‹ Recit historiques sur l'ancien pays de LiègeChapitre 10 sur 28 · LE DUEL DE LA PLACE VEETE · texte numérisé non relu

LE DUEL DE LA PLACE VEETE

Le 15 du mois de juillet de l'an 12,9S, la ville de Liégre s'éveilla au milieu d'une mmeur extraordinaire ; grand nombre de seigneurs et d'hommes

d'armes entraient en ce moment dans la cité, et les cris de guerre de chaque noble baron se confondant avec les acclamations de la multitude, le piétinement des chevaux -et le roulement des lourds chariots chargés de marchandises» occasionnaient un

* Le dnel de la Place Verte eut lien en 1S98, mais nous n'avons pn trouver la date exacte de cet événement; celle que nous donnons est approximative.

mouvement et un tumulte inaccoutumés. Les clievaliers montant des coursiers richement enharûachés, et suivis de leurs écuyers et de leurs varlets, traversaient fièrement les rues, poussant devant eux le peuple, du poitrail de leurs destriers, et s'ouvrant un chemin à travers la foule. Les uns avaient le corps entièrement couvert de brillantes armures et n'étaient reconnaissables qu'à leurs blasons brodés sur les caparaçons de leurs montures ; d'autres avaient revêtu de longrues robes de velours, aux manches fendues et pendantes sur des justaucorps de couleur, et portaient le chaperon au lieu de casque à visière baissée ; les bannerets, suivant Fusage adopté à Liège, vers cette époque, avaient, presque tous, des habits de couleur verte ou grise, relevés, sur le haut des épaules, d'une étoffe big*arrée.

Tout ce monde suivait la même direction, et paraissait se rendre à Téglise cathédrale de Saint- Lambert. Les bourg-eois, se pressant aux fenêtres et aux portes de leurs demeures, ou s'aventurant au milieu des chevaux fougueux, regardaient avidement cette belle chevalerie, et se montraient, en les désignant tout haut par leur nom, les vaillants seigneurs qui arrivaient dans la bonne ville... « Voyez, voyez, criaient les uns, voici messire Humbert Corbeau d'Awans,. portant sur son écu le blason de sa noble famille, vairé d'argent et d'azur au lion de gueules ; messires Perwez d'Othée, de Hognoulle, Arnould de Dammartin, Libert Butoir, le brave sire de Waremme le suivent avec tous

ceux de Geueffe et de Montferant l... Noël 1 Noël I vivent les Dammartin et les bons chevaliers dfÂwans!... »

Sur d'autres points, au contraire, les bourg'eoia laissaient passer en silence les membres de ce haut lignage^ et ne poussaient leurs acclamations qu'à la vue de quelques chevaliers du parti des Waroux !... Geux-d arrivèrent bientôt en grand nombre ayant à leur tête Guillaume le Jeune, accompag*né d'Eustache Persant de Hanelfe, de Thit rry de Seraing, d'Arnould de Xhendremael, de Jean de Dammartin^ dit le Polain de Waroux^ et suivi d^écuyers bannerets faisant retentir l'air des cris mille fois répétés : Waroux ! Waroux ! et agitant leurs pennons portant de gueules au lion d'or.

Vers huit heures du matin, le concours de monde était si grand, qu'à peine pouvait-on circuler dans les rues ; c'était un murmure universel ; des paroles qui s'échangeaient rapidement dans les

groupes ; des brocards adressés à quelque cavalier maladroit, des imprécations lancées contre les hommes d'armes qui frayaient trop brusquement le passage à leurs maîtres

Pourquoi donc' tout ce bruyant appareil?

L'émeute n'avait pas de nouveau envahi nos rues ; la joie brillait au contraire sur les visages. Ce n'était pas la fête du patron de la cité, elle n'avait

' HEMaicouRT, Miroir des nobles de JJesbaye, Bruxelles, 1673, p. 333.

lieu que le 17 de septembre, et d'ailleurs, on n'apercevait nulle part ces long-ues processions de moines qui, en pareille occurrence, sillonnaient Liège en tout sens. Ce n^était pas non plus jour d^élection des maUreS'à''temps, ni réunion des confréries de métiers ; pourquoi donc tout ce bruyant appareil?

