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gences, ni auberges. L'intelligence du gaucho aurait de la peine à comprendre la route macadamisée, et la description du chemin de fer lui paraîtrait sans doute un conte peu probable. Ici l’on ne s’en va guère d’une province à l’autre sans un guide ou vogueano, qui reconnaît la direction qu’il doit suivre à la position des astres, à quelques flaques d’eau, à certains signes inexplicables pour tout autre que lui. Si malgré son expérience il se trouve embarrassé, il mettra pied à terre pour observer de plus près le sentier dans lequel il est engagé. Si l’on redoute l'approche d’une troupe d’Indiens, il se penchera sur le sol, et, comme les pionniers de Cooper, distinguera au froissement de quelques plantes, à une trace presque imperceptible, si la troupe hostile a été là, de combien d’individus elle se compose, et depuis combien d'heures elle a passé. La même nature, en soumettant les hommes de différentes races aux mêmes craintes et aux mêmes besoins, leur donne la même perspicacité. Il y a dans la pratique des lieux qu’il parcourt, dans la finesse de l’ouie et la pénétration du regard, une similitude étonnante entre le chamelier arabe, le chasseur des Alpes, le pâtre nomade de la Laponie, le trappeur de l'Amérique de l'Ouest et le vagueano de l'Amérique du Sud.
Sous la conduite de ce guide, le voyageur
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emboîté dans la caisse en bois de la galera verra bondir devant lui, comme dans une chasse fantastique, une centaine de chevaux sans harnais, destinés à relayer de distance en distance ceux qui sont attelés à son lourd chariot. S’il est dans la carreta, il s’en ira pas à pas à travers la plaine, comme nos anciens rois mérovingiens dans leurs promenades indolentes à travers leurs cités barbares. S'il est assez alerte et hardi pour s’élancer sans crainte sur le cheval à demi dompté qu'il trouvera de loin en loin dans les cabanes qui servent de maisons de poste, il aura cette indicible émotion de vitalité et d’indépendance que l’on éprouve à se sentir emporté au galop d’un noble coursier dans le libre espace. C’est là le meilleur mode de voyager dans les pampas. Seulement il exige de la force et de l’habileté, Tantôt on arrive à un champ hérissé de chardons, pareil à une forêt de lances de six ou huit pieds de hauteur, qu’on doit prudemment éviter, tantôt à un étang boueux où le cheval s'enfonce dans la vase jusqu’au poitrail, tantôt à une rivière qu’il faut traverser à la nage.
À ia fin d’une de ces journées de marche difficile et parfois périlleuse, le voyageur regarde à l’horizon, cherchant de côté et d’autre un toit pour s’abriter. Souvent il ne verra que la terre nue, il n’entendra autour de lui
que le bruissement d’une volée de perdrix, le clapotement aigu et strident du feroutero, ou le cri de l'oiseau nocturne que les Indiens appellent yaya. Son nom, comme celui du whip-poor-will dans l'Amérique du Nord et du toucan dans les régions tropicales, lui vient de l’accentuation particulière des sons qu’il répète sans cesse. Il signifie dans le dialecte guarani: Allons, allons. On dirait d’un encouragement providentiel, qu’à l'heure du soir cet oiseau des régions désertes adresse à ceux qui ont à faire un long chemin.
Cependant le voyageur est las, et, malgré les avis réitérés du yaya, il ne peut continuer sa route dans les ténèbres. À l’exemple de son guide, il débride son cheval, prend son recado, se fait un oreiller de sa selle, un tapis de sa couverture, s’étend sur le sol et dort en plein air, à la garde de Dieu. Si un autre soir il distingue dans l’ombre, au-dessus de l’herbe touffue, les murs en terre du rancho et le nuage de fumée tourbillonnant au-dessus du toit, qu'il s'approche sans crainte de la demeure solitaire, qu’il en ouvre la porte avec confiance. La famille du gaucho est là réunie dans une étroite enceinte. L’étranger entre en prononçant les saintes paroles qui, par une religieuse habitude, remplacent encore dans une grande partie de l’ancienne Amérique espagnole nos banales
formules de civilité européenne. Ave, Maria purissima, dit l'étranger. À ces mots évangéliques, à ce signe de confraternité chrétienne, le gaucho répond: Sin peccado concebida ; puis il se lève, s’avance au-devant de son hôte, et lui offre le seul siège dont on fasse usage dans sa primitive habitation : une tête de cheval dépouillée de sa peau.
