‹ Récits américains, par m. Xavier MarmierChapitre 4 sur 6 · LES TROIS GRANDS HOMMES DE PHILADELPHIE · texte numérisé non relu

LES TROIS GRANDS HOMMES DE PHILADELPHIE

Avant de passer du Canada aux pampas de la république Argentine , faisons une halte aux États-Unis.

Voici Philadelphie : deux rivières pour aider à son commerce : la Schulkyll, qui se rejoint à la Delaware, et la Delaware, vaste et profond cours d'eau qui, à cent vingt milles, se rejoint à l'Océan , une plaine fertile , de larges rues rangées symétriquement , coupées à angle

droit ; au centre d'un mouvement perpétuel de chariots de transport, d'omnibus , de gens affairés; sur plusieurs points, une reproduction exacte du tableau de New- York; sur d'autres, une physionomie distincte que j'essayerai de vous indiquer.

Trois hommes ont attaché leur nom à cette ville et représentent ces trois principaux traits de caractère : c'est G. Penn, Franklin et Girard.

Le premier, qui, tout en professant le puritanisme de la secte des quakers, faisait fort bien en Angleterre son office de courtisan , obtint de Charles II la concession de ce district alors couvert de forêts et qu'il désignait par le nom expressif de Sylvanie. A la demande du roi , il y ajouta son nom de Penn , fonda Philadelphie , et lui donna dès son origine ce type de quakerie qu'elle a toujours conservé.

Franklin , qui vint tout jeune s'établir à Philadelphie , qui y fit sa fortune et y acheva noblement son active carrière, introduisit dans cette cité les goûts d'étude qui s'y sont maintenus après lui, et la distinguent du prosaïsme exclusif de New- York.

Enfin Giraf d , le héros glorieux des légions commerçacyiès, le nabab du Calcutta américain, le roi des spéculateurs , Girard exerça une grande a^on sur les entreprises financières de Philadelphie , les encouragea par ses succès , les appuya par son crédit»

Cet homme , que Ton peut considérer comntè la plus complète image du peuple américain dans son amour de l'argent, dans ses froides et sévères habitudes, dans la rigidité et l'audace de ses calculs , cet homme qui fut comme une éclatante manifestation des principes d'ordre , d'économie , si souvent formulés par Franklin, un témoignage vivant de la sagesse du bonhomme Richard, cet homme était Français, non pas de la fine Normandie, ni de l'âpre et laborieuse Auvergne, ni de l'opiniâtre Picardie, ni de la mâle et industrieuse Franche -Comté, mais d'une des provinces les plus gaies, les plus riantes de France, des bords de la Gironde,

Parti en fugitif de la maison paternelle, comme un autre Robinson , avec cet ardent besoin d'aventured qui fait les hommes mémo^ râbles ou les outlaws, il s'embarqua à l'âge de doU2e ans , comme mousse , sur un navire qui allait aux Irideô occidentales. Comme les fleuves dont la source se caché sous les nuages ddâ montagnes, l'origine de ce fleuve de dollars, dont l'heureuse ville de Philadelphie coij^empla pendant près d'un demi -siècle les ondes scintillantes, est fort peu connue.

On sait seulement que de l'humble office de mousse, Girard s'éleva à celui de maître d'équipage, et qu'en cette qualité il arriva à New- York vers l'année 1773. De là il se retira à Nev^-Jersey, et, profitant des leçons qu'il avait

prises aux Indes, se mit à fabriquer des cigares. Celte industrie ne réussissant pas au gré de ses vœux , ou le théâtre de ses spéculations lui paraissant trop petit, il se rendit en 1779 à Philadelphie, où on le vit, dans une espèce d'échoppe , vendant des cordages et de la ferraille. A cette époque, rien n'annonçait encore sa brillante destinée de financier, et les matelots et les paysans qui allaient marchander près de lui quelques bouts de câbles ou quelques vieux clous ne se doutaient guère qu'ils avaient devant eux un des plus grands hommes futurs de l'Amérique, c'est-à-dire un des plus riches. n Le temps , a dit Franklin , le temps est de l'argent , et Girard ne perdait pas une heure , pas une minute. Avant d'ouvrir sa boutique de ferraille, il avait fait autour de Philadelphie un rude commerce. Il s'en allait avec une barque le long de la Delaware, portant aux gens de la campagne diverses denrées communes et recevant en échange leurs produits.

