‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 3 sur 53 · DR1NE, ET IL FIT ALORS, A CETTE INTENTION, L*OFFRANDE DE SA VIE · texte numérisé non relu

DR1NE, ET IL FIT ALORS, A CETTE INTENTION, L*OFFRANDE DE SA VIE

j^ BiEU. — Les cœurs cathoUques (mais eux seuls) comprendront celte preuve extraordinaire d'amour et de foi que la suite de ce récit rendra plus frappante, et ils la rapprocheront d'une prière faite par Alexandrine elle-même à l'âge de quinze ans. A cette époque, qui

30 RECIT D'UNB SŒUR.

^ Ma chambre avait une vue charmante. D'un côté, je voyais au-dessous de moi Saint-Pierre et presque tout Rome; de l'autre, au-dessus de moi, la Trinité-du-Mont avfic^on bel obélisque; plus près de ma fenêtre, et en plongeant mes yeux à quelque profondeur, j'apercevais une touffe de rosiers, qui complétait pour moi le charme de cette vue. Albert s'arrêtait souvent sur le Pincio, et de là il regardait ma fenêtre et se plaignait de m'y apercevoir si rarement.

« Le jeudi, 5 avril. —Nous devions aller tous à un grand pique-nique organisé par la princesse Zenéide Volkonsky, Albert vint me prendre pour descendre chez miss M. (ma jeune amie anglaise), avec laquelle je devais m'y rendre. . . Rien que de descendre ensemble l'escalier nous charma. Je crois que c'est alors qu'il me dit que nous avions l'air d'être frère et sœur. Le rendez-vous était à la Porta Maggiore, et la fête à Terra-Nuova. L'on voyait, du milieu des beaux arbres sous lesquels nous étions, les montagnes d'Albano, colorées des teintes les plus douces. Au dîner, Albert était assis à côté de moi, et son autre voisine était Louise Vernet*, dont la beauté excitait mon admiration et même mon envie. Il s'occupait un peu d'elle, mais cela ne m'inspirait pas d'inquiétude ni de jalousie. Il est vrai qu'alors je ne l'aimais pas encore, quoique maintenant

était ceUe de sa confirmation luthérienne, déjà préoccupée de doutes religieux, et plutdt troublée que satisfaite par les réponses du pas* leur qu'elle interrogea sur ces sujets à Berlin ; elle fit à Dieu, un

jour, LE SOLENNEL ABANDON DE SON BONHEUR EN CETTE VIE, ET DEMANDA,

A CE PRIX, LA CLAIRE VUE DE LA TÉ RITE. Elle avalt écrît cctte prière dans un livre où Je la lus avec édification avant son accomplissement, et la relus ensuite mec une émotion profonde, lorsque Dieu eut accepté ces deux offrandes faites à Tinsu Tune de Pautre, et eut accordé, en retour, à chacun des deux Taccomplissement de sa prière, l. Fille d'Horace Vernet, mariée plus tard à^^aul Delarochè, et morte si J«une aussi et si regrettée de tous (ïbux qui la connurent.

^aUfcuÉÉt^^

je ne puisse me figurer un temps où je ne l'aimais pas.

« On joua à une foule de jeux; puis on alla se promener pour regarder la vue, et là, sur une colline où nous nous trouvions tous, je ne sais comment il me supplia de l'appeleriwon /rére. Je le fis, et cela me fut doux et le rendit bien heureux. Remontés en calèche, la nuit commençait. Albert, assis devant moi, levant les yeux vers un ciel magnifique, me dit : « Oh ! remercions un moment Dieu tous les deux du bonheur que vous m'avez donné aujourd'hui. » Je fus surprise : une personne qui jusque-là n'avait entendu que des compliments de salon devait l'être... Mais cependant j'admirai ce sentiment, et mon cœur s'éleva avec le sien vers Dieu. Seulement je trouvai qu'Albert évaluait mille fois trop haut mon amitié pour lui.

« Je faisais depuis longtemps la collection des cartes de visite que nous recevions. Je les collais dans un livre; Albert m'aidait de temps en temps. Il y plaça la sienne et écrivit dessus : Quelle douce immortalité que celle qui commence ici-bas dans le cœur de ceux qui vous regrettent I Paroles singulières et mélancoliques dans un album de folies. Quelques jours après, M. de G., feuilletant cet album, y vit cette carte; il lut les mots qui y étaient écrits, et me dit en riant : « Il est complètement fou, ce jeune homme-là. » Beaucoup plus tard Albert arracha cette carte (mais je la conserve) et la remplaça par une carte blanche.

« Je commençai dans ce temps à me dire que j'aimerais beaucoup Albert, quand même il ne serait pas le frère de Pauline; mais je ine disais aussi queje n'avais pas plus que de t amitié pour lui.

