LE 8BC1IST DE MAROCBRITE
c Eh bien f grand^père» ces hait mille fiancs n'étaient-ils donc pas à moi ? » demanda-t-elle, avec une respectueuse assurance.
Bt, en abaissant le digne regard qu eUe venait de diriger vers le vieillard, elle put voir étinceler deux grosses larmes qui descendaient lentement sur les joues blémies d'Etienne.
c Je ne dis pas, fillette, je ne dis pas, objecta le grand-père, mais...
— Mais, se hâta de reprendre Luc en souriant, et en frappant doucement sur Tépaule de Marguerite, mais se mariera à présent, plus d'empêcher ment.
— Possible I fit, de son air le plus suffisant, Jean- Marie, qui enjambait le banc pour quitter la table, mais je vous déclare net, père Goudret, que pour ma part me voilà bien guéri de mes prétentions. Serviteur I Ce beau coup de tête de huit mille francs n'est pas de bonne garantie pour.,. »
Il était dit apparemment que Jean-Marie ne serait pas admis à énoncer entièrement ses pensées ; mais cette fois ce fut une voix plus retentissante que celle de Marguerite qui l'interrompit.
c Ah ! par exemple, s'écriait, en frappant du plat de la main sur la table, Etienne qui venait de se lever d'un élan, et dont le visage avait subitement trouvé une vive coloration, m'est avis que voili ici
160 RÉG1T8 CHAMPÊTRES
maintenant uneplaisante chose qu'on voudrait s^aviser de nous faire voirl Ma foi, maître, faut qu'il y ait des gens qui tiennent bien grande votre bonté, ou qni croient bien couards les gens de chez vous, pour oser venir vousfaire outrage dans voire propre maison. Mais si vous êtes bon à ce point de ne pas prendre garde aux avani\3s de ces malavisés, les gens de chez vous ne veulent pas qu'on les tienne couards envers ceuxlà qui vous auront manqué; non, ils ne le veulent pas ! »
Etienne s'interrompit, comme pour demander du regard à Marguerite une approbation qu'elle ne lui fit pas attendre, — car pendant que Xavier, Luc et Jean-Marie lui-même semblaient, encore chercher à s'expliquer la cause de sa violente sortie, Marguerite, l'œil animé, le front haut, affectant la plus digne, la plus imposante attitude, paraissait- unir avec une intime satisfaction sa pensée à la sienne.
« Oui, pardieu 1 reprit Etienne avec un surcroH d'autorité/ d'une voix au fond de laquelle grondait la menaçante ironie, oui, il y a une chose que je trouve grandement plaisante, et je vais la dire. Des gens sont venus ici, il y a deux jours, se faire dédaigneusement rebuter pour leur vanité, leursottise ; etles vôilàqui reviennent ici même, devant vous, maître, devant l'honnête personne dontils ont été rebutés, et ils josent parler, eaçore de leufs prétentions, et ils 4i?ept
. guec*est seulement d'à présent etde leurchef qu'ils en sont guéris, comme si vraiment il dépendait d'eux de de les faire valoir et réussir... Ah ! ah ! je vous le dis, maître, voilà une chose que je trouve grandement plaisante. »
Etienne, qui ricanait sourdement, et qui tournait Tune dans l'autre ses grandes main?, dont les doigts craquaient, Etienne avait quitté sa place et fait un pas comme pour couper la retraite à Jean-Maiie, qu'il affectait cependant de ne pas regarder, mais qui, les bras pendants, le front plissé, les lèvres entre-baillées, semblait alors comprendre parfaitement la situation, — situation devenue évidemment fort claire aussi pour Luc, qui, une main sur la hanche, l'autre sur l'épaule de Marguerite, souriait dans sa barbe, qu'on voyait frissonner, et pour Xavier, dont la mine quelque peu méditative ne paraissait témoigner que le contraire du mëcontement.
