RÉPONSE D'ALEXANDRINE AU C*« DE MONTALEMBERT
■ Venise, 24 mars, jeadi soir.
« Mon ami!... Oh! mon Dieu! mon Dieu! Je ne sais plus comment commencer à vous écrire : mes idées ont été si bouleversées depuis quelque temps! D'abord que je remercie Dieu ! Sa bonté a été pour moi, comme elle est toujours, infinie. Vous avez tout su, le terrible comme le consolant, et je serais ingrate de ne pas dire qu'il y a eu des moments de consolation, quoique tou-
jours mêlés à d'affreux dangers, à des craintes journalières et bien fatigantes; mais enfin, il se lève, il marche, il respire Tair au balcon. Il peut causer longtemps sans tousser, et depuis hier, il jouit de ce bonheur qu'il désirait si ardemment, de revoir son père, sa mère, Eugénie. Pendant bien des jours, j'ai seulement prié Dieu de ne pas le laisser mourir sans communion, et je l'ai obtenu. Puis j'ai supplié qu'il pût encore revoir son père, et je l'ai obtenu ! J'ai bien dit à Dieu, que si j'obtenais cela, je demanderais encore davantage, mais que j'étais assurée que sa miséricorde excuserait ces exigences.
« Eugénie m'a remis, hier au soir, votre petit chapelet qui m'a touchée plus que je ne puis vous dire; comme. preuve d'attachement, de compassion, cela ne me surprenait pas; mais l'espèce de considération pour moi que ce présent témoignait m'a étonnée. Cela m'a été expliqué plus tard. Je pressais Eugénie de me dire tout ce que vous aviez dit. Enfin j*ai fini par découvrir qu'il y avait une lettre, mais que vous lui aviez dit qu'il serait cruel de me la donner si Dieu m'avait épargnée. Alors vous comprenez bien que j'en ai pris possession, et combien j'eusse regretté d'en avoir été privée I
« Hélas 1 cher ami, jugez de ce que j'ai dû entendre et^ de ce que j'ai dû dire, et des mots auxquels je suis entièrement habituée, si je vous dis que votre lettre ne m'a pas causé d'effroi et que cette amitié et cette sympathie qu'elle renferme m'ont fait du bien. Que Dieu vous récompensed'avoirune âme aussi compatissante! Je suis presque contente, du reste, que vous craigniez encore ma faiblesse, que votre zèle cruel vous ait fait dire : « Si par bonheur pour Albert et par malheur pour elle, il est mieux, le lendemain elle reculera, » Cher ami, dix jours après celui de son danger, j'ai écrit à ma mère une lettre que je vous prie de me permettre de vous copier tout
entière. Vous savez rallemand aussi bien que moi, la voilà donc telle que je Tai écrite.
<( D'avance, je vous prie de songer que maman pst hi meilleure des mères, et que, si je puis accOTiiplir lu volonté de Dieu sans déchirer son cœur, cela vaudmi sans doute mieux.
« Cette lettre est si longue que j'ai peur qiir < cia ne vous ennuie; mais je Tai écrite dans de bonnes iiiteii' tions, et j'ai prié, avant de l'écrire, ceux do ma iamiile qui étaient catholiques et qui sont au ciel , de ]>rier pour moi.
« Cher ami, j'ai hâte d'être des vôtres. Vous me croyez capable de faiblesse, de froideur, d'iiuliiïth-enœ, et, moi, je crois pourtant que j'ai senti f[in; /g serais probablement plus hevreuse veuve et cathQlù/m\ que foujours femme d* Albert et toujours protestanU\ ou entre lus deux^... Oh! mon Dieu!
