LA CAPITULATION DE
Le triomphe remporté aux élections de 1646 avait ranimé les espérances du parti populaire ^ et
quoique, dans les premiers jours qui suivirent la Mal Saint- Jacques, les actes de la nouvelle administration ne fussent pas toiyours exempts de violences, le calme n'eût cependant pas tardé à renaître, sans les nouvelles machinations des par* tisans de Ferdinand de Bavière.
Forcés de quitter Liège pour se soustraire aux ressentiments de la populace, les principaux Chiroux s'étaient rélTugiés en Allemag-ne, où ils persuadèrent facilement au prince d'exiger une répap
— asé —
ration éclatante des affronts continuels faits à son autorité. D'un autre côté, le chapitre cathédral réclamait YÎvemeiit la présence de Ferdinand, et lui manda qu'elle seule pouvait mettre un terme à l'anarchie qui désolait ses États. L'éveque se détermina donc à venir à Liég'e; il quitta Bonn, et le 10 juillet 161 S, accorapag-né de quelques troupes allemandes, il arriva dans la ville de Visé*.
Yisé, situé sur la rive droite de la Meuse, à trois lieues de la cité, était devenu le centre de toutes les intrig-ues cliirousiennes ; aussi, Tappelait-on communément alors Cliirov.v- Ville. CVst là que Terdinand s'empressa de convoquer une partie des états du pays. Il en obtint des subsides qu'il destinait, disait-il, à réparer les fortifications de plusieurs places, mais qui ne servirent, en réalité, qu'à rassembler des milices, et le bruit se répandit bientôt que Tevèque song*eait à employer la force pour ramener les Chiroux *•
Ferdinand écrivit au conseil de la cité, pour annoncer sa prochaine arrivée. Parmi les membres de ce conseil, on disting^uait tes frères Hennet et Barthélemi Kolans ou Eolant, plus connu sous le nom de Barthel. Les Hennet avaient été obligés de se retirer sur le territoire des états généraux, à l'époque de la conclusion de la paw f<mrrée\ ils furent du nombre des réfùgiés politiques qui se rendirent à Liège dans la nuit du 25 au 2G juil-
1 FooLLON, p. 843.
» lo., p. 344.
let 1646, et qui contribuèrent si puissamment au succès de Télection du colonel Jamar.
Continuateur des Beeckman et des La Ruelle, sans posséder les g-rands talents de ces deux tribuns, Barthel avait hérité de leur influence sur les masses. H ne s'était jamais livré à aucun genre d'étude, mais naturellement doué d'uu jug^eraent très-juste, il fit preuve, en maintes circonstances, d'une haute sagacité et d'une grande énergie. Enthousiaste des libertés de son pays, Barthel avait été, pendant la réaction chirousienne de 1640 à 1646, l'ennemi le plus acharné de Charles d'Ans, et, pour se soustraire aux persécutions de ce dernier, il avait fini par s'exiler. Le triomphe de son parti le ramena bientôt aux affaires, et il devint de nouveau Tàme de toutes les décisions prises dans le sein du conseiL Deux fois le peuple Favaii nommé bourgmestre, et les Ghiroux, blessés de cette marque d'estime et d'afi^ection, donnée à un homme qu'ils considéraient comme l'un des principaux obstacles à la réussite de leurs projets, cherchaient autant que possible à le rabaisser dans l'opinion publique; ils lui reprochaient sa basse extraction et sa grande ignorance; ils prétendaient même que pour entrer en magidraUirey il avait dû apprend à lire et à écrire, et, faisant allusion à son ancienne profession, ils le désignaient vulgai* rèment sous le sobriquet de marekandde chapeaux *.
* Voy. Apéli0^d$M* lebourguemaistre Rolant, dit Bartel, contre lêê eatomniet de CharUe d'Ane, Liège, 1648, in-4* de 14 feuillets.
Le conseil s'enipreosa de répondre à Ferdinand, que le peuple verrait son retour avec joie ; qu'il . était temps enfin de mettre un terme à toutes ces dissensions; que c'était là sans doute aussi le vœu de Son Altesse, et que, dans ce cas, le meilleur moyen de rassurer ses sujets, serait d'éloigner de sa personne les Chiroux qui Fcutouraient.