« En vérité, continua Etienne, d'où donc viennentils ceux-là ? Où donc on (-ils appris ces belles façons d'agir ? Les voilà, me semble-t-il, diablement bardis I Ça mais, pour qui donc veulent-ils avoir l'air de la prendre, l'honnête personne d'ici, qu'ils font avec elle comme on pourrait faire avec une délaissée, avec une méprisée. Mais il n'y a qu'eux de méprisés, iln'y a qu'eux de délaissés, rien qu'eux I Ils ne savent donc pas que jamais aucun n'a été en droit
de porter sur elle un coup d'œil gui ne fût pas d'estime et de respect ? jamais en droit de dire une parole faisant doute de ses belles qualités ? Croirait- on pas qu'elle soit aussi quelque pauvre mal tournée, mal facée, en quête d'un aveugle pour la prendre sans voir sa laideur, alors que chacun dans le canton s'en va faisant cas de sa beauté et de son avenant maintien ?
— Eh mais ! » fit avec un élan d*intimo orgueil le grand-père, qui se rengorgeait en regardant sa petitefille, qui devait, en ce moment, une grâce de plus aux sentiments de sincère modestie que trahissait sa contenance.
Et l'exclamation de Xavier ne parut nullement contribuer à mettre Jean-Marie à son aise.
« Qu'ont-ils donc espéré en venant jouer ici ce jeu malhonnête ? demanda encore indirectement Etienne. — Ont-ils pensé prendre ainsi leur revanche, afin de s'en aller ensuite au dehors se vanter d'avoir fait fi de ce qu'ils n'ont pas pu obtenir ? Possible I mais en ce cas le bon Dieu fasse que de leurs propos da dehors il n'en revienne aucun ici.
— Je le pense bien I dit Xavier en hochant significativement la tête.
— Sans quoi, reprit Etienne, il pourrait partir d'ici des gens pour s'en aller fièrement dire devant eux qu'ils ont menti comme damnés, et aussi pour
les obliger, tout vantards Qu'ils soient, à tenir leur I)ouche fermée, s'ils n'avaient que ces vantardises à faire entendre.
— Et ça serait bien vu I » s'écria Xavier, trouvant sans doute que, pour se débarrasser des dernières appréhensions que pouvait encore lui causer le sen- . liment de sa conduite un instant si radicalement inconsidérée, le système de formelle intimidation devait être plus efficace que les obliques et évasives manœuvres auxquelles il avait eu recours.
Etienne reprit :
« C'est par égard pour vous, maître, que Je n'en dis pas plus, et peut-être aussi que je n'en fais pas plus. »
Puis, regardant Marguerite :
« Seulement je m'étais laissé aller à croire qu'il y avait ici « certain chrétien ayant besoin d'une petite c leçon, et, ma foi, j'ai fait le possible, » non pas ce qui n'était point possible. »
Puis, arrêtant, pour la première fois depuis qu'il parlait, son regard sur Jean-Marie, mais avec une significative fixité.
« Â Dieu plaise qu'elle soit suffisante la leçon; et qu'on en fasse le compte qui en doit être fait ; vu que,8'il m'arrivait de la recommencer je pourrais songer à m'y prendre d'une autre façon. Ed tout cas, si je n'ai pas su me faire comprendre assez bien, je suis
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tout prêt à aller m*expliquer ailleure et autrement. »
Enfin, ramenant son regard vers Xavier :
« Voilà, maître, tout ce que j'avais à dire.
— Et c'est honnêtement, c'est bravement parler,» repartit Xavier, qui d'une main serrait la main de Ténei^que jeune homme, et de l'autre s'appuyait sur son épaule avec une sorte de paternelle familiarité.
Un silence se fit, pendant lequel Jean -Marie parut débattre laborieusement avec lui-même la forme de la réplique destinée à couvrir d'une apparence de dignité la retraite qu'il avait évidemment hâte d'opérer.
