmes à faire des lectures ensemble. Je lui lus tout haut plusieurs poëmes anglais. Elle avait toujours prétendu n'avoir pas assez d'esprit pour s'intéresser à ce genre de lecture, et, voyant au contraire combien elle y était sensible et combien tout ce qui était beau la charmait, elle s'en étonnait d'une façon originale, et prétendait que c'était moi qui en étais cause; et toujours elle a répété que, sans moi, elle n'eût rien compris, rien apprécié, rien aimé ! Cette illusion bizarre, produite par sa tendresse pour moi et par son incroyable modestie, m'a valu d'elle ces paroles si tendres , si douces, qui se trouvent si souvent répétées dans ses lettres, où ce temps de notre vie est toujours rappelé de la manière la plus vive et la plus touchante.

<c Nous restâmes à la villa Citadella jusqu'au mois de septembre, puis nous fîmes, avec nos parents et nos excellents et aimables amis, M. et M""® de Marcellus ^, un charmant voyage dans le nord de l'Italie. Nous allâmes à Venise, à Milan, à Gôme, à Lecco, puis nous revînmes à Bellagio pour gagner Menaggio, et de là, par terre, le lac de Lugano, que nous traversâmes dans toute sa longueur pour aller coucher le même soir à Magadino, sur le lac Majeur. Le lendemain, nous visitâmes les îles Borromées, et, après une excursion à Arona, nous vînmes coucher à Baveno, lieu ravissant, situé au J)oid du lac Majeur, du côté du Simplon, et ce

1. Yalentine de Forbin, comtesse de Marcellus, fille du comte de Forbin, directeur des Beaux-Arts, sous la Restauration, et distingué par »on talent et son goût pour les arts, non moins que par sa naissance. Elle est aujourd'hui veuve du comte de Marcellus, prématurément enlevé à sa famille, à ses amis et aux lettres qu'il cultivait avec amour, et auxquelles il avait consacré les loisirs recouvrés par Tabandot^ volontaire de la carrière diplomatique en 1830.

lïil ià que mon père fut rejoint par un courrier qui lui appariait sa nomination d'ambassadeur à Rome. Cette nouvelle hâta notre retour en France, etnous y revînmes en traversant pour la première fois le magnifique Simplon, dans toute la joie d'un heureux présent et d'un bïj liant et riant avenir.

t( Nous n'allâmes point à Paris d'abord, mais à Montigtiy, terre située non loin de Vendôme, au bord du Loir, ( L <[tji était alors la propriété de nos parents. Nous l'avons liubitée plus en espérance qu'en réalité, et jamais aussi I^LiiL ment que pendant les derniers mois de cette année. Au mois de janvier, mon père partit pour Rome, accompagné de mon frère Charles (marié depuis peu), et de ïhiUe jeune belle-sœur^; et nous allâmes, Eugénie et moi, à Paris, où ma mère devait passer avec nous l'hivt r avant de partir pour l'Italie. Ce ne fut qu'au mois d'avril 1830 que nous nous mîmesen route pour rejoindre mon père à Rome.

<^ Retourner en Italie est, selon moi, une plus douce chose encore que d'y aller pour la première fois. Aussi, bim que ma joie eût été grande à mon premier départ, je JQs encore beaucoup plus heureuse à celui-ci. Je parlais d'ailleurs pour Rome, où je n'avais jamais été, et pour laquelle j'avais soupiré d'une façon extraordinaire depuis mon enfance. Je partais dans la plus belle saison de r année, avec ma sœur qui partageait et doublait toutes mes joies. J'allais, avec ma mère, rejoindre mon ^hv et jouir près de lui d'une agréable et brillante exis- It ïue, dans le lieu que je préférais, avant de le connailre comme depuis, à tous les lieux de la terre. Pas

l . Charles avait épousé, au mois de janvier précédent, Emma de La^rratige, fille cadette du général comte de Lagrange et de Françoise de Talhouet, comtesse de Lagrange. Ses deux sieurs atnées étaient ôî'jh miiriées alors, l'une au duc de Gadore^ Tau Ire au duc d*Istrie.

une ombre n'obscurcissait mes heureuses pensées. Tout me semblait beau dans le présent, plus beau encore dans l'avenir, et, parmi tant d'heureux jours dont ma jeunesse fut remplie, ces jours m'apparaissent encore comme meilleurs que les autres.

