Ce fut la date de la mort de mon père en
« Je suis revenue seule en gondole avec Albert, quoiqu'il craignît que cela ne fît de la peine à Putbus, qui était avec Fernand dans Tautre; mais moi, je ne m'en embarrassais pas, et je trouvais une heure trop longue pour la passer sans Albert. Cette heure fut délicieuse, seuls, sur cette mer ravissante, feuilletant un livre que nous avait prêté Putbus, et en appliquant les beaux passages à notre amour et, entre autres, celui-ci qui nous charma : N'est-ce pas souffrir que d'aimer pour une vie seulement ? N* as-tu pas senti le goût des éternelles amours ? Ah ! Tun de nous deux devait bientôt les connaître, ces éternelles amours ! Une seule inquiétude troublait cette heure si heureuse pour moi. Albert, en marchant, s'était mouillé les pieds sur le sable humide du Lido; cela me tourmentait : j'aurais voulu les sécher dans mes mains. »
Alexandrine ne se tourmentait pas à tort. Le lendemain de ce jour, Albert fut beaucoup moins bien, et peu à peu tous les symptômes de sa fatale maladie reparurent et s'aggravèrent bientôt. La fin de janvier et tout février se passèrent sans amener de mieux, mais sans toutefois qu'aucune crise vînt encore éclairer Alexandrine sur l'étendue du danger qui s'approchait, et, pendant ce triste mois, ses dernières illusions ne l'abandonnèrent pas encore. Je ne veux pas trop interrompre maintenant ce pénible récit, cependant les passages suivants des lettres de l'un et de l'autre et quelques extraits des écrits d' Alexandrine sont nécessaires pour faire juger de l'état de son âme pendant ces jours qui précédèrent la grande et terrible épreuve de sa vie !
ALBERT (sa DERNIÈRE LETTRÉ A MON PÈRE).
« Venise, 31 janyier 4836.
ff .,, J'ai frisé une inflammation, et si on ne m'en eût pr(^sei'\é à temps, nous aurions vu si elle eût été cérébrale ou de poitrine. Dieu merci, tout a été prévenu, et en voilà pour jusqu'à nouvel ordre. Fiat voluntas Deil niais €'(^sl peu gai, à vingt-quatre ans, et quand on aurait tout pour être heureux ! Pardon de mes plaintes, mais la maladie me fait vieux. Je sens que je perds patience et courage; il n'y a que mon doux ange Alex qui me remonlG et qui me fait rougir de mon découragement. Aiiuez-la de toutes vos forces, aucune femme ne peut lui être comparée. »
Peu de jours après> Alexandrine écrivait dans son livre fermé à clef :
« Venise, dans la nait du IS an 13 février 1836.
tt .,. Mon Dieu, tu m'as accordé de vives jouissances dans ma vie, mais tu m'as refusé le repos... Mon Dieu, j'espfero que je ne murmure pas. Que ta volonté soit faite. Oh ! oui. J'espère que je suis persuadée que tout ce que tu fais est bien fait. Mais, Père adoré, je te demande {car tu as permis de demander), je te demande, au nom dii ton fiLs Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui tu as promis de ne rien refuser, je te demande de vivre, mourir et renaitre avec mon Albert chéri ! Je Taime, mon Dieu, je J'aime beaucoup en toi, et je l'aime beaucoup parce qu'it t'aime, ô mon Dieu! Oh! garde-nous toujours cnsemhlfï dans ton amour, ne nous sépare jamais! Oh ! chers bons saints! priez pour moi! Oh! Jésus! écoutemoi* Laisse ma voix t' atteindre comme t'atteignirent
celle des pauvres femmes, celle du Gentenier et de tant d'autres 1 Mon Dieu, comme un de ceux-là, je te dis : « Je crois, Seigneur ! aide mon incrédulité, » Oh ! daigne m'éclairer toi-même ! faire toi-même luire la vérité dans mon cœur! Mais permets-moi, doux Jésus, toi qui as eu pitié de ta mère, permets-moi de ménager le cœur de la mienne !
« Mon âme était bien triste, bien inquiète hier. Le soleil était beau, la mer si belle et si calme ! De pareilles vues m'ont souvent fait croire à un bonheur éternel et étendu à tout et à tous. Eh bien ! hier je n'ai senti que la douleur et le danger qui sont à côté de tout ce qui est doux et heureux ! J'ai pensé que ce soleil, qui est si superbe, est souvent la cause de bien des morts et de grandes souffrances. Et la mer! quand elle est si calme, unie et azurée, ne s'y noie-t-on pas tout de même? Le danger et la souffrance nous environnent. Notre vie, la vie de tous ceux que nous aimons, ne tient qu'à un fil, et encore ce fil ne se rompt-il pas sans d'affreuses souffrances !
