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de mousse, Girard s’éleva à celui de maître d'équipage, et qu’en cette qualité il arriva à New-York vers l’année 1775. De là il se retira à New-Jersey, et, profitant des leçons qu’il avait prises aux Indes, se mit à fabriquer des cigares. Cette industrie ne réussissant pas au gré de ses vœux, ou le théâtre de ses spéculations lui paraissant trop petit, il se rendit en 1779 à Philadelphie, où on le vit, dans une espèce d'échoppe, vendant des cordages et de la ferraille. A cette époque, rien n’annonçait encore sa brillante destinée de financier, et les matelots et les paysans qui allaient marchander près de lui quelques bouts de câbles ou quelques vieux clous ne se doutaient guère qu'ils avaient devant eux un des plus grands hommes futurs de l'Amérique, c’est-à-dire un des plus riches.
« Le temps, a dit Franklin, le temps est de l'argent, » et Girard ne perdait pas une heure, pas une minute. Avant d'ouvrir sa boutique de ferraille, il avait fait autour de Philadelphie un rude commerce. Il s’en allait avec une barque le long de la Delaware, portant aux gens de la campagne diverses denrées communes et recevant en échange leurs produits. Vingt années se passèrent, pendant lesquelles il travailla comme une fourmi, amassant en silence tout ce qu’il trouvait sur son chemin,
vivant obscurément et ne faisant sonner quelques écus que lorsqu'il en était besoin pour séduire un chaland. Il préparait dans ombre ses ailes, et ce n'étaient pas les ailes d’'Icare. Une fois qu’il les eut faites, il pouvait sans crainte affronter le soleil de la finance. En 1812 il fonda lui-même une banque, et y déposa un capital de huit millions de francs. Un an après, le gouvernement cherchant à négocier un emprunt de cinq millions de dollars (vingt-cinq millions de francs), Girard lui fournit ces vingt-cinq millions.
A partir de cette époque, le nom de l’aventureux Bordelais se trouve mêlé à la plupart des grandes entreprises commerciales de Philadelphie. Tout en s’engageant dans ces diverses associations, il se livrait pour son propre compte à un vaste commerce. Il avait des capitaux dans une quantité de spéculations, des navires voguant dans toutes les directions; il n’était pas homme à équiper un seul de ces bâtiments sans en avoir habilement calculé les chances de succès. Très concentré en lui-même, il ne confiait à personne ses projets, et n’acceptait qu'avec une extrême réserve ceux auxquels on désirait l’intéresser. Au reste, il n’entendait que le langage des affaires : tout autre ne résonnait que comme un vain bruit à son oreille, et celui-là eût été probablement fort mal venu
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qui eût voulu l’entretenir de l’azur du ciel méridional et des sites pittoresques de la Gironde. Nulle harmonie poétique ne touchait son esprit absorbé dans la région des chiffres, nul rêve de doux loisir ne souriait à sa pensée. Il n'avait qu’une passion, le travail, et qu’une joie, celle de contempler l’addition de ses registres et de compter les arpents de terrain qu’il achetait de côté et d'autre.
Au sortir de son comptoir, Girard allait dans une de ses fermes visiter ses jardins, examiner ses bois, et se reposer de ses calculs en prenant la bêche ou la fourche, pour cultiver ses plantes ou pour donner à manger à ses bestiaux. Il s’enorgueillissait d’avoir dans ses propriétés les plus beaux fruits de la contrée; mais ce n'était point pour les étaler sur sa table et en goûter luimême la saveur; c'était pour les envoyer au marché et en percevoir exactement le prix. Avec ses habitudes parcimonieuses, il n’était cependant point un Shylock ni un Harpagon.
Sa main s’ouvrait parfois généreusement pour soutenir une entreprise d'utilité publique ou soulager une infortune. C’est un autre point de ressemblance entre ce type mémorable et celui du grand négociant américain, qui, en général, dépense largement les dollars qu’il poursuit sans cesse avec ardeur.