Le 10 août, Ferdinand quitta Visé, traînant à sa suite un grand nombre de ceux-ci. Le conseil fut informé de l'approche du prince, au moment même où il apprenait le meurtre de deux bourgreois tués à Coronmeuse par les Chiroux qui précédaient révêque, et dont quelques-uns se trouvalent déjà dans les faubourgs de Saint-Léonard et de Viveg-nis.
L'alarme se répandit aussitôt dans la cité! «Le prince arrive 1 criait-on de toutes parts; Ferdinand, accompagné de ses Bavarois, est à Coronmeuse!... Plus de cinq cents Chiroux, cachés dans la ville, n'attendent que sa venue, pour y mettre tout à feu et à sang-, et les bourg-mestres doivent être assassinés le soir, au palais, pendant le repas que donnera Tévêque ^ u
— Vérité (iescuuverte freschemenl, touchant 1rs apologies Rarthel Rolanl et leurs impostures. Liège, 1048, in-4* de 38 pages. — Apologie de M. B a rtliélemi Râlant, dit liartliel. Liège, Cil. Ouweri, in-4* de 40 feuillets.
' Voy. l'eiiquèle publiée sous co titre : Le gouvernement de messieurs les bourguemaistrcs y jurez et conseil de la noble cité, franthise et ban lieu de Liège, tant devant et après la feste de Saint- Laurent de Van 1648 qu'au présent, justifié par lee dép(h
Le conseil comprend que de nouveaux troubles sont imminents; que la populace furieuse va se ruer sur les Chiroux ramenés en triomphe par révêqiie ; il faut prévenir une lutte que tout présag-e
devoir être terrible... Les portos de la ville sont aussitôt ferQi(M\s; les bourg-eois reçoivent Tordre de s'assembler en armes sur les places publiques, sous peine de dix florins d'or d'amende ; défense est faite aux femmes et aux enfants de quitter leurs demeures... Ces mesures prises, les bourgmestres envoient, au-devant du prince, des députés charg-és de lui faire connaître Tétat des esprits dans la cité, de lui demander justice du meurtre des deux bourgeois, et d'insister surtout, auprès de Son Altesse, pour qu'elle renonce à entrer, ce jour-là, dans Liég-e *.
Au même moment, Tévéque recevait une lettre de son chancelier Paul de Groisbeck, qui l'informait des préparatifs inquiétants de la bourgeoisie. D retourna furieux à "Visé et s'empressa d'y convoquer derechef cette firaction des états qui lui était favorable, et dont il n'eut pas de peine à obtenir de nouveaux subsides. 11 est dig-ne de remarque, que dans toutes les circonstances où Ferdinand se mêla des affaires de son évêché de Liège, ce ne
iUUmM de ^tumtUé de témoin» irréproehablee, pour détromper le bon peuple, q%u lee ennemU du puhUe veulent porter, eoue de beOee appareneee, à de» eouUvement» et à de» mortelle» partlatttez. Liège, Ch. Onwen, 1649, de 84 feuillets rare. — Fodl- Lov, p. i4S.
' Chronique» manu»erite», — Footioir, p. t49.
jfttt jamais que pour en extorquer des sommes considérables.
Quelques seigneurs^ cependant, et plusieurs
bourgmestres des villes voisines, animés du désir de rétablir la paix, vinrent à Liège, et eurent plusieurs conférences avec les membres du conseil et ceux du chapitre : n Sacrifiez vos haines à la tranquillité générale, messieurs, leur dirent-ils, soumettez-vous au prince, et songez aux maux qui accableront inévitablement la cité, si elle continue avec révêque cette lutte inég*ale. Son Altesse consentira peut-être encore à traiter avec vous sur les bases de la paix de 1640. . . — Nous avons été trompés par Yoixt paw fmrrée! s'écria Barthel, eUea servi de prétexte aux Chiroux, pour accabler les bons patriotes!... Quant au prince, il avait juré le maintien des privilèges qui nous ont été accordés par les empereurs ; ce serment, il Ta violé ! Quelle confiance peut inspirer Fhomme qui protège ceux que la loi a déclarés coupables, ceux qui ont assassiné des bourgeois en plein jour? Que Ferdinand retire son appui à de pareilles gens, qu'il se montre juste envers tous, et nous lui serons soumis etdévoués ^ » Les députés promirent d'en parler au prince, et quittèrent lîége sans avoir rien pu terminer.