« Le mercredi saint (18 avril). — Les M. me menèrent à la chapelle Sixtiné pour y entendre chanter le Miserere. Albert nous accompagnait. Cachée par miss M., je me

mis à genoux sans que sa tanle (dont je redoutais les critiques) pût m'apercevoir, et je crois que j'ai pensé avec plaisir que peut-être Albert me voyait...

« Le jeudi saint, 1 9 avril. — J'allai (toujours avec les M.) prendre encore Albert pour aller à Saint-Pierre entendre chanter l'admirable Miserere dans la chapelle du chœur. Oli I je me sentais bien plus intime avec lui qu'avec mes amies, auxquelles je parlais cependant davantage qu'à lui. Nous vîmes toutes les autres cérémonies de Saint- Pierre, ce soir-là, ce qui fit que nous ne rentrâmes qu'à runif heures. Albert partagea le dîner qu'on m'avait gardé. Je ne sais comment il fut question du pédantisme pt du rigorisme de ***. J'en parlai si vivement et avec lant d'impatience qu'il en fut étonné, et me dit que sa aœur me rendrait de la douceur, qu'elle était si douce! La manière dont il me parlait de ses sœurs me touchait toujours!

« Depuis que la société d'Albert me plaisait tant, celle de mes pauvres amies anglaises m'était moins agréable. J allai cependant encore à Saint-Pierre avec elles, M. de G. et Albert, le vendredi saint (20 avril). M. de G. me donna le bras dans l'église. Je fus fâchée de ne pas le donner à Albert, surtout dans un lieu si saint,'et je devi liai qu'il en souffrait aussi. En sortant, il m'exprima vivemont la peine qu'il en avait ressentie, et longtemps encore après (lorsque nous étions mariés depuis plusieurs mois), il me dit qu'il n'avait jamais oublié cette sensation désagréable. Ce jour-là, sur les marches de Saint-Pierre, par le crépuscule du soir qui embellissait encore toute celte éclatante beauté, il me dit : « Il y a de la jalousie en amitié... » Ce fut sur ces mêmes marches de Saint- Pierre, la veille ou le lendemain, qu'il me dit : « Oh! je suis bien heureux, j'ai communié ce matin et je vous nirael » Ce mot me parut bien fort, quoiqu'il fût dit de

manière à ce qu'il n'eût l'air de s'appliquer qu'à l'amitié dont il parlait toujours.

a Le mercredi, 23 avril. — Nous nous mîmes en route pour Naples. Albert était parti Tavant-veille. Quoique triste de quitter quelques amis à Rome, je me sentais une vague mais grande joie à la pensée de vivre avec les sœurs d'Albert et près de lui. Cette belle route, surtout depuis Terracina, était embaumée d'orangers; le temps était beau, et cette magnifique arrivée de Naples, qui frappe les plus indifférents, m'a toujours causé des transports d'admiration. Nous descendîmes à la maison Paretti, à Chiaja. Avant que notre voiture entrât sous la porte cochère, je vis Albert à la portière, ce qui me rendit joyeuse. Lui avait l'air transporté. Il monta avec nous, puis nous quitta pour aller chercher Pauline, avec laquelle il revint peu après. Ce soir-là, j'écrivis dans mon journal : « Je te remercie, mon Dieu! je suis à Naples, et j'ai revu Pauline de la Ferronnays. »

< Le lendemain, je vis toute sa famille et fis connaissance avec ceux que je ne connaissais pas encore. Je n'avais vu Eugénie que lorsqu'elle avait treize ans. Je la trouvai maintenant bien belle aussi.

« Nous fîmes, les jours suivants, de longues promenades ensemble; puis ils allèrent tous s'établir au Vomero, dans la charmante villa Trecase, et peu après (non sans mille incertitudes et mille projets différents) ma mère se décida à louer pour le reste de l'été une villa voisine de la leur. Cette villa n'était pas jolie et avait un jardin assez triste. La vue, si belle de tous les points de cette crête du Vomero, ne s'apercevait que de la terrasse qui formait le toit de notre maison. Mais les jours que nous y passâmes furent si doux, qu'elle nous parut charmante plus tard, et demeura telle dans nos souvenirs à tous.