« Oui, mon ami, à moins que Dieu ne me Foudroie, je communierai avec Albert pour la mort ou pour la viff. C'est ma ferme résolution. Dieu veuille en jRriuettre l'exécution. Ou je doute de tout, ou je crois h HjuIhiristie aussi bien qu'à la Trinité. Puis, dans mtui Nouveau Testament protestant, j'ai vu que les vètemputs et les mouchoirs de saint Paul avaient le pouvoir de i^ur^i-ir. Pourquoi est-ce que Dieu aurait fait entièreiuf ni erssi^r une pareille manifestation de sa grâce? Je n'ai yma une foi vive, mais je craindrais de dire une impir^lé, en disant qu'il est impossible qu'un petit morceau des ossements d'un saint guérisse un malade par la grâce de Dieu. Oh 1 que de choses j'aurais à vous dire... Priez ce|)ejidîinl que
l* En reUsanI cette leUre, Alexandrine met en mnix^e ■ t- Oii! tpîfî la vérité est séduisante, puisque un seul de ses rayoïH, fi ri|ifj[int sur mon cœiir, uiôine avant de l'avoir embrassée^ pouv^iit nm^ ^a Ulre préférer à Albert I »
mon âmij à qui Dieu lui-même a lié ma vie, vive, meurCj et renaisse pour te ciel aussi bten que moi t... et ne condamnez personne, vous, mon bon, cher, dotix ami et fpÈre, dont ïàme n est faite que pour aimer, Ne condamnez pas ma mère, dont vous avez aimé la pieuse dei'ise : (c Wie^ was, nnd wann Gott wilU... » Vous avez raison : par une tendre faiblesse pour elle, j'ai tardé à dévenir catholique, et par une autre tendre faiblesse j'en accélère le moment.-. Mais Dieu pardonne tout cela, je Tespèreî
* Mon Huiî, j*ai bien prié pour vous k la messe, l'y ai porté votre chapelet que vous m'enseignerez à dire, et je vous demande un autre présent. Je veux que mon premier livre catholique me vienne de vous : vous avez encore quelque temps pour le choisir avant que je n'en aie tout à fait besoin; et s'il est possible, qu'il soit en allemandj cette langue que nous aimons tous deux, si londre, si expressive, cette langue de mon enfance et de mes parents, qui me semblera être un lien entre eux et la religion qu*ils n'ont pas,
« A revoir, ]e lespère, bientôt. Priez tous les joui^ pour moi. Albert, Dieu merci, continue à Olre bien pour les circonstances actuellesl.,. Dieu avec nous tous, tous,
tous! ÂLEX> »
w Le m£jne jaaîr 3S( niarfi (dan s itm Journal).
« Ce jour-là, Eugénie a encore dtné avec moi, et nous avons été ensuite \i la bénédiction h. Saint-Moïse^ où nous avions été le matin k la messe,
* C'est un de ces goirs-là que j'ai eu, dans cette église, h la bénédiction, if| transport de foi, un éclair qui mG
fit voir Dieu, la religion, la sainte Vierge, les saints, comme une vérité matérielle et palpable (puisque, dans notre grossièreté, nous sommes tentés de croire que ce que nous voyons et que nous touchons est tout ce qu'il y a de plus certain ). Je m'en réjouis beaucoup el je contai cela à Eugénie, dans la petite ruelle en revenant. »
ALEXANDRINE (DANS UNE LETTRE A PÂULINC)p • • .....^ *«ne
ff Oh I tu as raison, appliquons-nous, comme Eugénie» à aimer la mort par-dessus tout. Gela ne trompe pas. Écoute, Pauline, jamais moi je ne devrais me plaindra de rien. Après la mort de mon père j'ai demandé avec toute la ferveur, toute la sincérité dont je suis capable, de ne plus avoir un seul instant de bonheur sur la terre, mais qu'il soit heureux éternellemenl, et combien d'instants de bonheur j'ai eus pourtant depuis!... < Mo?i Dieul fais-moi souffrir à la place de mon père^ » a été ma prière journalière; seulement depuis ces affreux mois je l'ai changée en disant : « Mets les souffrances que f ai et que j'ai eues à la place de celles de mon père. » Ma faiblesse n'a plus eu le courage d'en demander de nouvelles. 1»
EUGÉNIE A PAI3LI.NÏ3
c Venise, 2 i^ril LSSfl.
<r Ma Pauline, comme tu es triste ! mais» gï^dce au ciel, tu pries bien. Décidément il n'y a pas de malheur sans soulagement, car toujours on peut prier, et cela est iné-puisa We de consolation; je l'ai tant senti, tant épïouv^.