L'évêque, plus décidé que jamais à soumettre les Liégeois, se rendit à Huy, et s'appuyant sur un bref de Clément YI, il transféra dans cette ville le
siège du chapitre oathédral et de tous les tribunaux de la cité *. Les bourgmestres de Liège écrivirent, de leur côté, aux administrations des villes du pays, les engageant à maintenir les traités d^alliance conclus entre elles de temps immémorial^ et à s'opposer à toute levée d'impôts qui ne serait pas autorisée par les trente-deux métiers et les magistrats de la cité, les seuls chefs du tiers état. Ils envoyèrent en même temps des ambassadeurs en l'rance et en Hollande^ afin de réclamer le secours de ces deux puissances, et publièrent un manifeste dans lequel ils retraçaient une partie des événements du règne de Ferdinand, et les maux qui, depuis quelque temps, accablaient les Liégeois,
Sur ces entrefaites, le baron Gilles de Bocbolt, grand doyen de la cathédrale, vint à mourir. Ce
seigneur était resté à Liège malgré les ordres de Ferdinand, et son exemple avait été suivi par d'autres chanoines et plusieurs membres des différentes judicatures du pays. Les chanoines qui résidaient à Huy et ceux qui se trouvaient à Liège s'invitèrent réciproquement à venir procéder à l'élection d'un nouveau doyen. Ces derniers s'assemblèrent le 30 mai 164.9, et élurent le baron Jean de Leerode ; le lendemain, les autres choisirent le prince Maximilien-Henri de Bavière, neveu de
> Translatio eatkedralis capituH et tHbunaHim UodimÊhiM ad oppidum huenêê, 1648, iii-4* de i4S jMges. — FovtLOii, p. 156.
Ferdinand, et les deux élus envoyèrent en même temps des agents à Konie pour obtenir du saintsiég-e la contirmation de leur élection
Mn d'intimider ses adversaires, Maximilien fit avancer des troupes bavaroises qui vinrent camper au village de Liers, à deux lieues de Liég-e; les colonels Scroets et Craetz les rejoig'nirent plusieurs jours après, avec douze à quinze cents hommes de cavalerie et d'infanterie, et les Chiroux coururent grossir le nombre des ennemis de leur pays. Maximilien publia en même temps différents édits do Ferdinand, qui était de nouveau retourné en Alleniag'ne, et avait laissé à son neveu le soin d'arrang-er les ailaires de son évêché ; il défendait aux villes de la banlieue toute espèce de communication avec la cité rebelle, et promettait une amnistie pleine et entière à ceux qui abandonneraient la eause des mag-istrats et du peuple.
La nouvelle de l'arrivée des Bavarois avait répandu le trouble et la consternation parmi les bourgeois; les plus craintifs abandonnèrent la ville,* les autres se préparèrent à une vigoureuse résistance. Les bourg-mestres ordonnèrent de nouvelles levées de milices ; des g*ardes nombreuses veillèrent constamment aux portes et sur les remparts de la cité; de grands feux furent allumés pendant la nuit sur les places publiques^ et de nouveaux édits du conseil enjoig-nirent à tous les Cluroux qui avaient pris les armes aux élec-
1 FouuoN, pp. 861 et ^BooiiLi, pp. S85 et 286.
tions de 1646, de quitter Liège dans les vingtquatre heures *.
Les ennemis firent diverses tentatives sur la cité; mais, toujours repoussés avec perte, ils se bornèrent à occuper Liera, Bocour/les châteaux de Grand Aaz et d'Oupeye, interceptant les communications avec la capitale, et venant chaque jour harceler les bourgfeois des faubourg-s.
Les dang-ers des Liégeois s'accrurent bientôt par l'arrivée du général Spaar, avec deux mille hommes et plusieurs pièces de canon. Le 9 août, le prince Maximilien tint un conseil de guerre à Visé ; il y fut décidé que le colonel Craetz rejoindrait, avec trois cents hommes de cavalerie, le corps de troupes du générai Spaar, qui se trouvait à Saint- Fremin et Bombaye, et que Ton s'approcherait de Liège par les villages deïléron et de Jupille.