« Le mercredi, 9 mai. — Je passai quelques heures \. 3

délicieuses avec Pauline sur la terrasse de leur villa. Il faisait un temps divin, et nous étions en face d'une vue comme il n'y en a pas de pareille sur la terre. Albert était allé à Amalfi avec M. de Montalembert et M Rio (arrivés depuis peu). Pauline avait découvert un petit livre où Albert écrivait ensemble ses pensées et celles qui le frappaient dans les livres qu'il lisait. Elle l'apporta et elle me lut ce qui suit :

« Une journée comme celle d'aujourd'hui me remplit le cœur de reconnaissance envers Dieu... J'ai eu avec ma bonne Pauline un moment de sympathie complète. J'ai compris comme jamais ce que d'être frère et sœur a de délicieux! Je ressentais positivement ce qui se passait en elle, par ce que j'éprouvais moi-même. Comment se fait-il cependant qu'il me manquât quelque chose, et que fallait-il encore à mon bonheur? Quoi de plus tendre qu'une telle amitié? Je vois cependant que, dans l'amitié, nous aimons d'une manière plus égoïste, plus personnelle, plus pour être aimés, tandis que, dans un sentiment plus tort,., nous nous oublions nous-mêmes pour ne plus voir que l'objet de notre amour. Nous sommes capables alors des plus incroyables sacrifices : nous donnerions sans hésiter notre vie, si elle nous était demandée.

« J'ai vu en quittant Pauline que ce qui avait semblé remplir mon cœur n'avait fait que le bien disposer à ressentir des émotions plus fortes. Mais la fin de la journée n'a pas ressemblé au commencement... Je l*aivue cependant, et j'ai été heureux. Mais en la quittant j'étais triste, tandis qu'elle semblait si gaie! n

« Au-dessous de ce passage, les vers suivants du Tasse se trouvaient soulignés dans ce cher petit livre ;

Brama assai-poco spera-nulla chiede Ne sa scoprirsi o non ardisce : ed ella lo sprezza-o nol vede-o non s'avvede.

Gosi finora, il misero ha servito non visto, o mal noto, o mal gradito*

« Tout ce qui finit eèt si court! » est encore écrit un peu plus bas, et cette exclamation de saint Augustin est répétée quatre fois dans ce petit livre. Pauline, qui m'ouvrait ainsi le cœur de son frère, croyait être un peu moins indiscrète en ne me permettant pas de toucher moi-même à ce livre. Cependant je m'en saisis et je découvris, attaché à une de ses feuilles, le petit bouquet noué d'un ruban rouge, que je lui avais jeté au Corso, à Rome... Oh! mon Dieu! il y est encore, là, devant moi! Lui ne s'est pas détaché !

« Sur la même page, des vers de Victor Hugo, dont l'un me frappe, souligné ainsi :

Je m'en irai bientôt au milieu de la fête*

Et plus loin : « On craint moins la mort quand on est tranquille sur ses suites. » (Massillon.) Et encore i « Je meurs jeune et je l'ai toujours désiré. Je meurs jeune et j'ai beaucoup vécu. Je ne voudrais troubler ni son sommeil, ni son cœur. Non, non, quelques larmes seulement et un de ces longs souvenirs qui durent toute la vie sans la déchirer. »

« A côté de cela, il avait écrit : « Rome le S avriL — Spleen affreux. Il me semble que je traîne des siècles après moi, au lieu de jours. Rien ne m'émeut, pas même sa pensée, A peine ai-je la force de me regretter. Je me sens comme mort, quoique je marche et que je respire encore. Quelle est donc cette terrible maladie, cette lan-

gueur qui parfois me fait penser que je ne suis plus susceptible d'aucune passion, ni même d'aucun intérêt vif, et qui me fait envier les gens les plus médiocres, parce qu'ils ont l'air d'attacher de l'importance aux choses qui n'en ont pas? »

« Sur la page suivante je trouvai : « Rome, après une lettre de Naples, 30 mars 1832. — Ah! mon père, les hommes appellent romanesques ceux qui ne veulent vivre que de ce qui honore la vie, et l'exaltation ne leur paraît qu'une fièvre dangereuse. Insensés ! ils n'osent demander au ciel du bonheur, ils demandent à la terre des plaisirs, et le ciel et la terre les déshéritent tous deuxl ai

« Il avait noté, le 5 avril 1832: c Promenade dans la plaine de Rome avec... (c'était le jour où je l'avais appelé mon frère), et il avait mis dessous :

« Le nom de sœur a quelque chose de si doux, de si pur, qu'il rassure même celui qui s'en sert pour cacher un sentiment plus tendre que l'amitié.

« Tout fortifie sa naissante amitié, tout alimente ma passion. Mais l'univers reste le même pour elle, tandis que tout est changé pour moi n

«t Portrait y — écrit en petites lettres, suivi des lignes suivantes : —

« Elle a tout ce qui fait les fortes passions : la grâce, la timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien, qui aiment parce qu'elles vivent... Elle a un corps délicat et tout ce qui annonce la faiblesse et la dépendance, mais une âme forte et courageuse qui braverait la mort pour la vertu. *

a II n'y avait point de passage où il ne me semblât trouver directement ou indirectement une preuve de son souvenir. Le dernier que je lus fut celui-ci :

« Vomero» 3 mai 1832.