« Après tout, dit-il, en affectant d'abord une certaine expression goguenarde, qui ne tint pas devant un coup d'œil que lui lança Etienne, m'est avis que chacun... »
Mais comme si Jean-Marie n'eût rien dit, ou plutôt même comme s'il n'eût pas été là, Marguerite, s'adressant à Luc :
« Tu sais nos conventions ? dit-elle.
— Tiens, oui. A propos, s'écria Xavier, pendant que Jean-Marie cherchait encore à se composer un maintien après le nouvel affront qu'il venait de subir, qu'est-ce que donc que ces fameuses conventions ?
LE S£Cfi£T DE MAAGUSfilTE 16&
—Fameuses! Quelqu'un vous en a donc parlé? demanda tranquillement Marguerite.
— Khi eh I... fit le grand-père, qui, sans trop de générosité jeta un coup d œil sur le visage bouleversé de son ci-devant complice.
— Ahl D gronda Luc, en écartant comme pour préparera l'action ses bras, au bout desquels ses gros poings se serraient.
Et cette brève exclamation ne sembla pas contribuer à rendre plus hautaine la contenance de Jean- Marie.
« Mon Dieu, reprit doucement la jeune fille, le mystère n'est pas grand.
— N'importe I dit Xavier, à qui cette facile déclaration de Marguerite parut causer ime profonde satisfaction, n'importe, j'aurais plaisir...
— A savoir ce que c'est ? Tant que vous voudrez, grand-père. Eh bien 1 nos conventions, c'est une pro* messe que j'ai faite de mon chef à Luc, un jour qu'il me laissait comprendre qu'il ne pourrait pas vivre sans me voir. Je lui dis qu'apparemment nous ne serons jamais séparés. « Qui sait ? » fit-il d'un air Si^^ndement inquiet. Alors je lui dis que tant que ça pourrait dépendre de vous, il n'y avait rien à craindre, vu que s'il vous arrivait par impossible de penser à lui donner son congé, c'était moi que l'afEaire ^^ardait, et que je saurais bien vous faire départirde cette pensée.
166 RÉCITS GHAMPÊTRE3
- — Ah 1 c'est pour ça qu'il me renvoyait à toi ! 8*écria Xavier; Mais je Tai vu rire quand j'ai parlé du cas où je viendrais à mourir, et qu'alors tu resterais seule, et qu'alors...
— lia ri ? dit interrogativement Marguerite.
— Oui . Et je ne me suis pas explicpié pourquoi. Ça m'a para drôle.
— Il riait, reprit Marguerite qui d'un coup d'œil venait de consulter Luc, apparemment parce que ça lui paraissait drôle, à lui, de vous entendre dire que je resterais seule, alors qu'il serait là. »
Luc hôcha la tête et mit une main sur la main de Marguerite.
« Âh ! c'est donc ça, fit le grand- père... Mais toi. quand je t'ai parlé... tu sais. . d'une idée...
— Oui, fit Marguerite en riant, je sais.
— Tu m'as renvoyé à lui, en me disant que les empêchements seraient bientôt levés.
— Je crois bien I II vous aurait bellement ri au nez en apprenant votre belle idée. Il y avait de quoi... Mais laissez-moi donc vous dire nos conventions, puisque vous les voulez connaître.
— Dis-les.
— Tant que je ne serais pas mariée , je pouvais bien me flatter , n'est-ce pas , grand-père ? que , moi vous commandant , Luc ne quitterait pas le moulia; mais du jour que je serais mariée, ça pouvait dépeadr?
de mon mari. Les maris ne sont peut-être pas toujours aussi aisés à commander que les graiids-përes, n'est-ce pas , grand-père ? Je ne pouvais pourtant , à cause de cette seule appréhension, demeurer sans me marier jamais. Alors, pour tout accommoder, je promis de mon chef cette chose à Luc, que quand je serais sur le point de consentir à une demande de mariage, je le ferais juger lui-même s'il y avait risque (le croire que le galant , devenu mon mari , se pût aviser un jour de vouloir notre séparation ; et je lui promis que je ne dirais finalement oui, que quand il aurait jugé qu'il n'y avait' pas à avoir cette inquiétude.