Le jour suivant, Spaar se dirig-ea en effet sur le village de Fléron et somma les habitants de se rendre. Les paysans répondirent par des coups de fusil aux sommations du général allemand; retranchés dans leurs chaumières, abrités par les haies, ils firent d*abord éprouver aux assaillants des perles asscîz considérables ; mais bientôt, accablés par le nombre, ils furent contraints de s'enfuir vers Jupille, et les Liégeois purent contempler, du haut ide leurs murailles, la lueur de l'incendie allumé par les soldats ennemis les blessés vinrent cher-
' PouLLON, p. S66. Chroniqtuê manutcrUti, * ID., p. 268.
cher un asile dans la cité et y semer dans tous les cœurs le désir de la vengeance.
Spaar ne s'arrêta guère à Fléron ; il continua sa marche vers Jupille. Le bourgmestre Ilcnnet venait d'y arriver avec sept à huit cents bourgeois et une pièce de canon* Les habitants avaient à la hâte élevé quelques retranchements^ et tout présageait une énergique défense.
Un trompette de l'armée ennemie ne tarda pas à se présenter à l'entrée du village; comme à Fléron, il venait sommer les paysans de se rendre. Aèasleê étrangerë! s'écria-t-on de toutes parts; tme Liège ! mûri aux AUmandif et Tattaque commença sur-le-champ. Le bourgmestre Hennet se trouvait partout, encourageant le peuple par son exemple et déployant la plus grande bravoure. Il était activement secondé par un religieux du couvent des mineurs, nommé Dujardin, grand partisan des Grignoux; on vit ce moine intrépide s'élancer à différentes reprises au milieu des ennemis, en tuer plusieurs, et continuer à recharger son mousquet au nom de Dieu et de saint François. Après un combat opiniâtre qui dura plus de deux heures, les Allemands se retirèrent, laissant un grand nombre de morts * .
Le lendemain, Spaar dirigea ses opérations avec plus de prudence. Pendant la nuit, il avait établi une ou deux batteries sur les hauteurs qui dominent Jupille ; au point du jour, il se mit à canonner
* Ckrtmiques manuscrites. — Fodllon, p. 268.
le village et à lancer des boulets pougres qui en eurent bientôt incendié toutes les habitations. Les paysans s'enfuirent vers la cité» et le bourgmestre, ne pouvant plus résister aux attaques réitérées des Allemands, voulut opérer sa retraite par les prés de Droixhe ; mais Spaar, qui aperçut ce niouvement, fit poursuivre les bourgeois par sa cavalerie, et plus de trois cents fuyards furent tués dans la campague. Hennet, qui n'avait abandonné Jupille que l'un des derniers, fut enveloppé et massacré par les ennemis. On trouva sur lui la grande clef d'argent, emblème de la dignité magistrale, et Ton se hâta de l'envoyer à Maximilien, ce qui fut regardé par plusieurs comme un augure certain de la prochaine soumission des rebelles ^ En effet, il n'était plus guère possible aux Liégeois de continuer la lutte avec quelque avantage; les principaux Grignoux avaient suivi le bourgmestre Hennet à Jupille, et presque tous y avaient pérî> aimant mieux se faire tuer que de survivre à la perte de leurs espérances.
Le 12, les ennemis occupèrent Roberraont et la Chartreuse : ils y dressèrent aussitôt quelques batteries contre la cité et jetèrent plusieurs bombes dans le quartier d'Outre-Meuse; mais les bour-
* Rerum UocUmtium itatu$ awno MDCXUX, in-16 de 96 pages» sans lieu ni date (Goloni», 1650?), édiUon originale, fort rare, réimprimée à Liège la même auiée. {Pièce eMrouHmne.) Toutes les opérations stratégiques qui précédèrent la prise de Liège sont longuement détaillées dans cet opuscule.
geois, commandés par le moine Dujardin et le colonel Jamar^ firent une sortie heureuse et repoussèrent les assaillants qui s'étaient avancés jusqu'au couvent de Comillonj en même temps, une canonnade assez vive, dirig'ée contre la Chartreuse, contraig-nit les Allemands à Tabandonner.
