LE PEUPLE ET LES NOBLES
Le grand mouvement communal du moyen kge a été Tobjet des méditations des principaux historiens de notre temps. G'est^ en effet, un magnifique Bpectacle et un noble sm'et d'études que cette compréhension instinctive de la liberté qui apparaît partout à la même époque, et cet élan spontané des masses pour la conquérir. On aime à suivre, dans ses vastes développements, ce grand drame où s'élaboraient nos destinées, et Fintérêt redouble quand on s'aperçoit que c'est h cette source qu'il faut principalement puiser la connaissance de l'état politique des nations modernes.
Ce fut au onzième siècle que se manifestèrent
pour la première fois les idées d'affirancliissement^
et que se produisit nettement cette formidable pensée de Tég-alité, qui a fait battre tant de nobles cœurs ; mais avant qu'elle se fît jour à travers les obstacles, avant que rétablissement des communes devint un fait accompli, bien des efforts courageux, quoique impuissants, furent tentés, et nous ne saurons jamais que de loiig*s jeûnes il fallut à nos pères, quo d'épouvantables crises ils ont traversées pour nous amener là où nous sommes. Dès Tan mille, les chroniqueurs signalent des rassemblements de paysans à qui sans doute roppression des seigneurs avait rappelé qu'eux aussi étaient hommes. Ils osèrent demander la liberté d'aller et de venir, de vendre et d'acheter, d'être maîtres chez eux, toutes choses qui constituent maintenant notre vie commune ; mais leurs tentatives furent trop isolées pour réussir; les comtes et leurs soldats coururent les canipa^rnes, dispersèrent les vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il n'en fut plus parlé.
La liberté commença par les villes; l'isolement féodal les avait livrées à tous les gr^nres de brigandage ; elles prirent les armes pour veiller à leur conservation, réparèrent les brèches de leurs murailles, et, quand elles se sentirent assez puissantes pour résister aux seigneurs, elles se déclarèrent libres; au dehors, des forteresseâ; des fratemiUê au dedans, voilà quels furent leurs premiers moyens de défense.
Des villes, la soif d'aôranchissement s'étendit
aux bourg-s, aux habitants des campag-nes, populations que rien ne défendait, exposées à tous les périls^ en proie à de continuelles vicissitudes. Trop faibles contre Taristocratie féodale, les malheureux se rançonnèrent eux-mêmes ; en échange de privilèges, ils offrirent de l'argent et surent en trouver, tout indigents et misérables qu'ils étaient. De pauvres artisans, forgerons ou tisserands, accueillis par grâce au pied d'un château, serf^ réfugiés autour d'une église, tels ont été les fon« dateurs de nos libertés, dit un célèbre historien moderne, et, pour les obtenir , ils s^ôtèrent les niorccaiix de la bouche, aimant ?nieux se passer de pam *.
Les villes de la Belgique furent non-seulement celles qui déployèrent le plus d'énergie dans la conquête et le maintien de leurs privilèges ; elles furent aussi des premières à aplanir aux autres peuples les voies pacifiques du progrès. En peu de temps, les communes acquirent chez nous une puissance redoutable j de leur sein sortirent des hommes énergiques, des tribuns comparables à tout ce que l'antiquité nous offre de grand; des faits d'un intérêt puissant et universel signalèrent leur règne ; et cependant, le nom de ces hommes est aigourd'hui presque inconnu, le souvenir de leurs actes est presque entièrement e&cé; le peuple n'a pas une larme pour ces premiers défenseurs de nos libertés; il leur a manqué un Homère!... Le livre qui offrirait l'histoire com-
> M icnuT.
plète de la Belg^ique au moyen &ge, retracerait
bien des événements remarquables et fournirait plus (l'un euseig"nement précieux. A l'œuvre donc, Yous tous qui êtes appelés à reconstruire Tédifice d'un passé si splendide : remuez la cendre des six cents ïranchimontois; interrogez les Henri de Binant^ les Ârteyelde^ les Jean de Ville ; dites à ces cadavres de sortir de leurs tombes; touchez ces débris; rejoignez ces ossements épars; recouvrezles de chairs vivantes ; montrez-nous les martyrs de Eosebecque^ de Brusthem et d'Othéel... Voilà de hauts faits à raconter ^ de grandes figures à peindre, de beaux noms à ressusciter. Comment, avec de si puissants moyens d'éveiller les sympathies d'un peuple, pas un historien ne s'est-il encore levé pour redire ces antiques merveilles?
