LA WAEDE DE STEPPES
La nouvelle des excès commis à Liège par les gens du Brabant et ceux du pays de Gueldre se répandit bientôt au loin. Hugues de Pierrepont impatient de se venger, s'empressa de convoquer tous ses feudataires et de réclamer leur assistance. Usant en même temps des armes redoutables de rÉglise, il lança T excommunication contre les deux princes alliés et leurs adhérents Dans chaque temple, Fimage du Christ fut détachée des murs et couchée au milieu de la nef sur un lit d'épines, avec les châsses des saints placées à côté ;
* TriumphUê S, Lamberti, p. 614.
on défendit de célébrer Toffice divin jusqu'à ce que vengeance eût été tirée du comte de Louvaîn; chaque dimanche on prononçait Tanathème contre les coupables : » Seigrneur, disait le prêtre, regardenous du trône où tu es assis et prête rorcillc à nos prières. Vrai Dieu, ouvre les yeux et vois notre détresse I Que les noms de tous ceux qui ont pris part au sac de Liège soient effacés du livre de vie et ne soient pas confondus avec ceux des justes; que la mort descende sur eux tous et les conduise en enfer!... Ainsi soit-il ! Ainsi soit-il !... ^ «
En même temps que Tévôque s'occupait d'assembler ses vassaux, il faisait élever des murailles et des tours pour défendre les approches de la cité épiscopale, principalement du côté de Sainte-Walburge ; il écrivit aussi au pape Innocent III et lui manda ce qu'il avait souffert par ordre de l'empereur Othon, l'excommunié. Le saint-père, touché des malheurs de rJËglise de Liége^ invita le roi de France à secourir Tévéque, et délia solennellement les Liégeois du serment qu'ils avaient prêté au faux empereur
La puissante intercession du souverain pontife produisit son effet : trois mille hommes arrivèrent de France ; d'autres princes promirent aussi leur assistance, et, de la sorte, Hugues de Fierrepont
* Jean i»*Oomiiito8i. — Guus D*0am , et le Triumphvkê, p. 615.
* JiAN ]>*OmiiiBUiB. — Triumphuê 8, lomfterfi. — Fnm. — FouLLotr. — BooiLLi et nos autres historiens.
fût bientôt en mesure de tenir la campagne. L'armée liégreoise, qui comptait dans ses rang-s les comtes de Flandre, de Naraur et de Looz et plusieurs seigneurs français, amis ou parents de révêque, français lui-même, pénétra alors dans le Brabant. C'était au commencement de Tété (li^lS); la chaleur était étouffante et laissait à peine aux soldats la force de tenir leurs armes; une poussière brûlante aveuglait cette multitude aussitôt qu'elle se mettait en mouvement ; aussi le découragement commençait à la gagner quand un envoyé du duc Henri arriva dans le camp des Liégeois, arrêtés sur les bords du Piéton.
Le duc de Brabant, informé des grands préparati& de l'évêque, envoyait implorer la paix, s'engageant à réparer les désastres soufferts par Liège, à renoncer à ses droits sur le comté de Moha, et promettant de venir à Saint-Lambert, avec ses nobles seigneurs, demander pardon, pieds nus et à genoux, des attentats qu^ils avaient commis Tannée précédente.
Dans les malheureuses circonstances où ils se trouvaient depuis leur entrée en campagne, les
princes alliés jugèrent ces conditions très-favorables à TÉglise de Liège. Hugues de Pierrepont fut lui même d'avis de les accepter, et les seigneurs qui étaient venus h son aide ne tardèrent pas à se séparer : les uns regagnèrent les comtés de Flandre et de Namur, les autres la France et le Hainaut.
Jamais Henri de Louvain n'avait eu Tintention d'exécuter le traité de paix; aussi perûde qu'il
— sa —
s'était montré cruel, il n'avait clicrché à diviser ses ennemis que pour mieux les attaquer en* suite.