Chaque jour, cependant, de nouveaux renforts venaient grrossir le nombre des ennemis; les habitants du Gondroz, sous la conduite du comte de Mérode, les Pranchimontois, commandés par le baron de Linden, les paysans de la Hesbaye et de la Campine, séduits par les promesses ou contraints par les menaces, se joig'nirent à Farmée du prince ^ Les magistrats de Liège pensèrent enfin à capituler, et des ambassadeurs furent envoyés à Maximilien, pour négocier : // Avant toute espèce d'accommodement, répondit le prince, il faut que les bourgeois me livrent la porte de Sainte- Walburge ; alors» seulement, je pourrai traiter et faire preuve de démence. » Cette réponse astucieuse ne plut à personne, et les hostilités recommencèrent Les Condrosiens étaient répandus dans les maisons du faubourg Saint -Gilles, les Franchimontois occupaient la Chartreuse, que les Liégeois s'étaient vus forcés d'abandonner à leur tour, et les Hesbignons étaient cantonnés à Saînte-Walburge.
L'énergie des Liégeois avait fait place au plus profond découragement ; les mesures prises par les
* FoDiLON, p. 270. — /terum leodimsium «laittf, pp. 37 et 88.
• iD., p. Î70.
Gri^^noux, membres du conseil, étaient constamment paralysées par le bourg-nicstre Bouille, que le bruit public accusait d'être de couniveuce avec le prince * ; bon nombre de bourgeois quittaient la cité^ emportant leurs effets les plus précieux^ et toutes les remontrances de Bartliel et de ses amis étaient impuissantes pour ranimer le coura^^'e abattu des habitants. On songea donc de nouveau à la paix; le suffragant^ à la demande du clergé, se rendit à Huy, pour obtenir des conditions équitables. Maximilien répondit, au nom de l'éveque, qu'avant tout il lui fallait les tètes des six principaux chefs populaires et celles de quelques-uns de leurs complices. Le légat rentra dans la cité, sans oser communiquer cette réponse à personne *.
Pendant ces négociations, Barthel s'était enfermé dans Tabbaye de Saint-Laurent avec une centaine de bourgeois déterminés et résistait vaillamment à tous les efforts de Tarmée ennemie. Durant trois jours^ il soutint cette lutte inégale ; bientôt cepen- • dant, il fut contraint d'abandonner l'abbaye, et les soldats de Maximilien vinrent Toccuper, après avoir incendié une partie du faubourg.
La défense énergique de Barthel fut le dernier effort de la cité; les habitants étaient épuisés et craignaient le pillage . . . Des cris de paix retentirent tout à coup eà et là sur les places publiques. « Quels sont les lâches qui parlent de se rendre? «
* FOULLON, p. 271.
« ID., p.
s'écria le bourgTnestre ; et des millliers de voix répétèrent : i/At/wi^/... la paix!,,, Barthel voulut répondre, on ne Técouta point; au milieu des rug issements de la populace assemblée « il put entendre les cris de : » A bas le conseil de la cité! A bas le bourgmestre ! A bas le marchand de chapeaux!,,, " Le peuple venait de briser son idole!...
Une députation fut sur-le-champ envoyée vers Spaar, pour en obtenir une trêve et pour parlementer; il accorda vingt-quatre heures. » Mettez ce temps ii profit, messieurs, ajouta-t-îl, car demain, à pareille heure, je fais bombarder la cité, et j'ordonne un assaut général. //
Les députés allèrent à Saint-Gilles trouver le chanoine Tabolet, auquel Maximilien avait donné ses pleins pouvoirs; après quelques pourparlers, on décida que trois tètes seulement seraient offertes à Son Altesse, et que la ville serait occupée par les soldats allemands. Par une sorte de dérision, sans doute, on ajouta que le pays conserverait sa neutralité et tous ses privilèges. Fendant que ces conférences avaient lieu à Saint-Oilles, les habitants d'Outre-Meuse traitaient de leur côté avec le colonel îScroets et le baron de Linden, et leur livraient le passage du pont d'Amercœur.
Les portes étaient à peine ouvertes, que les Chiroux se répandirent dans la cité, massacrant les Grignoux, et renouvelant dans un sens réactionnaire tous les actes de violence de Tan 1646 *. Ils
> CAronIgtiet momMerUeê, — Fouiioir, pp. ttk et S75.
coururent aux maisons de Barthel et de Wathieu Hennet^ le ftère de celui qui avait été tué au combat de Jupille, mais les deux bourg-mestres
avaient prévu ce qui allait se passer, et venaient d'abandonner Liég*e. Ou se mit à leur poursuite, et l'on ne tarda pas à les ramener prisonniers, lia furent jetés dans les prisons de Tofflcialité avec les Grignoux Léonardi, Barbière et quelques autres.