La liberté germa vite en Belgique, surtout dans
l'ancien pays de Liège; nulle part la réaction communale n'apparaît sous un aspect plus dramatique. Puissances rivales, la noblesse et le clergé descendent les premières dans l'arène; des luttes sanglantes s'engagent entre elles; le peuple y intervient et en sort toujours plus redoutable; chaque j)aix lui apporte de nouvelles libertés et de nouveaux privilèges. La noblesse épuisée succombe enfin 1 Mais le peuple a pris goût à cette vie d'émeutes ; les ateliers sont déserts ; les métiers plantent leurs bannières sur la place publique ; il faut une nouvelle pâture à ces populations remuantes L.. Le combat recommence plus furieux entre
le clergé et la bourgreoisie, et, malgré les sanglantes exécutions des ducs de Bourgogne, après cinq cents ans de divisions intestines, le système
démocratique remporte enfin sous Ferdinand de Bavière, pour être bientôt entièrement anéanti par Maximilien et la constitution de 1684}. Toute cette période de Thistoire de Liège est pleine de vie et de mouvement.
La Mal Saint-Martin est l'une des journées les plus sang-lantes qui sig-nalèrent chez nous ces luttes séculaires. Pour bien comprendre cet épisode de notre histoire, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur les événements qui le préparèrent; nous allons les résumer le plus brièvement possible.
A la mort d'Adolphe de Waldeck, successeur de Hugues de Châlons, Liég-e fut en proie à une anarchie complète. Le comte de Looz^ le plus ferme soutien des privilèges de la noblesse^ parvint à se faire nommer fnamè<mr; on appelait ainsi celui qui était chargée de l'administration temporelle du pays pendant la vacance du siège épiscopal . Fiers de ce succès, assurés de Fappui du comte, les nobles conçurent un moment Tespoir de ressaisir leur ancienne puissance; les échevins prorogèrent le terme de l'impôt sur la bière décrété par la paix des clercs, aug'mentèrent même cette taxe et en frappèrent d'autres sur les denrées de première nécessité. Il devenait de plus en plus évident qu'un vaste complot se tramait contre les libertés de la commune et qu'une nouvelle crise était imminente.
La tête couverte de chaperoES blancs à larges
bords, marque distinctive de leur parti, les nobles parcouraient chaque jour les rues de la cité, maltraitant les bourgeois et les rançonnant, le poignard à la main. Le chapitre de Téglise cathédrale de Saint-Lambert fit quelques tentatives auprès des échevins pour obtenir le rétablissement de l'ordre, mais elles furent infructueuses. Alors, il recommanda aux doyens des métiers de tenir le peuple constamment armé, même pendant les heures de travail ^
Dans un pareil état d'exaspération, des rixes violentes devaient souvent ensanglanter les rues
de Liège; nous n'en citerons qu'un seul exemple.
L'an 1305Î, le jour de la Saint-Barthélemi, plusieurs chaperons blancs s'aventurèrent dans la halle aux viandes, s'arrêtant devant chaque étal et y exigeant le payement des nouveaux impôts. Un boucher, dont l'histoire ne nous a pas conservé le nom, s'y refusa : sa contenance déterminée, ses formes athlétiques, l'expression sauvage de ses regards, la hache qu'il tenait en main, tout annonçait qu'il saurait résister à la violence. Une légère indécision se fit remarquer parmi les nobles ; cependant l'un d'eux, apercevant de l'argent sur l'étal, avança la main pour le saisir, mais d'un coup de hache, le boucher la lui abattit. Une lutte sauglante s'engagea aussitôt entre les chaperons
^ Melart , Histoire de la ville et ehasleau de Uuy. Liège , J. Tournay, 1641, in-4*.
et les boucliers, et de part et d'autre, il y eut grand nombre de tués et de blessés *.
La paix se rétablit enfin dans la cité^ mais les nobles y-laissèrent encore quelques lambeaux de leur autorité : les échevins s'engag-èrent à ne plus accorder de dons ni de levées de milice sans le consentement du peuple, à ne plus créer de nouveaux impôts et à rendre un compte exact du dernier qu'ils avaient perçu ; il fut en outre stipulé que Tun des bourgmestres serait élu dans la classe des plébéiens
Afin de contrebalancer l'influence croissante de la bourg-eoisie, Thibaut de Bar, successeur d'Adolphe de Waldeck^ s'allia k la noblesse et chercha à faire abroger les principaux articles du pacte qu'on Tenait de conclure; les métiers s'assemblèrent aussitôt, jurèrent de les maintenir, et le peuple en armes vint offrir le combat à révôquc dans les plaines de Vottem. Le chapitre, toujours animé d'une haine profonde contre la noblesse, parvint à persuader au prince que de ses deux ennemis le peuple était le moindre; une forte somme d'argent, offerte par la bourg-eoisie, afin d'obtenir la confirmation de ses privilèges, détruisit tous les scrupules de Thibaut; il sanctionna les libertés de la commune et augmenta même de vingt le nombre des métiers ^ qui fut, dès lors, porté à trente-deux.
