UN VOYAGEUR CANADIEN
M. de Mériol est un de ces aimables gentilshommes, tels que j’en ai rencontré encore quelques-uns dans certains salons privilégiés de Paris, tels qu’on en voyait fréquem-
- ment autrefois, quand notre cher pays de France était renommé dans l’Europe entière pour son exquise politesse.
J'étais très heureux de savoir comment sa
famille était venue s'établir dans le Canada.
Plus d’une fois je lui avais adressé à ce sujet quelques questions sur lesquelles un juste sentiment de respect ne me permettait pas d’insister; il y avait répondu avec une exquise politesse, mais brièvement, et hier enfin il a eu l’expansion que je souhaitais, et il m'a raconté son histoire.
Nous étions assis, après diner, dans une véranda appendue à l’une des ailes de sa maison, comme un des balcons en bois qui décorent les chalets de l’Oberland. De là nous dominions les pentes de la colline, les méandres de la vallée. Devant nous se déroulaient les jardins des settlers, avec leurs fleurs et leurs dômes d’arbres fruitiers, les champs de blé et de maïs dorés par les fécondes chaleurs de l'été, les vastes prairies sillonnées par des ruisseaux semblables à des tresses d’argent; à l'horizon le miroitement des eaux descendant de différents côtés, puis se réunissant en un même bassin, pour se jeter à la fois dans l’Ottawa, et la teinte bleuâtre de la campagne qui se confond avec l’azur du ciel. N'est-ce pas ainsi que nos désirs vagabonds, nos rêves aventureux doivent finir par se confondre en une même calme et lucide pensée, au pied du versant de la colline que nous commençons à descendre dès notre âge mür, à la limite de notre horizon, sous l’éternelle lumière de Dieu ?
| Après avoir quelques instants contemplé | avec moi, dans une réverie silencieuse, ce ta-
| bleau d’une poétique nature, qui longtemps s’'épanouit ignorée dans sa beauté virginale,
et maintenant récompense si généreusement le travail de l’homme, M. de Mériol prit
le premier la parole et me dit : « Ce hameau laborieux, ces champs jadis hérissés de “* plants sauvages et aujourd’hui couverts de riches moissons, c’est l’œuvre de mon père, une œuvre difficile, patiente, comme celle des Hollandais, qui ont dû eux-mêmes façonner
Je sol où ils ont construit leurs fermes industrieuses et leurs florissantes cités.
« C'était un temps de vertige horrible, de cruautés effroyables, qu’on a nommé le temps de la Terreur, qui a passé sur la France comme une armée d’Attila, comme le fléau ; de Dieu. Mon père venait de se marier avec une jeune fille d’une noble famille qui possédait, dans les montagnes du Doubs, la seigneurie de la Combe. Le lendemain même du jour où il célébrait son mariage, son père et sa mère furent arrêtés, conduits à Besançon, et, vingt-quatre heures après, guillotinés ; car alors, vous le savez, les sentences capitales étaient rapidement exécutées. Pour
les farouches agents de la révolution, les têtes | humaines les plus belles, les plus vénérables, étaient comme ces têtes de pavots que
Tarquin abattait avec son bâton en se promenant.
« Mon père était aussi proscrit. Il y avait alors à Besançon un tribun fougueux qui
signalait aux fureurs de la populace et aux
décrets sanguinaires de la convention les nobles de Franche-Comté. Ces nobles, disaitil, se vantaient d’être en droit d’égorger sans pitié leurs serfs. A l’appui de ses accusations il citait une vieille charte latine du château de Montjoie. Seulement, là où le copiste de ceite charte avait écrit cervus, le philanthropique avocat lisait servus, et transformait ainsi un droit de chasse en un acte de férocité impossible. Mais, à cette époque de régénération humanitaire, on n’y regardait pas de si près, et les vertueux patriotes frémirent d'horreur en apprenant que le moindre châtelain de Franche-Comté pouvait impunément massacrer ses serfs pour se réchauffer les pieds dans leurs entrailles fumantes.
« Grâce au dévouement d’un paysan de son village, mon père réussit à échapper aux poursuites de ces patriotiques associations qu’on appelait les comités de salut public, et à se réfugier en Suisse avec sa sœur et sa jeune femme. Là, la lecture d’une des relations de nos missionnaires le détermina à venir dans le Canada. De sa fortune, confisquée par les généreux amis du peuple, il lui
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restait environ cinq cents louis. Sa femme et sa sœur avaient quelques bijoux dont elles se dépouillèrent sans regret pour faciliter ses projets. Avec son petit capital il se rendit en Angleterre et s’embarqua pour l'Amérique.
L’horreur que lui inspirait le seul mot de république ne lui permettait par de s’arrêter dans la république naissante des États-Unis.
Il partit pour Montréal.
