LE COMTE DE MONTALEMBERT A ALEXANDRINE
« Ma chère et malheureuse amie, je ne sais en quel état vous trouvera ce peu de lignes, que je confie à votre belle-mère, mais je ne sais que trop que vous serez an proie aux plus cruelles inquiétudes, si ce n'est à la plus déchirante douleur. Je sais encore que vous m'avez souvent nommé votre frère, que vous avez été pour moi une véritable sœur, qu'à ce titre je me sens le droit de m'approcher de vous dans cet affreux moment et de m'associi^r à vos souffrances. N'ayant pas reçu un mot de vous depuis votre lettre du3 décembre, j'ignorais totalement la rechute de notre pauvre cher Albert, vos nouvelles craintes, ses nouveaux dangers, et j'en étais resté à l'impression favorable que m'avaient laissée vos lettres de Venise... Et
voilà que j'apprends à la fois cette crise terrible et ses résultats funestes. Hélas I et pendant que je vous écris où en êtes-vous! Est-il encore près de vous ? Avez-vous encore cette force d'âme et cet admirable courage que j'ai appris à connaître en vous? Cette cruelle et lugubre incertitude me fait tomber la plume des mains, je ne me sens plus le courage de vous rien dire, surtout pas celui de vous parler de ce rayon d'espérance, qui se fait jour à travers même les convictions les plus désespérantes. Je crains que chacune de mes paroles ne vous paraisse une dérision involontaire, une contradiction cruelle avec ce que vous êtes, et ce que vous sentez en ce moment. Je les connais si bien, ces affreuses alternatives, ces transitions subites de la confiance au désespoir, ces retours instinctifs vers l'espérance, cette foi en la miséricorde divine que rien ne peut déraciner jusqu'au moment où elle est sans objet! Moi aussi j'ai veillé pendant six mois à côté d'un objet bien-aimé, que je disputais à la mort, de ma pauvre sœur dont la destinée fut si triste. J'ai donc des souvenirs qui me rendent toutes vos douleurs, à part même cette science intime que donne l'attachement.
« Je ne puis me taire, même en ce triste moment, sur la consolation que j'ai éprouvée en apprenant que vous étiez décidée à vous unir à Albert par le seul lien qui vous manquait encore. Oh î chère sœur (car vous Fêtes vraiment devenue par cet acte suprême et inspiré d'en haut), quelle consolation il y a là, non-seulement pour vous, mais pour lui, puisque ce sera certes à cause de lui que vous serez devenue fille de la vérité éternelle, et que votre âme sera la conquête précieuse dont il pourra se p«rer aux yeux de sou juge miséricordieux. Vous aussi, chère Alexandrine, vous aurez pu désaltérer votre âme avide de consolations à cette source inépuisable.
Vous aurez goûté le pain des forts. Dieu vous tiendra compte du sacrifice qu'il vous aura fallu faire. Il vous en récompensera ^ au centuple dans ce monde et dans l'autre. Il vous fera comprendre l'immense et incalculable différence qu'il y a entre souffrir quand on est catholique et quand on a part à toutes les douces et abondantes richesses que l'Église prodigue à ses enfants, et souffrir quand on n'a d'autre refuge que la foi stérile et froide des pauvres protestants.
« Adieu, je n'ai pas le courage de vous en dire davantage. Je n'ose rien dire d'Albert! Vous comprenez cet affreux silence 1 Acceptez, je vous en prie, ce pauvre petit chapelet. Puisse-t-il vous inspirer souvent la pensée de vous abandonner tout entière à la tendre pitié de la Mère des Douleurs, Consolatrice des affligés. Salut des infirmes 1 C'est un humble gage de sympathie et de compassion. Quand vous le pourrez, écrivez un mot à celui qui ne craint pas de se dire votre frère, et qui le sera toujours par une foi commune, ainsi que par le plus sincère attachement.
■ 15 mars 1836. •