ALEXANDRINE (JOURNAL ET NOTES
« ,,. Le 3 OU le 4 mars, il me vit pleurer, il m'appek et me dit doucement des mots dont je n'entendis que ceux-ci . « Eh bien/ chère amie^ si Dieu veut me rappeler à lui! » Plus tard, je ne sais ce que je disais ou ce que je voulais dire, mais ma langue tourna et je dis : « Je bùirm le bon Dieu. » Puis je souris de ma méprise; mais lui, avec une douceur très-grave, et un regard que je n'oublierai jamais, me dit : « Quand? quand boiras-tu le bon Dieu? Je restai interdite.
« Samedi 5 mars. — Mon Dieu ! cette douleur aiguë, ce point lui a repris vivement!... Il vient de se recoucher à trois heures. Oh ! mon Dieu ! que la vie est misérable ! Et l'on pare ces misères de luxe et de fêtes I »
« Voilà les mots (mots de désillnsionnement) qui terminèrent ma vie jusque-là; car aeouis ce moment une
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vie nouvelle a commencé pour moi... Au milieu des ténèbres de la mort, Taurore allait luire 1
« Je n'eus le courage de recommencer mon journal que le 28 mairs; mais voici ce qui s'était passé :
« Cette douleur aiguë dans la poitrine augmenta (le 5) horriblement!... Oh! mon Dieu! s'il était mort dans ce moment ! que serais-je devenue, moi, alors si ignorante et sauvage? et cela eût pu si facilement arriver.
« Dimanche 6 mars. — La nuit, Albert a dormi, mais en se réveillant, il étouffait, et vers le matin sa douleur avait passé, du côté de l'épaule, au milieu de la poitrine. Il me dit qu'il avait eu la sensation d'étouffer à en mourir. A cinq heures et demie, j'ai été réveiller Fernand, lui dire tout, et il a couru chercher Brera.
« Je surveillais mon Albert avec anxiété en attendant le retour de Femand. Il rentre. Je vois ses lèvres entièrement pâles; il me parle avec effort, et me dit qu'il faut faire venir un confesseur... « En sommes-nous là? en sommes-nous vraiment là? » m'écriai-je. Puis j'ajoutai presque à l'instant : « A présent je suis catbolique. » Et, ces mots proférés, la fermeté, sinon le bonheur, rentra dans mon âme.
« Je demandai avec une sorte d'impatience quel était le nom de cette horrible maladie. « Phthisie pulmonaire^ » me répondit enfin Fernand. Alors je sentis tout espoir m'abandonner.
« Ceci se passait tout près d'Albert, dans la chambre de Cléophile. Il fallut rentrer dans la sienne.
a Fernand ouvrait les volets. Je regardais la matinée, les palais qui étaient d^fés comme à l'ordinaire, mais
je ne comprenais plus rien. Je regardais le jour tomber sur la figure d'Alierl, qui me semblait si blanche, et je me sentais une soi-te de stupeur, mais intérieure, car je m'étais exercée depuis plusieurs jours à déguiser mes craintes. Et c(^ clier Albert, en regardant ce nouveau jour dont il ne savitit pas l'importance, se mit à dire trisletnent et doucement : ^ Oh! je voudrais qutls y fussent tous! faifjeur de ne plus les revoir I » Puis : Oh l la France ! la France ! Que j'y arrive^ et je baisserai la tête!... »
(( Fernand lui dit que les religieuses de la Visitation de Venise lui envoyaient une relique de saint François de Sales à vénérer; cela était vrai. Albert avait une lettre de sa tante, supérieure des Visitandines de Nantes, pour les religieuses du même ordre à Venise; il n'avait pu la porter lui-même, et maintenant Fernand l'avait portée et était revenu du couvent avec la relique apportée par le père CaluUo. leur confesseur.
« Quand Albert vil Texcellent père CatuUo, il en fut content ; sur-le-champ (et de lui-même) il lui demanda d'entendre sa confession. Puis, avec une expression si charmante, il i>e tourna vers moi et me pria de sortir de la chambre. Je tis une foule de recommandations de soins au bon père avant de sortir. Puis je restai près de la porte, pleine d'inquiétude, et faisant tous mes efforls pour entendre, sans me douter que ce fût mal.