« Ce fut dans la nuit du i*'au 2 mai que nous entrâmes dans Rome. Il faisait un brouillard assez épais, que la lune perçait cependant de temps en temps. C'est à cette lueur incertaine que je vis Rome pour la première fois. Malgré cela, l'impression que me fit notre entrée par la place du Peuple fut grande. L'ambassade de France était alors au palais Simonetti, dans le Corso. Nous y descendîmes donc peu après. Mon père et ma belle-sœur Emma étaient venus à notre rencontre, et les revoir avait été notre premier bonheur. Puis en arrivant, mon père nous fit monter le long escalier qui conduisait à l'appartement (arrangé par lui avec un tendre soin) qui devait être le nôtre, et qui nous parut charmant. Nous l'habitâmes peu de temps, mais nous y fûmes bien heureuses, et nos pensées s'y reportèrent souvent depuis, quoique ce premier et trop court séjour à Rome ait laissé des traces moins profondes dans notre souvenir que ceux que nous y fîmes plus tard. Ce qui l'y fixa surtout, ce furent les événements si proches déjà, et si loin de nos prévisions, qui terminèrent brusquement, trois mois après, notre brillante existence, et qui rendirent ces trois premiers mois de notre séjour à Rome les derniers de notre prospérité d'un certain genre en ce monde.

« Nous partîmes pour Naples vers le 45 juillet. La chaleur avait fait mal à mon père, et le changement d'air lui était ordonné. Nous n'avions pas dû l'accompagner d'abord, ce qui me désolait, parce qu'il me semblait toujours aloi's que ce qui était retardé était perdu. Il est de fait que cette fois, par hasard, je n'avais pas tort,

car si la nouvelle de la révolution de Juillet nous fût parvenue à Rome, il est probable que nous n'aurions plus songé à aller à Naples, et nous aurions sans doute quitté sur-le-champ l'Italie, ce qui eût bien changé notre vie à tous. Il en fut autrement par la volonté de Dieu, et nous étions à Naples depuis trois semaines lorsque tomba sur nous, comme la foudre, la nouvelle des événements survenus à Paris les 28, 29 et 30 juillet!

« Mon père, comme on le sait, donna sa démission, et, au premier moment, il fut question de retourner tous sur-le-champ à Rome, pour y faire nos paquets et quitter l'Italie. Mais, sur ces entrefaites, mes deux petites sœurs, Olga et Albertine, tombèrent malades, et cette circonstance, qui empêcha ma mère de partir, retarda la décision à prendre pour l'avenir, et contribua à changer tous les projets qui avaient été formés d'abord.

« Emma et moi, nous accompagnâmes seules mon père h Rome. Nous revîmes notre pauvre maison bien autrement que nous ne nous y étions attendus, — déjà démantelée et à moitié démeublée. De beaux chevaux et une calèche venaient d'arriver de Vienne pour mon père. Nous y fîmes une première et dernière promenade autour des murs de Rome : cet équipage devait être vendu le lendemain avec tout le reste. Je ne dirai pas que je fusse fort gaie ce soir-là. Je regrettais excessivement Rome, et plus encore Tagréable genre de vie que j avais mené depuis mon enfance et qui finissait pour moi. Je me sentais donc assez mélancolique. Mais ce ne fut pas très-long. Mon bon père nous avait tellement accoutumés à l'idée que la position dans laquelle nous avions vécu tenait, par son côté le plus brillant, à des circonstances qui pouvaient changer d'un jour à l'autre, que, lorsque ce jour arriva, il me sembla que. je m'y étais toujours attendue. Je repris donc

assez vite ma bonne humeur, et surtout la résolution de ne pas me laisser abattre par ce revers de fortune, ni d'augmenter, par la moindre tristesse, celle que mor pauvre père ressentait, pour nous plus que pour luimême, et pour la France plus encore que pour lui ou pour nous.