Dans la matinée du 31, il parut un édit qui défendait à tout citoyen de sortir armé. On plaça de fortes gardes au palais épiscopal et aux différentes portes de Liège ^ les troupes allemandes stationnèrent sur les places publiques, et ce fut seulement alors que Maximilien crut pouvoir s'aventurer dans les rues de la ville rebelle.
Satisfait et triomphant, le prince s'empressa de prendre toutes les mesures qu'il crut propres à comprimer l'esprit inquiet des bourg-eois : des
batteries furent établies sur les hauteurs qui dominent la cité ; on enleva les chaînes dont le peuple faisait usage dans les émeutes, pour fermer les rues et interrompre les communications ; on chercha même à détruire jusqu'au souvenir de cette lutte énerg-ique qui durait depuis près de trente ans : par ordre du prince, les soldats ennemis brisèrent la belle statue de bronze que les métiers avaient fait ériger sur le marché en Thonneur du bourgmestre Beeckman, et des peines sévères furent édictées contre ceux qui oseraient con-
server chez eux des tableaux ou des gravures représentant La Ruelle *.
Le 16 septembre, dès cinq heures du matin, les Allemands occupèrent le marché et les rues avoîsinantes; un échafaud fut dressé en face de la Violette, et vers dix heures, trois Grig-noux, Hennet, Léonard i et Barbière y eurent la tête tranchée. Terdinand, qui avait quitté Bonn à la nouvelle des succès de ses partisans ^ arriva le même jour à Tisé, où l'attendait Maximilien. Il se dirig-ea aussitôt vers Lîég-e, et la première chose qui s'oifrit à ses yeux en rentrant dans sa bonne ville fut la tête du bourgmestre Hennet, clouée sur la porte de Saint-Léonard.
Barthel, appliqué plusieurs fois à la torture, avait constamment refusé d'avouer qu'il se fût rendu coui)able de la moindre félonie : « J'ai pris les armes, il est vrai, repondit le courag-eux vieillard, mais c'est par ordre du conseil de la cité et contre les ennemis qui assiégeaient Liège et la menaçaient d'une ruine entière. Est-ce donc un crime que de s'armer pour la défense de son pays ? Oh! s'il en est ainsi, je consens à mourir; mais d'avance, je proteste contre tout ce que les tourments pourraient m'arracher de contraire à la déclaration que je viens de faire. » Les échevins le
* Atfrégiêdes inju9tiee$ et eppreMtion» exereéeê par let e$ehevint de Uége, contre le bonrffhemaiiîre Rotane, en Van 1649. Sans lieu ni date (Liège, 1650), in-4" de 12 fenlU. Trèa-rare et fort curieux.
condamnèrent à mort, et l'exécution eut lieu le 25 sur la place du marché.
Un nombre considérable de soldats avaient été postés sur différents points de la ville, car on craignait nn mouvement populaire en faveur du condamné; des pelotons de cavalerie et d'infanterie occupaient les rues du Pont, de Neuvice, de î'éronstrée, des Mineurs, et fermaient toutes les avenues du lieu du supplice; quelques hommes du peuple seulement étaient parvenus à se glisser au milieu des g'ardes ; un gn^and nombre de bourgeois placés aux fenêtres et jusque sur les toits des maisons environnantes, assistaient à ce triste et douloureux spectacle, la plupart, sans doute, pour y gémir et pleurer! !... Vers midi, on amena Barthel, portant un flambeau de cire blanche allumé, chaussé de bottes sans éperons, en chemise avec un simple haut-de-chausses, le manteau du bourreau sur les épaules, et la tête couverte d'une calotte de maroquin. U marchait d'un pas ferme et grave, et qui témoig^naît d'un grand courage. Arrivé sur Téchafaud, il poussa du pied, comme par mépris, dit un témoin oculaire, un peu de terre qui s'était répaudu à côté du tas où il devait s'agenouiller; il baisa ensuite le cruciâx que lui présentait son confesseur, et se tournant vers la Violette, il s'écria d'une voix forte et sonore : « Ferdinand, je t'appelle au tribunal de Dieu dans Tannée, car je meurs innocent l... « Ces paroles étaient à peine prononcées qu'un grand bruit de tambours et de trompettes se fit entendre.