— Et, demanda Xavier avec quelque hâte , l'às-tu souvent fait juge ?
— Jamais, je vous jure, puisque je n'ai jamais pensé à dire oui , répliqua allègrement Marguerite, qui reprit avec une grave lentéui* et avec une certaine hésitation : mais vous m'avez maintenant coupé la parole comme j'allais le faire juge pour la première fois.
— Âh ! fit avec une singuUère expression le grandpère, c'est donc que maiutenant tu es décidée à... »
Et il regarda fixement sa petite-fille.
« Faut bien croire , répondit-elle, avec une charmante mine sournoise.
-*- Eh bieni va, va... » dit vivement Xavier.
168 RÉCITS GHABIPÊTRES
Jean-Marie , à gui aucun des hôtes coutumiers du moulin ne semblait plus accorder la moindre attention depuis quelques instants , et qui avait paru 'Vouloir profiter de cette favorable disposition pour 6*esquiver à petit bruit , Jean*Marie , au moment de tirer la porte à lui, se retourna , et , de Tombre où il se trouvait, dirigea sur la jeune fille un regard siacè- ' rement curieux ; et il parut sincèrement croii*e qu*il pouvait y avoir encore chance pour lui d'être appelé à revenir triomphalement sur ses pas.
Tous les yeux étaient sur Marguerite, dont les yeux prirent^ si nous pouvons parler ainsi, le regard de Luc pour le conduire sur le jeune garçon meunier qui était à côté du grand-père. Puis elle dit d'une voix assez mal assurée :
« Avec lui, craindrais- tu ?
— Oh I non , s'écria Luc , qui fit rapidement deux ou trois pas pour prendre etétreindre énergiquement la main d'Etienne, dont le visage exprima soudain un indicible saisissement.
— Tu dis non, ajouta Marguerite, alors, moi, je dis oui. »
Jean-Marie , qui guettait les mains croisées sur sa poitrine, les laissa lourdement retomber.
- « Etienne 1 fit Xavier, qui ne pouvait que montrer aussi une extrême surprise, mais...
— Quoi ? s'empressa de reprendre Marguerite, qui
ne s'énonçait pas sans avoir i lutter pour dominer son trouble , qu'allez-vous dire , grand-père ? Qu'il n'a pas fait sa demande? Mais c'est convenu , bien convenu entre nous. S'il n'en a rien dit encore, c'est qu'apparemment il y avait ici des gens qui le gênaient. »
Le regard baissé de la jeune fille fouillait , aigu , dans l'ombre qui enveloppait Jean-Marie.
Un bruit de porte vivement fermée fit se retourner machinalement Luc et Xavier.
Alors Marguerite, jetant ses deux bras autour du cou de son grand-père , et mettant sa joue contre sa joue :
c Soyez tranquille, dit-elle d'une voix caressante , maintenant il parlera , parce que nous voiU entre nous, et parce qu'il sait bien que si vous vous avisiez de dire non alors que j'ai enfin dit oui , il pourrait bien m'arriver de ne plus vouloir dire oui, jamais... »
Gela se passait il y a une huitaine d'années.