Aussitôt qu'il vit l'évêque seul et abandonné à ses propres forces, il rassembla ses troupes le plus secrètement possible et fondit inopinément sur le pays de Liég-e. Il y avait juste un an et demi qu'il avait pris le même chemin, et il espérait bien y voir se renouveler ses succès et ses pillagres. Il commence par incendier Tourrines et arrive ensuite à Waleffe-Saint-Georges qui éprouve le même sort. Le duc a juré de prendre encore une fois Liège : u J'y tuerai hommes, femmes et enfants 1 s'écriet-il, et forcerai bien ces orgueilleux bourgeois à demeurer désormais tranquilles. " Dans l'église de Waleffe il voit le crucifix g*isant à terre sur les épines ; il saisit aussitôt sa hache, met le crucifix en pièces et en jette les débris dans la boue : « L'évêque pense-t-il donc m'arrêter avec de semblables momeries, dit ce furieux, je veux lui causer tel doramag'e, que nul ne le croira par la suite »
Continuant sa marche à travers la Ilcsbaye ravag'ée par ses soldats, le duc s'arrête enûn devant ïongres. La terreur de son nom l'y avait devancé; les plus timides s'étaient réfugiés la veille dans Liège, emmenant les femmes et les • enfants, et emportant les reliquaires et les objets les plus précieux*; le reste des habitants, com-
* JiAH D'OofiBituti. — Trtmmphfu S, LamberU, p. 6t0.
* Triwnphui 5. LamberH, p. 610.
mandés par le vaillant Hubin Puilhes, sire de Perme, qui était venu se jeter dans la place, résista
courag-eusement ; du haut de leurs murailles, les TongTois faisaient pleuvoir une g:rêle de traits sur les assaillants et tuèrent beaucoup de monde aux Brabançons, ce qui mit le duo en gfrande colère. Un nouvel assaut est ordonné; les fossés sont comblés avec des fascines ; le duc est déjà sur les remparts, malgré les efforts inouïs du seig'neur de Eerme dont la hache fendait un homme à chaque coup. Les Tongrois reculent ; les uns se dispersent çà et là, d'autres, en assez grand nombre, se réfugient dans réglise de Notre-Dame dont Hubin Puilhes, quoique blessé en plusieurs endroits, défend courag'eusement rentrée, pendant que les bourgeois lancent des traits et des pierres du haut de la tour La journée se passa delà sorte sans que rennemi pût s'emparer de Téglise, et bien des Brabançons avaient déjà trouvé la mort autour du temple : » Je ne sais, dit enfin le duc, qui est en cette maison, de Dieu ou du diable, mais que ce soit Tun ou l'autre il y sera brûlé * ! « Et comme il craignait de passer la nuit dans la ville, il la quitta en y mettant le feu sur différents points. Bientôt des cris de détresse partirent de toutes les bou(îhes ; des tourbillons de fumée s'élevèrent au ciel, de longues gerbes de flammes éclairèrent les campagnes d'alentour, et des hauteurs qui cou-
> Jean d'Outrbmbusb. — Triumphxu S. Lamberti, p. 620. * ID. — Ibid.
ronnent Liége^ on put apercevoir au Idn la lueur rougeâtre de rinoendie !...
Un tel spectacle n'était pas fait pour apaiser les
craintes d( s Liég'cois ni calmer leur haine contre le Brabançon : // Sire, criait-on de toutes parts à révêque, embrassez votre étendard et allez ea avant; nous vous suivrons 1 « Mais le prélat ne voulut point céder à cette généreuse impatience; il attendait les renforts que les gens de Huy et de Dinant avaient promis de lui amener, et comme il savait que les bourgeois de ces deux villes étaieut déjà en marche, il leur envoya pendant la nuit des messagers pour leur dire de se hâter.
Tandis que Févêque achevait ses préparatifs de guerre, le duc de Brabant, accompagné de cinq cents lances, avait devancé son armée et s'était approché de Liége^ alin déjuger par lui-même du point le plus avantageux pour donner Tassant à . cette place ; mais quand il aperçut les murailles et les tours que l'évêque avait fait élever, les larges fossés qui avaient été creusés et qui défendaient de toutes parts la cité de saint Lambert, Henri de Louvain s'écria : " Hélas! hélas! regardez Liège, mes barons, et voyez comme on Ta fortifiée depuis que nous l'avons prise; il nous fendra, je pense, renoncer à nous en emparer de nouveau, car je ne crois pas qu'il y ait de ville plus puissante au monde ^ *>
Ainsi parla le duc ; puis^ retournant sur ses pas^
> Jean d'Outrëmeusb.
il vint au village de Xhendremael où ses troupes Tattendaient.