et empêcha do bien comprendre ce que le bourg"- ' mestre ajoutait... On le vit bientôt après poser sa tête sur le billot, et le bourreau rabattit au milieu des acclamations de la soldatesque allemaude
La Mal Samô-Qille», c'est le nom que le peuple donna à la sang'lantc capitulation de 1649 qui livra Liég-e au prince, fut loin de mettre un terme aux misères publiques. On ne saurait envisager froidement les événements qui suivirent et l'état déplorable dans lequel le pays se trouva plongé. Ferdinand, sans avoir ég-ard aux plaintes des bourgeois, leur extorqua de Targ-ont de mille manières; il publia un nouveau règlement électoral qui déféra au prince la nomination de la moitié des membres du conseil; il abolit le tribunal des maîtres et jurés ; enfin, il fit jeter les fondements d'une citadelle destinée à comprimer ce vieil esprit d'indépendance, dont lui-même avait pu apprécier toute rénergie.
D'autres calamités vinrent encore aggraver les souffrances des Liégeois : les troupes du duc de * Lorraine, au mépris de la neutralité, établirent leurs quartiers d'hiver sur le territoire de la principauté. Leurs effroj^ables brigandages soulevèrent contre elles les populations des campagnes, et dans la résistance acharnée qui s'ensuivit, près de deux mille paysans périrent. Ne pouvant re-
* Relaiion manu»erite du temps, commimiquëe par M. Eugène DogDée. — Ahrégé des ivjuttieei et oppressions exercées par les eschevinsde Liège, etc. — Foolloit, p. 283.
pousser ces bandes par la force, on s'en débarrassa en leur payant une contribution de guerre de soixante mille écus.
Mais le plus terrible coup qu'éprouva ce malheureux pays, lui vint de la France, de cette France qui pendant trente ans avait encouragé ses luttes populaires, et à qui, peut-être, il devait une partie de ses malheurs actuels!... La France voulut aussi avoir quelques lambeaux de notre chair, et vint prendre part à la curée, mais, plus coupable, elle ajouta Tironie à la spoliation. Quelques jours après le départ des Lorrains, les états du pays reçurent la lettre suivante :
u T££S-CH££S £T BOKS AMIS,
« Puisque vous avez souffert que nos ennemis, au préjudice de la neutralité, aient pris leurs quartiers d^hiver dans vos terres, et que vous avez même eu soin de les gratifier d'une somme de soixante mille rixdales, nous avons résolu de prendre le même avantage, et d'envoyer quelques troupes en quartier dans votre pays, afin qu'elles y reçoivent une égalité de traitement, vu même que c'est pour la deuxième fois que les Espagnols s'en sont prévalus; sur quoi, nous vous écrivons celle-ci, de l'avis de la reine régente, notre très-honorée dame et mère. Avisez de donner ordre que nos troupes, qui inarchent pour entrer dans votre pays, y soient reçues et logées comme Tont été celles des Espagnols et des Lorrains, étant bien raisonnable que nous soyons assistés de la même sorte qu'ils
l'ont été ; notre intention étant de g'arder et observer la neutralité, c'est-à-dire que vous fassiez un traitement tout égal aux uns et aux autres, vous assurant que nous n'aurions commencé de tous être à chargre, si nous n'avions été précédés par ceux qui nous montrent l'exemple ; car, nous avons une affection particulière pour vos intérêts, et nous avons recommandé à nos officiers et à nos soldats de vivre en bonne discipline. Aussi» nous vous assurons qu'ils l'observeront, s'ils sont seule* ment assistés de ce qui est le plus nécessaire à leur subsistance. Celle-ci n'étant à autre effet, nous prions Dieu, très-chers et bons amis, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
n Écrit de Paris, le 17 décembre 1649.
n Louis. /'
Ferdinand mourut le 15 septembre 1650, eu Westpbalie^ onze mois et quelques jours après le supplice de Barthel. Quoique évêque de Liége^ il n'avait jamais reçu l'ordre de prêtrise. Le dernier'
acte de radministratiou de ce prince fut un édit par lequel il ordonna qu'on remît en ses mains les livres de rentes et les autres archives des corps de métiers, pour en être disposé comme bon lui semblerait. C'était clore dig-nement une vie qui fut entièrement consacrée à Tanéantissement des libertés liégeoises.
LËS DERNIERS GRIGNOUX
OU