La demeure du gaucho est éclairée par une petite lampe alimentée avec du suif. Aux murailles sont suspendus les brides, les éperons, les lazos et les bolas. Au milieu est le foyer, autour duquel les habitants couchent le soir, enveloppés dans leurs ponchos.
À quelques pas de distance est une autre cabane servant de cuisine : c’est là que l’on rôtit la chair de bœuf traversée par une broche en fer ou en bois, que l’on tient dressée horizontalement devant le feu. C’est ce qu’on appelle l’asado. Le véritable asado est le quartier de bœuf cuit dans sa peau. Un vigoureux garçon apporte au bout de sa broche cet homérique rôti, et chacun en coupe tour à tour une tranche qu’il prend entre ses doigts et mange d’un bon appétit, ordinairement avec un peu de sel, presque toujours sans pain. Je suppose qu’un habitué du café Anglais éprouverait un profond sentiment de pitié en entendant narrer les détails d’un tel souper, et pourtant je ne sais
s’il y a, dans les officines culinaires les plus renommées, un disciple de Carême capable de composer avec toutes les ressources de son art un mets plus savoureux que cette pièce de viande grillée dans son enveloppe de cuir. On me l'avait dit, et j'en ai fait plusieurs fois l’expérience avec un vrai plaisir gastronomique. Je dois ajouter qu’une course de plusieurs heures à travers champs, à l'air vif des pays argentins, est un puissant assaisonnement.
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De même que, comme je l’ai déjà remarqué, nous nous faisons généralement en France une idée erronée de la topographie des provinces du Rio de la Plata, de même nous nous trompons sur le caractère du gaucho. Ce n’est point, comme on se le figure habituellement, un sauvage vagabond. C’est l'habitant de la campagne, c’est le paysan . d’une contrée qui, par sa nature différente de la nôtre, donne à celui qui s’y fixe une différente manière d’être et d’exister. Il y a des gauchos . propriétaires qui exploitent euxmêmes leur estancia; il y a des gauchos qui cultivent et ensemencent le sol; il y en a dont le métier est de creuser des fossés. Ils construisent des palissades pour enclore les chacras et les quintas. Il y en a qui sont Anglais
ou Allemands d’origine. La plupart cependant descendent des anciens colons espagnols, et, sauf quelques altérations, parlent très bien l'espagnol.
En dehors de ses habitudes de chasse ou d'équitation, le gaucho est indolent, c’est vrai, peu industrieux et peu porté au travail agricole, c’est vrai. Il ne sait ni lire ni écrire, et ne s’en soucie point. En cultivant la terre féconde qu’il habite, en plantant des arbres fruitiers, ou en se livrant à quelques autres occupations très sagement recommandées par les sociétés philanthropiques, il pourrait, sans se donner beaucoup de peine, augmenter son bien-être matériel. Mais il a peu de besoins, et se contente du peu de ressources qu’il possède, des quelques piastres qu’il gagne dans ses courses de peon ou son labeur de sanjeador, d’une ration d’asado, d’une place le soir au foyer du rancho. Si, par quelque merveilleux hasard de fortune, il en vient à tenir entre ses mains une grosse somme d'argent, après én avoir employé une partie à renouveler son poncho et son chiripa, à acheter une paire de longs éperons et une bride étincelante, il est embarrassé des patacons qu’il attache à sa ceinture. A la première pulperia qui lui sourira sur son passage, il éprouvera le besoin de jouer cet excédent de richesse, et le jeu amène les querelles, les
coups du cuchillo : fatal emploi du temps!
Que voulez-vous, son éducation est ainsi faite. Dès son bas âge, l’enfant du gaucho s'exerce avec le lazo à prendre les oiseaux ou les chiens qui passent devant sa porte. Plus tard il courra avec le même cordeau après les autruches et les génisses du pâturage.
Dès qu’il peut mouvoir ses bras et ses jambes, son tendre père le hisse sur un cheval. Peu à peu il apprend à user du mors et de l’éperon, à lacer le tigre et le taureau. Lorsqu'il en est venu à s’élancer sans crainte sur les flancs du cheval indompté, à traverser à la nage les courants d’eau les plus rapides, à manier avec un louable sang-froid le lazo et le cuchillo, c’est un homme accompli.
Son existence est assurée, et, pour peu qu’il ait d’ambition, ses qualités de gaucho peuvent le conduire à un haut rang. C’est par là que les colonels, les généraux de la république
* Argentine ont commencé leur carrière.