« Je retournai à Naples au commencement de septembre, bien contente de rejoindre ma mère et Eugénie, que nous trouvâmes établies à Castellamare, dans une petite villa qu'on naus avait, je crois, prêtée pour quelque temps. Cette villa, qui n'était pas en réalité plus laide que beaucoup d'autres, nous parut cependant très-triste et très-délabrée» et en contraste parfait avec rétablissement que nous quittions. Ge qui: Tétait plus que tout, c'était la petite chambre dans laquelle je couchais avec Eugénie et Emma; mais la vue en était si belle, qu'il n'y avait pas moyen d'être triste. Nous ne le fûmes guère non plus. Il se trouvait au même étage une espèce de grande salle totalement démeublée, mais dominant de ses nombreuses fenêtres la vue du golfe et des montagnes de Castellamare. Nous portâmes là chacun notre table et notre chaise, Emma, Charles, Albert, Eugénie et moi, et nous y passions nos matinées à lire, écrire, causer et rire beaucoup, malgré les prévisions- sérieuses qui faisaient souvent l'objet de nos discours;, cas nous na savions pas trop alors quel sort serait le nôtre. Nous nous imaginions qu'il allait peut-être ressemble» à celui de nos parents pendant la première émigration, c'est-à-dire, être voisin de la misère, et nous faisions nos projets en conséquence. Eugénie disait qu'elle pourrait enseigner la musique, et moi, je me trouvais capabla d'être gouvernante de trèsjeunes enfants.

«Au lieu de cela, je ne sais comment les choses s'arrangèrent, mais au mois de janvier 4831, nous étions établis X. 9

à Chiaja, dans une jofie maison, voisine de celle de sir Richard Acton', dont lady Acton, sa mère, faisait les honneurs; et, au lieu de la vie obscure et misérable à laquelle nous nous étions résignés d'avance, cet hiver fut pour nous très-brillant. Lady Acton réunissait chez elle une jeunesse nombreuse; on dansait, on chantait, on faisait des tableaux, on jouait la comédie, on s'amusait beaucoup enfin. Plus tard, Eugénie eut une sorte de remords de notre gaieté d'alors. A une autre époque, jugeant les choses à la seule lumière de la foi, elle devint sévère pour ce temps d'enfantillage et de joie, et disait quelquefois qu'elle n'en aimait pas le souvenir. Pour moi, j'étais et je demeure moins scrupuleuse, et c'est un moment que j'aime toujours à me rappeler. Notre vie ensemble était si heureuse î Et lorsque je me retrace son humilité si grande toujours, sa simplicité que rien n'altérait, sa gaieté si franche et si contagieuse, je ne conçois pas qu'elle ait jamais pu se reprocher même une pensée pendant cette époque soit-disant mondaine de sa vie. Je ne me souviens pas de l'avoir vue un seul jour vaine, frivole et occupée d'elle-même. Jamais elle n'a cessé d'être humble, désintéressée, dévouée. Il m'est donc permis d'espérer que Dieu aura été, pour elle, moins sévère qu'elle-même.

« Il y avait des moments où nous sentions, plus encore que dans d'autres, le bonheur d'être ensemble. Je me souviens surtout d'une promenade de chaque jour que nous faisions, vers les cmq heures, dans le jardin du

1 . Sip Richard Acton était fils de sir John Acton, le célèbre ministre q\ù joua un si grand rôle à Naples, sous le règne de Ferdinand I*"^ et de h reine Caroline, et frère du cardinal Acton, mort en 1847. sir Richard Acton épousa en 1831 Marie-Pelline, fille du duc de Dulberi>. Leur fils unique, sir John Dalber^ Acton, siège aujoardiiui au Parlement d'Anglieterre.

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palais Act^, et qui avait pour but de cueillir des fleurs pour en faire des bouquets que nous portions le soir. C'était alors que nous causions avec le plus d'abandon, et je suis sûre que bien peu de jours se sont passés sans que nous nous soyons dit mutuellement pendant ces promenades : Oh I qu'on est bien avec toi ! Nous parlions souvent de Dieu et de l'autre vie. Il m'est doux de penser que, même alors, ces sujets-là étaient rarement absents de nos discours, quoique bien souvent, sans doute, ils eussent pour objet le plaisir de la veille et celui que nous nous promettions pour la soirée. Ces bouquets demeurèrent pour nous un de ces souvenirs auxquels la pensée ramène souvent plus vivement qu'à d'autres plus importants en eux-mêmes; et jamais, plus tard, nous n'avons retrouvé l'odeur du mélange des fleurs qui les composaient habituellement sans nous sentir transportées à ce jardin, à ce temps, à cet âge... C'est dans des circonstances bien différentes, dans des lieux bien éloignés de celui-là, que, bien des années plus tard, nous avons toutes les deux éprouvé ce soudain retour de la mémoire causé par une bouffée de ce même parfum.