Or, il s'était passé cette nuit même, à Liège, une chose extraordinaire dans la cellule d'un pauvre prêtre, homme religieux et de sainte vie, et qui s'appelait Guy de Torrent. Après avoir fait sa prière près de la châsse de saint Lambert, il était rentré dans sa chambre pour se livrer au sommeil ; mais, à peine endormi, il eut une vision. D'abord, • il aperçut sortant de la châsse du bienheureux martyr de la cité deux anges couverts de tuniques parfaitement blanches, tout resplendissants de lumière et qui tenaient en mains des cierges allumés ; il les vit ensuite s'élever doucement au ciel. Cette apparition fut aussitôt remplacée par une autre : une procession de moines, chantant les lauâeê, s'avança sur le marché et entra dans la cathédrale; la cloche du han retentit tout à coup dans les airs; les Liégeois s'assemblent en tumulte; ils s'arment à la hâte et se préparent à sortir de leurs murailles : /' Hélas ! hélas 1 s'écrie le visionnaire, où vont donc les pauvres bourgeois? » Pendant qu'il prononce ces mots, apparaît à ses yeux étonnés un jeune homme richement vetu, qui lui dit ; « N'aie point peur, je suis Lambert, l'évêque martyr, ton patron ; lève-toi et recommande à mes nobles bourgeois de ne rien craindre; qu'ils sortent de la cité et aillent combattre le faux duo brabançon ; je les conduirai et ferai en sorte qu'ils remportent la victoire *• «
Le prêtre, en s'éveillant, crut encore entendre les sons de la doche du ban; il se leva donc et parcourut les rues, annonçant la vision dont il venait d'être favorisé. D'autres personnes assurèrent avoir eu la même apparition que Guy de Torrent. Quoi qu'il en soit de ces bruits^ la plus vive confiance commença dès lors à se glisser dans le cœur des Liég-eois, et la nuit se passa au milieu des préparatifs de l'expédition.
Le lendemain, au lever de Taurore, les Hutois, les Dinantais^ les gens de Posse, de Thuin et de Giney entrèrent dans Liège. Âu même instant arrivaient, par la porte de Saint-Léonard, le comte de Saive, et par colle du pont-des-Arches, Waleran, duc de Limbourg-. Par la porte d'Avroy, entraient également Hugues de Tlorinnes et ilaes Des Prez, avoué de Uesbaye^ qui, en cette qualité^ devait porter l'étendard de Saint-Lambert; Thierry de lYalcour, avoue de Ciney, Arnould de Morialmé, le sire d'Argenteau, le comte de Clermonl, son fils Enguerrand et maints autres chevaliers ne tardèrent pas à paraître^ chacun avec une suite nombreuse
L'évêque alors donna le sig-nal du départ et l'on
sortit de la cité. On portait de\ ant Tarméc les châsses des saints, comme le divin tabernacle en allant vers Jéricho. Il y avait en ce moment sous Tétendard de la noble Église de Liège, vingt-six fils de comtes et vingt-huit fils de barons et gen-
' Jean d*0utr£melse.
tîlshorameSj francs de tous cotés, ioua chanoines de Samt-Lambert, dit le chroniquear Jean d'Outremeuse. La plus vive ardeur se manifestait dans les rangs de Farmée- liég eoise où chacun désirait en venir aux mains avec les Brabançons. Les Liég-eois n'avaient pas fait une lieue qu'ils rencontrèrent messire Hubin Puilhes, venant de Tong^res, le corps ensangrlanté et l'armure toute bossuée^ pour prendre part à la bataille.
Cependant, l'évêque n*était pas sans concevoir les plus vives inquiétudes; les Dammartin lui faisaient défaut j et des cinq cents nobles du liesbaing, quinze seulement étaient dans les ranges de son armée *. Mais ces cbevaliers couards et félons^ qui étaient restés sourds à la voix de la patrie, en furent bien punis : leurs châteaux et leurs terres furent complètement ravagés par les armées des deux partis.