« Le bon père Catullo resta longtemps avec nous. Il me t!it d'un iiir ]>énétré « qu'Albert était un bien bon chrétien. » H lui iil le ]>lus grand bien, et à moi, il m'en faisait auasi, el, malgié l'horreur de cette journée, il y avait dans la résolution irrévocable que j'avais prise un germe de joie que je pressentais.
« Peu après les terribles paroles de Fernand, j'avais ouvert p:ir une sorte de superstition le petit livre de
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RÉCIT D'UNK SŒUR. 363
textes dont j'ai déjà parlé, et j'y avais vu, pour le 6 mars, ces mots : « // na point méprisé^ ni dédaigné rafftiction de Vaffligé. »
« Femand, ce même jour, à quatre heures, partit h cheval pour aller chercher son père, sa mère et Eugénie, et les ramener ici. »
« Après le départ de Fernand, qui m'avait effrayée^ je ressentis un calme qui m'étonna. Il est vrai qu'Alherl commença presque sur-le-champ à aller un peu mieux. Depuis ce jour, je ne voulus plus lire de romans : je laissai inachevé celui que nous avions commencé. Potir me distraire, je prenais la Bible ou un autre livre pieux. Albert, ce jour-là, me fit dîner dans sa chambre, Qunl dîner ! La soirée fut cependant plus calme que je n'avais osé l'espérer. Je dis à Albert que le remède que lui avait donné Brera lui avait fait du bien. « Non, reprit-il, avec un délicieux sourire, et en baisant la relique de saint François de Sales; voilà ce qui m'a fait du bien. »
ALEXANDRINE A PAULINE
« Venise, 7 raar» i83<L
<r H vil!... Pauline, mon Dieu ! ma mère ! mes sœurs t vous tous! il vit/ et même il y a plus d'espoir, beauvoifp plus même peut-être, si j'osais le croire; mais j'ai p''l«' si souvent rejetée de l'espoir à la crainte î Je pense que, quand vous recevrez ceci, Fernand sera arrivé. Dieu! quelle épouvante il vous causerai Puis, si quelque chos*î l'a retardé, quelle frayeur alors vous causera cette lettre t Ah ! si vous étiez tous ici ! Mon Eugénie, seras-tu partie quand ceci arrivera? Ohl que mon cœur est déchiré t Puis, cependant, c'est surprenant comme, lorsque tous les secours humains vous abandonnent, Dieu vous suu-
tient! Car hier soir, après cette horrible journée, j ai éprouvé une tranquillité incroyable... L'excellent Pulbus m*a fait du bien aussi, car c'est étonnant comme j'ai besoin de faire partager mes angoisses à quelqu'un. Nous avons passé la soirée dans la chambre d'Albert, qui ne voulait que trop causer, qui était gai. Je suis sûre que de le voir comme cela vous rendrait de l'espoir 1 Mais, hélas ! dans ces maladies tout cela ne prouve rien. J'ai besoin de me répéter cela pour ne pas trop reprendre à l'espoir, ce qui a toujours été mon défaut î Cependant je dois vous dire qu'hier, ce matin encore, le médecin a dit que c était un miracle qu'il fût comme il est. Oh I si Dieu voulait î Fernand vous aura parlé de cette relique de saint François de Sales que les religieuses de la Visitation lui ont envoyée. Il la tient toujours, et je crois que j'y crois autant que lui. mon Dieu! qu'arrivera-t-il ? Oh! Eugénie! Oh! mon père! Oh ! ma mère ! arrivez vite. Je n'ai pas besoin de vous recommander de prier, jd
La lettre qu'on va lire et quf suit la précédente, fut écrite pendant que durait encore l'angoisse de cette incertitude et de cette attente. Les larmes dont elle est couverte la rendent presque illisible. — Bien des années et bien des jours douloureux ont suivi le jour où je la reçus, mais rien n'a jamais effacé de ma mémoire le souvenir du lieu et de l'heure où je lus cette lettre déchirante et de ce que je ressentis en la lisant :
ALEXANDRINS A PAULINE
« Venue, mercredi 9 mars 1836, minnit.