« Au mois de mai 1831, nous fîmes une course charmante à l'Isola de Sora, chez M. Lefebvre^, dont la fille, aînée, Flavie (devenue depuis marquise de Raigecourt), aimait Eugénie avec une tendresse qui ne se démentit jamais. Souvent séparées pendant la vie, elles furent rapprochées l'une de l'autre dans un moment douloureux et suprême, et furent enfin bien promptement réunies pour toujours dems l'asile éternel de toutes le» affections bénies I

1 . Créé depuis comte de Balsorano par le roi de Naples, Ferdinand II.

« Charles et Emma nous avaient quittés avant ce voyage, au retour duquel nous vînmes nous établir à Castellamare pour le reste de Tété. Fernand était absent. Albert était le seul de nos frères qui ne nous eût pas quittés. Notre sympathie sur tous les points était si complète, que je n'étais guère moins liée avec lui qu'avec Eugénie. Je n'ai pas à dire ici ce qu'était Albert. Le travail que je poursuis le fera bien connaître. Mais tout en l'aimant comme le plus doux et le plus tendre des frères, nous ne savions pas encore tout ce qu'il y avait à admirer dans son esprit, et à vénérer dans son âme. Albert avait joui autant que nous de cette vie si animée de Naples, mais elle avait eu plus de dangers pour lui que pour nous. Plusieurs fois, pendant l'hiver, il nous avait dit qu'il n'était pas bon pour lui de demeurer dans un lieu où la vie sérieuse était impossible, et qu'un beau matin il nous quitterait tous pour aller ^ se retremper dans quelque solitude. » Gela arriva, en effet, dans le courant de l'automne suivant. Je le trouvai un jour triste et seul sur la terrasse de notre maison. Nous nous y promenâmes longtemps ensemble, et il me dit « qu'il était très-malheureux et très-mécontent de lui-même; qu'il sentait le besoin d'être bon^ et de remplir son âme ot ^son esprit de choses sérieuses et élevées, mais qu'à Naples il était trop facile de tout oublier; qu'il fallait plus de force qu'il n'en avait pour tenir aux résolutions prises et ne pas céder au courant; qu'il venait de parler à mon père, et que mon père consentait à ce qu'il partît; que nous allions donc nous séparer pour quelque temps... » Cela me fit beaucoup de peine : aucune société ne m'était plus agréable et plus chère que la sienne, et son départ allait faire un grand vide parmi nous.

« Il partit^ en effet, huit jours après et alla rejoindre.

à Florence, son ami, M. Rio*, avec qui il fit une tournée en Toscane. Ils visitèrent ensemble tous les lieux historiquement et religieusement célèbres dans cette partie de l'Italie; et se plongeant dans toutes les études nécessaires à rintérêt d'un tel voyage, Albert recouvra bien promptement l'énergie des bonnes impressions que Naples avait affaiblies et se « retrempa » effectivement, ainsi qu'il l'avait courageusement voulu.

« En revenant à Florence, au retour de cette tournée, il fit une sorte de retraite après laquelle il se confessa, et il communia dans des sentiments de vive ferveur; et, depuis ce moment il embrassa un genre de vie dont jusqu'à l'heure de sa mort il ne s'est plus départi. Toutes ces bonnes résolutions, ainsi que la bonne direction donnée à sa vie, furent confirmées par la rencontre qu'il