170 RÉCIT6 GHABfPÊraES
aujourd'hui
Xavier, qui porte gaillardement aujourd'hui ses quatre-vingt-trois ans, ne songe à rien moins qa*à « aller compléter chez le bon Dieu la I^on des meuniers Goudret. »
« Bien ne presse, dit-il, car si bien que je puisse espérer d'être là-haut, je ne serais certainement pas mieux qu'ici. Voilà pourtant ce qu'il en est de nous. Dans le temps, il me semblait que je partirais saiis regret du moment que j'aurais pu voir ma petite-iille bien mariée, et du moment que l'assurance me serait ainsi donnée que le moulin ne tomberait pas prochainement à des étrangers. Quant à la perte de noire vieux nom, j'en avais pris mon parti depuis longtemps. Eh bien I aujourd'hui, non-seulement ma petite-fille est mariée au plus honnête, au plus vaillant garçon, — ce qui me fait dire en passant que j'ai eu grand
tort quand, pour la question de richesse, j'ai quelque peu hésité à approuver son choix, — non-seulement me voilà certain que le moulin n'est pas plus prêt à sortir de la famille que la famille du moulin , mais encore le vieux nom reste, le vieux nom restera. Avant le mariage, vu qu'Etienne travaillait pour nous, on rappelait Etienne de chez Goudret ; depuis le mariage, on dit Etienne Goudret, et il ne réclame pas. Ses enfants portent le nom de leur père sur les registres de la commune, mais personne dans le pays ne dit autrement que : « le petit Xavier Goudret, le petit Luc Goudret. » En voilà, certes , pour bien des années. Je pourrais donc m'endormir tranquille, bien tranquille à présent ; mais, pour aller retrouver làhaut les anciens, il me faudrait quitter les jeunes ; et il fait si bon parmi ceux-là I Bah I qui sait? reprend, en se campant droit comme I, le vieillard, dont l'œil jette encorede francs éclairs, et dont le sourire montre encore une rangée de dents bien luisantes, je les verrai peut-être se marier aussi, ceux-là. »
Et si c est devant Luc qu'il s'exprime ainsi, il ne manquera point d'ajouter :
« Gar j*èspère bien que tu ne leur apprendras pas que le mariage ne vaut rien. D'ailleurs tu aurais au moins un exemple contre toi, si tu t'avisais de leur dire qu'il n'y a point de bons ménages. »
Et Luc ripostera invariablement :
« Rion qu'un ! »
Les opinions de Luc se sont, on le voit, notablement modifiées, mais non pas jusque-là d'admettre la règle en vertu de l'exception .
LA
La nuit tombée, le souper achevé, la mère et le fils quitlaut la ferme où, pendant la journée, ils avaient été employés, lui en qualité de moissonneur, elle comme femme d*aide, s'acheminèrent vers leur pauvre demeure, chétive maisonnette isolée dans la campagne.
La mère était une petite femme maigre,,hâve, prér maturément blanchie, ridée et courbée : on lui eût donné plus de soixante ans, bien qu'elle en compt&t à peine cinquante.
Le fils était un grand et beau jeune homme de vingt-cinq ans environ. La douceur de son regard, le calme retenu de ses mouvements atténuaient la mâle expression de ses traits, et la rude énergie de ses formes musculeuses.
Ils marchaient côte à côte.
174 RÉCITS GHABIPÊTHE8
« En ce temps là, mon garçon, dit la mère poursuivant rentre tien commencé, nous n'étions pas réduits comme maintenant à vendre notre labeur au premier venu. C'était nous, au contraire, qui avions domestiques et gens de corvée. Ton père, on l'appelait le maître; moi, madame Anselme, et non pas la mère Anselme, comme maintenant. Pour ce qui est de toi, mon Claude, ahl qu'on m'aurait affligée si on m'était venu dire alors que je te verrais fauchant, moissonnant, bêchant à la tâche chez les autres, moyennant un piètre gagnement, tandis que moi, je serais ou servante journalière en temps de récolte, ou lavandière aux jours delessivel J'avais tant de joie déjà à penser que, l'âge venu, tu commanderais après ton père sur le domaine, te faisant, comme lui, bravement et justement obéir, comme lui, sans fierté dans la richesse, comme lui, bon aux pauvres gens. Ahl le sort nous à été rude qui nous a fait tomber si bas.