Enfin Girard devint riche, énormément
riche. Il possédait de vastes terrains dans la Louisiane, d’autres dans la Pensylvanie, je ne sais combien de maisons dans les rues de Philadelphie, de navires à voile, d'actions dans les compagnies de bateaux à vapeur et de chemins de fer, en tout plus de soixante beaux millions. Il avait, lui, simple enfant du Midi, sans ressource et sans patronage, acquis par sa propre industrie cet Eldorado, quand un beau jour la mort qui fait danser les rois et les bergers, la mort railleuse et impitoyable de Holbein, vint le prier de vouloir bien mettre ordre à ses affaires et s’'embarquer pour une autre contrée.
Pauvre fortuné Girard! je voudrais bien savoir quelle peine a traversé ton âme, quand tu as vu venir le moment où il fallait dire adieu à ces biens que tu avais amassés avec tant de soin, à ces trésors que tu regardais avec tant d’orgueil ; si ton esprit emprisonné dans le dur réseau des spéculations n’a pas fait alors un tardif retour vers les rives fleuries de ton sol natal; si tu ne t’es pas
dit qu'il eût mieux vallu jouir des parfums... . de la terre, des lueurs d’un ciel pur, des
bonnes saintes joies du cœur, que de t’imposer perpétuellement tant de sollicitude pour recueillir une récolte qui allait en une minute s'échapper à jamais de tes mains. Je
voudrais bien savoir si tu n'as pas été alors frappé d’une amère surprise, si tu n’as pas douté de ta sagesse et regretté une autre sagesse, qui naguère te semblait une folie.
Non! Girard tenait un compte exact de ses engagements ; il avait longtemps d’avance noté celui qu’il aurait à remplir envers l’impérieuse créancière des humains, il avait longuement rédigé son testament.
Ce testament est un témoignage curieux d’un esprit dont rien ne peut rompre la ténacité. La mort a beau faire, elle n’empêchera pas Girard de continuer son œuvre au delà du tombeau, de dresser une échelle de calculs pour le temps où il aura cessé d’être. Tel est dans l’homme le désir de prolonger son essor quand ses ailes vont se fermer. Le poète chante à la lueur de sa lampe vacillante son chant du cygne; le guerrier dicte les plans de campagne qu’il avait conçus; le voyageur parle des lieux lointains qu'il voulait parcou-
rir; le financier jette sur le papier les chiffres qui doivent sauver sa mémoire de l'oubli.
Girard, dans son testament, a fait un grand
-…—-Rombre de dispositions; il n’en est pas une qui ne soit comme la continuation du calcul qui l’occupa toute sa vie. Il ne donne qu’une somme modique à ses plus proches parents.
« J'ai moi-même, disait-il, conquis ma fortune par mon travail. Il faut qu’ils cherchent
à suivre mon exemple. » Il lègue cent mille francs à une de ses petites-nièces, autant à une autre. Ces différentes sommes doivent être placées en lieu solide et capitalisées jusqu’à la majorité des légataires. Girard lègue une partie de ses domaines aux villes de Philadelphie et de la Nouvelle-Orléans, à la condition que ses terres seront administrées régulièrement pendant un espace de dix années après sa mort, et qu’à cette époque seulement les magistrats pourront en disposer comme bon leur semblera.
Il lègue une somme de quinze cents dollars (sept mille cinq cents francs) à chacun des capitaines de navire qui auront fait au moins deux voyages à son service, à la condition que ce capitaine ramène au port le dernier
bâtiment qui lui aura été confié, et n’ait point.
dans le cours de son trajet failli à ses instructions. Même après sa mort, Girard ne voulait pas être trompé.
Il a fait à divers établissements de bienfaisance une large part de sa fortune. Une pareille dotation suffirait pour faire à jamais honorer sa mémoire. Mais il a voulu avoir son monument à lui, sa pyramide de Chéops.
Cette pyramide est un collège qui portera son nom, et où trois cents pauvres orphelins seront gratuitement logés, nourris, élevés. En donnant à cet établissement un vaste terrain