384 SECTT D'UNE SŒUB.
pendant cet le dernière semaine réellement sainte ! Jamais je ne Tai sentie aussi sainte L.,
(ï Si le temps le remet, nous partons jeudi, et nous commençons notre long, lent et inquiétant voyage. Je t'écrirai toul lo long de la route, car jusqu'à la fin nos lellres arriveront avant nous,
(( Ma Pauline chérie, combien je b^nis Dieu de m'avoir fait la grâce de conserver la bonne ferveur que j*avais en partant! J'ai eu des moments de bonheur complet, nf^ sentant si exclusivement de Taraour que pour Dieu! Je ne me trompe pas, c'était bien de 1 amour avec son trans[ïorl de joie brûlante. Je me sentis le cœur si complètement, si cnviablement rempli, et, avec cela une si entière affection pour le monde entier I je ne sentais pas qu'il y eût un seul être sur la terre, non-seulement k qui j'aurais pu en vouloir, mais pour qui je n'aurais pas pu pner, et même souffrir. G*(^tait divin, puisque c'était de Dieu : aussi, c'était complet. »
JOURNAL D'ALEXANDRINE
■ I^ndE ris Plqii«t, 4 avril,
ff Femand m'a apporté aujourd'hui deux petites cahiers qu'il avait dérobés à Eugénie. Albert dormait^ j'étais seule tard, ce soir. J'ai ouvert ces cahiorij, et je le^ ai lus en entier^
n Que suis-je devenue moi, pauvre sauvage, en lisant tout ceci dans cette chambre silencieuse d'ALbert
1, Le récit t\\l Hé trap longtemps interrampu il lés pnges du joumiil d'Eug^^nii^ tyin lombfsfHTit en et mauieut etilra ïbh mains 4'AU;\andrinu euâaetUeté jusér^eâ ik c^tte place ; c^esl pourquoi dlt^A otït ^tù'toLLiu r{-iinii^t^ h. La Hn de ce volume. {V. Appendiee.) Mais cem qui y jiilLerunt ïefl yeu\ comprundiutit ajins peine, je le crois, la Vive et profonde impres^iin que cette Jecturc WiAur ÂtÉsàiindrinu.
endormi? j'ai arraché une page d'un livre de comptes, et je me suis mise à écrire à Eugénie les lignes suivantes :
« Minuit. — Eugénie, ma sœur chérie, je te dois dt m'être agenouillée deux fois pendant la lecture de tes pensées et d'avoir prié avec ferveur. Cher ange, j*ai foi en toi : dis-moi que tu as de Tespoir, et j'en aurai !
« On trouve que je fais quelque chose, parce que je lui donne assez bien ses remèdes, parce que je n'ai pas perdu la tète au moment de son danger. Et toi qui te donnes tout entière pour lui^, — et avec quelle ardeur, quelle sincérité! — ni toi, ni les autres ne t'admireront. Oh ! ma sœur angélique, c'est toi que je prie d'intercéder pour nous !
« Ah ! que seras-tu dans quelques années?... toujours heureuse en tous cas, heureuse d'un bonheur que rien ne peut t'ôter. Va, donne-toi à Dieu, comme tu l'as déjà fait, mais reste-nous encore un peu pour faire notre
1. Voici le passage du cahier d'Eugénie auquel elle fait allusion : « Mon Dieu, acceptez cette prière que je vous fais avec tant de foi, d'un échange d'épreuve. Guérissez Albert, donnez-moi sa maladie. Faites-m'en souffrir longtemps pour me rendre digne de vous, puis laissez-moi aller à vous. Voyez, mon Dieu, ce sera toujours une épreuve, car, moi aussi, ils me regretteront. Ce n'est donc pas à cause de cela que je vous demande de la retirer, je sais que le seul moyen d'être à vous est d'être éprouvé. Mon Dieu, tout vous est possible. Souvenez- vous du Centenier, sou venez- vous de la fllle de Jaïre ; eux vous disaient avec foi : Seigneur, guérissez ! Eh bien ! voyez dans mon cœur, voyez comme il déborde de foi quand je vous dis : Seigneur, guérissez Albert. Mon Dieu, donnez -la- moi, cette maladie; qu'elle soit terrible, qu'elle me brûle la poitrine entièrement pour purifier mon cœur. Faites bien souffrir mon gosier dont j'ai si souvent eu vanité, à cause de ma voix, dont avec tant de plaisir j'entends faire l'éloge. Le monde dira surpris : « C'est inexplicable ! lui, si faible, si malade, il se guérit; elle, si forte, si peu délicate, elle meurt. y> Et moi, je penserai : Dieu l'a voulu, voilà qui explique tout. »