Les Liégeois continuèrent d'avancer et s'attendaient d'un moment à l'autre à voir Tennemi^ lorsqu'ils furent rejoints par Eustache Des Prez qui amenait soixante braves chevaliers de son lignag-e. Les Brabançons, par ruse, faisaient semblant de fuir devant leurs adversaires et brûlaient tout sur leur passage... Les barons liégeois frémis-
* (Tétaient, dit Jbar d'Outruuosb, Hubin Faillies» sire de Ferme, et ses denz frères, les sires de Lexhy, d^Awans, de Waronx, de Yillers, de Hozemont, de Berses, de Warftasée, de Kemezhe, de Boisée, de HoUogne, de Foui et de Hollengntfulle.
saient de colère, et Tayoué de Oîney, Thierry de
Walcourt, s'écriait en voyant au loiu les flammes des villag-es incendiés : » Courons-leur sus et faisons-leur bon visage; mieux vaut mourir en honneur que vivre dans lu honte « Un seul homme ne partageait pas cette ardeur; c'était Waleran, duc de Limbourg-, oncle et parrain de Henri de Louvain. Vassal de TÉg-lise de Liège, il s'était vu obligé de se rendre à Tappel de son seigneur^ mais il eût donné gros pour faire échouer Tentreprise : « Les gens du Brabant sont nombreux et aguerris^ disait-il, et nous n'avons pas besoin de tant nous presser pour les combattre. // Un émissaire du comte de Looz arriva quelque temps après au camp des Liégeois, et leur annonça que le comte Louis les attendait avec ses gens, à Brusthem. L'évéque prend aussitôt toutes ses dispositions; il divise son armée en trois corps et donne à Hugues de Tlorinnes et à Arnould de Morialmé le commandement du premier, où il a placé tous les bourgeois de Huy. Les Dinantais» les habitants de Fosses et de Thuin sont compris dans le second corps, à la tête duquel se trouvent Thierry de Walcour, Anseal de Soumagne et Guillaume d'Orchimont. Les Liégeois forment le centre et sont commandés par Tévêque lui-même. Il avait à ses côtés Albert, comte de Salve, Henri d'Argenteau, Arnould de Fauquemont, son frère Guy de Bochefort et d'autres chevaliers. Hugues leur
1 JB4M.D*OUTIiIIU08E. *
«dressa la parole : « Nobles et preux tous êtes tousl s'écria-t-il^ et vous connaissez la g'uerre;
partant je vous prie de vous conduire vaillamment demain à la bataille et de donner bravement rexemple à ceux que vous commandez, Raes Des Frez gardera Tétendard avec les soixante chevaliers de son lignage ; Thomas et Englebert de Jupille^ Baré de Pléron, Og*er de Mangnée les aideront au besoin. Quant à llubin Puilhes, je lui confie ma bannière ; celle du prévôt de Saint-Lambert sera remise entre les mains d'Arnould Maillard et de ses sept frères »
L'armée de la commune campa cette nuit à Lens sur le Geer. Le lendemain elle se mit en mouvement de g*rand matin, et marchait depuis près de deux heures quand un nouvel envoyé du comte de Looz vînt annoncer que les Brabançons les attendaient dans une plaine entre Montenaèken et Houtain, nommée la Warde de Steppes.
C'était la veille de Saint-Calixte, le 13 octobre et un dimanche. Hug-ues de Pierrepont rang*ea aussitôt son monde et dit à ses barons : " Or^ messires^ voici l'occasion arrivée de venger nos affronts ; allons donc en avant, car Dieu nous aidera!» Puis, il dépêcha son chapelain à Liég-e, mandant aux clercs, aux femmes, aux enfants et aux vieillards de se prosterner dans les temples et d'y prier pour ceux qui allaient à rennemi... *•
' Jeàn I>'OuTRSM£USE.
* ID
Ou ne tarda guère à rejoindre le comte de Looz, et Liégeois et Brabançons furent bientôt en présence. Des cris de haine et de vengeance partirent à la fois des rangs des deux années, mais révèque^ s'adressant aux siens leur dit : Cette clameur ne vaut rien : songez plutôt à ven^^er la honte qui pèse sur vous... « Et tous répondirent : « Couronsleur sus, nous en aurons bientôt Uni!... » Cette ardeur plut singulièrement à Hugues i « Mettezvous à genoux, mes bons amis, leur dit-il, joignez les mains, et placez-vous en la garde de Dieu, de la Vierge Marie et du bienheureux martyr de la cité, saint Lambert ; priez-les de vous accorder la victoire \ » Alors il parcourut les rangs, donnant à ses soldats Tabsolution de leurs péchés, et les bénissant trois fois; puis il ajouta î » Bonnes gens, je vous enjoins, comme pénitence, de vous montrer ici preux, hardis et fiers; souvenez- vous de votre lionte et tachez de 1^ laver dans le sang brabançon; je promets, sur le péril de mon âme, que celui qui mourra à cette bataille, autrement qu'en fuyant, sera reçu auprès de Dieu, et que son corps sera enterré avec toutes les cérémonies de rÉglise !...•. — Merci, merci ! s'écrièrent les bourgeois, mais courons sus à ces traîtres, c'est trop . attendre 1... « Pendant qu'ils poussent ces cris, ils aperçoivent une blanche colombe planant au»
dessus de Tarmée, et chacun de puiser de nou-
* XBAN l»*0VTRBin08B.