« Dans le besoin de solitude que lui faisait éprouver le deuil de son âme, dans l’exiguité de ses ressources, il se mit à chercher, à quelque distance de la zone la plus habitée, un district où il püt obtenir à bas prix une certaine étendue de terre et vivre en paix dans le cercle si restreint de ses affections. Ce district lui plut par sa situation et probablement par sa sauvage apparence. Il y acquit, pour une somme modique, plusieurs centaines d’arpentss acheta des ustensiles d'agriculture, des chevaux, des bœufs, prit à ses gages deux robustes Canadiens et se mit à l’œuvre. Dans ce Latium désert il apportait, comme Énée, les reliques de cœur de la patrie, et il donna à sa nouvelle demeure le nom de la Combe, en mémoire du vallon franc-comtois où il avait uni son sort à celui de la noble femme qui le suivait dans son exil.
« Je ne vous dirai pas quelles difficultés
il eut à surmonter, et quelles souffrances physiques il subit avant qu’il pût en arriver non point à une luxueuse situation de propriétaire où vous me voyez aujourd'hui, mais au plus modeste état de settler. IL faut avoir assisté aux premiers travaux de défrichement dans nos âpres forêts pour comprendre les obstacles que leurs tiges colossales et leur multitude de rejetons opposent à celui qui essaye d'ouvrir une clairière, d'y conduire une charrue. Vous avez pu déjà vous en faire une idée en venant ici; mais dans d’autres régions du Canada vous verrez mieux encore cette lutte laborieuse de l’homme contre la puissance des éléments : noble lutte qui s’achève par le triomphe de l'intelligence, par la pacifique conquête du travail, par la transformation de ces terres incultes, de ces vastes déserts en champs de blé et en villages florissants. À l’époque dont je vous parle, la tâche de mon père était plus difficile qu’elle ne le serait aujourd’hui. A plusieurs lieues de distance autour du sol où il entreprenait d’établir sa demeure, il n’y avait pas une habitation humaine, et, en cas d’accident, pas un secours. Îl fallait aller chercher jusqu’à Montréal les provisions alimentaires et les objets de première nécessité. Mais ma mère et ma tante furent pour lui deux courageuses auxiliaires. Élevées toutes deux dans les jouis-
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sances de la fortune, elles acceptèrent bravement leur nouvelle situation. Tandis que mon père pénétrait avec ses ouvriers dans la forêt, elles préparaient les repas de la petite communauté à leur foyer rustique; elles allaient, comme les filles de la Grèce homérique, laver leurs vêtements dans le ruisseau, et plus d’une fois elles passèrent de longues heures à broyer de leurs mains délicates, entre deux pierres, le grain qui devait servir à former des galettes de farine, comme au temps des patriarches.
« Cependant un premier coin de terre fut dégagé des grands arbres qui l’obstruaient, Un log-house y fut construit. Jusque-là on avait campé sous la tente, et mon père m'a souvent dit la joie qu’il éprouva le jour où il s'installa avec ses deux compagnes dans cette grossière maison, qui leur offrait enfin un solide abri contre le vent, la neige et la pluie. Près de ce log-house, le sol défriché fut divisé en trois parts : la première devait être un jardin; la seconde un champ de pommes de terre; la troisième, un champ de blé. Sans y songer, on réalisait ainsi la fiction agricole du roman de Robinson.
« Au printemps, le jardin, abandonné à la souveraineté absolue des deux aimables gouvernantes du logis, et cultivé par elles avec une naïve ambition, promettait de beaux
légumes et même quelques jolies fleurs, semées sournoisement entre les bandes de choux et de carottes. Le champ de pommes de terre et le champ de blé fructifièrent également. Mon père se réjouissait du succès de son travail, et, pour comble de joie, en ce même temps, il me reçut dans ses bras. Ma . haissance accomplissait le plus ardent de ses vœux ; il ne pouvait pas la célébrer pompeusement comme il l’eût fait dans son château de Franche-Comté; il ne pouvait pas même me faire immédiatement baptiser, car il n’y avait alors aucun prêtre dans le voisinage: il se jeta genoux avec ma tante près de mon berceau, et pria Dieu de me prendre sous sa protection. Le soir, ses ouvriers furent invités à venir me voir, puis gratifiés d’un bol de punch qu’ils burent gaiement à ma santé.
C'est ainsi que je suis devenu un citoyen du nouveau monde, et je crois que je pourrais bien aussi porter le titre de premier baron, comme l’ainé des Montmorency. Je suis le premier baron des forêts désertes.
« Après cet événement, mon père poursuivit Son œuvre avec l’ardeur d’un cœur joyeux; il augmenta le nombre de ses bûcherons; il déblaya encore un grand arpent de terrain; mais, tandis qu'il s’enorgueillissait
des résultats de son labeur, une cruelle
épreuve l’attendait.
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