1. Mon père, étant l'année précédente aux affaires étrangères, avait eu Toccasion de connaître et d'apprécier son compatriote, M. Rio, qui dès lors était devenu son ami. A l'époque où M. Rio se trouva ainsi rapproché d'Albert, celui-ci était dans un accès de sombre découragement causé par le temps que sa santé délicate lui avait fait perdre, et par la conviction qu'à son âge (il avait alors dix-neuf ans) cette perte est irréparable. M. Rio sut démêler tout ce qu'il y avait de sincérité et d'énergie dans ce regret, il comprit aussi la distinction de cet esprit humblement défiant de lui-même et la noblesse de cette âme modeste. 11 prit à tâche de relever son courage, de lui rendre confiance en ses propres forces ; et, avec une intelligence affectueuse égale à son profond savoir, il lui proposa un plan d'études à l'aide duquel il put regagner le temps perdu. Ainsi encouragé, Albert se remit à l'œuvre, avec ardeur et succès, et ce fut dans cet effort que se développèrent toutes les facultés et tous les goûts qui jetèrent ensuite tant d'intérêt et tant de jouissances dans sa vie. Aussi le moment de cette transformation ne s'effaça- 1- il jamais de son souvenir, et il conserva toule sa vie la plus tendre reconnaissance ainsi que l'affection la plus vive pour celui qui l'avait opérée. M. Rio nous accompagna à Rome en 1830, et c'est alors qu'U commença les études et les recherches qui ont depuis fait connaître son nom et l'ont rendu si familier et si cher à tous les amis de la religion et de l'art.

fit à Florence, cette même année, du comte Charles de Montalembert avec lequel il se lia d'une amitié qui a été l'un des sentiments les plus vifs de son cœur jusqu'au dernier instant de sa vie ^. Il passa quelque temps encore à Florence avec ses amis; puis, tous les trois ensemble, ils partirent pour Rome (au mois de janvier 1832), et là Dieu récompensa Albert de ses efforts, de ses résolutions, de sa volonté pure, en lui faisant rencontrer Alexandrine, et trouver enfin, en elle, le véritable amour, le véritable bonheur et le véritable but de sa vief »

Me voici parvenue à l'époque où commence le manuscrit d' Alexandrine, que j'appellerai, comme elle le faisait, son Histoire, laquelle est non-seulement la sienne, mais la leur à tous, du moins pour les premières années qui suivent, pendant lesquelles je n'aurai à peu près plus besoin de puiser dans mes propres souvenirs. Cette histoire n'est point une narration suivie , c'est un simple recueil de tous les papiers où elle a pu retrouver quelques traces des quatre années dont elle voulait fixer le souvenir. Il se compose principalement : de son Journal de chaque jour, recopié presque en entier; de celui d'Albert, des lettres qu'ils reçurent l'un et l'autre pendant cette période, et de celles qu'ils écrivirent et qu'elle se fit rendre par ceux qui les avaient conservées, afin de les insérer avec les autres. Elle n'a cherché que rarement à lier régulièrement ce travail qu'elle a seulement interrompu parfois par les réflexions qu'il lui suggérait, ou par les pensées'qui lui traversaient l'esprit en transcrivant.

1 . M. de Montalembert aUait alors à Rome rejoindre l*abbé de La Mennais et Tabbè Lacordaire, pour soumettre avec eux au Saint- Siéfçe les opinions qu'ils avaient dérendues dans V Avenir,

Au moment de commencer ces extraits, je dois encore faire observer que, fille d'une mère allemande et d'un père suédois ^ Alexandrine n'avait j amais habité la France avant son mariage. Ce fait fera, sans doute, remarquer avec surprise la correction de son style. Mais il a une autre portée plus importante, car il servira de réponse aux objections que soulèveront peut-être dans l'esprit de quelques lecteurs français les passages de cette histoire, qui, plus que son langage, témoignent de la naissance et de l'éducation étrangères d' Alexandrine. Il leur rappellera, en effet, qu'en certains pays, l'idée d'un mariage où l'inclination n'ait point de part est aussi éloignée des esprits, qu'elle leur est familière dans le nôtre; que s'épouser sans se connaître (et, à plus forte raison, sans s'aimer) semble à ceux-là aussi étrange, — je dirai presque aussi coupable, qu'il semble, en France, naturel et même convenable qu'il en soit ainsi.

