LE SANG DU DIABLE
On entend parfois retentir dans le campement des Indiens des cris discordants, des clameurs violentes ; on assiste à des scènes d’une nature brutale, et l’on voit ce qu’il y a de plus triste à voir en ce monde, des visages qui ont eu leur innocence, leur pure et noble empreinte, et qui ont été dégradés par de hideuses habitudes.
Un homme a passé près de nous tenant à la main une peau de renard, et s’écriant d’une voix rauque : « Du whiskey! du whiskey! »
Quoiqu'il marchât précipitamment, j'ai pu l’examiner, et son aspect a produit sur moi une triste impression. Des vêtements sales et délabrés, des cheveux en désordre, un teint hâve, des yeux hagards, tout en lui annonçait la misère matérielle et la décrépitude morale. Il tourna la tête de notre côté, comme pour interroger nos intentions; puis, jugeant probablement à notre attitude qu’il n’avait rien à gagner avec nous, il s’éloigna en agitant sa peau de renard, et en répétant son cri d'ivrogne altéré : « Du whiskey! du whiskey! »
« Voilà, me dit-on, une des notables victimes de ce goût fatal pour d’affreuses boissons alcooliques qui produisent sur les Indiens un effet pareil à celui de l’opium sur les Chinois. Il y a quelques années, ce malheureux, qui est de la race des Ottaouis, qu’on appelle Luttiko, c'est-à-dire l’Oiseau noir, était un des hommes les plus estimés et les plus riches de sa tribu. Il avait une jeune femme laborieuse et économe; il occupait avec elle, dans une des îles du lac Huron, une tente recouverte en peau d’élan, que l’on citait comme un modèle d'élégance et de propreté. Actif et alerte, il rapportait constamment à son logis une abondante provision de poisson ou de gibier. Tandis qu’il allait à la pêche ou à la chasse, sa femme cultivait
un jardin, récoltait des fruits, distillait le 4*
sacre d'érable, ou cousait des vêtements.
« Dans son bas âge, Luttiko avait entendu un missionnaire qui prêchait éloquemment contre l’usage des spiritueux ; il avait gardé de ces discours un vif souvenir, et s'était promis à lui-même de ne jamais tremper ses lèvres à ces boissons dangereuses, à ce sang du diable. Chaque année il allait livrer à un comptoir sa cargaison de fourrures, en réglait le prix tranquillement, et s’en revenait dans sa demeure avec une provision de balles et de poudre, de tabac et de farine, et divers objets de fantaisie nour sa femme.
« Un jour, dans une de ses expéditions périodiques, il fut accosté par un trafiquant américain qui lui dit : « Mes confrères vous « trompent : ils ne vous donnent pas un juste « prix de vos peaux. Venez avec moi, je vous « les payerai plus cher. »
« Luttiko, malheureusement séduit par cette apparence d’honnéteté, le suivit.
« Dès que l’habile industriel l’eut fait entrer dans sa demeure, il lui offrit du whiskey.
« — Non, non, s’écria Luttiko; j'ai juré de « ne jamais boire une goutte de whiskey.
« — Eh bien! un verre de bonne eau-de- « vie, comme celle qu’on sert sur la table du « gouverneur de Toronto. |
« — Je ne toucherai pas non plus à votre « eau-de-vie,
« — C'est bien, dit le marchand d’un air affectueux. Vous êtes sobre, je vous en félicite, Laissons donc là ces liqueurs, dont je n’use moi-même que très modérément ; mais j'ai là du cidre, la boisson la plus inoffensive. C’est comme de l’eau; vous ne refuserez pas d’en boire une bouteille avec moi en réglant notre compte ? »
« Luttiko crut qu’en effet il pouvait sans danger accepter cette proposition. Mais le perfide Américain, en remplissant son verre de cidre, y mêla à la dérobée une forte dose de whiskey.
« À peine l’innocent Indien avait-il vidé cette première coupe, que le sang lui monta au cerveau; il en demanda une seconde, puis une troisième; puis, comme sa soif s’accroissait à mesure qu’il buvait, il demanda, pour l’apaiser, la liqueur qui jusque-là lui avait inspiré une juste horreur, le whiskey.
« En une séance, c’en était fait de ses sages résolutions; il retourna dans sa cabane tout autre qu'il n’en était sorti, y apportant, non plus comme autrefois d’utiles denrées, mais quelques bouteilles de la terrible boisson dont il était devenu si avide.
« Ce qui arriva ensuite, est-il besoin de le raconter? C’est ce qui arrive par malheur trop fréquemment dans ces pauvres peuplades d’Indiens. Luttiko prit l'habitude de boire, et
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perdit son activité, ses forces, ses ressources, tout, jusqu’au sentiment de ses premiers devoirs. Un jour, un étranger à qui il avait servi de guide lui ayant donné un dollar, Luttiko courut à l'instant dans une taverne; il se souvenait cependant qu'il n’y avait plus la moindre provision dans sa demeure, que depuis deux jours sa femme n’avait rien mangé, et de sa pièce d’argent il fit généreusement deux parts, l’une qu’il employa à acheter quelques livres de farine, l’autre qui devait lui procurer son indigne jouissance. Mais quand il eut bu ce que le cabaretier lui versa d’une main parcimonieuse pour un demi-dollar, il ne put se maîtriser, il revendit pour un flacon d’eaude-vie ia farine qu’il avait achetée, et quand il rentra dans sa tente il vit sa femme couchée par terre, n'ayant trouvé pour apaiser sa faim que quelques racines sauvages.
« Cette femme, après avoir essayé tous les
moyens possibles pour détourner de sa désastreuse habitude celui qu’elle avait connu si sobre, dépérit peu à peu et mourut dans
la misère et le chagrin. Depuis ce jour Lut-
tiko erre à l’aventure, n’ayant plus guère la force de chasser, et vivant le plus souvent d’aumônes. Quand par haserd il a pu se procurer quelques mauvaises fourrures, vous voyez ce qu’il en fait : il va ies vendrè pour un verre de whiskey. »
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Au sortir de son comptoir, Girard aiiait dans nne de ses fermes.