Vingt années se passèrent, pendant lesquelles il travailla comme une fourmi, amassant en silence tout ce qu'il trouvait sur son chemin, vivant obscurément et ne faisant sonner quelques écus que lorsqu'il en était besoin pour séduire un chaland. Il préparait dans l'ombre ses ailes, et ce n'étaient pas les ailes d'Icare. Une fois qu'il les eut faites, il pouvait sans crainte affronter le soleil de la finance. En 1812

il fonda lui-même une banque , et y déposa un capital de huit millions de francs. Un an après, le gouvernement cherchant à négocier un emprunt de cinq millions de dollars (vingt- cinq millions de francs) , Girard lui Tournit ces vingtcinq millions.

A partir de celte époque , le nom de l'aventureux Bordelais se trouve mêlé à la plupart des grandes entreprises commerciales de Philadelphie. Tout en s'engageant dans ces diverses associations, il se livrait pour son propre compte à un vaste commerce. Il avait des capitaux dans une quantité de spéculations , des navires voguant dans toutes les directions; il n'était pas homme à équiper un seul de ces bâtiments sans en avoir habilement calculé les chances de succès. Très concentré en lui-même, il ne confiait à personne ses projets, et n'acceptait qu'avec une extrême réserve ceux auxquels on désirait l'intéresser. Au reste, il n'entendait que le langage des. affaires : tout autre ne résonnait que comme un vain bruit à son oreille, et celui-là eût été probablement fort mal venu qui eût voulu Tenlretenir de l'azur du ciel méridional et des sites pittoresques de la Gironde. Nulle harmonie poétique ne louchait son esprit absorbé dans la région des chiffres , nul rêve de doux loisir ne souriait à sa pensée. Il n'avait qu'une passion, le travail, et qu'une joie, celle de contempler l'addition de ses

registres et de compter les arpents de terrain qu*il achetait de côté et d'autre.

Au sortir de son comptoir, Girard allait dans une de ses fermes visiter ses jardins, examiner ses bois , et se reposer de ses calculs en prenant la bêche ou la fourche , pour cultiver ses plantes ou pour donner à manger à ses bestiaux. Il s'enorgueillissait d'avoir dans ses propriétés les plus beaux fruits de la contrée; mais ce n'était point pour les étaler sur sa table et en goûter lui-même la saveur; c'était pour les envoyer au marché et en percevoir exactement le prix. Avec ses habitudes parcimonieuses, il n'était cependant point un Shylock ni un Harpagon. Sa main s'ouvrait parfois généreusement pour soutenir une entreprise d'utilité publique ou soulager une infortune. C'est un autre point de ressemblance entre ce type mémorable et celui du grand négociant américain , qui , en général , dépense largement les dollars qu'il poursuit sans cesse avec ardeur.

Enfin Girard devint riche, énormément riche.

Il possédait de vastes terrains dans la Louisiane, d'autres dans la Pensylvanie, je ne sais combien de maisons dans les rues de Philadelphie , de navires à voile , d'actions dans les compagnies de bateaux à vapeur et de chemins de fer, en tout plus de soixante beaux millions, Il avait , lui , simple enfant du Midi , sans res^

source et sans patronage, acquis par sa propre industrie cet Eldorado, quand un beau jour la mort qui fait danser les rois et les bergers, la mort railleuse et impitoyable de Holbein, vint le prier de vouloir bien mettre ordre à ses affaires et s'embarquer pour une autre contrée.

