ALFRED MAME ET FILS, ÉDITEURS
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Nous empruntons, avec 1-agrénoient de Fauteur, aux Letires sur r Amérique de M. X. Marinier, et surtout à son ronian intitulé Gazida^ quelques-unes da ces pages gracieuses, de ces récita touchants, où rétude du cœur humain s'allie si bien à celle de la nature , où Tintérêt toujours soutenu fournit en njêina temps une agréable distraction pour Tesprit et une saine nourriture pour le coeur,
Le Canada, où M» Marmier place et fait réellement se mouvoir les personnages de son roman de Gmiefa, est de tous les points de l'Amérique visités et décrits par résinent voyageur celui qui l'a le plus charmé, celui qu'il se plaît surtout àt ^^P^iw^re.
Sous sa plume sympathique, le pays et soq aspect, les habitants et leurs mceuri^
nous apparaissent pleins de vérité et de mouvement. Les tableaux, les portraits abondent, et à Témotion même qu'on éprouve en lisant, on sent que Fauteur a pénétré dans le vif de ses sujets , et qu'il a exactement rendu ses impressions. La vérité a une éloquence à laquelle le cœur ne se trompe pas.
Dès le début de Gazida, M. Marmier nous donne la clef de cette préférence qu'en toute occasion il témoigne pour les rives du Saint -Laurent.
€ D'âge en âge, dit-il, l'amour de la France est resté implanté dans le cœur des Canadiens; ils s'honorent d'appartenir par leur origine à la France; ils gardent fidèlement ses anciennes coutumes, ses traditions religieuses, sa langue; ils se plaisent à entendre parler de la France, et lorsqu'il leur arrive quelque voyageur de ce pays de leurs aïeux, ils vont euxmêmes au-devant de lui; ils lui ouvrent leurs demeuVes avec empressement, et l'accueillent avec une sorte de confraternité. >
Dans un autre volume, également extrait.
au profit de la jeunesse , des œuvres de Tai* mable et savant académicien, nous avons montré ce patriotisme survivant à la patrie elle-même; nous avons longé le grand fleuve , visité les villes qui bordent ses rives imposantes et fertiles; nous avons enfin étudié le climat, les mœurs, et esquissé l'histoire du Canada.
Aujourd'hui nous n'avons plus qu'à développer, ou plutôt à appuyer ces descriptions, ces récits, par quelques anecdotes, par quelques traits charmants qui n'ont pu trouver place dans les États-Unis et le Canada.
Nous compléterons ce recueil par quelques belles pages consacrées à plusieurs des sites les plus remarquables de l'Amérique du Sud.
UN VOVAGEUn CANADIE?!
M. de Mériol est un de ces aimables gen* lilshommes , tels que j'en ai rencontré ençon cpieiques-UDS dans certains salons privilégiés ds Paria, tels qu'on en voyait fréquemment autrefois, quand notre cher pays de France était renommé dans l'Europe entière pour son exquise politesse.
J'étais très heureux de savoir comment 14
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famille était venue s'établir dans le €anada. Plus d'une fois je lui avais adressé à ce sujet quelques questions sur lesquelles un juste sentiment de respect ne me permettait pas d'insister; il y avait répondu avec une exquise politesse, mais brièvement, et hier enfin il a eu l'expansion que je souhaitais, et il m'a raconté son histoire.
Nous étions assis, après dînel^, dans une véranda appendue à l'une des ailes de sa maison, comme un des balcons en bois qui décorent les chalets de l'Oberland. De là nous déminions les pentes de la colline , les méandres de la vallée. Devant nous se déroulaient les jardins des settlers, avec leurs fleurs et leurs dômes d'arbres fruitiers, les champs de blé et de maïs dorés par les fécondes chaleurs de l'été, les vastes prairies sillonnées par des ruisseaux semblables à des tresses d'argent; à l'horizon le miroitement des eaux descendant de différents côtés , puis se réunissant en un même bassin, pour se jeter à la fois dans l'Ottawa , et la teinte bleuâtre de la campagne qui se confond avec l'azur du ciel. N'est-ce pas ainsi que nos désirs vaga-* bonds, nos rêves aventureux doivent finir par se confondre en une même calme et lucide pensée, au pied du versant de la colline que nous commençons à descendre dès notre âge mûr, à la limite de ixotre horizon, sous l'éternelle lumière de Dieu?