Telles forces dans ce favorable augrure et de dire : u Cest le Saint-Esprit qui vient combattre avec nous... » Saint Lambert, revêtu d'une brillante
armure, apparut dans le ciel, à Liég'e, disent les chroniqueurs, se dirig-eant vers la Warde de Steppes pour y secourir les Liég-eois. Dans le camp 9 plusieurs chevaliers prétendirent aussi l'avoir vu
Pendant que les Liég*eois sentaient à chaque instant g*randir leur confiance, disons ce qui se passait dans le camp du duc Henri. Voyant d'abord leurs ennemis se prosterner, les Brabançons commencèrent à en deviser tout haut entre eux et à en faire des railleries : — » Voyez, voyez, s'écrîaientils, ces chétifs Liég-eois ont tant de peur, qu'ils se mettent à genoux pour implorer merci *. « Mais Guillaume Longue £pée qui observait attentivement la contenance assurée des Liégeois, quoique ceux-ci fuissent moins nombreux que l'armée du comte de Louvain, dit à quelques clievaliers qui Fentouraient : « Par ma foi, la journée esta eux, et je crains fort leur veng^eance. »
Henri de Brabant avait rangé son monde sur une petite éminence et de manière à placer l'ennemi eu face du soleil, mais, par un hasard que les Liég*eois ne manquèrent pas de considérer comme un miracle, un épais nuage vint en intercepter la
^ Jean d^Oitre&ieuse. — Triumphns S. Lutnlerli.
» ID
vue dès le commencenient de la bataille, et le soleil
ne reparut })his de toute la journée *.
L'armée brabançonne était divisée en quatre corps, le premier commandé par le comte Thibaut de Bar; le deuxième par le comte de Clèves; le troisième par GuiUanme de Perweis; le duc s'était réservé le commandement du dernier. Quand il vît ses ^eu^ prêts à fondre sur l'ennemi : // Dirigiez tous vos efforts sur le vaillant comte de Looz, leur dit-il, lui mort, le reste ne tardera pas à s'enfuir. Ne faites quartier à personne, et si Tévêque lui-même toiAbe entre vos mains^ tranchez-lui la tête. Il En achevant ces mots, il donna le sigfnal de la bataille, et les rnénestrek cornèrent, dit Jean d'Outremeuse.
Bientôt la mêlée commença^ et le comte de Looz, s'élançant le premier en avant, fendit jusqu'à la selle un chevalier brabançon 5 tous suivent Texemple du valeureux comte Louis. Devant étaient .les gens d'armes, le menu de l'armée venait derrière, rangré autour de l'étendard des échevins, car, alors, les métiers n'avaient pas encore de bannières. On se pressait si fort les uns contre les autres qu'il n'y avait pas moyen de reculer ; aussitôt qu'un homme d'armes tombait, il était relevé par les bourgeois qui suivaient, mais si, au contraire, un Brabançon roulait à terre, ils se ruaient sur lui et l'achevaient avec leurs maillets. Les bouchers, armés d'espafuts, de couperets bien affl-
^ Jexn d'Outrbmsusb. — THumphUè S, Lamberli, p. 626.
lés , se grlissaîent au milieu des chevaux, démontaient les cavaliers ennemis et les assommaient ensuite à grands coups de hache et de maillet^ sans daigrner les recevoir à rançon *.