Pauvre fortuné Girard ! je voudrais bien savoir quelle peine a traversé ton âme , quand tu as vu venir le moment où il fallait dire adieu à ces biens que tu avais amassés avec tant de soin, à ces trésors que tu regardais avec tant d'orgueil; si ton esprit emprisonné dans le dur réseau des spéculations n'a pas fait alors un tardif retour vers les rives fleuries de ton sol natal ; si tu ne t'es pas dit qu'il eût mieux valu jouir des parfums de la terre, des lueurs d'un ciel pur, des bonnes saintes joies du cœur, que de f imposer perpétuellement tant de sollicitude pour recueillir une récolte qui allait en une minute s'échapper à jamais de tes mains. Je voudrais bien savoir si tu n'as pas été alors frappé d'une amère surprise, si tu n'a pas douté de ta sagesse et regretté une autre sagesse, qui naguère te semblait une folie.

Non! Girard tenait un compte exact de ses engagements ; il avait longtemps d'avance noté celui qu'il aurait à remplir envers l'impériedse créancière des htiiiiains, il avait longuement rédigé son testament.

Ce testament est un témoignage curieux d'un esprit dont rien ne peut rompre la ténacité.

La mort a beau faire , elle n'empêchera pas Girard de continuer son œuvre au delà du tombeau, de dresser une échelle de calculs pour le temps où il aura cessé d'être. Tel est dans Phomme le désir de prolonger son essor quand ses ailes vont se fermer. Le poète chante à la lueur de sa lampe vacillante son chant du cygne; le guerrier dicte les plans de campagne qu'il avait conçus ; le voyageur parle des lieux lointains qu'il voulait parcourir ; le financier jette sur le papier les chiffres qui doivent sauver sa mémoire de l'oubli.

Girard , dans son testament , a fait un grand nombre de dispositions; il n'en est pas une qui ne soit comme la continuation du calcul qui l'occupa toute sa vie. Il ne donne qu'une somme modique à ses plus proches parents, ce J'ai moi-même, disait-il, conquis ma fortune par le travail. Il faut qu'ils cherchent à suivre mon exemple. » Il lègue cent mille francs à une de ses petites -nièces, autant à une autre. Ces différentes sommes doivent être placées en lieu solide et capitalisées jusqu'à la majorité des légataires. Girard lègue une partie de ses domaines aux villes de Philadelphie et de la Nouvelle-Orléans, à la condition que ses terres seront administrées régulièrement pendant un espace de dix années après sa mort, et qu'à

cette époque seulement les magistrats pourront en disposer comme bon leur semblera.

Il lègue une somme de quinze cents dollars (sept mille cinq cents francs) à chacun des capitaines de navire qui auront fait au moins deux voyages à son service , à la condition que ce capitaine ramène au port le dernier bâtiment qui lui aura été confié , et n'ait point dans le cours de son trajet failli à ses instructions. Même après sa mort, Girard ne voulait pas être trompé.

Il a fait à divers établissements de bienfaisance une large part de sa fortune. Une pareille dotation suffirait pour faire à jamais honorer sa mémoire. Mais il a voulu avoir son monument à lui, sa pyramide de Chéops. Celte pyramide est un collège qui portera son nom, et où trois cents pauvres orphelins seront gratuitement logés, nourris, élevés. En donnant à cet établissement un vaste terrain situé en dehors de la ville, en lui léguant près de quinze millions, il s'est complu à tracer en détail le plan de Tédifice que Ton devait construire^ à établir les principales bases réglementaires de son institution. En premier lieu, il veut que les orphelins admis dans son collège y reçoivent une éducation essentiellement pratique. Quant aux langues classiques , il ne les considère pas comme un luxe superflu. Que si pourtant quelques élèves montraient des dispositions par*

ticulières pour Tétude de ces idiomes qui ne sont d'aucun usage dans les affaires , il ne leur défend pas de s'y livrer. Mais, avant tout, il exige qu'on leur enseigne ce qui peut faire de bons négociants, des industriels, des agriculteurs.

