‹ Récits américains, par m. Xavier MarmierChapitre 3 sur 6 · COMMENT UNE BONNE ACTION EST PARFOIS RÉCOMPENSÉE DÈS CE MONDE · texte numérisé non relu

COMMENT UNE BONNE ACTION EST PARFOIS RÉCOMPENSÉE DÈS CE MONDE

Onéïdo était un de ces Indiens qui restent obstinément attachés aux vieilles coutumes de leurs pères ; il campait dans les environs du lac Nipissing, et vivait des produits de sa chasse et de sa pêche. Il dédaignait de cultiver la terre, et, comme ta plupart des gens de sa nation qui ont gardé les idées de l'ancien temps , à aucun

prix il n'eût voulu faire , pour qui que ce fût , un travail manuel. Il s'en allait donc toute Tannée dans la forêt ou au bord des lacs ; quelquefois il rentrait dans sa demeure avec un riche butin , et alors faisait des repas monstrueux. Quelquefois aussi il errait en vain du matin au soir, pendant plusieurs jours, de côté et d'autre , et ne rapportait pas même au logis une patte d'oiseau , et alors il fallait se résigner à l'abstinence. Mais vous ne pouvez vous imaginer à quel point ces Indiens , qui vous paraîtront en un temps d'abondance si gloutons, acceptent avec patience le plus complet dénuement , et subissent sans se plaindre de longs jeûnes. C'est leur orgueil de ne rien laisser paraître de ce qu'ils souffrent quand ils sont au pouvoir d'un ennemi , ou quand ils n'ont pas le moindre moyen d'apaiser leur faim. Les femmes montrent la même patience , la même fermeté.

Le matin, l'homme prépare ses armes pour aller à la chasse ; la femme le regarde tranquillement partir, quoique cette chasse soit peutêtre sa dernière espérance. Quand il revient, elle ne court point à sa rencontre, elle ne l'interroge point ; plus elle languit dans la disette , plus elle doit se montrer impassible ; elle jettera pourtant un regard furtif sur son mari , et il ne s'empressera point de lui apprendre le résultat de son excursion. S'il rapporte quelque pièce de gibier, il la tirera lentement des plis de son

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vêtement; s'il n^a rien, il ira, sans prononcer un mot, s'asseoir à son foyer.

Un soir d'hiver, Onéïdo était ainsi accroupi, après une infructueuse investigation, par un temps affreux. Près de lui étaient assises sa femme et sa fille , dans un morne silence. Son fils, parti dès la veille pour une de ces chasses aventureuses, n'était pas encore de retour. Tout à coup un homme se précipite dans le wigwam, le visage pâle, Toeil hagard : c'était un Canadien qui s'était égaré dans les plaines couvertes de neige, qui depuis le matin n'avait rien mangé, et demandait à apaiser sa faim.

L'Indien dit : « L'ours est caché dans sa tanière; le daim a fui bien loin d'ici; le corbeau même échappe aux flèches de l'homme rouge. Le grand Manitou veut éprouver la patience de ses enfants, il y a quatre jours que nous n'avons rien mangé. » Puis, d'un geste solennel, il invite l'étranger à se reposer près de son foyer.

Mais le Canadien , espérant trouver dans une autre tente un secours plus efficace, se remet en route. Il était déjà à une assez longue distance , quand soudain il entend une vive clameur résonner derrière lui ; il se retourne et aperçoit l'Indien qui , à l'aide de ses patins de bois, marchait rapidement sur la neige, s'efforçait de le rejoindre et lui criait : « Mon fils est revenu , apportant un daim , et j'ai couru

après vous pour vous engager à prendre part à notre joyeux souper. »

Le Canadien retourna avec lui profondément ému de ce généreux sentiment d'hospitalité.

Quelques années plus tard il revint dans cette demeure où il avait été traité avec une si touchante cordialité. Cette demeure était plongée dans le deuil et la misère. Onéïdo était mort; son fils avait été dévoré par un ours ; sa fille , atteinte de la petite vérole , avait perdu la vue dans cette fatale maladie , et depuis plusieurs années la malheureuse veuve ne subsistait, avec son débile enfant, que par la charité de ses voisins.