C'est que, après quinze jours d'une vive attente, les bourgeois allaient enfin être témoins d'un duel à outrance entre messire Aynechon, de la famille des Awans, et messire Falloz, l'un des braves

chevaliers du parti des Waroux. Chacun s'acheminait à la bâte vers le lieu du combat, la place Verte, dans l'intention de s'y établir convenablement pour assister à la lutte des deux vaillants cbampions ; et les nombreux alliés des deux nobles lignées auxquelles ils appartenaient, arrivaient en foule à Liég-e, afiu d'y encourager les combattants par leur présence et d'applaudir aux glorieux faits d'armes de la journée. Elle était riche et puissante, à cette époque, la * noblesse liégeoise; les chevaliers de la HesbAye, surtout, par leurs prouesses et leur bonne contenance dans les tournois, avaient acquis un g-rand renom dans les contrées voisines Mais cet éclat allait bientôt s'évanouir devant le pouvoir nouveau qui s'élevait alors! La grande charte, fondement des libertés liégeoises , octroyée par Albert de Cuyck (1198), ,et l'élection des maîtres de la cité

^ HiMMCOuaT, patfiifi.

par les bourg-eois (1252), liâtèrent le mouvement démocratique. Henri de Di liant, le g*rand tribun, venait de mourir, il est vrai, dans Texii; mais rimpulsion était donnée, et le char populaire devait achever sa course^ broyant tout sur son passage. Un troisième événement, arrivé Tan 1297, orgranisa enfin la commune sur dos bases plus solides encore, et plaça bientôt le peuple au premier rang dans rÉtat."

Un héritier des projets de Henri de Dinant, Henri le Pair, ennemi acharné des nobles, et s'associant

volontiers aux émeutes, ne cessait depuis quelque temps d'exciter les bourg-eois à se soulever contre les puissants et les riches : // Vous êtes opprimés par quelques seigneurs, leur disait-il, ce sont eux qui occupent tous les emplois, qui administrent les affaires de notre bonne ville à leur volonté et sans prendre le moindre souci du bien-être g'énéral ; c'est là une tyrannie qu'il vous faut secouer ; rappelez-vous les conseils du brave Henri de Dinant; unissez-vous 1 Que tous ceux qui exercent un même métier se liguent entre eux par serment et conviennent de se rassembler en armes toutes les fois que les circonstances l'exig*eront; alors, mes bons amis, vous serez les maîtres "

Le peuple applaudit vivement à ce discours, et, sur-le-champ, s'organisa en confréries ou métiers, avec des bannières particulières à chacun d'eux.

A la nouvelle de ce qui se tramait, révêque Hu-

' FisBM, pars V, pp. 34 et 35.

gues do Châlons, disent nos chroniqueurs, se prît d'une grande colère ; mais Henri le Pair connaissait la sordide avarice de ce prince, et, moyennant une somme assez considérable fournie par la commune, il apaisa le courroux de révêque, et obtint son assentiment à la création définitive des confréries populaires *.

Que faisait alors la noblesse liégeoise ? Au lieu de s'unir contre Fennemi commun, elle se décimait elle-même par des luttes privées, et depuis six ans, les descendants de Baes de Dammartin s'entretuaient dans les plaines de la Hesbaje.

Des dissensions s'étaient élevées, vers l'an 1292, entre messire Humbert Corbeau, seigneur d'Awans, et Guillaume le Jeune, seigneur de Waroux, touchant le rapt d'une jeune serve. Une gruerre désastreuse s'ensuivit, à laquelle toutes les familles nobles finirent par se trouver mêlées, guerre qui dura près d'un demi-siècle, et dont le duel, que nous nous proposons de décrire, n'est qu'un simple épisode *.

n y avait dans la famille d'Awans, un chevalin de renom, appelé messire Aynechon, et plus com-

* Fisur, pars I«, pp. 34 et 35.

* Hbmmcoubt nous a laissé rbistoire de cette guerre; c'est un tableau animé et fidèle de nos mœurs chevaleresques au moyen ftge. Nous n'osons pas dire que le célèbre Ducanoe n'a pas connu cet ouvrage, qu'est-ce que Ducangk a ignoré? Mais s'il l'avait consulté, il y aurait puisé plus d'un fait curieux pour son excellente dissertation intitulée : Dm guerres privées et du droit de guerre par coutume.

munément encore le bon bâtaird de HogrnouUe.