« Oh ! n'est-on pas quelquefois tenté de se dire : C'est vrai ! Dieu, cet être immense, incompréhensible, toutpuissant, a bien certainement le droit de créer ses créatures à différents usages, les unes à la peine, les autres au bonheur. Qu'y pouvons-nous? Pas même murmurer : ce serait absurde. Nous sommes assurément, vis-à-vis de Dieu, moins que la pâte dont le potier fait différentes choses, ou la cire que le sculpteur façonne à son gré. Je suis moins devant Dieu que le grain de poussière qui voltige devant moi. Ne dois-je pas lui être tout aussi indifférente?...
« J'avais des pensées pareilles hier, assise sur la fenêtre devant celte belle vue, et alors, soufflées peutêtre par un des anges qui s'intéressent à moi, sont ve-
358 RÉCIT D'PNE SŒUR.
nues à mon esprit ces paroles si consolantes : « que le nombre de nos cheveux est compté. Ainsi, nos peines ont donc toutes un but. Oh î je sens qu'il m'est bon d'être éprouvée ! Cela me fait penser à Dieu et me rend, j'espère, un peu meilleure. Et puis (autre parole céleste qui m'est aussi venue) : « Bienke*^reux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »
ALEXANDRINE A PAULINE
« 25 féTrier, jeadi soir.
« Ma PauUne chérie, ne trouvez-vous pas étrange, toutes, que je ne vous aie pas écrit depuis tant de semaines ? C'eût été un supplice pour moi, et c'est bien bon signe que je le puisse aujourd'hui. Dieu merci I hier Albert s'est levé pour la première fois. Pourtant je me meurs encore de peur que cette violente crise n'ait nui à sa pauvre chérie poitrine.
« Oh I Pauline, comme les roses que je voyais dans l'avenir se sont changées en épines! Toutes mes fleurs sont séchées ou penchent la tète. Est-ce que la rosée d'un beau jour ne la leur fera jamais relever?
« J'ai été surprise de cette parole d'Eugénie, mais j'en ai été surprise apathiquement. Et peut-être, dans la disposition où je suis, ne suis-je point affligée de lui entendre dire : « Pourquoi aurais-je envie de trouver rien de plus doux que la mort? » Oh! heureux, oui, heureux ceux qui peuvent aimer cette terrible chose, et dont la foi est assez vive pour la leur faire regarder comme le plus grand bonheur ! Toutes les délices de la terre ne pourraient donner à Eugénie autant de bonheur que cette grave prédilection I »
RÉCIT D*UN;E sœur. 359
ALEXANDRINS A PAULINE
« Hardi soir» 1er mars.
t Ma Pauline, il va mieux, mieux encore, j'ose le croire, que lorsque je t'ai écrit, il y a quelques jours. Oh ! je remercie bien Dieu, mais je demeure bien effrayée. Oh î pauvre âme humaine ! J'espère bien que je n'ai pas la témérité de penser que Dieu aurait pu se passer de créer les douleurs, mais j'avoue que je me suis peutêtre souvent demandé pourquoi il pouvait être salutaire que l'âme fût tellement déchirée; pourquoi Dieu, qui est tout-puissant et tout amour, regarde de si cruelles angoisses et les laisse subsister. Et pendant que j'écris cela, je pense que, si de pareilles interrogations se sont présentées à mon esprit, elles sont bien absurdes; car je reconnais moi-même qu'il est salutaire pour mon âme de souffrir ainsi, que cela la détache de la terre qu'elle aime tant, et la fait prier avec un peu plus de ferveur ce bon Dieu qu'elle néglige quand elle est heureuse.
« Oh ! nous sommes des êtres vils et ingrats, de nous occuper tellement plus de Dieu quand nous sentons le besoin que nous avons de lui, que lorsque nous sommes comblés de ses bqntés ! Je compte sur vos prières, mes sœurs; je plains votre angoisse, celle de vos parents, que vous aurez lorsque nous, nous sommes plus rassurés. Mais, chérie, je voudrais être plainte et consolée aussi. Je voudrais me jeter dans les bras de quelqu'un que j'aime, y sangloter et y soulager mon cœur qui déborde, y calmer, y dissiper par des larmes l'agitation que je concentre sans cesse! Fernand et Putbus, quoique bien bons, ne peuvent nullement suffire. Il me faudrait les bras de ma mère, les vôtres, mes sœurs ! Je suis solitairement, silencieusement assise h vous écrire dans
ycO RÉCIT D'UNE SŒUR.
Ici chambre de mon Albert, qui dort. Je voudrais quelqu'un d'éveillé près de moi, vous concevez cela. Et Fernande dans ce même moment, écrit seul au salon qui est bien loin. Cela me ferait du bien qu'il fût là; mais il fait un peu plus de bruit que moi près de notre cher malade et il vaut mieux que tout soit bien tranquille. Je déteste la solitude 1 Savez-vous que, pendant ce cruel mois, quand Fernand et moi nous avons veillé ensemble notre cher ami, nous avons ri quelquefois? Ce n était, il est vrai, que comme un éclair de gaieté; mais ma ï)auvre faible âme a besoin de compagnie et d'épanchement. Enfin ce que je souffre de plus est égal, pourvu qu'il soit mieux, et il Test. J'espère que Dieu me permet de le croire. »