Le Canadien était riche, et la situation de ces deux pauvres femmes lui inspirait une vive pitié ; il acheta pour elles un terrain sur le bord de rOttawa, leur fit construire une petite habitation, leur donna même quelque argent pour les premiers besoins. Depuis ce temps elles sont là, qui vivent tranquillement; la mère cultive son champ ; la fille fait différents ouvrages en écorce de bouleau et en peau d'élan , qu'elle vend aux voyageurs, et quiconque entre dans leur demeure est sûr d'y être bien accueilli. Voilà comme la bonne action d' Onéïdo a été récompensée.

Deux bateliers in&dèles avaient pillé une petite caravane qui se trouvait abandonnée dans les solitudes du Canada, sans bagages, sans provisions.

Par bonheur cependant, les pillards, en emportant la meilleure part des provisions, ont laissé un petit sac de galettes sèches, façonnées dans le Canada sur le modèle de nos biscuits de mer, et une boîte de pemmican. Le pemmican , préparé avec les meilleures parties de la chair de bœuf séchées avec soin , réduites en poudre , mêlées avec du sucre et fortement comprimées, renferme dans un très petit volume un aliment très substantiel : c'est là notre nourriture journalière. Passe-Partout *, en fouillant de côté et d'autre, avec sa vieille expérience, a fini par découvrir une petite plante que les botanistes appellent, je crois, ledum latifolium , et que les Canadiens nomment pompeusement le thé du Labrador; il nous en fait, le soir, une boisson qui ne ressemble guère au thé aromatique de Tempire de la lune,

^ Un de nos bateliers fidèles.

mais dont le goût acidulé n'est pourtant pas désagréable.

Cependant nos minces provisions , qui ont échappé à la rapacité de nos deux larrons , diminuent à vue d'œil, et nous cherchons en vain l'occasion de tirer un utile coup de fusil : nul oiseau dans les airs, nul quadrupède dans les champs. Nous pouvons bien nous considérer comme les rois absolus de cette création. Pas un animal et pas un être humain ne nous en disputent une parcelle; mais notre royauté n'est pas couronnée de roses.

Un soir, nous distinguons dans un ravin la pointe d'un wigwam. Nous nous acheminons promptement vers cette demeure solitaire avec l'agréable pensée d'y trouver un meilleur gîte que notre tente de bouleau , déjà fort endommagée, et peut-être le butin conquis en une chasse fructueuse; mais nous ne devions avoir là que le spectacle d'une cruelle misère. Au fond de cette habitation solitaire j sur une natte d'écorce, élait couché un vieillard malade, la tête enveloppée dans un lambeau de couverture. A notre approche il ne fit pas un mouvement; son foyer était éteint, et il n'avait pas eu la force de le rallumer.

« J'ai froid! j'ai froid 1 » murmura-t-il.

Nous nous hâtâmes d'aller couper des branches d'arbustes, et en y joignant quelques brins de bouleau et de sapin sec nous parvînmes

bientôt à faire un bon brasier. A la lueur de la flamme pétillante, Flndien essaya de se lever; nous l'aidâmes d'abord à se tenir sur son séant, puis à se rapprocher du foyer. Il étendit vers le feu ses deux mains décharnées, et promenant sur nous un regard étonné : « Ahl dit -il d'une voix débile, ce sont des visages pâles qui entourent le vieux Nistal. Les visages pâles ne sont pas toujours les amis des Peaux- Rouges; mais je sais qu'il en est à qui les bons manitous donnent de la pitié.

— Que notre père se rassure , dit l'un de nous en essayant de prendre les formes du langage usité parmi les Indiens; les visages pâles sont entrés dans son wrig-vyram avec une pensée de paix, et s'ils pouvaient le secourir, leur cœur en serait réjoui. Mais comment notre père est-il ainsi seul?

— Nistal est vieux et faible, répondit l'Indien, vieux et faible comme le chêne dont le vent d'hiver a brisé les branches et dont les années ont épuisé la sève. Il ne peut plus poursuivre l'élan dans les bois , ni préparer les trappes pour prendre l'ours. Nistal a survécu à ses proches et à ses amis ; il n'a plus qu'un fils, et il a prié ce fils de l'abandonner en cet endroit désert, de le laisser mourir et de s'en aller en un lieu meilleur rejoindre les gens de sa tribu. Plus d'un Indien a terminé ainsi sa vie sans se plaindre ; je pouvais bien termi-

ner de même la mienne. Les animaux ont été créés pour l'usage de l'Indien. Quand l'Indien ne peut plus les prendre, il n'a plus rien à faire en ce monde; il faut qu'il aille rejoindre ses pères dans le pays des âmes.