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Après avoir quelques instants contemplé avec moi , dans une rêverie silencieuse y ce tableau d'une poétique nature , qui longtemps s'épanouit ignorée dans sa beauté virginale, et maintenant récompense si généreusement le travail de l'homme, M. de Mériol prit le premier la parole et me dit : c Ce hameau laborieux , ces champs jadis hérissés de plants sauvages et aujourd'hui couverts de riches moissons, c'est l'œuvre de mon père, une œuvre difficile, patiente , comme celle des Hollandais, qui ont dû eux-mêmes façonner le sol où ils ont construit leurs fermes industrieuses et leurs florissantes cités.
« C'était un temps de vertige horrible, de cruautés effroyables, qu'on a nommé le temps de la Terreur, qui a passé sur la France comme une armée d'Attila, comme le fléau de Dieu.
Mon père venait de se marier avec une jeune fille d'une noble famille qui possédait, dans les montagnes du Doubs, la seigneurie de la Combe. Le lendemain même du jour où il célébrait son mariage, son père et sa mère furent arrêtés, conduits à Besançon, et, vingt-quatre heures après, guillotinés; car alors, vous le savez, les sentences capitales étaient rapidement exécutées. Pour les farouches agents de la révolution , les têtes humaines les plus belles, les plus vénérables, étaient comme ces têtes de pavots que Tarquin abattait avec son bâton en se promenant.
(( Mon père était aussi proscrit. Il y avait' alors à Besançon un tribun fougueux qui signalait aux fureurs de la populace et aux décrets sanguinaires de la convention les nobles de la Franche -Comté. Ces nobles, disait -il, se vantaient d'être en droit d'égorger sans pitié leurs serfs. A l'appui de ses accusations il citait une vieille charte latine du château de Montjoie. Seulement, là où le copiste de cette charte avait écrit cervus, le philanthropique avocat lisait servus^ et transformait ainsi un droit de chasse en un acte de férocité impossible. Mais , à cette époque de régénération humanitaire , on n'y regardait pas de si près , et les vertueux patriotes frémirent d'horreur en apprenant que le moindre châtelain de Franche- Comté pouvait impunément massacrer ses serfs pour se réchauffer les pieds dans leurs entrailles fumantes.
« Grâce au dévouement d'un paysan de son village, mon père réussit à échapper aux poursuites de ces patriotiques associations qu'on appelait les comités de salut public, et à se réfugier en Suisse avec sa sœur et sa jeune femme. Là, la lecture d'une des relations de nos missionnaires le détermina à venir dans le Canada. De sa fortune , confisquée par les généreux amis du peuple, il lui restait environ cinq cents louis. Sa femme et sa sœur avaient quelques bijoux dont elles se dépouillèrent sans regret pour faciliter ses projets. Avec son petit
capital il se rendit en Angleterre et s'embarqua pour TAmérique. L'horreur que lui inspirait le seul mot de république ne lui permettait pas de s'arrêter dans la république naissante des États-* Unis. Il partit pour Montréal.
. € Dans le besoin de solitude que lui faisait éprouver le deuil de son âme , dans l'exiguïté de ses ressources , il se mit à chercher, à quelque distance de la zone la plus habitée , un district où il pût obtenir à bas prix une certaine étendue de terre et vivre en paix dans le cercle si restreint de ses affections. Ce district lui plut par sa situation et probablement par sa sauvage apparence. Il y acquit, pour une somme modique, plusieurs centaines d'arpents , acheta des ustensiles d'agriculture , des chevaux , deg bœufs, prit à ses gages deux robustes Canadiens et se mit à Toeuvre. Dans ce Latium désert il apportait , comme Ënée , les reliques da cœur de la patrie , et il donna à sa nouvelle demeure le nom de la Combe , en mémoire du vallon franc-comtois où il avait uni son sort à celui de la noble femme qui le suivait dans son exil.