C'était Tun des plus hardis, des plus braves et des

plus entreprenants de son lig"nag*e. Comme il s^était distingué plus d'une fois dans la défense des châteaux, dans les embuscades et dans les combats en rase campagne, on le craigfnait plus que tout autre. Ce vaillant homme de guerre habitait le village de Eussou, et n'avait pour se loger qu^une maison plate, assez petite, et non un château fort avec pont-levis et tours crénelées ; mais il s'était pratiqué dans cette demeure une caverne souterraine d'où il pouvait braver impunément les efforts de ses nombreux ennemis K

Une de ces trêves, connues chez nous sous le nom de quarantaine, avait été publiée entre Aynechon et les sires de Hamal, avec qui il était en Crnerre. La veille du jour où elle expirait, le bon bâtard de Hognoulle, ayant rassemblé quelquesuns de ses amis et de ses alliés, courut sus à l'un des partisans des Hamal, le tua, et enleva une bonne partie de ses troupeaux. Des plaintes furent aussitôt adressées à monseigneur de Liège. On accusait Aynechon d'avoir enfreint la quarantaine. Celui-ci, confiant dans la terreur qu'il inspirait, se contenta de répondre que, s'il avait été à l'encontre de la trêve, cVst que la lune qui brillait cette nuit-là même comme le soleil, lui avait fait supposer qu'il était déjà jour, et que, partant, tout avait été accompli en temps et heure convenables. Personne

* Hbmaicourt, p. 332.

n'osa venir témoigner contre le Mtard de Ho-

gnoulle, tant il était redouté, et monseigneur Hugues se vit contraint de le renvoyer, sans lui imposer d'amende en compensation du meurtre qu'il avait commis *•

Ainsi qu'on le pense bien, les ressentiments furent loin d'être complètement éteints par cette décision forcée de Tévèque ; les esprits s'aigrirent, au contraire, davantage de jour en jour, et plusieurs membres de la noble famille des Hamal n'attendaient plus qu'une occasion de se venger. Parmi ceux qui n'épargnaient pas Aynechon dans leurs discours, il faut surtout mentionner un damoiseau du lignage des Waroux, nommé Falloz.

C'était un homme grand et robuste, habitué au maniement des armes, et qui s'était aussi fait remarqua en maintes rencontres : » Le bâtard de Hognoulle est un guerrier prudent, disait-il, et qui se garde bien d'attaquer son ennemi loyalement et en plein jour ; à ce brave chevalier, il faut des embûches et les ténèbres; mais, qu'il ose se mesurer avec moi; ma bonne épée aura bientôt châtié, comme il le mérite, ce félon, cet infime assassin!... »

Ces paroles injurieuses furent rapportées à messire Aynechon, qui, sur-le-champ, accepta le défi qu'on lui proposait. L'évêque fit d'abord son possible pour accorder les deux adversaires; n'ayant pu y réussir, il leur adjugea le champ de bataille

' Ubmricou&t, p. 33S,

selon les formalités ordinaires. On choisit pour lice la place Yerte, près de Tég-lise cathédrale de Saint-Lambert. Pendant les jours qui précédèrent le duel^ les parrains des combattants s'occupèrent de tons les détails de l'affaire. On construisit sur le lieu désig'né, des barrières et des clôtures solides, et, en dehors de ces barrières, des échafauds ornés de riches tapisseries, pour les nombreux spectateurs qui ne manqueraient pas d'assister à cette espèce de tournoi. Aux côtés qui faisaient la largeur de la lice, on éleva des galeries 4estinées aux parents et aux amis des deux chevaliers ; près de ces g*aleries était tendu le pavillon de chacun des champions, celui de l'appelant à main droite, et celui du tenant à gauche.