« Il vit, Pauline, mais je n'ai plus d'espoir. C'est une chose qui se perd si difficilmnent, que je ne l'ai encore
perdu que ce soir malgré la quantité de fois qu'on m'a déjà dit qu'il pouvait mourir d'un instant à l'autre... Oh î mais il est difficile, même quand on l'a éprouvé une fois, de croire que ce que Ton chérit puisse mourir ! Je suis là, seule dans sa chambre, lui dormant, seule à penser qu'il est mourant, sans mère, sans sœurs, sans frères, dans les bras desquels je puisse un instant faire éclater mon horrible douleur, moi qui dans toutes les occasions de la vie ai toujours eu un si grand besoin d'épanchementî... Il faut donc que j'écrive pour ne pas suffoquer.
« Voilà donc le but de notre pauvre amour î... dix fours de bonheur, dans pas encore deux ans de mariage, et s' aimant autant qu'on peut aimer! Oh Dieu! dix jours!... car je n'ai pas et S plus de dix jours entièrement sans craintes pour sa santé. Dieu m'a préparée lentement, imperceptiblement même, — peutrêtre par pitié, car j'ai toujours mieux aimé les longues douleurs que les secousses.
« Je suis donc là à calculer à froid ce que je deviendrai. D'abord, 6 mon Dieu ! que cet ange chéri ne souffre plus, comme il l'a déjà tant fait, et que toutes les joies célestes l'enveloppent et lui donnent un bonheur éternel ! Puis moi, dont la vie sera tenace, je le sais, il ne me restera plus sur la terre d'autre bonheur que l'amour de Dieu. Pourvu que j'aie assez d'énergie pour m'y jeter I Cela devrait être le plus grand amour; mais j'ai toujours été si faible, j'ai toujours eu si besoin de tendresse, que, de me dire, à mon âge, que toutes ces douceurs sont finies, cela m'épouvante ! Et pourtant mon seul repos sera de me sentir entièrement inconsolable; car j'aurais horreur de moi si je pouvais encore remettre le pied dans un lieu de fête, ou reprendre à la terre par quoi que ce soit. Cependant je désire revoir ceux que je chéris
encore. Un instant j'ai pensé que je me ferais religieuse, puis j'ai réfléchi que ma fermeté ne serait pas assez grande pour cela; et puis Tenvie de revoir ma mère, vous autres, mes frères, me troublerait; et, s'il est possible, jo voudrais goûter encore du calme, du repos en Dieu, Il me faut donc une solitude libre avec queltju'uti i\iïe j'aime; et qui m'aimera mieux que ma mère? Ji" crois donc que j'irai là. Mais, chez ma mère, j'aurai la toi d'Albert, je ne veux et ne peux croire autre chose que en qu'il croit... Te souviens-tu, Pauline, quand je te disait^ que trois morts ou une nûmance pourraient seules uie nuuive catholique? C'était un pressentiment que Dieu a Inen vite réalisé, et, hélas I pas de la seule heureuse manière!
« Puis, si après quelques années j'avais le courage de vet)îi' me taire sœur grise en France, de voir encore des douleurs, des morts, de sauver peut-être, par des soins miuuli^^ux, un poitrinaire, en remerciant Dieu que d'autres îàoient plus heureux que moi... Oh! je voudrais faire cela. Mais non, je n'aurais jamais de grandes vertus. Aussi, pour ne pas trop pécher, il faudrait que Dieu me J't tire bientôt? Oh! qu'il me fasse revoir Albert et mou ptre! Cette impossibilité qu'on a de croire qu'on ne reveiTa pas ceux que l'on ôhérit n'esl-elle pas, à elle seule, une preuve qu'on les reverra? L'homme ne peut pas penser quelque chose de plus grand, de plus beau, de plus doux que ce qui existe en effet quelque part dans une meilleure vie que cette vie d'ici-bas, qui me dégoûte et où je ne crois plus qu'il y ait un seul jour de bonheur.
« Que Dieu veuille m'assister, m'empêcher de muritiurcr, dp dOUtër; Itië dotiîie^ le goût dêà chdseà délestes Ne amm la i^m et §ës bbnheurs trompëUt*§, et tepetidfltit je m m'eianee pafe \m le diH. Ëttgétiifei
donne-moi de ton amour pour la mort, pour moi et pour tous ceux que j'aime le mieux!