^ Fisnr. — Fomtoii. — Vblart.
' FisBN, FooLLON, KiURT et les Chronique$ maniueriteê.
* H0C8BM, apuâ CRAmmnLiB* — Fukn. — Joaic. Pkbsbttbr.
La noblesse, ainsi réduite à ses propres forces, acquit bientôt la conviction de son impuissance à lutter contre les deux pouvoirs dont elle n'était même plus la rivale. Elle essaya alors de la ruse et de la trahison, et parvint à séduire Tun des principaux cheùi populaires, Jean Dupont, le premier bourgmestre d'orig'ine plébéienne.
Dupont était un homme adroit, ambitieux, connaissant Tart de fomenter les passions des masses; il ne manquait pas d'une certaine éloquence, et ses déclamations contre les nobles lai avaient acquis une grande popularité. Dans Pespace de quelques années, il fut nommé quatre fois maître de la cité. En se voyant si souvent revêtu d'une dignité aussi importante, et qui, avant lui, n'était conférée qu'à des hommes de haute naissance, il méprisa ce peuple qui l'avait élevé si haut; il ambitionna les privilèges de la noblesse ; il rechercha Tamitié des grands. Quelques lettres interceptées, une fortune considérable, amassée en fort peu de temps, le firent soupçonner d'avoir sacrifié les intérêts de la cité, dans des contestations qui s'étaient élevées entre TEg'lise de Liège et la comtesse de llainaut. Jean Surlet, dit du Lardier, l'un des principaux échevins, se procura même, paraît-il, des preuves de cette trahison, mais il garda le silence, en exigeant de Dupont la promesse d'aider les nobles dans leurs entreprises contre la bourgeoisie.
Un événement imprévu vint tout à coup relever les espérances de la noblesse et mettre de nouveau les partis en présence.
Thibaut de Bar, dont l'humour chevaleresque eût mieux convenu à un homme de g-uerre qu'à un évêque, avait suivi Tempereur Henri YII en Italie. Dans un combat que les troupes impériales livrèrent aux Ursins^ dans Borne méme^ révèque de Liég-e déploya la plus grandé bravoure; il se précipita au milieu des raiig's ennemis, et, quoique couvert de blessures, il continuait de combattre, lorsqu'un soldat lombard le renversa de son cheval et lui assena sur la tête un coup de hache dont il mourut la nuit même A la nouvelle de cette mort, le chapitre s'assembla sur-le-champ pour élire un mambour. De leur côté, les nobles crurent le moment favorable pour tenter un coup de main. Surlet vint trouver Dupont qui était alors bourgmestre avec Jean de Saint-Martin, et lui rappela sa promesse. Il sut en même temps flatter adroitement sa vanité en lui faisant espérer le titre de chevalier, et ne le quitta qu'après en avoir obtenu l'assurance qu'il seconderait une réaction contre le peuple et rÉglise «.
Certains de Fappui des ohe& de la commune, les nobles s'opposèrent à l'élection du mambour par le chapitre seul. // Le clerg-é, dirent-ils, accaparait toutes les dignités de l'État, confondait les choses profanes avec les choses sacrées, tandis qu'eux ne se mêlaient en rien des affaires de l'Église; le mambour étant appelé à commander Tarmée, ils