— Et ton fils a obéi à ta demande?

— Non, reprit doucement le vieillard. Sawanno n'a pas voulu faire ce que tant d'autres out fait dans notre tribu. Il a eu une révélation de son manitou qui lui disait de ne pas se séparer de son vieux père, et comme il ne pouvait m'emmener près des grands lacs où vont , en hiver, les gens de notre nation , il reste avec moi et chasse pour moi. Mais il est quelquefois obligé d'aller bien loin, bien loin, chercher du gibier. Voilà cinq jours qu'il est parti, et depuis quatre jours Nistal n'a rien eu à manger. Mais il reviendra, mon fidèle Sawanno, car il est fort et alerte. Peut-être qu'il est déjà près d'ici, traînant après lui un beau daim gras ou un ours.

— Croyez-vous réellement, dis-je à Bernard le chasseur, que son fils revienne?

— Sans aucun doute , à moins qu'il ne soit victime de quelque fatal accident. L'Indien ne ment pas. Si Sawanno n'avait pas voulu revenir, il n'aurait point abusé son père par une promesse ; il l'aurait nettement abandonné dans son wigwam. Cela est arrivé plus d'une fois dans ces malheureuses peuplades où, en

des temps de calamité , les plus jeunes et les plus vaillants ont bien de la peine à pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. En attendant le retour de son unique auxiliaire , ce pauvre vieillard souffre de la faim. Nous avons encore un petit reste de provisions...

— Je voulais justement vous proposer de lui en offrir une partie. Je regrette de n'avoir rien de plus et rien de meilleur.

— Rien de plus , c'est fâcheux , mais rien de meilleur, vous pouvez écarter de vous ce souci. En fait de nourriture , les Indiens ne sont pas difQciles. S'ils ont une abondance de provisions , ils mangent gloutonnement , et lorsqu'ils sont dans la disette, ils la supportent patiemment en se contentant de tout ce qui peut apaiser leur faim. Plus d'une fois sans doute celui-ci en a été réduit à ronger les racines des plantes, l'épiderme des bouleaux, et depuis quatre jours il a peut-être mâché le cuir de ses mocassins. j>

Nistal accepta notre offre selon les règles traditionnelles d'une stricte dignité qui, dans les circonstances les plus graves, ne permet pas aux Indiens de laisser paraître une émotion.

Cependant il ne pouvait dissimuler l'activité avec laquelle il broya deux de nos galettes et un morceau de pemmican.

« Puisse le grand Manitou, nous dit-il, réeompenser les visages pâles de leur humanité ! Nistal n'a rien à leur donner. :»

Puis il se remit sur sa couche et s'endormit. Après avoir fait notre léger repas , nous nous endormîmes autour de lui.

Au point du jour, comme nous nous préparions à nous remettre en route, le vieillard se réveilla et nous dit : « Que les hôtes de mon wigv^^am ne se hâtent pas de partir. J'ai fait un rêve. Sawanno va revenir. Les rêres nous sont accordés par les manitous et ne noua trompent pas. Sawanno va revenir avec un superbe gibier, et les visages pâles en auront leur part. »

Quelle que fût la croyance du pauvre solitaire à la réalisation de ses songes, elle ne pouvait nous arrêter. Passe -Partout ralluma le feu du vieillard, et lui fît une nouvelle provision de bois. Bernard lui donna encore quelques galettes, et après avoir accompli ces derniers devoirs de charité , nous le quittâmes , tandis qu'il continuait à murmurer : « Sawanno ! Sa*wannol je l'ai vu dans mon rêve; les rêves ne nous trompent pas. »

Chemin faisant, nous ne pouvions nous em^ pêcher de réfléchir que cette nuit nous coûtait cher, et que nous ne pourrions faire une seconde fois une telle libéralité sans nous condamner nous-mêmes au plus entier dénuement.