La terreur et le carnage régnaient dans les rangs attaqués par le comte de Looz. Les Brabançons reculent épouvantés devant cet homme à qui rien ne résiste. Quelques chevaliers du duc raniment le courage des soldats ; ils attaquent tous à la fois le comte Louis et parviennent à le renverser. Mais en tombant, il s'est heureusement débarrassé de sa monture et lutte vaillamment contre les Brabançons qui le pressent de toutes parts. A chaque homme qu'il abat, il pousse son redoutable cri : Saint Lambert ! Saint Lambert /. . . Eustache de Herstal et Henri de Duras Tentendent et parviennent à le dégager. Lôuis de Looz prend aussitôt an autre cheval et se jette de nouveau dans les rangs de Tarmée brabançonne.
Les Hutois, les Pinantais et ceux de Fosses étaient aux prises avec les gens du comte de Clèves, et là aussi, messire Hugues de Florinnes faisait des prodiges de valeur. Les Liégeois et les Hesbignons avaient devant eux les hommes du Brabant et du pays de Gueldre ; les gens de pied couraient parmi la plaine, achevant ceux qui n'étaient que blessés. Les bouilleurs, les tanneurs et les boucbers s'étaient précipités à la suite du comte de Looz et se distinguaient par leur ardeur ; This-
* JiAM D*0imamu8B.
toire nous a même conservé le nom de Vnn de ces terribles bouchers^ Bastin Alard, qui, ayant renversé le fils du sire Dante, et celui-ci lui disant :
w Je me rends, je suis plus noble et plus riche que le comte de Bar et vous aurez de moi quatre cents livres de gros de rançon, « répliqua : » Par ma foi, c'est moi qui vas te donner une fameuse rançon I « £t il Tassommal...
Les chevaliers du noble ligrnagre Des Prez entouraient le vieil étendard de Saint-Lambert, près duquel se trouvait l'évêque, et n'avaient encore pris aucune part à Taction ; Eustache de Herstal arrive en ce moment, et s'adressant à Hugues de Pierrepont : « Messire, lui dit-il, allons planter la bannière au milieu des Brabançons, cela don* liera grand cœur à nos g*ens. — Volontiers, répond révêque, et que Dieu et saint Lambert nous gardent de tous périls * «
Alors ce fût un beau spectacle à voir que tous ces chevaliers à la riche armure, maniant leurs coursiers avec adresse, poussant leur cri de gruerre, et suivis d'écuyers agitant les pennons et les bannières de leurs maîtres. Ils se précipitent au milieu des Brabançons et la mêlée devient plus terrible encore. Le duc Henri s'est élancé du côté de Tétendard de Saint-Lambert, suivi de ses plus vaillants hommes d'armes ; il s'est ouvertxm passage jusque près de l'évêque autour duquel se pressaient les Des Prez, lorsque Tintrépide Hubin Puilhes le
* JlAH O*00TBBMIIin.
fhtppe du fer de aa bannière et le renverse. Thierry de Walcour l'attaque à 8on tour et lui fait une large blessure à la tête, le duc est près de succom*
ber, mais Longue Épée, qui veille avec soin sur son frère, parvient àTarracher au danger qui le menace et le fait rentrer dans les rangs brabançons.
Cependant la bataille continuait sur tous les points» et l'ardeur ne s'était ralentie d'aucun côté. Le comte de Looz était toujours à la tête des siens, entouré de morts et de mourants, à tel point que son armure et son blason étaient couverts de sang et tout à fait méconnaissables. Renversé de cheval à deux reprises différentes, il s'était, chaque fois, relevé plus terrible et plus altéré de carnage. Attaqué en même temps par Thibaut de Bar et le comte de Clèves, Henri de Looz est de nouveau abattu et foulé aux pieds. Les bouchers qui ne le reconnaissent point, se précipitent sur lui, et, croyant voir un chevalier brabançon , ils vont l'achever sans doute, quand il s'écrie : « Bonnes gens des communes, je suis le sire do Looz, ne me tuez pas et tachez de m'avoir un autre cheval M «
Pendant que le comte, entouré des gens des métiers, attend sa monture, le duc de Limbourg, qui l'a vu tomber, et qui, depuis le commencement de la mêlée, méditait contre les Liégeois quelque noire trahison, crie à ceux de Looz : « Mes amis, que faites-vous et pourquoi demeurer ici? L'évéque est prisonnier et voilà votre seigneur mort; sau-
f JBAR 1»*00TB1IIBUSI.