« Oh! pourvu que je ne sois pas seule à lui fermer les yeux! — je n oserais pas me fier à ma force seule, — ces yeux si beaux, si beaux toujours! dont je me rappelle si bien le regard d'amour si vif, si doux! Ce regard depuis longtemps n'a plus brillé en eux, mais ils ont conservé leur belle et douce expression, et quelquefois cette expression est triste à me fendre le cœur. Et je dois m'efforcer de lui paraître gaie!... Ah! j'étouffe de ce secret entre nous! et quelque déchirant que ce fût, je crois que souvent je préférerais lui parler ouvertement de sa mort et tâcher de nous en consoler mutuellement par la foi, l'amour et l'espérance!
« Le médecin n'a pas été mécontent aujourd'hui, mais tout cela ne donne pas d'espoir... Et dix jours encore avant qu'ils puissent arriver, c'est trop long!
« Dieu! Dieu d'amour et de miséricorde, si de pareilles douleurs sont suivies d'une béatitude, d'une réunion éternelle, il est sûr que nous te remercierons, même de nous avoir fait connaître ces angoisses, car leur souvenir doit doubler les joies éternelles!
a Fais plus que jamais des prières pour moi, ma Pauline, car je prie mal.
« Sais-tu, Pauline, qu'il y a encore une idée bien triste au milieu de ma douleur : c'est que, peut-être, mes taquineries, mes contradictions lui ont fait mal, puisque la moindre irritation augmentait les plaies de sa poitrine! Oh! j'ai hâté cet horrible état, et peut-être qu'il eût pu guérir si j'eusse été meilleure!
« Mon Dieu! Le bonheur est^il quelque part?
« Jeudi 10 mars. -^ Paulitië, je t'ëtiVëie ëëltë lettre lellé qu'elle esti J'ai vu un noutoatt tnédeeltl ëë ttlftll», qui ne eroit pfi& le danger pfesBilnt^ qUël^^'il ne tlië
3fi8 KEOIT D'UNE 6(EUR.
cache pas qu'il soit très-grand. Hélas I je n'ai plus rien à apprendre là-dessus. Après-demain, Albert doit recevoir le viatique. Il m'a dit : « Si on savait cela à Boury, on aurait une belle peur! jb
« Que Dîeu vous console louSj et qu'an jour il n*y ait plus que bonheur pour tous! Oh! plus que jamais dans ma douleur j'ai besoin de penser qu'un jour la douleur cessera pour tous,
K Dieu avec vousl ÂL£X» i
« Samedi, le 42 mars. ^ — Aujourd'hui Albert s'est levé à 6 heures du matin, a fait une partie de sa toilette^ puis s'est recouché. A 8 heures, son confesseur est venu; h 9 heures, le vicaire lui apportait le viatique,
*i Dans la journée, nous avons re^u un numéro de r UnwûTsitê catholique dans lequel se trouve V Introduction de VHùtoire de sainte Elisabeth^ de Montalembert. Albert était si impatient de la connaître, que je la lui ai lue. Nous Tavons fort admirée et Putbus même en a été frappé,
tt Ce même jour, il m'appela prha de son lit. Je me mis à genoux près de ce bien-aimé, comme je le faisais si souvent. Il me parla (je ne sais plus en quels termes) de me remarier après sa mort, et mes larmes coulant précipitammenlj et m'écriant contre une semblable idée, il me dit : a Oh! tu es trop jeune f.., tu te remarîa^as. a Et il me dit cela avec douteur et mélancolie.
« Il me dit encore ; St je meurs, reste Française^ n'abandonne pas les miens, ne retourne pas chez ta mère. »
« Depuis l'instant oti j'eus dit : Maintenant je suis catholique f i^msiSf même pour une seconde, la pensée ne me vint qu'une autr« religion pût être la vraie. Le
14 mars, je mis dans mon journal ces mots : Moment d'inspiration, et je me marquai ainsi ce jour, parce que, écrivant à ma mère pour la première fois depuis le danger d'Albert, je voulus tout lui dire. Je me mis donc à genoux avant de commencer ma lettre, et je demandai à ceux de mes aïeux catholiques qui étaient au ciel de m'aider. Je me sentais délicieusement ranimée par un beau rayon de soleil qui traversait la chambre et qui était parfaitement d'accord avec l'état de mon âme. Mon Albert, dans son lit, ne se doutait pas de son bonheur, du mien ! »
On va lire maintenant la lettre qu' Alexandrine adressa a sa mère, dans ce moment solennel. Elle ne semble pas l'avoir nommée à tort elle-même : « Un moment d'inspiration. »