ce Je ne vous dirai pas quelles difficultés il eut à surmonter, et quelles souffrances phy^ siques il subit avant qu'il pût en arriver non point à une luxueuse situation de propriétaire où vous me voyez aujourd'hui, mais au plus modeste état de settler. Il faut avoir assisté
aux premiers travaux de défrichement dans nos âpres forêts pour comprendre les obstacles que leurs tiges colossales et leur multitude de rejetons opposent à celui qui essaye d'ouvrir une clairière, d'y conduire une charrue. Vous avez pu déjà vous en faire une idée en venant ici; mais dans d*autres régions du Canada vous verrez mieux encore cette lutte laborieuse de l'homme contre la puissance des éléments :
noble lutte qui s'achève par le triomphe de Tintelligence, par la pacifique conquête du travail, par la transformation de ces terres incultes, de ces vastes déserts en champs de blé et en villages florissants. A l'époque dont je vous parle , la tâche de mon père était plus difficile qu'elle ne le serait aujourd'hui. A plusieurs lieues de distance autour du sol où il entreprenait d'établir sa demeure, il n'y avait pas une habitation humaine, et en cas d'accident, pas un secours. Il fallait aller chercher jusqu'à Montréal les provisions alimentaires et les objets de première nécessité. Mais ma mère et ma tante furent pour lui deux courageuses auxiliaires. Élevées toutes deux dans les jouissances de la fortune , elles acceptèrent bravement leur nouvelle situation. Tandis que mon père pénétrait avec ses ouvriers dans la forêt, elles préparaient les repas de la petite communauté à leur foyer rustique; elles allaient, comme les filles de la Grèce homérique, laver leurs vête-
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ments dans le ruisseau , et plus d^une fois elles passèrent de longues heures à broyer de leurs mains délicates, entre deux pierres, le grain qui devait servir à former des galettes de farine, comme au temps des patriarches.
(L Cependant un premier coin de terre fut dégagé des grands arbres qui Tobstruaient. Un log-house y fut construit. Jusque-là on avait campé sous la tente , et mon père m'a souvent dit la joie qu'il éprouva le jour où il s'installa avec ses deux compagnes dans cette grossière maison , qui leur offrait enfin un solide abri contre le vent , la neige et la pluie. Près de ce log-house, le sol défriché fut divisé en trois parts : la première devait être un jardin; la seconde un champ de pommes de terre; la troisième, un champ de blé. Sans y songer, on réalisait ainsi la fiction agricole du roman de Robinson.
c Au printemps, le jardin, abandonné à la souveraineté absolue des deux aimables gouvernantes du logis , et cultivé par elles avec une naïve ambition, promettait de beaux légumes et même quelques jolies fleurs , semées sournoisement entre les bandes de choux et de carottes. Le champ de pommes de terre et le champ de blé fructifièrent également. Mon père se réjouissait du succès de son travail, et, pour comble de joie, en ce même temps, il me reçut dans ses bras. Ma naissance accomplissait le
plus ardent de ses vœux ; il ne pouvait pas la célébrer pompeusement comme il l'eût fait dans son château de Franche -Comté; il ne pouvait pas même me faire immédiatement baptiser, car il n'y avait alors aucun prêtre dans le voisinage; il se jeta à genoux avec ma tante près de mon berceau, et pria Dieu de me prendre sôus sa protection. Le soir, ses ouvriers furent invités à venir me voir, puis gratifiés d'un bol de punch qu'ils burent gaiement à ma santé.
C'est ainsi que je suis devenu un citoyen du nouveau monde, et je crois que je pourrais bien aussi porter le titre de premier baron , comme l'aîné des Montmorency. Je suis le premier baron des forêts désertes.
« Après cet événement, mon père poursuivit son œuvre avec l'ardeur d'un cœur joyeux; il augmenta le nombre de ses bûcherons ; il déblaya encore un grand arpent de terrain; mais, tandis qu'il s'enorgueillissait des résultats de son labeur, une cruelle épreuve l'attendait.
« Une quantité d^arbres , abattus par ses manœuvres, avaient été hachés et réunis en un même monceau pour être brûlés, selon la coutume quand on est trop loin d'une grande route ou d'un fleuve pour pouvoir livrer ces arbres aux marchands de bois. Un matin, par un vent propice, on alluma ce bûcher, et bientôt on le vit flamboyer, et en quelques heures cette masse énorme devait être réduite en
cendres. Mais voilà que tout à coup le vent tourne d'une zone à Tautre, et chasse violemment la flamme vers le log-house. Des étincelles brûlantes, des tisons résineux tombent sur le toit, sur les flancs de cette maison construite en bois de sapin; c'est un autre bûcher qui s'allume plus rapidement encore que le premier; le feu y éclate de tous côtés , et y darde avec une sorte de fureur sa langue rouge fouettéci par le vent. Et pas une pompe, pas un secours charitable , pas un moyen d'éviter l'explosion de cet incendie!