En second lieu, il interdit formellement l'entrée de son collège à tout ecclésiastique, missionnaire ou ministre, de quelque culte que ce soit. « En formulant, dit- il, cette défense, je ne veux pas porter la moindre atteinte au caractère des prêtres. Mais , comme il y a parmi nous tant de doctrines religieuses différentes, je désire préserver les élèves de mon collège des excitations que pourraient produire sur eux ces divers enseignements. Je désire que leurs professeurs se bornent à leur enseigner les plus purs principes de morale , la charité envers leurs semblables , l'amour de la vérité , de la sobriété, de l'industrie, et plus tard, dans la maturité de leur raison, que ces élèves choisissent eux-mêmes leur culte. »

Quoique notre chère France ne soit plus le religieux royaume des siècles passés, une telle loi y exciterait pourtant de généreuses répulsions, et il y a là, j'en suis sûr, une quantité de familles pauvres qui ne voudraient point confier leurs enfants à une institution interdite à l'enseignement religieux. En Amérique, l'excessive tolérance en matière de religion conduit aisément à l'indifférence. La prescription

de Girard n'a pas éprouvé la moindre difficulté, et n'a peut-être excité aucune surprise.

Après sa mort, on s'est mis à construire son collège sur le plan qu'il avait indiqué, et on n'y épargna ni le marbre ni les ornements de luxe. Au milieu d'un immense enclos s'élève un édifice en marbre qui semble copié sur notre église de la Madeleine. Là sont les salles d'étude , avec des tables en acajou et des pupitres recouverts en drap. Là est le salon des inspecteurs. Sous le portique s'élève une statue de Girard , devant laquelle le concierge qui me conduisait près du directeur s'est incliné comme devant un autel. Tout l'escalier est en marbre, et tous les parquets sont couverts de tapis. De chaque côté de ce magnifique monument sont deux autres édifices plus petits , mais égadement construits en marbre , dans d'élégantes proportions. Ces cinq constructions ont coûté un million neuf cent trente-trois mille huit cent vingt et un dollars, c'est-à-dire près de dix millions de francs. Il reste au collège trois cent cinquante mille livres de rente. Je n'ai pu m'empêcher de manifester au directeur l'étonnement que j^éprouvais à la vue d'une telle splendeur d'architecture pour un établissement qui, après tout, ne doit être autre chose qu'une de ces écoles du second ordre telles qu'il en existe des centaines en Allemagne sous le nom de Real^ schulen.

(( On a voulu , m'a-t-il répondu , honorer par celte somptuosité la mémoire de Girard. »

Mais je pensais en moi-même qu'on l'eût bien mieux honorée en ménageant sa royale dotation, de manière à venir en aide à un plus grand nombre d'enfants pauvres.

Dix millions représentent, si je ne me trompe, cinq cent mille francs d'intérêts , lesquels, ajoutés aux trois cent cinquante mille francs de rente , forment annuellement la somme énorme de huit cent cinquante mille francs , employés à donner des leçons de français, d'espagnol, et des leçons élémentaires de mathématiques, de physique, à trois cents enfants. Avec un tel revenu on élèverait la jeune génération de plusieurs de nos départements.

En sortant de là on m'a montré une misérable cabane en planches, habitée par la mère d'un des élèves du collège Girard, pauvre veuve qui gagne sa vie à vendre des fruits et des légumes. Pendant qu'elle lutte au jour le jour contre l'indigence, son fils est vêtu comme un riche bourgeois , il s'assoit à une bonne table , couche dans un beau lit et habite un palais.

Nul prêtre au doux langage n'entretiendra dans son cœur le souvenir du foyer natal, l'amour qu'il doit garder à l'humble femme qui lui a donné le jour. Ses professeurs n'iront pas au delà de la tâche qui leur est imposée : ils se contentent d'entasser dans sa mémoire des mots

et des chiffres ; quant à son âme , ils n'ont point à s'en occuper. Lorsque cet enfant sort de sa magnifique demeure , il se sent mal à l'aise en passant devant celle de sa mère ; il a honte d'être le fils d'une malheureuse marchande de fruits. vanité de l'homme 1 ô superbe Girard, vous avez cru faire une grande œuvre! Et qui sait combien de mauvais sentiments germeront sous les voûtes brillantes de votre institution, et combien de pauvres mères vous accuseront un jour de leur avoir ravi le respect et l'affection de leurs (ils!

Page 1