« J'éprouve une joie incroyable à trouver en vers ou en prose l'expression de mes sentiments; car, depuis quelque temps, il m'est impossible de le faire par moimême. Je suis dans un tel état de trouble et de vague inquiétude, que je ne saurais m'arrêter à aucune des nombreuses pensées qui me passent par la tête... Désirs, inquiétudes, regrets et bonheur, tout se confond et produit en mon cœur une agitation qui pourrait me rendre fou. *

« Quel plaisir entra dans mon cœur en lisant ce petit livre ! Je ne le cachai pas à Pauline. Je m'en allai plus contente que lorsque j'étais venue, et trouvant bien ravissante cette vue, ce bleu incomparable de la mer et du ciel ! J'avais une grande satisfaction intérieure de vivre et d'être où j'étais, et si cependant on m'avait demandé si j'étais heureuse, j'aurais peut-être dit que non. Je ne m'avouais pas encore que je l'étais, mais je me sentais comme à l'aurore d'un beau jour!

a Pendant ce temps Albert était à Amalfi, et voici, de son côté, ce qu'il écrivait dans son journal (dont je n'eus connaissance que bien longtemps après) :

« Amalfi, 10 mai 1822,

« Quel blasphème, que de dire qu'on n'est au monde

que pour être malheureux I Oh I mon Dieu ! avez-vous jamais créé un âme pour autre chose que le bonheur, et quand on vous aime, une idée aussi absurde peut-elle entrer dans le cœur? Quelle ingratitude aussi! Et combien de fois pourtant ne m'en suis-je pas rendu coupable I

« Toi I qu'en mon cœur seul je nomme, je te vois par tout, et, en toi, je vois Dieu ! »

« Âmalfi, 11 mai,

« Oh! que j'aurais voulu passer ici de longs jours! Quand, au pied de ces sublimes montagnes, j'admirais leur immensité, j'étais étonné de me sentir encore plus grand qu'elles, et, franchissant leurs cimes dorées, de les trouver petites auprès de ma pensée; car Dieu seul remplissait mon cœur enivré...

« Cette délicieuse nature me semblait être créée pour elle et pour moi!... Illusions charmantes détruites avant d'être conçues. Demain je m'en vais, et, en la revoyant, et mes rêves et ma joie s'évanouiront comme de la fumée!... Je la verrai, douce et charmante, me traiter en ami et en frère; mais quant à ces autres biens: se comprendre sans parler, sentir son âme à la sienne répondre, il n'y faut pas songer. Et quand, inquiet, tremblant, j'irai l'interroger, son air indifférent viendra me glacer et m'apprendre, hélas ! que tout m'a menti ! »

a Peu de jours après leur retour d'Amalfi, ses amis partirent, et le 48 mai Albert écrivit la lettre suivante à M. de Montalembert, qui était allé rejoindre M. de La Mennais à Rome :

« Cher bon ami, « Qu'il me tarde d'avoir de tes nouvelles! Je ne sau-

rais te dire la peine que j*ai ressentie à te laisser partir sans moi... Tu m'es devenu nécessaire. Nous nous comprenions et nous nous aimions tant ! Nos cœurs éprouvaient l'un pour l'autre une sympathie si difficile à retrouver... Tu n'étais pour moi ni froid ni railleur. Tu comprenais tout et depuis que tu n'es plus là, j'ai si besoin de toil car je sens mon malheur faire dans mon cœur des progrès effrayants. Oui, mon cher bon, je l'aime bien plus que je ne le croyais. Que dirai-je? Il faudrait partir, et je sens que, quand même je le pourrais, je ne le ferais pas. Dans ce moment ma vie est ici f Mais écris-moi, dis-moi que tu me comprends. Ne me dis pas que je suis fou. Je viens de prendre une résolution... Je ne sais si j'aurai la force de l'exécuter : je veux rester quelques jours sans la voir. Peut-être trouverai-je que ce qui me semble si profondément enraciné dans mon cœur n'a fait que l'effleurer. — Voilà, mon cher, la peur qui me prend de te paraître bien enfant et misérable. Tu vas rire de ce qui est peut-être risible, mais de ce qui me fait pourtant souffrir. Adieu. J'ai la fièvre, j'étouffe, je t'aime et je ne puis te dire à quel point tu me manques. Dontie-moi l'espoir de te revoir: j'ai besoin de toi. Je ne ferme pas ma lettre afin de te dire si j'ai eu la force de faire ce que je veux. Ne te moque pas de moi, car je souffre ^. »

a Le 26 mai il écrit encore à M. de Montalembert :

(c J'ai reçu ta bonne lettre ^, elle m'a fait un bien que

1. Toutes ces lettres, Alexandrine ne les lut qu'après la mort d'Albert.

2. Cette lettre, à laquelle il répond, est, je crois, la suivante :

Page 1