Yons-nous, par Dieu, où nous serons tous occis I • • • « Mais le comte qui venait de retrouver un cheval» entendant ces paroles, se dresse sur ses étriers et
s'écrie cruue voix tonnante : « Tu mens, faux traître et parjure, je suis ici vivant sur mon destrier, et monseig-neur est au fort de la bataille où il combat vaillamment* 1 "
Lorsque le duc de Limbourg entendit le sire de Looz, il pâlit et se mît à fuir à travers champs, suivi de ses gens et de ceux du comte qui ne reconnaissaient pas leur maître et le croyaient tué. Après avoir fait d'inutiles efforts pour les rallier, Louis rejoignit Tévêque qui dit en le voyant : tt Vous avez été ^honneur de la bataille, cher comte bien-aimé, mais vos hommes d'armes se sont bien mal conduits * ! «
Cependant, sur d'autres points, la lutte continuait; messires de Beaufort, de Morialmé, Guy d'Awans, le comte de Glermont, Bertrand de Hamal, Anseal de Soumagne, le comte de Saive, les Des Prez et Eustache de Herstal faisaient des prodiges de valeur ; deux fois déjà le duc Henri avait été renversé de son destrier et n'avait été sauvé que par le dévouement de ses gens. Tout à coup les Liégeois croient apercevoir dans les airs la Vierge Marie et saint Lambert, vêtus de blanc
* Jean D'OoniBiiinu. — Trhmphus, p. 623. — Renier, moine de Saint-Jacques, écrivain contemporain, apud Chapbauville, II, p. SS7.
* JlAlf 0*OOTBUIIUSI.
tous deux, et ce dernier brandissant une épée flamboyante. A la vue de ce miracle, Févèque
s'écrie : « Frappez, frappez, barons, la victoire est à nous ! /' Ces paroles ajoutent encore à l'ardeur générale ; tous se précipitent vers la bannière de Brabant dont un Dinantais, nommé Jean Lossengnour, parvient à s'emparer... Alors la confusion fat générale, et le duc, au désespoir, se vit obligé de fuir ; il n'échappa à une mort certaine, qu'en changeant d'armure avec l'un des siens, le sire Henri de Holdeberg, sur qui tous les elForts se dirigèrent, et qui paya de sa vie le salut de son maître ^
Vers six heures, la victoire était décidée. Après
avoir poursuivi l'ennemi pendant environ une lieue, les Liégeois revinrent sur le champ de bataille; un affreux spectacle les y attendait. Les gens du comte de Looz, fatigués de courir, avaient fini par toumei^la tète, et ne voyant personne derrière eux, mais apercevant au contraire, dans le lointain, les Brabançons en pleine déroute, ils se hasardèrent de nouveau sur le lieu du combat, et se mirent en devoir de dépouiller les morts et de piller tout ce qu'il y avait de précieux. Près de quatre mille hommes presque nus, la plupart horriblement mutilés et tout dégouttants de sang, montraient combien la mêlée avait été affreuse ; on avait fait un pareil nombre de prisonniers. Les Lié- Cpeois, au contraire, ne perdirent que peu de monde;
1 Jiin d'Outremeuse.
s'il faut en croire quelques-uns de nos chroniqueurs, cette perte ne s^élevait guère au delà de trois cents hommes; mais, il y a tout lieu de
penser que le nombre des morts a été considérablement diminué, afin de prouver d'autaut mieux le miracle opéré par le patron de la cité.
Le duc de Brabant, Âiyant toujours; ne s'arrêta qu'àTirlemont, puis il se dirigeavers Louvain avec les débris de son armée. A quelque distance de cotte ville, il rencontra des femmes et des enfants qui venaient, en pleurs, au-devant de lui et s'écrièrent en le voyant : » An nom de Dieu, messire^ d^où venez-vous ainsi, presque seul? Où sont nos pères, nos frères, nos maris et nos enfants qui sont partis avec vous? Hélas, hélas, quel déplaisir nous avons de ne pas les voir ici ! — Taisezvous, méchantes g'ens, leur répliqua le duc courroucé 1 Quand Liège fut pillée naguère, vous en avez eu tout Tor et toutes les richesses : alors j'étais, à votre avis, meilleur que le roi de France. Il en est autrement aujourd'hui que j'ai perdu avoir et honneur ! Eh bien, regardez, voilà tout ce qui reste de mes gens M . . . <»
Quànt à Hugues de Pierrepont, après avoir rendu sur le champ de bataille des actions de g-râces au Seig-neur, il envoya des messagers à LiégT, annoncer la g*rande victoire qu'il venait de remporter. On dormit sur le lieu même du combat, et le lendemain, les Liégeois pénétrèrent dans le
* JiAH D*OtmiBinQsi. <— Triumphui, S, Umlbertij p. 626.