Nous ayons déjà dit combien de monde il arriva dans Liège, au jour fixé pour le combat. Une multitude innombrable, désireuse de contempler un spectacle si intéressant pour elle, encombrait de bon matin les avenues étroites et tortueuses de la place Yerte ; dès huit heures, il n'y eut presque plus moyen d'avancer à travers cette immense cohue, et ce fut à grand'peine que les chevaliers des deux lignages ennemis parvinrent à se frayer un passage jusqu'aux galeries qui leur avaient été réservées. La place Verte offrait alors im coup d'cBil ravissant : de riches banderoles aux couleurs variées flottaient au-dessus des armures polies et damasquinées des hommes d'armes, se confondaient avec les ajustements somptueux des damoiselles et des châtelaines, et contrastaient merveil-

— 15ii —

leusement avec los vêtements bruns de la foule qui se pressait autour de la lice. Il y avait des bourgeois à toutes les fenêtres, sur tous les toits^ et jusque sur les deux vieilles tours de sable de la cathédrale.

Au milieu de cette agritation g*énérale, de cet empressement universel, on remarquait avec surprise, sur Tun des côtés de la place même, une maison d'assez riche apparence, hermétiquement fermée, et où régnait un silence de mort... C'était cependant la demeure d'Amould d'Awans, chanoine de la cathédrale, cousin d'Aynechon. Pourquoi donc le noble chanoine ne venait-il pas, lui aussi, encourager par sa présence le guerrier de son lignage? Cest ce que tout le monde se demandait.

Le maïeur et les échevins étaient arrivés depuis près d'une heure ; ils occupaient une g-alerie adossée au grand portail de l'ég-lise cathédrale, y attendant la venue des combattants. Des acclamations prolongées, les cris mille fois répétés de : Messire Talloz!... messire Falloz!... annoncèrent enfin l'approche de celui-ci.

Il parut bientôt, précédé du baron de Hamal qui portail son écu, sa hache d'armes et son épée. Les hérauts lui ayant ouvert la lice, il salua courtoisement les nombreux spectateurs qui se penchaient en dehors des galeries, afin de mieux le voir, puis il entra dans le pavillon de droite qui lui avait été préparé.

Le silence qui s'était établi, comme par enchantement, dans la foule, à Tarrivée du sire de Falloz,

fit aussitôt place à Tagitation la plus bruyante; chacun se récriait sur la bonne mine du champion des Waroux ; on vantait sa courtoisie, son air noble et martial, Tapparence de vigueur qui régruait dans toute sa personne : » Où est donc le bâtard de Hog'noulle, s'écriaît-on, et pourquoi se fait-il aussi longrtemps attendre? Le g'uerricr de la maison plate de Russon a-t-il enfin eu peur?... « Les chevaliers d*Awans ne disaient mot; mais, quoique confiants dans la valeur d'Aynechon, ils paraissaient cependant fort intrigués de ce long retard.

Tout à coup, un calme profond régna de nouveau parmi la multitude, les échevins venaient de se lever de leurs sièges ; ils descendirent lentement dans la lice, et le maïeur se plaçant au milieu d'eux s'écria d'une voix forte et retentissante : u Hessire Falloz, si tu es ici, montre-toi, et remplis ton devoir à rencontre du bon bâtard de llo^-noulle, à l'enseig'neraent des hommes et des juges présents dans ce champ-clos... u U achevait à peine ces mots^ (|ue le brave Ealloz, armé de pied en cap, parut sur le seuil de son pavillon. Il sauta lestement sur son destrier, et le faisant caracoler avec beaucoup de grâce et d'adresse, il parcourut la lice, saluant ses parents et ses amis qui poussaient les plus vives acclamations

Quand les échevins eurent mis m garde de Un leur

* nous ayons puisé , en partie, les détails que nous donnons sur la forme de ce duel judiciaire, dans une pièce inconnue à nos historiens ; elle est intitulée : rOrdonnonc* de« ehampimM» Nous

premier appel, et constaté la présence de l'appelant, le inaieur prit de nouveau la parole : « Seigneur Ayneclion, s'écria-t-il, si tu es ici, viens en avant, et fais de même ton devoir à rencontre de messire Ifalloz... «

Aucune voix ne répondit; les chevaliers d'Awans portaient de tous côtés leurs re^'-ards inquiets, tandis que la populace continuait à lancer des brocards et des injures contre le bâtard de HognouUe. Après quelques moments d'une attente qui parut bien longue aux. spectateurs, les écbevins mirent eu garde de loi la déclaration du maïeur, et celui-ci se prépara à renouveler son appel.