Il ne m'appartient point de décider lequel de ces deux systèmes est le meilleur, mais seulement d'expliquer qu' Alexandrine avait été élevée selon le premier et dans l'habitude (qui en est la suite) d'une indépendance beaucoup plus grande que celle qui est accordée, en France, aux jeunes filles. Cette histoire manifeste assez visiblement les inconvénients, ainsi que les avantages de ce système; mais si la question pouvait être tranchée par un seul exemple, il me semble que celui d'Albert et d' Alexandrine ferait pencher la balance en faveur d'un mariage tel que fut le leur, précédé d'un noble et pur amour, devenu, dans l'union, plus profond et plus tendre et transformé par la mort en un lien céleste, plus indissoluble et plus sacré que celui de la vie !

1. Alexandrine était flUe du comte d'Alopeus (Suédois de naissance), longtemps ministre de Russie à Berlin, et de Jeanne de

24 IIÊCIT D'UNE SŒUR.

HISTOIRE D'ALEXANDRINE

«C'était un mardi (lejour consacré aux Anges gardiens); j'étais encore en grand deuil de mon père, à Rome, le 17 janvier 1832, et ne sortant jamais, lorsque je fis la connaissance d'Albert. Il faisait une visite à ma mère, et moi j'étais en bas, chez une amie qui logeait dans la

Wenkstem, comtesse d'Âlopeus, dont la rare beauté était encore célèbre à Tépoque où sa fille devint mon amie.

Alexandrine naquit à Pétersbourg en 1808 et eut pour parrain l'empereur Alexandre. Par cette raison (chose bizarre assurément), bien que née de parents luthériens et destinée à professer leur foi, elle fut baptisée selon le rit de TÉglise grecque, c'est-à-dire par immersion. Ce fut, plus tard, celte circonstance qui fit que le baptême sous condition ne lui fut point administré lorsqu'elle se fit catholique, le doute de validité n'existant pas pour ceux qui ont été baptisés ainsi.

La comtesse d'Alopeus, devenue veuve en 1831, épousa, en 1834, le prince Paul Lapoukhyn, et habita presque toujours, depuis lors, le magnifique château de Korsen, qu'il possède en Ukraine. Ce fut là qu'en 1848 lui parvint l'accablante nouvelle du malheur qui fut le nôtre comme le sien.

Séparée d'elle depuis plus de vingt-cinq ans, Je n'ai jamais cessé de penser à elle avec affection, et le souvenir de ce beau visage est demeuré intimement lié pour moi à celui d'une époque à tant de titres ineffaçable.

Alexandrine n'était pas belle comme sa mère, mais elle avait sa taille noble et gracieuse, et, quoique son visage fi!it moins parfait, l'expression de ses yeux lui prétait un charme qui, peut-être encore plus que celui de sa mère, le gravait dans la mémoire. Ceux qui les ont connues à Tépoque où commence ce récit, n'ont pas oublié combien la Jeunesse de l'une s'alliait gracieusement à la beauté de l'autre, et combien il était facile de comprendre cette parole qui fut dite un Jour à leur sujet : « On ne sait jamais si on aime la fille pour la mère, où la mère pour la fiUe. »

même maison que nous ( la casa Margherita), causant avec elle d'une façon fort animée. Je ne remontai que longtemps après qu'on m'eut averti que le frère de Pauline de la Ferronnays était là-haut. J'avais cependant très-envie de le voir, et, la veille, j'avais même cru l'apercevoir dans une église, mais je m'étais trompée... Je remontai enfin. Je l'ai regardé avec indifférence. Je ne l'ai pas trouvé beau, quoiqu'il me semble avoir remarqué l'expression de ses yeux, et qu'il m'ait fait une impression agréable. Quant à lui, il m'a dit, depuis, que cette première vue avait décidé de son amour pour moi; qu'il avait conté cette vive impression à ses amis, qu'ils en avaient ri, et qu'alors il avait cessé de leur parler de moi.