1 JoAN. Prbsbttu, apud Cha?bauviiib, II, p. 355. * FisiN, p. 49.
soutinrent que c'était là une charg*e convenant essentiellement à un chevalier, et que les chanoines ne pouvaient la conférer à personne sans la participation des grands, u Le chapitre répliqua avec aigreur^ que puisqu'il nommait révêque^ il avait aussi le droit de nommer son représentant, et il proclama mambour, Aruould de Blaukenheim, prévôt de Saint-Lambert
Amould de Blankenheim, quoique appartenant à une famille patricienne, avait depuis longtemps embrassé le parti de la commune contre les prétentions de la noblesse ; c'était un homme instruit et dont la parole savait très-bien se plier aux formes populaires; plus d'une fois aussi^ il avait donné des preuves d'un grand courage et d'une valeur éclatante. Son élection fut donc très-bien accueillie par les bourgeois, qui tous y virent la g"arantie que, pendant la vacance du siég*e, leurs privilèges seraient respectés. Aruould le prouva effectivement quelques jours après : des chevaliers du parti des Waroux, ayante malgré la ^rantaine, fait des incursions sur les terres de ceux d'Awans, il sortit de Liège, à la tête de quelques gens d'armes, afin de châtier les audacieux qui avaient enfreint la trêve de révèque, prit et rasa la tour d'Hardoumont, et fit décapiter trois de ces chevaliers *.
* Fltnr. Mahtslids, Historia lossentii. Jean d^Outremeusi. — Zantiuit, apud lUiTjun, AmplitHma eoUeetio, V, p. 168.
* Finir, p. 49.
Cet acte de sévérité irrita, au plus haut point, la puissante famille des AVaroux ; elle ne tarda pas à s'unir aux échevins et à toute la noblesse de la cité, pour déclarer aux chanoines qu'elle ne reconnaîtrait pas rélection d'Arnould, et, dans une assemblée des nobles, tenue à Huy, la dignité de mambour fut conférée au comte de Looz.
A cette nouvelle, le chapitre mande le bourgmestre Dupont^ Bouchard le FouUon, homme de cœur et le rival de Dupont dans la faveur populaire^ Nicolas Balon et les autres membres du conseil de la cité; il leur rappelle Tétroite alliance qui unit le clergé et la commune depuis grand nombre d'années, leur parle du danger commun et demande s'ils sont toujours disposés à résister aux • tentatives de la noblesse? " Le danger est grand en effet, réplique Dupont aux chanoines, mais c'est vous qui l'avez provoqué; il ne vous reste qu'un seul moyen de l'éloigner ; annulez une élection que vous n'êtes pas en état de maintenir par la force ; car n'espérez pas que moi^ dont le premier devoir est de veiller à la sûreté des gens de métiers, j'aille les exposer à une mort certaine, en les envoyant combattre les nobles «
Cette réponse inattendue surprit étrangement les chanoines; ils ne soupçonnaient pas encore une telle trahison, mais Bouchard qui en savait quelque chose, répliqua sur-le-champ : n Et depuis quand, messire Dupont est-il si avare du sang des
* Fism, p. 49.
hourg*eois, lui qui n'a pas su réprimer les excès des chaperons blancs, lorsque chaque jour ils assaillaient les gens du commun dans les rues?... Croitil que personne ne sache qu'il a trafiqué de ce sang dans la guerre avec le Hainaut ?... Quant à nous^ qui ayons à cœur les privilèges de la commune, nous saurons les maintenir et déjouer les complots des traîtres. // Bouchard et Dupont échang-èrent encore quelques paroles assez vives, et, malgré les réclamations du dernier, ralliance de la commune et du clergé fut de nouveau jurée *.
Par un hasard singulier, le lendemain, jour de la ISaint-Jacques, les élections aux fonctions municipales avaient lieu; Bouchard fut nommé maîtreà-temps en remplacement de Dupont. Exaspéré de cette nomination que ses intrigues n'avaient pu empêcher, celui-ci n'en fut que plus décidé h se rang-er du parti des nobles, et s'empressa d'instruire le comte de Looz de ce qui se passait dans la cité.
Le comte s'était retiré à Huy avec toute la noblesse ; il y avait mandé les échevins de Dinant, de Tongres, de Saint-Trond et des autres villes, et,
dans une assemblée solennelle, il avait été décidé quelamambournie d^Vrnould dcBlankenheim était nulle et qu'elle appartenait de droit au comte. On chercha ensuite les moyens de mettre à exécution cette ordonnance, car on savait que non-seulement le clergé, mais tous les hommes de la commune
JBAR D^ODTBBHIUSB. — Fl8£Ny p. 49.
étaient partisans de l'élection du prévôt. Attaquer
la ville de vive force, c'eût été un acte de folie dont on ne pouvait espérer de succès. Y introduire des gens armés ^ puis tenter un hardi coup de main, était chose peu facile; le peuple, prévenu par les démonstrations hostiles de la noblesse, était sur ses gardes. Enfin, on résolut de demander au chapitre qu'il réunît une assemblée générale pour y discuter les moyens d'accommodement ; que, ce point accordé, les nobles pourraient, sans exciter aucun soupçon, se rendre à Liège, accompagnés de parents et d'écuyers *. Le chapitre acquiesça aux désirs des barons, et rassemblée fut fixée au 3 août suivant (1312).