Brabant et brûlèrent liannut; Jodoigne, prise par le comte de Clermont^ fut livrée en pillage aux Hutois et aux Dinantais; Gembloux, Nivelles, Leuwes^ Landen et Tirlemont devinrent successivement la proie des vainqueurs
Le duc de Bra])ant, voyant ainsi brûler ses villes et ses domaines, les uns après les autres, implora la médiation du comte de Flandre, et, d'après quelques historiens, il paraîtrait que celui-ci se la fit bien payer. La paix ftit enfin conclue le a février de Tannée suivante, mais elle ne plut guère aux Liégeois, qui soupçonnèrent Hugues de Pierrcpont de s'être aussi laissé corrompre, et partout, dans la cité, on s'en allait disant de l'évèque, pi^U avait prié de Vatgeni pmt la mélancolie avaii contre le duc
Quoi qu'il en soit, le dimanche qui suivit la conclusion de la paix, le peuple de Liège se pressait en foule à l'entrée de l'église cathédrale. Dans le chœur on apercevait assis Tévêque et tout son chapitre, avec les comtes de Looz, Hugues de Florinnes, Arnould de Morialmé, Hubin Puilhes, le sire d'Arg-enteau, Eaes Des Prez, Thierry de \Yalcour, Eustache de Herstal, et tous les comtes, les baronSj et les nobles seigneurs du pays. On y vit bientôt arriver le duc de Brabant, accompagné seulement du comte de Elandre et du duc de Lim-
* JiAN D*Otjniiiiiuti. Bmin, moine de SainWaciiaes. —
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bourg" ; sa suite avait dù rester en dehors des murailles. Quand il fut au milieu du t(an])le, le duc . s'agenouilla, ôta son chaperon devant le crucifix qui gisait toujours à terre sur un tas d'épines^ et s^écria d'une voix forte et retentissante : » Oyez^ oyez, je suis ce Henri, duc de Brabant, qui pris Liég*e, la ])illai et y commis tant de méchancetés, ce dont j'ai été par la suite bien puni à la Warde de Steppes, Me repentant de ces iniquités, je prie Dieu, et le bienheureux saint Lambert de m'accorder merci, et j'implore la même grâce de mon« seigneur Févêque, de son chapitre, et de tous ceux qui sont dans cette église, grands ou petits!... « Aussitôt révêque, se levant, donna la bénédiction au duc, et tous deux s'embrassèrent... Henri, prenant alors le crucifix et le portant lui-même, le remit de ses propres mains à la place qu'il occupait auparavant *.
^ Jean d'Outrxmbuse.»Noii8 aurionflpu, dans ce travail, nmlUplier les cîtation», mais nous n'avons roula puiser qu'aux sources
originales , aux historiens contemporains Jean d'Outremeuse appartient, il est vrai, au quatorzième siècle, mais la partie de son livre où il est parlé de la Warde de Steppes, a été empruntée, en entier, à un ouvrage malheureusement perdu pour nous, aux Chroniques de Hugues de Pierrepont, lui-même. C'est ce qui résulte du passage suivant, que j'ai 6é}h signalé dans mes cherchrs .si/r (a vie et les ouvrages de Jean d'Outremeuse , et que j'ai pris pour épigraphe de ce récit : « Or commenche l'histoire cy endroict del saincte victoire triumphale que Diex et sainct Lambert i)rist des Brabançons en la Warde de Steppes, por la vengeance des Liégeois, tout ainsy qu'il advient sajos prendre ny
C^est ainsi, disent les chroniqueurs, que Henri Is comte de Louvain et duc de Brabant^ expia le sac de Liége^ à la Warie de Steppes, par rintercession du bienheureux saint Lambert.
mettre, en tele manière que réveske Hue de Pierpont le jetât en eecript en ses eronicqnes, ainsi que Tons orez.
HENRI DE DINAiNT