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LES PAMPAS ET LES GAUCHOS

L'Espagne, dans l’immensité de ses possessions, confiait autrefois à l’autorité de ses vice-rois des contrées d’une étendue à laquelle, en nos jours de morcellement universel, on peut à peine croire. La vice-royauté du Pérou s’étendait depuis Guayaquil jusqu'au cap Horn, sur un espace de plus de 55 degrés de latitude, comprenant les régions les plus diverses, sous les climats les plus opposés, sous les feux de la zone torride,

sous la douce et vivifiante action de la zone tempérée, sous les orages et les froids brouillards de la zone glaciale.

La vice-royauté Ge Buenos-Ayres s’étendait du 22e au 41e degré de latitude sud, d’un côté, depuis les Andes jusqu’à l’océan Atlantique ; de l’autre, depuis le Brésil jusqu’à la lé Patagonie. En détachant de cette contrée le Paraguay et la Bande orientale, constitués en à. États indépendants, reste le territoire de la À république Argentine ou des provinces unies du Rio de la Plata, dont la surface est de plus de deux cent quarante mille lieues carrées, bornées au nord par la Bolivie, à l’ouest Le par le Chili, à l’est par le Paraguay, la Bande | orientale, et au sud par la Patagonie. 4

Il y a là treize provinces dont en Europe ' on ferait d’assez jolis royaumes, et dont plu- | sieurs ne comptent pas tant d'habitants que ; nos plus petits arrondissements. l

On se fait en général une idée inexacte de la configuration de ces provinces. D’après les ( récits de quelques écrivains, il semblerait que la république Argentine n’aitqu’uneplaineuniforme qui, du pied des Andes, se déroulerait comme un tapis de trois cent cinquante lieues de largeur jusqu'aux flots de l’Océan. On parle souvent des pampas, et l’on applique cette ‘} désignation à des districts qui n’ont nullement .

l !__ le sombre caractère du désert des painpas. | .

Quoique je ne sois qu’un fort pauvre apprenti dans les sciences géométriques, j’essayerai de rectifier quelques-unes de nos erreurs habituelles en ce qui concerne la topographie de la république Argentine.

Sur la carte de la république Argentine il y a trois lignes distinctes à établir, trois régions à reconnaître. A l’extrémité occidentale, une région de montagnes descendant à l’est de San-Juan et de Mendoza. Au centre, une région de collines, de sierras ou sierritas, coupées par de larges vallées enlaçant dans leurs ramifications une partie du territoire de Cordoba touchant aux cités septentrionales du Tucuman, du Sulta, du Juguy. La région des plaines se divise en deux parts ; au nord de Buenos-Ayres, entre le Rio-Paraguay et le Rio-Salado, est le grand Chaco, sol inculte, mais fertile, traversé en diagonale par le Rio-Vermijo, couvert d’une abondante végétation et destiné à être quelque jour l’une des contrées les plus belles et les plus populeuses du globe.

À très peu de distance de la pointe méridionale de ces longs Ilanos taillés en triangle, est l'immense circonférence de terrain plat qui, de l’est à l’ouest, c’est-à-dire de Buenos- Ayres jusque dans le voisinage des Andes, occupe plus de 10 degrés de latitude, et du nord au sud plus de 8 degrés de longitude.

D'un côté les contours argentins de cette vaste plaine sont parsemés, à soixante lieues de distance, de chacras et d’estancias, exposés seulement aux dangers d’une sécheresse qui peuvent être prévenus par des travaux d'irrigation ; de l’autre, elle s'étend à travers la sauvage Patagonie. Au centre sont les réelles pampas, la terre que nul ruisseau n’arrose, et où nul bétail ne peut subsister; la terre possédée, comme celle de Cham, par des tribus d’Indiens nomades comme les Tartares des steppes, armés de longues lances comme les Bédouins de Syrie, rapaces et sanguinaires comme les Indiens du Nouveau-Mexique.

Quand on a essayé de tracer avec la plume ces lignes géographiques, quand on a franchi plusieurs milles avec la galera ou avec le cheval impétueux lancé à fond de train, on s'arrête au milieu de ces interstices trigonométriques, le cœur saisi par le vrai, par l'unique, par l’imposant caractère de ce pays, par le sentiment de son immensité : immensité des fleuves qui, des montagnes du Brésil, amassent sur leur route les eaux de leurs larges affluents se jetant comme un océan dans un autre océan; immensité des sierras qui, par des gradins successifs, s'élèvent jusqu’au sommet du merveilleux amphithéâtre de la Cordillère; immensité des la-

gunes inondées par les flots du Parana comme

le delta d'Égypte par les débordements du Nil; immensité des plaines dont nul coteau, nul accident de terrain n’interrompt la plate surface; immensité de l’horizon dont le cercle vaporeux se déroule autour de ces champs sans fin comme autour de la mer; immensité de la pensée de solitude qui subjugue l’âme de l’homme au sein du désert, entre un ciel muet et une terre inanimée,

On éprouve cette grave et solennelle impression du désert dans les zones mêmes où fleurissent les estancias. Chacun de ces établissements est d’une énorme étendue. Il yen a de trente, de quarante, et plusieurs de

soixante lieues. Au milieu est l’habitation du

maître, souvent fort grossièrement bâtie et pauvrement meublée; de distance en distance apparaît le rancho du peon ou du capataz, avec ses murs de sable et de limon et son . toit de chaume. Nulle barrière n’entoure cette propriété, nul fossé n’en indique les limites. La plaine entière n’est qu’un pâturage, comme la terre biblique du temps des patriarches.

Les animaux de chaque estancia circulent librement à travers ces domaines étranges.

Les peons, en les perdant de vue, ne les oublient pas. Chaque estancia est, selon sa circonférence, divisée en plusieurs districts; chaque district, confié à la surveillance d’un certain nombre de peons sous la surveillance

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d’un capataz. L'office de ces pâtres américains est de rassembler le soir le bétail dans l'enceinte de terre battue qu’on appelle le rodeo, et de le chasser le matin dans le päturage. Les animaux, habitués promptement à ce régime, rendent cette tâche facile. Au coucher du soleil, ils reprennent d’euxmêmes, par instinct, le chemin de leur gîte nocturne, et en sortent à l’aurore. De même que le Lapon connaît, à ne pas s’y tromper, la couleur, la forme, les signes particuliers de chacun de ses rennes, le peon peut énumérer à coup sûr la quantité de ses vaches, de ses génisses, et les signaler l’une après l’autre par un trait distinct. Chaque animal reçoit du reste, dès l’âge d’un an, la marque du maître imprimée sur la cuisse avec un fer chaud. Quand vient le jour d’une vente, quand le peon veut avoir ses milliers de . vaches au complet, il s’en va tranquillement dans l’estancia voisine chercher celles qui lui manquent et les ramène à leur sol natal.

Qu'on se figure, s’il est possible, les sensations étranges que le voyageur européen doit éprouver en s’aventurant à travers un tel pays. C’en est fait des ingénieux moyens

de locomotion employés en d’autres contrées

des facilités de communication, des habitudes

de confort qu’il a trouvées ailleurs à chaque

pas. Ici il n’y a ni ponts, ni canaux, ni dili-

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