Au jour indiqué, le comte se rendit à Liège, et y entra vers dix heures du matin, par la porte de Sainte-Marguerite. H était à cheval ; une lourde hache d'armes pendait k l'arçon de sa selle ; on voyait à ses côtés les chevaliers Surlet, Thiry de Seraing, Jacques Chabot, Jean de Saint-Martin, i*rancquaire de Saint-Servaîs et beaucoup d'autres seigneurs, la plupart portant des chaperons blancs. A la vue de cet ancien signe de discorde, quelques murmures se firent entendre parmi les bourg-eois, mais les nobles n'y prirent point f^-arde. Fièrement campés sur leurs chevaux et suivis d'un grand nombre d'écuyers et d'hommes d'armes agitant les bannières de leurs maîtres, ils défilèrent lentement à travers les rangs épais de la multitude, et s'avan-
* FlS£N, p. 50. — J£AN O'OUTAXMBUSB.
cèrent j usqu'à Tég^lise cathédrale de Saint-Lambert,
où le chapitre était assemblé.
Après avoir échang"é quelques mots avec le doyeu^ le comte prit la parole et discuta longuement ses droits à la mamboumie du pays ; il soutint que cette dignité était héréditaire dans sa fomille, et qu'il devait, sous peine de forfaire à l'honneur, la transmettre à ses descendants. Blankenheim n'eut pas de peine à réfuter cette singulière prétention ; le comte, dont le seul désir était de traîner les affaires* en longueur» feignit d'avoir besoin de quelques heures pour examiner mûrement les assertions du prévôt, et demanda à être de nouveau entendu le lendemain. Le chapitre y consentit; mais, en sortant, le comte prit à part les chevaliers Surlet, Thiry de Seraing, le maïeur Goffin des Changes^ et leur dit : « Messires^ il est temps de mettre à exécution ce dont nous sommes convenus à Huy ; partant, soyez prêts cette nuit et je vous secourrai de telle sorte que nous aurons le tout à notre volonté. » Il quitta aussitôt la ville, promettant à ses complices d'y rentrer pendant la nuit avec ses gens d'armes ^
A huit heures du soir, les principaux chefs du complot, Surlet, de Saint-Martin, lliiry de Seraing et le traître Dupont lui-même, se réunirent dans la demeure du maïeur Gofin Surlet, l'un des plus chauds partisans de la candidature du comte
* Vieille chronique ma'MMcriU, — FiUN.
' JEAN D^OUTBBMBUSB,
de Looz, proposa d'attaquer les bourg-eois dans la nuit même, et Dupont Tappuya vivement : » Tl faut en finir avec ces bourgeois que je hais autant que meurtriers et larrons, s'écria ce dernier ; partant soyons tous à minuit sur la place du Marché, et que chacun se fasse accompag-ner de ses gens ; quelques torches, jetées dans hi halle aux viandes, suffiront pour y mettre le feu, et nous aurons bon marché des bourgeois qui accourront pour réteindre; pris à Timproviste, sans armes, sans moyens de défense, ils ne sauraient nous opposer une résistance sérieuse, et s'il s'en trouve qui veuillent tenter les chances d'un combat, nous n'aurons point de peine à les disperser. Pendant ce temps, messire de Looz arrivera à notre aide avec des renforts qui assureront notre triomphe. » Les nobles applaudirent à cet exécrable projet; et après avoir concerté plusieurs autres mesures qui devaient assurer la réussite de l'entreprise, on se quitta en promettant d'être à minuit sur le marché *.
Cependant Amould de Blankenheim veillait au salut de la commune ; il s'était ménagé des intelligences parmi les conjurés, et ceux-ci avaient à peine quitté la maison du maïeur que le prévôt fut informé du complot. H prend aussitôt toutes les mesures propres à le déjouer. Il envoie le maître de la cité, Bouchard, prévenir les gouverneurs des métiers et faire mettre la bourgeoisie
' j£AN D^OOTKBMSUn. — FiSSN.
sons les armes; les chaînes des mes sont tendues dans les différents viuàves; les bouchers emportant leurs haches et leurs espafuts, viennent secrètement occuper lu halle aux viandes; les drapiers, les vignerons^ les tanneurs et les autres confréries populaires ont ordre de s'avancer vers le marché au premier sig*nal qui leur sera donné ])ar la cloche Henri. Enfin, le mambour lui-même, revêtant son armure, s'enferme dans la cathédrale avec la plupart des chanoines et leurs nombreux varlets, et tous y attendent avec résolution les événements qui se préparent * .