« Mon père, éperdu, n'eut que le temps de rejoindre ma tante dans la chambre où déjà s'amassaient des tourbillons de fumée, d'enlever avec elle ma mère , et de m'emporter dans mon berceau, tandis que ses ouvriers s'efforçaient de sauver les meubles et les provisions. Quelques instants après, la maison s'écroulait, et le soir nous campions sous quelques pieux couverts d'une toile. Le feu qui venait de dévorer notre habitation s'était communiqué à nos champs et y avait anéanti tout espoir de récolte. Après une année d'opiniâtre travail , mon père se trouvait dans un plus grand dénuement que lorsqu'il était venu planter sa tente dans ces bois, mais il était de ces hommes qui ne se laissent point décourager par une infortune, ni abattre par un désastre.
« Bear and forbear (souffre et endure).
Cette devise des Langfort ne doit -elle pas être celle de la plupart des hommes?
ce Les traditions orientales racontent que le célèbre Timour, étant poursuivi par ses ennemis, après une des batailles qu'il perdit dans sa jeunesse, se réfugia dans une maison en ruine. Là, tandis qu'il se demandait, dans ses sombres réflexions , s'il ne devait pas à tout jamais renoncer à ses rêves ambitieux , par hasard ses regards s'arrêtèrent sur une fourmi qui essayait de traîner dans sa cellule un grain de blé plus gros qu'elle. Pour accomplir cette tâche difficile, la courageuse petite bête employait différents moyens. Tantôt elle s'efforçait de porter son lourd fardeau , tantôt de le traîner ou de le faire rouler sur le sol ; fatiguée de ses efforts, elle s'arrêtait et paraissait renoncer à son entreprise; puis de nouveau elle y revenait. Soixante-neuf fois de suite elle tenta ainsi vainement d'enlever son butin. Â la soixantedixième fois , elle y réussit. Timour, qui l'avait suivie avec attention, se reprocha sa faiblesse en voyant cette persistance et cette ténacité d'un insecte. Il reprit les armes , et chacun sait quel usage il en fit, cet insatiable guerrier, ce fameux Tamerlan ; mais jamais il n'oublia l'enseignement de la fourmi.
<K Mon père avait la patience de la fourmi ; il se remit bravement à l'œuvre, rebâtit sa maison, ensemença de nouveau ses champs, mais
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il faillit succomber à une autre catastrophe qui le frappait jusqu'au fond de Tâme. Dans l'espace de quelques mois, il perdit ma mère et ma tante, ces deux tendres compagnes de son exil , ces deux anges de son solitaire foyer.
« Après le désastre matériel qu'il avait subi , il était comme l'incendié que Schiller a représenté dans son poème de la Cloche : ce Quelle m que soit sa catastrophe , une douce consola- « tion lui appartient ; il compte les têtes qtii lui (n sont chères. bonheur I il ne lui en manque ce pas une. »
(c Après ces coups terribles de la mort , il ne lui restait que moi sur la terre lointaine où l'avait jeté la tempête des révolutions. Il concentra sur moi toutes ses facultés d'affections. Comme il m'a aimé, mon pauvre pèrel Âi-je bien fait tout ce que je devais pour le remercier de son amour? Souvent j'ai lu avec une triste émotion , qui ressemblait presque à un remords, cette pensée de M. de Chateaubriand, qui s'est gravée dans ma mémoire : <ic Quand nos amis (a sont descendus dans la tombe , quels moyens oc avons-nous de réparer nos torts? Nos inutiles « regrets, nos vains repentirs sont-ils un re- (L mède aux peines que nous leur avons faites? tu Ils auraient mieux aimé un sourire de nous t( pendant leur vie que toutes nos larmes après « leur mort. ])
« Mon père n'était pourtant pas d'une nature
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expansive ; il ne me faisait point de caresses ; mais il était constamment occupé de moi, et je devinais sa peine ou son contentement à l'expression de sa physionomie. Quand je fus en âge d'entrer à l'école, il me conduisit dans une institution religieuse de Montréal, m'embrassa, me mit entre les mains un médaillon qui renfermait un portrait de ma mère, puis détourna la tête, passa la main sur ses yeux et s'éloigna. L'automne suivant il vint assister à la distribution des prix. Par un singulier bonheur, j'obtenais tous les premiers prix de ma classe, et notre supérieur voulut me couronner lui-même. Quand cette cérémonie fut achevée, mon père s'approcha de moi, me posa la main sur le front et me regarda dans les yeux. Ce regard si doux, si tendre, si profond, je le vois encore; jamais je ne l'oublierai.
