‹ Recit historiques sur l'ancien pays de LiègeChapitre 16 sur 28 · MON.STR£L£T · texte numérisé non relu

MON.STR£L£T

rait : « Marchez hardiment contre ces g'ens des communes de Liég'e, rebelles à leur évêque et seigneur, leur dit-il, ne craig-nez rien de cette sotte et rude multitude qui met toute sa confiance dans son grand nombre; ce sont gens qui ne sont propres qu'à la manufacture et à la marchandise ^ "Il était une heure, Tarmée bourguignonne s'ébranla.

Les Liégeois répondirent par des cris d'impatience et d'allégresse aux mouvements des Bourguignons, et voyant les quatre cents cavaliers et les mille gens de pied se détacher du corps de

bataille, ils s'imaginèrent tout d'abord que la journée était pour eux : « Voyez, voyez les couards, s'écrièrent-ils, les voilà qui se sauvent. « Mais le sire de Perwez, qui connaissait la guerre, leur dit aussitôt : If Mes très-chers amis, cette compagnie à cheval qui est là devant vous, ne s'enfuit pas ainsi que vous croyez; mais quand cette autre compagnie beaucoup plus nombreuse, comme vous pouvez voir, sera venue vous assaillir et vous combattre, alors les gens à cheval arriveront en belle ordonnance vous prendre par le travers et s'eflEbrceront de vous séparer. Ainsi, mes trèschers amis , nous sommes à la bataille que je vous ai toujours déconseillée et que vous avez désirée de tout votre cœur comme si vous étiez sûrs de la victoire : mettez donc votre espoir

' Le Religieux de 6aint-Deni»j cité par M. ob Barànts. — Mons-

TaRLET.

en Dieu et attaquez hardiment vos ennemis *. // Ayant parlé de la sorte, le sire de Perwez réunit une compagnie de gens d'âmes, afin d'aller à la rencontre de ceux, qui s'avançaient pour les surprendre ; mais les Liég'eois, qui ne comprenaient rien au mouvement des Bourg'uignons, retinrent le mambour : « Traître, s'écrièrent-ils, est-ce que tu veux passer du côté de Tennemi? Yiens ici, il te faut combattre et vaincre ou mourir avec les communes. »

Le sire de Perwez supporta patiemment les injures de cette multitude ig*norante; il rang^ea son armée, mit au premier rang ses meilleures troupes, les hommes de trait au centre, et abrita les moins aguerris derrière un rempart de chariots ayant servi à transporter les bagages. Le mam« bour alla ensuite se placer à la tète des bourgeois, suivi de son fils et des principaux seigneurs qui avaient embrassé le parti des communes *.

La lutte commença bientôt et fut d'un acharnement terrible; pendant plus d'une heure la victoire resta indécise. Les Liégeois avaient pénétré résolûment au milieu des ennemis, luttant corps à corps, et la poitrine nue, contre les chevaliers bourguignons, tout bardés de fer. Le fort de la bataille se porta principalement du côté où se trouvait la bannière du duc ; celui-ci^ monté sur un petit cheval, courait des uns aux autres^ encou-

' MONSTRELET. — De BaRANTE.

* MoNSTASLET. — Sauvacs, Chronique de Flandres, p. 185.

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rageant tout le monde, et combattant avec le plus grand sang-froid au milieu des traits qtd se croisaient de toutes parts. Quant au sire de Perwez, il

avait poussé droit à l'étendard de Boiirg'og'ne. Le nouvel évêque Thierry et beaucoup d'autres seig'neurs avaient suivi le mambour et se conduisaient bravement à ses côtés *.

Cependant les quatre cents cavaliers et les mille hommes de pied que le duc avait détachés dès le commencement de la bataille, arrivèrent sur les Liég"eois et les assaillirent, ainsi que Tavait bien prévu le seigneur de Perwez. Les chariots et les bagages jetèrent im instant du désordre parmi les Bourguignons^ mais se ralliant aussitôt^ ils tombèrent avec furie sur les gens des métiers et en firent un g*rand carnag*e ; ils réussirent même à séparer du g-ros de l'armée un corps d'environ six mille combattants qui se mit à fuir dans toutes les directions^ et qui fut taillé en pièces.

Les vainqueurs revinrent ensuite sur leurs pas et attaquèrent de nouveau l'ennemi à dos, ce qui occasionna une grande confusion. Enveloppés de tons les côtés à la fois, ne pouvant plus ni avancer ni reculer, la plupart de ceux que le fer n'atteignit point périrent étouffés ou foulés aux pieds par leurs compagnons. Ce fat ce dernier choc, dit le chroniqueur Monstrelet, qui décida la victoire; sans lui les Liégeois l'auraient peut-être emporté, et de

^ Finir. — FouLLOv . — Soppeidi, apud CHAmoviLu. — ZamtpLiBT, apnd MARTBin. ~ Sauvage.

l'aveu même du duc de Bourgogne, jamais on ne vit gens se battre si bien et tenir si longtemps Le mambour et son fils tombèrent morts^ à côté

de la bannière de Bourg-ogne; un grand nombre de seig-neurs, le comte Henri de Salm, entre autres, qui portait Tétendard de Saint- Lambert, furent frappés à la même place. Il parait certain que près de vingt-cinq mille hommes des communes périrent dans cette sanglante journée. » Les morts, dit un contemporain, étaient plus nombreux que les épis de blé au temps de la moisson. » T^e duc avait recommandé de ne faire quartier à personne et d'en finir avec les rebelles *.