Onze heures et demie venaient de sonner à la grosse cloche de l'église de Saint-Lambert; le marché commençait à se remplir de nobles et de gens armés. En se rendant au lieu du rendez-vous^ les conjurés avaient bien remarqué quelque agitation dans la cité, mais ils l'attribuèrent aux événements de la journée et nul n'y prit g-arde. A chaque instant, de nouveaux arrivants débouchaient par les rues qui avoisinent le marché. Enfin, le maîeur, Surlet et les autres cheÊi du complot parurent accompagnés d'un grand nombre de leurs g'ens. Le rassemblement était alors de plus de douze cents personnes.
La halle aux viandes que les nobles se proposaient d'incendier était un sombre et vaste édifice en bois, contigu au marché et voisin de l'église cathédrale. Le plus profond silence y régnait, et
* Fism.
pas un des conjurés ne se doutait que les bouchers fussent dans leurs loges. Des torches sont entin allumées et lancées dans Tintérieur du bâtiment ; c'était le signal impatiemment attendu. Tout à coup les portes de la halle s'ouvrent avec fracas, et les bouchers, poussant d'épouvantables clameurs, se précipitent avec furie sur les nobles. Quoique surpris par une attaque aussi imprévue, ceux-ci ne reculent point ; les épées reluisent, les haches se lèvent, le combat s'engage, et le bruit des coups tantôt sourds^ tantôt retentissants^ se mêle aux cris de guerre des chevaliers, aux hurlements des bouchers et aux sons lugubres du beffroi, qui retentit tout à coup , appelant la commune à la défense de ses droits et de ses libertés.
Amould de Blankenheim et ses amis, retirés, comme nous Tavons dit, dans la cathédrale, attendaient l'arrivée des métiers avant d'aller prendre part eux-mêmes à la mêlée. Cependant Tuii des chanoines, Gauthier de Brunshom, conçoit l'espoir d'arrêter cette grande effusion de sang; il se fait ouvrir les portes du temple, et, se jetant au milieu des chevaliers : » iîarons, leur crie-t-il, que venezvous faire ici? Pourquoi ces armes et ces clameurs forcenées? Ayez pitié de ce pauvre peuple, je ^ ous prie, et retournez en vos demeures!... « On ne le laisse point achever ; les nobles l'entourent de toutes parts ; l'un d'eux le frappe au côté ; un autre à la tête, et le malheureux (Jauthier, qui essaie en vain de se défendre, succombe accablé par le nombre de ses adversaires.
La mort du chanoine accroît la foreur des bouchers ; ils se précipitent derechef sur les barons,
et se fraient un chemin sang-lant jusqu'au maïeur qui tombe à son tour mortellement frappé. Au même instant arrive Bouchard à la tête des drapiers^ des febves^ des viderons et des tanneurs ; le prévôt fait alors ouvrir les portes du temple, et poussant le cri de Noire-Dame et Saint-Lambert, tous fondent à la fois sur les chevaliers. Mais, quoique cernés de toutes parts, les barons conservent ime attitude menaçante; calmes et impassibles, ils opposent leurs armures et leur habitude des combats à la sauvage impétuosité de cette populace déchaînée.
L'ardeur du peuple diminuait cependant à mesure qull voyait Tinutilité de ses efforts, et le bourg*mestrequi s'en aperçut expédia sur-le-champ des émissaires pour réclq;mer le secours de tous les hommes de la banlieue.
Le jour commençait à poindre et vint bientôt éclairer ce sang'lant spectacle. La foule, quoique grossissant d^heure en heure, avait ralenti ses attaques, et par une espèce d'accord tacite, il s'était conclu entre les deux partis une trêve de quelques instants. Dnpont, qui jusqu'alors était demeuré dans sa maison, écoutant de sa fenêtre ouverte le bruit de la bataille, et s'informant de ce qui se passait, ne tarda pas à se convaincre que, sans une puissante diversion, les nobles ne pourraient plus
* FlSBR, p.* 51. — Jban D*00niIIIB1}Sf .