Les vieillards qui se souviennent du temps passé disent que le gaucho de nos jours n’est déjà plus LL magnifique gaucho d’autrefois.
Hélas! tout s’altère en ce monde, les mœurs les plus originales et les types les plus imposants. C’est en vain que les plaines de l’Amérique du Sud affectent dans leur sombre majesté un morne dédain pour les œuvres | factices de la civilisation ; en dépit de la lon-
= me sense
RÉCITS AMÉRICAINS Au
gueur des distances, des rivières sans pont, des fleuves sans bateau, les philtres de la civilisation pénètrent jusqu’au sein des pampas. Ils y entrent avec les flacons de la pulperia, les objets de fantaisie de la cargaison du marchand. Ils pénètrent peu à peu dans l’intérieur des ranchos et en dénaturent les coutumes traditionnelles.
Il y a dans l’histoire séculaire des gauchos trois époques distinctives. Jadis, lorsqu'un gaucho égorgeait un de ses rivaux, il appelait ses compagnons à se réunir autour de sa victime gisant sur le sol, et jouait aux cartes sur le cadavre. Première époque. Plus tard, le gaucho allume des cierges de chaque côté de celui qu’il vient de massacrer et se met en prière. Deuxième époque. Nous en sommes à présent à la troisième époque, qui accuse une profonde dégénérescence. On peut voir le gaucho assis auprès d’un de ses voisins, lui dire tranquillement en vidant un verre d’eau-de-vie: « J’ai envie de te tuer. — Pourquoi? reprend l’autre sans s’émouvoir. — Parce que je te hais! » Et les couteaux sortent du fourreau, et le sang jaillit, et en un clin d'œil il y a un homme de moins dans la république Argentine. Mais alors le meurtrier se hâte de monter à cheval, et s’enfuit pour échapper aux poursuites de la justice.
O mânes de ses aïeux, couvrez-vous la face
de vos deux mains pour ne pas voir cette fuite honteuse!
Souvent même, tant les temps sont changés, le descendant du gaucho, dont la main ne portait que des coups mortels, recule devant cet acte décisif et se contente d’une blessure. « Je ne te tuerai pas, dit-il à celui qui l’a offensé; je me contenterai de t’imprimer ma marque. » Et du tranchant de son couteau il lui balafre le visage.
Quand on a vu le genre de vie des gauchos, “Ac exercice unique des forces physig *, cette lutte perpétuelle contre les animaux, cet isolement dans lequel, par lignorace et l’aisiveté, se développent sans contrepoids les tdances les plus brutales, cet usage incessant du lazo et du cuchillo, tout, jusqu’à ces quartiers de chairs qui composent leur seule nourriture, il est aisé de comprendre qu'ils ne s’étonnent point d’un acte de violence, que dans un moment de colère ils fassent couler le sang de l’homme, comme ils font chaque jour couler celui des bœufs.
Cependant ces scènes affreuses deviennent de plus en plus rares. On les raconte avec horreur, et l’on flétrit du nom de malo gaucho celui qui se laisse aller à ces féroces emportements. Le vrai gaucho est en général honnête et loyal, fidèle à ses amis, et très hospitalier envers l'étranger. Il n’est personne
qui, en entrant dans un rancho, n'ait été frappé du caractère de franchise et de dignité avec lequel le maître de l’habitation accueillera un hôte inconnu. Quelle que soit la pauvreté de sa demeure, il sait que c’est sa demeure. Elle lui suffit, et il garde le sentiment de sa force et de sa liberté.
Si les missions des jésuites avaient pu s'étendre sur un plus vaste espace, et surtout si elles n’avaient pas été si vite brisées dans ce pays par la défiante politique de l'Espagne, elles auraient éclairé cette race d’hommes dont les aïeux étaient de braves soldats.
Abandonnés à eux-mêmes, sans guide, sans remontrance dans les grossières conditions de leur solitude, ou emportés dans le désordre dés guerres civiles, ils en sont venus à leur état de torpeur intellectuelle ou d’égarement moral. Mais de même qu’ils portent sur leur figure l'empreinte distinctive de leur noblesse espagnole, ils en ont encore le signe dans le cœur. Pour être comprimé et assoupi, l'élément de vertu castillane n’en subsiste pas moins dans leur sein. Un jour, avec leur trempe énergique, avec l’appui et les enseignements de l’émigration européenne, ils formeront une grande et forte population.