Une seconde fois, la voix du mag*istrat se fit entendre, sans que rien annonçât la venue du champion que Ton attendait. Il était près de midi; de toutes parts on criait aux écbevins que l'adversaire de Falloz avait pris la fuite, et qu'il fallait décerner le droit à celui-ci. Les sires d'Awans, seuls, protestaient qu'Aynecbon ne manquerait pas à la parole donnée, et que, d'ailleurs, il n'était point encore midi, qu'on le pouvait bien voir au soleil

On attendit donc encore quelque temps, mais en vain; Aynechon ne paraissait pas. Le maïeur redescendit dans Tarèue et se préparait à y faire

avons découvert ce document intéressant dans un recueil copié par le héraut d'armes Lefoet sur les manuscrits précieux de Jein DB Platea, doyen et chanoine de Saint-Jean. {AreMMê de (a province de LUge,)

1 HlHBlGOURT, p. 882.

son troisième et dernier appel, lorsque tout à coup la porte massive de la maison du chanoine Amould

d'Awans s'ouvrit avec fracas, et l'on en vit sortir le bâtard de Hog-noulle, richement armé, et précédé d'Amould de Jehain, frère du châtelain de WaremmCj qui portait récu, la hache et Tépée du tenant. Le chanoine lui-même, entouré de quelques membres de son lig-nag-e, parut aux fenêtres de sa demeure, et se prépara à être témoin du combat à outrance. C'était par son conseil qu'Aynechon n'était pas venu plus tôt : « Rendez-vous secrètement chez moi, lui avait-il dit, et n'en sortez pas, quelque chose qu'on fasse ; laissez votre adversaire, exposé au soleil et accablé sous le poids de son armure, se fatiguer dans une long"ue et pénible attente ; vous en aurez alors meilleur marché

Le bâtard de HognouUe s'avança fièrement dans la lice; c'était un homme grêle et d'assez mince apparence, mais cette chétîve enveloppe cachait ime âme ardente, un corps de fer, et un courage à toute épreuve ; il salua son adversaire, puis entra dans son pavillon. Les échevins , en l'apercevant, allèrent se rasseoir sur leurs sièges; le maïeur seul resta debout au milieu du champ-clos.

Dès l'instant où le second champion parut, le plus profond silence régTia de nouveau dans la foule ; un vif intérêt se peignait sur tous les visages; chacun^ selon ses désirs, formait des vœux pour l'un ou l'autre des combattants. Tous les

' HtlIRiCOURT.

yeux étaient fixés sur le maaeur dont la voix devait bientôt donner le sig-nal de l'action.

J>es hérauts qui se tenaient à l'entrée du champ, se rapprochèrent en ce moment du chef des échevins : u Amenez les champions^ leur cria-t-il^ qu'ils Tiennent prêter le serment. »

Messires PallQz et Aynecbon sortirent incontinent de leur pavillon, et s' avançant vers les autels construits selon Tusag'e aux deux côtés de la lice, ils s'y ag-enouillèrent. Le maïeur s'approcha g-ravement du demandeur : « Yous jurez, lui dit-il, sur les saints qui sont ici présents, et par tous ceux du paradis, que vous avez, à bonne et raisonnable cause, appelé messire Aynechon en champ-clos, et vous prouverez par la hache et l'épée qu'il est vraiment coupable du meurtre dont vous l'avez accusé * ?... — Je le jure et le prouverai, répliqua le damoiseau de Waroux. - Et vous, Aynechon, ajouta le maïeur en venant vers celui-ci, vous jurez aussi, par tous les saints du paradis, que vous êtes innocent du crime qui vous est imputé, et vous vous en défendrez à l'enseig'nement des hommes.. . — Je le jure sur ma vie et sur mon honneur, et je m'en défendrai, répondit de son côté le bon bâtard de Hogrnoulle. — Partant, s'écria le maïeur, faitesvous justice, et gardez-vous de fraude, sortilèges et maléfices "

Après ces mots, les deux adversaires vinrent au

^ Ordonnance des champions, déjà citée.