« De ma vie, dit Bernard, je n'ai vu un coin de terre dépeuplé comme celui-ci : pas un écureuil, pas un canard sauvage, pas la moindre trace d'un animal vivant; mais nous finirons

bien par trouver un CDclroit meilleur. Nul acte de charité , j'en suis sûr, ne reste sans récompense, et Dous n'aurons point à nous repentir de celui que nous venons de faire. »

Au moment où il exprimait cette consolante

L« tlil«D a'wriu i>r

pensée , tout à coup l'un de nous s'écria :

« Attention! Regardez Brisquet. »

Ce brave cbien , qui ordinairement cheminait Gdèlement derrière son maître, venait de s'arrêter près d'un bouleau isolé et plongeait son museau dans k neige, puis le retirait, et de nouveau le replongeait dans la couche de neige, et de ses deux larges pattes la creusait

activement pour arriver jusqu'au sol qu'elle recouvrait.

(( Il y a là quelque chose, dîmes-nous, probablement une cache. »

La cache est le grenier souterrain , le silo des Indiens. Lorsqu'ils ont, dans leur migration, une surabondance de gibier, ils creusent un trou eKi terre et y enfouissent leurs provisions ; puis ils recouvrent le tout ayec soin , de façon que nul passant ne puisse (jLécovy^r leur trésor. Eux seuls le retrouvent à certaip signe tracé de leur main syr un arbre ou sur une pierre et gravé dans leur souvenir. M^is de même qu'un grand nombre 4^ pièces d'argent ensevelies par les LapoAS ^^vares sont perdues pour eux et pour leurs héritiers, (jle m^me il arrive que plus d'une cache est jàifXBÎ publiée ou abandonnée , et que les vi?u)des iju^elle renferme s'y anéantissent, malgré les ingénieuses précautions employées par les Indiens pour les préserver de la putréfaction.

L'ardeur de Brisquet nous promettait réellement une découverte i Par quel accident de terrain , par quel flair surprenant avait-il été conduit à cette découverte? C'est ce que je ne puis m'expliquer. Quoi qu'il en fût , nous nous mîmes à aider l'intelligent animal dans ses recherches; avec des branches de sapin nous enlevâmes des monceaux de neige , et notre coopération activait le zèle de Brisquet.

« Cherche, cherche, mon brave chien, disions-nous en lui passant la main sur la têle pour mieux l'encourager.

— Je parie, s*écriait Passe -Partout, qu'il y a là les plus belles pièces de gibier, je me réjouis de les faire cuire. Le pemmican n'est pas à dédaigner assurément ; c'est facile à emporter en voyage, mais dur et peu savoureux.

Parlez-moi d'un bon quartier de daim bien rôti, ou d'une tête d'ours savamment assaisonnée.

J'ai des recettes de cuisine que vous ne conoaissez pas : vous verrez, vous verrez. y>

En parlant ainsi, Passe-Partout enfonça dans le sol un pieux qu'il venait d'aiguiser avec sa hache , et s'écria : « Nous y sommes I Brisqjuet ne s'était pas trompé : c'est une cache. i>

Nous enlevâmes un faisceau de ramilles , plusieurs mottes .de terre, et nous vîmes un tjpou carré , de deux pieds de profpodeur, dans lequel un Indien avait, en effet, enseveli .des monceaux de viande; mais cette viande était entièrement corrompue ; il n'y avait pas moyen d'y toucher. Brisquet lui-même s'en éloigna avec dégoût, et nous nous regardâmes l'un l'autre un peu attristés de notre déconvenue. Pour ma part , j'avoue que Pidée de varier le régime auquel nous étions astreints depuis qjifj^Vifi^ jours ne m'était point désagréable.

Mais que faire? Il fallait nous résigner à motre pemmican^ et peut-être même nous mettre i la

ration, comme des marins qui, n'ayant plus qu'une seule ressource , craignent de l'épuiser.

Pendant que nous continuions notre marche en faisant ces réflexions , un cri violent retentit derrière nous, non pas un cri de guerre, mais, sans aucun doute pourtant, un cri d'Indien; car les Indiens ont seuls cette profondeur d'intonation à la fois perçante et gutturale. En nous retournant, nous voyons, en effet, à quelques centaines de pas de distance, un Indien qui marche précipitamment de notre côté et nous fait signe de l'attendre. Bientôt il nous rejoint et nous dit : a Sawanno a su que les visages pâles avaient été bons pour son père, et il a couru après eux pour les remercier. Sawanno a su que les visages pâles n'avaient pas été favorisés dans leur chasse par leurs manitous, et il est venu leur offrir une partie de la sienne. »

À ces mots il dépose devant nous un magnifique quartier de daim, et fait volte-face pour s'en retourner à son wigwam.