Le lendemain matin^ Jean de Bavière arriva de Maestriclit au camp des princes ; on lui présenta^ au bout d'une pique, la tête du mambour et celle de son rival Tévêque Thierry. Ensuite, il alla repaître ses regards des cadavres qui couvraient la plaine, et fit pendre ou écarteler quelques Heydroîts qu'on y découvrit cachés parmi les morts.

La nouvelle de la défaite avait été rapidement connue à Liège ; elle y répandit le trouble et la

* M0NSTBI1.BT. — Lettre du duc de Bourgogne écrite à son firère le dnc de BrabaDt, le surlendemain de la bataille ; cette lettre est insérée dans les Analeeteê de M. GàOAio. — ZARmuT.

* MoRSTBBUT. — ZiHTPLiBT. — SàovACB. — LcB clironîqiieiirs varient sur le nombre des morts ; les nns portent ce nombre à treize mille, d*antres à vingtrbuit mille; SomiDi va pins loin encore: après avoir dit qne Tannée des Liégeois était de cinquante mille hommes, il prétend qne trente-six mille d*entre eux périrent dans la mêlée.

Digitizeu Ly v^jQOgle

consternation. Comme il ne restait aux bourg*eois aucun moyeu de résiâtauce, ils se décidèrent à implorer la démence du prince. Jean de Bavière fût implacable et se livra aux plus horribles représailles : il oblig'ea d'abord les Liég-eois à venir à sa rencontre lui demander parduii, à genoux, la corde au cou ; puis il fit, en présence du peuple assemblé, trancher la tête à cent vingt des principaux, factieux. Après quoi^ le sire de Jeumont^ entrant dans la cité, y présida à d'autres exécutions non moins* atroces ; le lég-at de l'antipape Benoit, le suffragant de l'évêque Thierry de Horne et une infinité de bourg-eois, de prêtres, de femmes même, parmi lesquelles se trouvait la dame de Perwez, furent précipités par son ordre dans la Meuse. Les massacres et les noyades continuèrent pendant plusieurs jours, et chaque ville compta un grand nombre de victimes : » L'éveque, plutôt tigre que pasteur^ dit Mezerai, ne pouvait se soûler de carnagre. Leur soumission n'apaisa pas sa rage sanguinaire. Quand il fiit rétabli^ il s'acharna nonseulement sur les coupables et sur les chefe, mais sur les femmes et sur les enfants, sur les prêtres et sur les religieux. On ne voyait tout autour de Liège et des villes qui en dépendent, que des forêts de roues et de gibets, et la Meuse regorgeait de la foule de ces malheureux qu'on y jetait deux à deux liés ensemble ^ »

Jean sans Fitié, c'est le triste nom dont l'histoire

' MiZERAi, Hiitoire de France.

Va, flétri et que jamais homme ne mérita mieux que lui *, Jean êons Pitié parut un moment dansla cité puis courut rejoindre l*armée des princes,

traînant à sa suite cinq cents otages des différentes villes du pays. Après avoir ordonné la destruction des murailles de Dinant, de Huy, et d^autres places^ monseigneur de Bourgogne, Télu et le comte de Hainaut se dirigèrent vers Lille, Cest là que fût prononcée, le M octobre 1408, cette fameuse sentence qui enlevait aux communes du pays de Liég*e toutes leurs vieilles chartes et leurs franchises, qui supprimait les métiers et jetait au feu leurs bannières, qui ravissait aux Liégeois leurs glorieuses conquêtes de trois siècles !... Mais on n'eflfece pas ainsi trois siècles de la vie d'un peuple, on n'enchaîne pas ainsi son avenir, surtout quand ce peuple veut une grande et sainte chose : la liberté 1... Dix ans plus tard, les Liégeois avaient déjà reconquis tous leurs privilèges. Quant à Jean de Bavière, après avoir souillé pendant plusieurs années encore le siège dont il n'était pas digne, il résigna son évêché, et alla épouser Elisabeth de Gorlitz, veuve d'Antoine, duc de Bourgogne. Il mourut^ empoisonné six ans plus tard*

' On sait que le duc de Bourgogne gagna de son côté Je nom de Jêttn «an« Peur, & cette terrible bataille d*Othée.

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