« Le proverbe espagnol est bien vrai :
Amor de padre, que los demas es aire *.
« Et un autre proverbe de la même nation ajoute par contraste :
Amor de nino^ agua en costillos ^ »
A ces mots, M. de Mériol se leva, s'approcha du balcon de la véranda, y resta un instant
* Amour de père , le reste est de l'air.
* Amour d'enfant, de Peau dans un panier.
OÙ il avait été baptisé et dans celle où il s'était marié; puis nous revînmes au Canada.
« Le capital qu'il apportait avec lui, il ne voulait pas le placer dans des spéculations industrielles ; il l'employa à acquérir et à défricher de nouveaux terrains. Il attira autour de lui des ouvriers, des agriculteurs. Il construisit à la place de son primitif log-house une belle maison , puis une chapelle , un moulin et une école. Sur la fin de sa vie il eut la joie de me voir marié, comme il le désirait, avec une douce jeune fille , dont ni lui ni moi , hélas I nous ne prévoyions la fin prématurée. Il mourut en tenant sa main et la mienne dans ses deux mains convulsivement serrées. Son orgueil était d'avoir créé sur ce sol désert toute une active colonie, sa satisfaction de conscience d'y avoir tendu une main secourable à quiconque avait besoin de lui , et sa joie de me laisser ce double héritage : héritage matériel , héritage de charité. »
M. de Mériol, ayant ainsi achevé son simple récit, pencha la tête sur son sein et resta absorbé dans une muette rêverie, comme un voyageur qui, ayant fini son long trajet, s'arrête au bord du chemin, et retourne par la pensée dans les lieux qu'il a parcourus.
« Et vous n'avez jamais, lui dis-je, songé à quitter ce village?
— Non, me répondit-il. Pourquoi le quitterais- je? Tous les souvenirs qui me sont cbers, et tous les liens que Dieu m'a donnés, ne sontils pas ici? « On n'emporte point, disait Dan- « ton , la patrie à la semelle de ses souliers. » Ma patrie à moi, c'est le coin de terre où je suis né, à l'ombre des forêts primitives, où sont ensevelis tous ceux qui furent mon monde, à celte extrémité des régions habitées. A mon âge, on ne doit point entreprendre une aventureuse pérégrination si Ton désire dormir près de la tombe de ses pères.
« Quand on a commencé dans ce pays à lancer des bateaux à vapeur sur les fleuves qui n'avaient jamais été sillonnés que par le canot de l'Indien ou la lourde barque du marchand, et à poser des rails sur le sol où l'on s'esti-
mait heureux autrefois de trouver une sorte de chemin vicinal, j'ai été très souvent sollicité de m'associer à des spéculations qui devaient me rapporter des bénéfices considérables. Si nous devions avoir la longue existence que les livres de Moïse assignent aux premiers hommes et la nombreuse progéniture des patriarches, il me paraîtrait assez naturel que nous eussions le désir d'accroître notre fortune, pour en jouir pendant plus d'un siècle et pour la partager entre une postérité de Jacob et d'Ésaû. Mais notre vie est si courte I Je ne comprends pas qu'on en plonge volontairement une partie dand le froid dédale des calculs pécuniaires, quand on peut en faire un plus doux et plus sage emploi. La fortune qui m'a été léguée suffit pleinement à tous mes besoins, et ma fille, mon unique enfant, ne désire pas que je m'efforce d'accroître cet héritage.
« Plus d'une fois aussi j'ai été engagé à entrer dans le mouvement des affaires administratives et politiques de ce pays; on m'a même offert la députation d'un des districts de Montréal, et j'aurais pu devenir ainsi on des principaux fonctionnaires du Canada , et peutêtre même un des conseillers du gouvernement, revêtu d'un bel habit brodé et occupant une place d'honneur dans les banquets officiels. Mais je me suis très scrupuleusement scruté, et j'ai reconnu que je serais un très pauvre dis-
coureur, et qu^en acceptant le titre qui m'était proposé , je l'enlèverais fort sottement à un homme plus méritant ou plus ambitieux que moi.