Bernard cependant l'invite à fumer une pipe, ce que nul Indien ne peut refuser, et , après lui avoir rendu grâces de sa générosité , il lui demande s'il connaît la cabane d'un colon , bâtie près du lac de l'Oiseau. « Sawanno la connaît très bien ; il y a été plusieurs fois ; et l'automne dernier il l'a trouvée encore habitée. En deux ou trois jours de marche, ajoute-t-il, nous pouvons y arriver. »

Quand Sawanno a eu fumé sa pipe, je lui ai donné un peu de tabac , ce dont il a été ravi, et nous nous sommes quittés avec toutes sortes de protestations d'amitié.

« Vous voyez, m'a dit Bernard, qu'ils ne trahissent point la vérité , ceux qui se plaisent a citer les naïves vertus des Indiens.

— Oui; dernièrement Passe-Partout nous a raconté un fait à peu près semblable à celui dont je viens d'être témoin \' mais je suis charmé de pouvoir attester moi-même la générosité de ces pauvres gens, si souvent méconnue , et souvent outragée.

— Générosité d'autant plus notable , reprend Bernard, que Sawanno ne pourra peut-être pas de longtemps conquérir un pareil butin, et, pour apaiser nos besoins , il s'expose à souffrir lui-même de la faim.

— A Dieu ne plaise! j'aime à croire, au contraire, qu'il sera récompensé de sa piété filiale et de son humanité. Il paraît alerte et fort , ainsi que me le disait son père , et il doit connaître les meilleurs terrains de chasse.

— Je l'espère , mais il est probable qu'en ce moment nous avons plus de soucis de lui qu'il n'en a de lui-même. L'Indien est, de sa nature, l'être le plus facile à satisfaire , le plus content d'une heure propice , le plus oublieux du lende-

^ Le trait qui fait Tobjet de notre premier paragraphe.

main, le plus résigné à toute espèce d'infortune. Souvent cette résignation ressètihle à urié morne incurie, ïnais souvent aussi elle a lïii caractère touchaifiit, et peut nous faif'e faire d'utiles réflexions. »

LE SANG UU DIAllLE

Où entend parfois retentir dans le campe* ment des Indiens des cris discordants, des clamétira violentes; on assiste à des scènes d'une nature brtitalë , et l'on voit ce qu'il y a de plus trisle à voir en ce monde, des visages qui ont leur innocence, leur pore et noble empreinte, et qui ont été dégradés par de hideuses habitudes.

Un hoinme a passé près de nous tenant à la maitt due peau de renard, et s' écriant d'une voix rauque : « Dii whiskey! du whiskey! »

Quoiqu'il marchât précipitamment, j'ai pu Texaminer, et son aspect a produit sur moi une triste impression. Des vêtements sales et délabrés , des cheveux en désordre , un teint hâve , des yeux hagards , tout en lui annonçait la misère matérielle et la décrépitude morale. Il tourna la tête de notre côté , comme pour interroger nos intentions; puis, jugeant probablement â notre attitude qu'il n'avait rien à gagner avec nous, il s'éloigna en agitant sa peau de renard , et en répétant son cri d'ivrogne altéré : a Du whiskey! du whiskey ! »

dc Voilà, me dit- on, une des notables victimes de ce goût fatal pour d'affreuses boissons alcooliques qui produisent sur les Indiens un effet pareil à celui de l'opium sur les Chinois. Il y a quelques années, ce malheureux, qui est de la race des Ottaouis, qu'on appelle Luttiko, c'est-à-dire l'Oiseau noir, était un des hommes les plus estimés et les plus riches de sa tribu. 11 avait une jeune femme laborieuse et économe ; il occupait avec elle , dans une des îles du lac Huron, une tente recouverte en peau d'élan , que Ton citait comme un modèle d'élégance et de propreté. Actif et alerte, il rapportait constamment à son logis une abondante provision de poisson ou de gibier. Tandis qu'il allait à la pêche ou à la chasse, sa femme cultivait un jardin, récoltait des fruits, distillait le sucre d'érable, ou cousait des vêtements.

ce Dans son bas âge, Luiliko avait entendu un missionnaire qui prêchait éioquemment contre l'usage des spiritueux ; il avait gardé de ces discours un vif souvenir, et s'était promis à lui-même de ne jamais tremper ses lèvres à ces boissons dangereuses, à ce sang du diable. Chaque année il allait livrer à un comptoir sa cargaison de fourrures , en réglait le prix tranquillement, et s'en revenait dans sa demeure avec une provision de balles et de poudre, de tabac et de farine, et divers objets de fantaisie pour sa femme.