Digitizeu i^-j
résister longtemps à ces masses, sans cesse repoussées et revenant sans cesse plus nombreuses et
plus terribles \ Il se hasarda donc lui-même au dehors, et se g-lissant dans la foule, il chercha à décourager le peuple en semant les bruits les plus alarmants. Quelques lâcbes, redoutant un danger dont rien cependant ne motivait Texistence, crient déjà qu'il faut demander merci, mais Bouchard et le prévôt arrivent ; ils apprennent les tentatives de Dupont, démasquent le traître, raniment le courage des métiers et ordonnent de continuer le combat*.
Les nobles, affaiblis, épuisés par ces attaques réitérées, et ne voyant pas arriver le comte de Looz, songent enfin à la retraite. Mais l'échevin Surlet qui dirig-eait leurs mouvements, et qui n'avait pas cessé de se disting'uer, ne peut s'y résoudre. Il presse, il encourage ses compagnons; il leur démontre que s'ils parviennent & gagner Publemont, ils sont sauvés ; que de cette position élevée et naturellement fortifiée, ils pourront longtemps encore braver les bourgeois et y attendre en sûreté l'arrivée du comte.
Les nobles se dirigent, en efi'et, vers Publemont, mais lentement et sans cesser de faire face à leurs adversaires.
Le prévôt, que cette résistance opiniâtre irrite, fond de nouveau sur les nobles avec un redoublement d'énergie, en tue plusieurs, et parvient jusqu'à
' Jean d'Ootubmidsk.
* FisBir. — Jban D*OomiiB08B.
Surlet. Par malheur^ quelques bourgeois seulement avaient osé s'aventurer avec lui dans les rangrs de la noblesse; il est entouré de toutes parts; adossé
contre une muraille, il se fait un rempart des ennemis qu'il immole; ses forces s'épuisent cependant; son sang- coule abondamment de plusieurs blessures : il tombe enfin aux pieds de Surlet^ qui lui assène sur la tète un coup de hache à deux tranchants; un second coup l'achève^ et son corps est mis en pièces, malg*ré les efforts héroïques du peuple pour se faire jour jusqu'à lui *.
La mort du prévôt a relevé le couragre des nobles. Un premier renfort de quatre à cinq cents hommes d^armesj envoyé par le comte de Looz et annonçant sa prochaine arrivée, entre à ^improviste dans la cité par la porte de Sainte-Marg-uerite. Les métiers, épuisés par un combat qui durait depuis plus de dix heures^ lâchent pied à leur tour. Une circonstance accablante vient encore augmenter leur découragement : Dupont^ dont jusqu'alors lestentatives de démoralisation avaient échoué contre l'extrême irritation du peuple, rentre aux yeux de tous, dans les ranges de la noblesse.
Cependant Bouchard cherche à rallier les bourg'eois; il épuise son éloquence pour en obtenir un dernier effort; mais ses paroles expirent, perdues dans les murmures de la foule consternée. Tout à coup une formidable clameur s'élève; de nouvelles masses populaires arrivent; les habitants de la
> Fltm. — JlAir D*OllTBIIIBClSf .
Digitizeu Lj, v^jQOgle
banlieue^ prévenus pendant la nuit par le maître de la oité, accourent prendre part à l'action^ et ce secours Inespéré changée la face des choses.
Brisés par cette lutte nffreuse qui durait depuis plus de huit heures, les nobles reculent enfin, et fuient en désordre vers les faubourgs ou cherchent un refuge dans les habitations. Le plus grand nombre s'efforce de gagner Téglise de Saint- Martin dont la position à l'extrême pointe de Publemont, pouvait encore permettre de faire une assez Ion grue résistance.
Au même instant arrivent, d'un côté, les paysans de Yottem, armés de tridents et de faux, de Tautre, leshouilleurs d'Ans et deMontegnée, munis de leurs pics, de leurs havresses et de leurs rlvelahies, et précédés de bannières où brille Timage de saint Léonard, leur patron. A Taspect de ces hommes à la figure noircie, semblables à des démons sortant des entrailles de la terre, trois cents nobles, saisis de terreur, se jettent dans l'église ^ Dupont veut s'y élancer à son tour; mais ils le repoussent. « Vat'eUy traître, s'écrient-ils, c'est à tes perfides conseils que nous devons tout ceci, va demander grâce aux bourgeois, tes pareils, nous ne te voulons pas avec nous. «
8e voyant en butte à la haine des deux partis, Dupont furieux veut au moins se veng-er avant de mourir ; il saisit une pièce de bois et la poussant • entre les deux battants de la porte, de manière à la
> FlSBN. — JbAN D*0llTBB]nil8B. — HbLART.
tenir entr'ouverte : // Par Dieu et saint Lambert, messires, s'écrie-t-il, puisqu'il eu est aiusi, aucun de vous n'en réchappera, et nous It^oirons tous au même hanap *. » Youlait-il, en agissant ainsi, donner le change au peuple sur sa trahison? Cest ce que prétendent plusieurs chroniques manuscrites. Quoi qu'il en soit, les nobles se barricadent aussitôt dans Téglise^ tandis que la populace, se précipitant sur Dupont, le massacre et met son corps en lambeaux.