« Le Sfévrier. — J'allaiavec Mary M. (ma jeune voisine) entendre chanter les religieuses à la Trinité-du-Mont. J'y vis M. de la Ferronnays (comme j'appelais alors Albert) toujours à genoux. Il m'intéressait sans que je m'en rendisse compte, et surtout je me sentais déjà une singulière confiance en lui, car en sortant de l'église, me trouvant près de lui, je lui dis combien j'aurais voulu aussi me mettre à genoux comme lui, et que, si j'avais été avec ses sœurs, je l'aurais fait. — « Alors pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite? me dit-il; pourquoi ce respect humain?» Cette hardiesse (car il me connaissait si peu ) dans cet homme de vingt ans me plut. Jamais un homme ne m'avait fait une représentation aussi sage. En descendant avec lui le bel escalier de la Trinité-du- Mont, je remarquai sa figure, surtout son expression. Je désirai qu'il vînt le soir. Il vint.

« Le jeudi 9 février. — Je crachai un peu de sang. Mon gosier était encore délicat, par suite d'une maladie que j'avais faite récemment à Berlin. Je vis qu'Albert était fort inquiet de ma santé, et je commençai à me sentir

un peu embarrassée avec lui. Il vint davantage et M. Rio aussi. Peu à peu je chantai devant eux. Ils en furent tous les deux dans une folle extase^ surtout de la ro~ mance de a Mœris. » Cette romance était sympathique à tous les trois, car plus tard elle charma aussi M. de Montalembert.

«Je chantai aussi avec Albert, dont j'admirais la voix de basse si belle et si pleine, forte et douce à la fois. Elle retentissait dans mon cœur, mais je ne pensais pas Taimer encore. Je ne Taimais pas. Mais alors ce grand plaisir de chanter avec lui, si grand que je le sens encore, était donc bien étrange! Lui, il se moquait de sa voix. A-t-il jamais trouvé quelque chose de bon en lui? Mais il chantait simplement, quand je le lui demandais, sans y attacher d'importance.

« Le 24 février. — Nous fîmes, lui et moi, avec ma mère et M. Rio, une mémorable promenade à la villa Pamphili; avant cela, nous avions été à la villa Mattei. Tout ce qu'Albert m'avait dit là m'avait déjà beaucoup plu; mais à la villa Pamphili, en face de cette belle vue, au milieu de ces grands arbres, nous marchions un peu séparés de ma mère pour causer sans qu'on nous entendît. Oh I quelle douce sympathie nous devinâmes alors entre nous ! Nous causâmes, je crois, pendant une heure de religion, d'immortalité et de mort, qui serait douce, disions-nous, dans ces beaux jardins. Cette conversation, si différente de toutes celles qui avaient fatigué mes oreilles dans le monde, cette conversation descendit au fond de mon cœur.

a Le 1" mars. — Au milieu des folies du carnaval, au Corso, où tout à Rome est si animé Qt si gai, Albert me jeta un immense bouquet de violettes. Cela me plut. Ce Corso m'amusait beaucoup. Albert était si adroit à me jeter des fleurs ou à recevoir ce que je lui jetais! Maman

lui fit un cordon que je lui jetai un jour ainsi attaché autour d'un bouquet.

« Le mardi gras, 6 mars. — M. de Montalembert vint chez nous le soir pour la première fois. Il ne revint pas souvent ensuite. Albert me dit plus tard qu'il en avait aussi été jaloux. Sa modestie si parfaite lui faisait toujours croire qu'un autre devait plaire plus que lui. Mais tnoi, j'aimais déjà dans ce temps-là mieux voir Albert que les deux autres.

«Le 49 mars. — J'allai à un concert chez la princesse Zenéide Volkonsky , queje trouvai agréable parce qu'Albert était là, mais je ne me rendais pas compte de cela. Il nous mit en voiture, et, en descendant, il nous suppliait de nous laisser conduire au Colisée, où il allait au clair de lune avec quelques amis. Je me souviens que j'avais bien envie d'y aller avec lui.

«Le 31 mars. — Catiche^ vint me réveiller de bonne heu A pour me dire que M. Rio était là et me suppliait d'écrire à Albert, qui était très-malade et refusait de voir un médecin. Je me levai effarée, et, avec le consentement de ma mère, j'écrivis à la hâte à Albert un billet suppliant, pourqu'il se laissât soigner « au nom de sa famille et denous aussi. » Le lendemain il fut plus mal; cependant M. Rio vint le soir et m'apporta un billet d'Albert qu'il me remit un peu mystérieusement, ce qui m'embarrassa. Je le pris cependant de même involontairement. Mais par conscience je le lus sur-le-champ, de manière à ce que ma mère pût voir que j'avais reçu ce billet et que je le lisais. Au fond pourtant j'avais envie de le lire seule et de tenir secrète la douceur que me causa cette lecture.