a Je ne blâme point les ambitieux, je les plains quelquefois ; je plains surtout ceux dont l'ambition se tourne en des convoitises d'argent, et je remercie le Ciel d'avoir écarté de moi la coupe empoisonnée de ces misérables cupidités. Tout homme, si chétif qu'il soit, a pourtant certaines facultés physiques et morales à employer et une certaine tâche à continuer. Je me suis dit que la mienne était ici , sur ce sol labouré par mon père, dans cette communauté dont il a été le fondateur et qu'il m'a confiée. « Si chacun, a dit Bernardin de Saintce Pierre, s'occupait de mettre l'ordre dans sa « maison , l'ordre serait dans l'État. » J'ajouterai à cette maxime : Si chacun faisait près de soi tout le bien qu'il peut faire, le bien serait universellement répandu dans l'humanité.
— Ainsi, dis-je à ce sage philosophe , qui de plus en plus me séduisait par son langage, vous êtes heureux de votre sort?
— Heureux! m'a-t-il répliqué. Vous savez les paroles que M"" de la Vallière adressa à ceux qui l'interrogeaient dans sa retraite des carmélites. « Êtes-vous heureuse? lui deman- « dait-on. — Non pas heureuse, répondit-elle, mais contente. » N'est-ce pas la plus juste
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réponse que puissent faire ceux-là mêmes qui ont été le plus favorisés par la Providence?
Oui, je suis content autant qu'on peut Tètre dans ce monde , où il n'est donné à personne d'avoir un complet et perpétuel contentement.
a La terre que nous cultivons trompe souvent notre espoir. Mais ne calomnions point la terre , a dit un poète : ce elle nous a nourris , ce et une heure viendra où nous la prierons de ce nous recevoir dans son sein. y>
ce Les gens que nous employons à notre service , ou avec qui nous avons d'autres rapports, ne sont pas toujours ce que nous voudrions qu'ils fussent pour notre utilité ou notre agrément; mais quelques gouttes de miel suffisent pour édulcorer une amère boisson, et quelques douces paroles, quelques procédés indulgents ^ suffisent souvent pour apaiser une difficulté. C'est de notre vanité que viennent la plupart du temps nos exigences. Si nous n'avions pas l'idée que tout nous est dû , nous serions plus satisfaits de ce qui nous est accordé. Si nous avions moins de tendres complaisances pour' nous-mêmes , nous serions moins sévères envers les autres.
ce Un aimable écrivain, M. Joubert, disait:
ce Quand mes amis sont borgnes, je les rece garde de profil, d
« Combien de misérables petites révoltes nous nous épargnerions, si nous voulions voir
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ainsi de profil une quantité de choses qui , de face, nous seraient désagréables!
k La dernière recommandation que mon père m'ait adressée , au moment où ses lèvres allaient à jamais se fermer, est celle-ci : <ic Sois bon. ]» Lui-même m'avait donné toute sa vie l'exemple de la bonté. Je tâche de l'imiter.
. « Ainsi que la colombe, je jette un brin d'herbe à la fourmi qui se noie.
« Ainsi que Job, je crois que je dois être, quand l'occasion s'en présente, le bâton de l'aveugle et le pied du boiteux. On dit qu'au temps où nous vivons la bonté est une sottise , et qu'on ne peut être bon et confiant sans être dupe. Dupe de quoi? De quelques larmes hypocrites par lesquelles nous nous laissons toucher, de quelques protestations trompeuses qui obtiendront de nous un témoignage de sympathie immérité, peut-être aussi de quelques transactions accidentelles où nous serons accrochés par quelque main rapace , comme les moutons dans un étroit sentier par les épines d'un buisson. En résumé, ce ne sont pas de grandes causes d'affliction. Celui-là n'est-il pas bien plus tristement dupe , qui reste constamment en garde contre tout ce qui pourrait l'émouvoir, et se crée par sa défiance de perpétuels soucis? Ce qu'il cherche pour être heureux est précisément ce qui l'empêche de l'être ; il regrette tout ce qu'il donne, il craint toujours
dé perdre. A la fin il sera, comme les plus pauvres , cousu dans un linceul et cloué entre quatre planches. Les épargnes qu'il aura faites en s'imposant une foule de privations, et en gtir4Ant sur sa poitrine une égide de fer, qui n*MêH point i'égide de la sage Minerve, çeront lifféê» À éès liégataires qui jouiront gaiement éê Mt (ùft^M^ H ^accuseront peut-être de ne Yfif^f pM faite plus considérable. ]»