La vaste et belle église de Saint-Martin, célèbre dans toute la chrétienté par ^institution de la Fête-Pieu, avait été bâtie au dixième siècle par révêque Eracle, prédécesseur de Nctger. Située à l'ouest de la cité, elle dominait presque tous les points environnants. Souvent elle avait été témoin de grandes et imposantes cérémonies^ mais jamais elle n'avait vu un spectacle si étrang-e. Un peuple furibond l'étreignait de toutes parts et faisait des efforts inouïs pour y pénétrer. Voyant que le choc des poutres les plus lourdes, des blocs de pierre les plus énormes en ébranlait à peine les portes, les bourgeois chang'èrent de projet. Un instant, les nobles se crurent sauvés, mais cet espoir ne tarda pas à s'évanouir. Des amas de bois et de paille, des tonneaux de goudron et d'autres matières inflammables, sont amoncelés sous les murs de Féglise. Le feu y est mis aux acclamations de la multitude, et le corps mutilé et déchiqueté de
* Chroniques manuscrites, — Fisxn.
Dupont est la première proie qu'il dévore *. Bientôt l'incendie se propag-e; les vitraux éclatent; quelques têtes de nobles appuraib.scnt dans les intervalles vides des cadres de fer; mais le peuple qui les aperçoit les repousse impitoyablement. Péjà les flammes serpentent dans Tintérieur du temple et gagnent la charpente. D'inutiles tentatives sont faites par les nobles pour en arrêter les progrès ; les murailles se lézardent, des pièces de bois enflammées tombent au milieu d'eux ; une fumée suffocante les enveloppe, les aveugle et les fait trébucher à chaque pas contre les débris des statues et des autels qui se renversent. Les chevaliers, cependant, gardent une contenance intrépide; l'extrême dang'er qui les environne n'a point affaibli leur courage; du haut de la tour où quelques ims sont montés, ils promènent sur la foule un regard fier et dédaigneux. Tout à coup un aflreux craqument se fait entendre. L'église éntière s'ébranle et s'écroule avec un épouvantable fracas, ensevelissant sous ses décombres fumants, nonseulement les barons qui s'y étaient réfugiés, mais encore un grand nombre d'hommes du peuple qui s'en étaient approchés de trop près
Le comte de Looz parut en ce moment à l'entrée du faubourg ; il avait vu de loin les flammes de
< MlLAKT. — FltBN. .
' ... Les bnilans et f^icassans tons, sans qu'aucun eschapast de ceste incendie... Mslart. — Zamtplibt, apud MARiim. — Chrtmiqvsi manutcritet. — Fisbn. — Foulloit, etc.
rincendie^ mais il n'apprit que là les événements de la nuit et le résultat de la lutte. Aussitôt il rebroussa chemin; mais sa retraite ne s'effectua
pas sans dilïiculté : les paysans de Grâce, de Saint- Nicolas, de Montegnée et des villages voisins l'attaquèrent, lui tuèrent près de trois cents hommes et mirent le reste en fuite.
Les passions populaires^ excitées par le ressentiment d'une longnie injustice et par l'instinct de la vengreance, se déchaînèrent alors avec une effroyable férocité. Les g*ens des métiers coururent piller les hôtels des échevins et des chevaliers ; ils les traquèrent eux-mêmes par toute la ville comme des bêtes fauves, et massacrèrent tous ceux qui tombèrent entre leurs mains. Ce fût à grand^peine que le maître de la cité Bouchard et le chapitre arrêtèrent enfin ces épouvantables réactions.
L&Mal Saini-Martin, comme on appela par la suite cette sanglante journée, porta un coup terrible à la chevalerie li^eoise; elle ne s'en releva jamais. Six mois après, un arrang-ement fîit conclu à Ang'leur, entre le peuple et les nobles ; on y lit cette clause importante : « Désormais nul ne pourra faire partie du conseil de la commune, s'il n'appartient aux métiers. »
Cest ainsi qu'àBome, autrefois, le patricien qui aspirait au tribunat, devait d'abord descendre, par Tadoption, dans une famille plébéienne.