* IHd,

milieu du champ; là le maaeur leur 6ta les gmtelets et leur prenant à chacun la main droite, il la

plaça sur un crucitix : '/ Vous, messire Falloz, demandeur^ dit-il avec majesté, et vous, messire Ayuechou^ défendeur ^ vous voyez la très- vraie rememhranoe de notre Sauveur Dieu Jésus-Christ» qui mourut et bailla son sang- précieux pour vous sauver ; requérez-lui merci, le priant que, en ce jour, il vous veuille aider, si droit avez, car il est souverain juge... n Les champions prêtèrent de nouveau le serment, puis firent à genoux leur prière et leur confession S

Pendant ce temps les parrains visitaient les armes; cette cérémonie achevée, le maïeur remonta sur son estrade où il se tint debout, et les hérauts, se retirant aux côtés de la lice, s'écrièrent par trois fois : » Videz, videz, videz, et que nul sous peine d'avoir le poing coupé, s'il est bourg'eois, ou de perdre son cheval, s'il est noble, ne s'avise de troubler les combattants par un cri, par un mot, par un g'este... «

L'attention était extrême ; les poitrines se soulevaient haletantes à l'approche du moment décisif; enfin, le maïeur leva solennellement la verge roug'e qu'il tenait en main, et après quelques instants d'un profond silence, il laissa tomber ces paroles : u Or, messires, faites votre devoir*... «

' Voy. aussi Wulson de la Colombière , le ThMtre d'honneur e\ de chevalef^e. Paris, 1648, 2 vol in-folio , qui donne d'amples détails sur toutes les espèces de combats en cbamp-clos. * Ordonnance des champions.

Les deux ennemis fondent aussitôt Tun sur l'autre, et portent des coups terribles, dont le bruit, retentissant sur leur armure, jette l'épouvante jusque dans l^âme des spectateurs les plus intrépides. Talloz est plus robuste que Aynechon ; son épée, qu'il manie avec une admirable dextérité, menace à chaque instant la poitrine du bon bâtard de Hogrnoulle ; mais celui-ci, ag-ile comme le tigre, esquive tous les coups de son adversaire, et le fatigue par une résistance habilement calculée. Déjà le san^ commence à couler ; loin de se calmer à cette vue, les deux champions sentent redoubler leur ardeur. Les glaives à demi brisés sont jetés comme inutiles, et chacun des combattants a saisi sa hache d'armes... Mais les coups du damoiseau de AYaroux sont moins sûrs; ses forces s'épuisent ; Aynechon qui s'en aperçoit le presse à son tour vivement, et Tattaque de tous les côtés à la fois...

Le combat fut acharné, et la victoire demeura

longtemps incertaine. Une pénible anxiété dominait la foule, naguère si tumultueuse et si insouciante... £nûn le bâtard de Hognoulle, levant sa hache à deux mains, en déchargea sur Falloz un si grand coup, entre le col et la tête, qu'il Fétendit mort à ses pieds

Il îsoël ! Noël ! vociféra la populace, qui, quelques minutes auparavant, paraissait prendre tant d'intérêt au champion des Waroux, et accablait

* HlMUCOUAT, p. 934.

d'injures son adversaire; Noël! Noël! honneur au bon bâtard de Hognoulle et honte k ses ennemis I... «

Les échevins descendirent dans le champ-clos, examinèrent avec soin le cadavre de Falloz, puis le maïeur, levant de nouveau la verge rouge, emblème de sa dignité, s'écria d'une voix retentissante : « Oyez, oyez^ nobles et bourgeois, clercs et chevaliers, femmes et enfants de notre bonne ville de Liég^e, oyez ; ceci est le jugement de Dieu ; messire Aynechon est innocent du meurtre dont on raccusaitj partant nous le renvoyons de céans, complètement absous I ... »

Messire Guillaume le Jeune, Persant de Haneffe, Arnould de Xhendremael et les autres alliés de Palloz se retirèrent alors dans un morne silence, pendant que les clievaliers d'Awans, se précipitant au-devant du bon bâtard de Hognoulle, le reconduisirent en triomphe dans la maison de son cousin le chanoine.

Tel fut le dénoûment du duel de la place Verte ; Tinnocent y périt et le jugement de Dieu laissa vivre le coupable. Quarante années d'une guerre af&euse vont suivre cette journée; puis arrive enfin ItkjMW des douée ou des lignages; mais c'est quand la noblesse liégeoise est presque entièrement détruite, c'est lorsqu'il n'existe plus un seul des chevaliers spectateurs du combat d' Aynechon et de !f allez.

Page 1