1 . Une nièce de la comtesse d'Alopeus qui habitait avec elle. Elle était excellente et dévouée à Alexandrine et à sa mère, mais présentait en beaucoup de choses un grand contraste avec Tune et l'autre ; elle sera souvent nommée dans ce récit.

«Voici ce billet:

« Non, ce n'est pas un rêve. Depuis hier je l'ai relu cent fois, et je recommencerai chaque jour après ma prière du matin... Ohî que je serai -docile maintenant!... Ce que je refusais à mes deux meilleurs amis, un mot de vous a suffi pour Tobtenir. D'où vient l'ascendant que vous avez sur moi? Personne n'aura-t-il sur vous celui qui vous serait nécessaire pour vous guider aussi sur ce point qui vous rend si souvent triste et rêveuse? Oh! joignez-vous à moi pour demander au Seigneur cette joie qui donne le bonheur! Que vous êtes bonne de prier pour moi, quoique j'en sois bien indigne... Faites-le, oh! oui! car j'en ai bien besoin. c Albert.»

a mon Dieu ! dans son premier billet — tu l'as vu — plus encore que son amour, il exprimait le désir de me voir posséder la foi\ J'ai plus vite acquis la certitude de son désir de me voir catholique, que celle de ses sentiments pour moi. Mon Dieu! veuille lui en tenir compte, ou plutôt, que cette bénédiction retombe sur moi, car lui, je le crois, il est suffisamment béni !

« Après que M. Rio m'eut laissée ainsi assez embarrassée, M. de Montalembert vint un instant nous dire qu'Albert allait plus mal et qu'il allait être saigné. Je souffris beaucoup ce soir-là : embarras cruel, craintes trèsfortes pour la santé d'Albert, et, au milieu de tout cela, une certaine émotior\à la pensée que, si malade, il avait

1 . A répoque où Âlexandrine commençait son histoire et écrivait ces lignes, elle n'était catholique que depuis quelques mois : c'est pourquoi elle se sert encore du tutoiement qui, en français , est particulier aux protestants dans leurs prières (car, dans presque toutes les autres langues, les catholiques s'en servent comme e{i\). Plus tard Alexancjrine se défit de cette habitude.

pu m' écrire un pareil billet. Tout cela m'agitait beaucoup, mais surtout la peur de l'effet que produirait sur ma mère le passage religieux qui le terminait. J'hésitais à le lui montrer, et plus j'en éloignais le moment, plus cela devenait difficile. Je fus bien aise le lendemain matin d'avoir un prétexte de ne pas le lui montrer de bonne heure , parce que je sortais, à peine levée, pour aller voir la galerie du cardinal Fesch. Ma mère cependant exprima sa surprise de ne l'avoir pas vu encore. Cela me fit entrer dans ma chambre pour le chercher, mais ce passage religieux m'inquiétait tant que j'essayai de le couper. En faisant cela, je me piquai le doigt et il tomba du sang sur ce papier; cela me fit un effet superstitieux et solennel.. Je revins plus troublée que jamais et j'allai à la galerie hors d'état de voir un seul des tableaux. Puis enfin je donnai ce billet à ma mère en priant Dieu qu'elle fît plus d'attention au commencement qu'à la fin. Et cela arriva en effet, car elle remarqua seulement que ce billet était un peu trop tendre.

« Le 27 mars (mercredi). -«r- Albert vint nous voir, rétabli, et si heureux, qu'il me sembla n'avoir jamais vu une telle expression de joie, quoiqu'il cherchât à la contenir. Je n'oubliai pas non plus comment, ce jour-là, il baisa la main de ma mère et la mienne !

« Ce que je n'appris que bien plus tard, c'est que ce fut à cette époque qu'un jour, de grand matin, il fit nupieds, pour moiy revêtu d'un froc de pèlerin, le pèlerinage des Sept-Basiliques^.

1 . Ce pèlerinage avait pour but d'obtenir la conversion d'Alexan-

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