(( Un jour, dans une de ses expéditions périodiques , il fut accosté par un trafiquant américain qui lui dit : a Mes confrères vous « trompent : ils ne vous donnent pas un juste « prix de vos peaux. Venez avec moi, je vous « les payerai plus cher. 9

ec Luttiko , malheureusement séduit par cette apparence d'honnêteté , le suivit.

a Dès que Thabile industriel l'eut fait entrer dans sa demeure , il lui offrit du vs^hiskey.

a — Non , non , s'écria Luttiko ; j'ai juré de a ne jamais boire une goutte de vsrbiskey.

« — Eh bien! un verre de bonne eau-de-vic, Qi comme celle qu'on sert sur la table du gou- « vemeur de Toronto.

« — Je ne toucherai pas non plus à votre « eau-de-vie.

« — C'est bien, dit le marchand d'un air

« affectueux. Vous êtes sobre, je vous en féline cite. Laissons donc là ces liqueurs, dont je et n'use moi-même que très modérément; mais <( j'ai là du cidre, la boisson la plus inoffen- « sive. C'est comme de l'eau; vous ne refu- (( serez pas d'en boire une bouteille avec moi « en réglant notre compte? »

« Luttiko crut qu'en effet il pouvait sans danger accepter cette proposition. Mais le perfide Américain , en remplissant son verre de cidre, y mêla à la dérobée une forte dose de whiskey.

« A peine l'innocent Indien avait-il vidé cette première coupe , que le sang lui monta au cerveau ; il en demanda une seconde , puis une troisième; puis, comme sa soif s'accroissait à mesure qu'il buvait, il demanda, pour l'apaiser, la liqueur qui jusque-là lui avait inspiré une juste horreur^ le vsrhiskey.

n En une séance , c'en était fait de ses sages résolutions ; il retourna dans sa cabane tout autre qu'il n'en était sorti, y apportant, non plus comme autrefois d'utiles denrées, mais quelques bouteilles de la terrible boisson dont il était devenu si avide.

« Ce qui arriva ensuite, est -il besoin de le raconter? C'est ce qui arrive par malheur trop fréquemment dans ces pauvres peuplades d'Indiens. Luttiko prit l'habitude de boire ^ et perdit son activité, ses forces, ses ressources, tout,

jufifqti'àu sèfltiiriént de ses premiers devoirs. Un jour, uÉi étranger à qui il avait servi de guide lui ayant donné un dollar, Luttiko courut à riiîl^taïit d&iïs une taverne ; il se souvenait cependant qu'il ti'y avait plus la moindre provision dans sft demeure, que depuis deux jours sa femlne n* avait rien mangé , et de sa pièce d'argetit il fit géiiéfêtisement deux parts, Tune qu'il employa à acheter quelques livrés de farine, l'autre qui dëtâit lui procurei* son indigne jotiissânce. Mais quadd il eut bu ce qtie le cabafétiei* lui Versa d'une mdn pàrcimoûiëtise pour un demi-dollar, il fie ptit Se maîtriser, il revendit pour un flacon d'eau-de-vie la farine qu'il avait achetée , et quand il rentra dans sa tente il vit sa femme couchée par terre , n'ayant trouvé pour apaiser sa faim que quelques racines sauvages.

m Cette femme, après avoir essayé tous les moyens possibles pour détourner de sa désastreuse habitude celui qu'elle avait connu si sobre, dépérit peu à peu et mourut dans la misère et le chagrin. Depuis ce jour Luttiko erre à l'aventure, n'ayant plus guère la force de chasser, et vivant le plus souvent d'aumônés. Quand par hasard il a pu se procurer quelques mauvaises fourrures, vous voyez ce qu'il en fait : il va les vendre pour un verre de whiskey. »

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