— Que voulez- vous, mère ? repartit le fils, tout ce que nous pourrions dire ne changerait rien à notre condition. Le mieux eèt donc de surmonter les regrets; car au moins avons-nous la consolation de penser qu'en ces trittes choses, il n'y en a aucune qui soit causée par votre faute ni par celle du défunt. . - — Oh non! nous avons bien fait jusqu'au bout, lui et moi, ce qui dépendait de nous pour échapper à cette extrémité; mais toutes les mauvaises chances
LA MOI880NMSU8E 175
^mJblaîent s'être unies contre nons. Ça a commencé par la banqueroute du notaire qui tenait nos quelques économies; des terres que nous croyions payées ne Tétaient pas; la grêle vient qui coupe nos blés, ravage nos vignes; la clavelée se met au troupeau^ enfin le feu passe à son tour pour enlever le peu qui restait. . . Ah ! quand j' y songe ! . . .
— Il n'y faut plus songer, mère, et prendre flère* ment notre parti
—Las! ton pauvrepère n'a pas pule prendre,lui. Ça Ta tué. Moi, j'ai supporté le coup. Les femmes sont plus fortes contre le chagrin, vois- lu. D'ailleurs si yétais morte, aussi, moi, que eerais-tu devenu, toi, qui n avais guère plus de cinq ans alors? Qu'est-ce qui t'aurait recueilli, assisté? Point de parents proches du côté de ton père. De mon côté il y en avait bien un; mais ce n'est pas ce frère-là qui aurait voulu faire quelque chose pour l'enfant de sa sœur.
— Croyez- vous, mère?
— Oh oui ! je le crois. Il a trop tourné sa hain^ contre moi... mais du moins je ne suis pas en reste avec lui.
— Et pourtant, mère, si alors que sa femme moulut, mon oncle était mort aussi, laissant abandonnée sa petite Claudette, j'en ai l'assurance, vous l'auriez prise afin de lui être une bonne mère ; et vous auriez travaillé pour elle, en même temps que pour moi. ;
176 RÉCITS GHAICPÈTRE8
— En ça je n'aurais fait que mon devoir de sœur.
— Eh bien I pourquoi voulez-vous penser que mon oncle u*eùt pas fait, à l'occasion, son devoir de frère?
— Parce que..., » repartit, avec quelque embarras, la mère, s'arrétant comme pour chercher, malgré l'ombre, i lire dans les yeux de son fils : Mais toi, Claude, me diras-tu pourquoi, depuis quelque temps, depuis longtemps même, chaque fois que nous revenons sur ces propos, tu semblés être avec lui contre moi. S'il habitait le pays je croirais que sous main, il travaille à te détacher de moi. Ga ne m'étonnerait nullement de sa part. Mais réponds-moi, n'y aurait-il point parla quelques gens trop avisés, qui se seraient donné cette sournoise et vilaine tâche.
— Non, mère, je vous en fais serment 1 Depuis que mon onde est parti, personne ne m'a parlé de lui autrement que pour me demander d*aventure si je savais ce qu'il est devenu. Â quoi je n'ai jamais pu répondre . Il y a bien des années de son départ, au moins dix-huit, je crois. C'est à ce point que j'ai presque entièrement oublié son visage. J'avais sept ans cependant quand il quitta le pays, mais dans les deux dernières années, il ne venait plus chez nous, et je n'allais plus chez lui. Il n'en est pas de même du visage de ma petite cousine Claudette. Oh! je ne l'ai pas oubliée. Je la vois encore comme si c'était hier, avec ees longs cheveux couleur du pain bis, qui te
I)ouclaieDt tout autour de sa tête, avec ses yeux clairs et sa belle face ronde toute rose fleurie. La brouille survenue entre mon oncle et vous ne nous avait pas brouillés, nous autres enfants. On lui défendait bien de venir avec moi, comme à moi, vous me défendiez de lui parler, mais nous ne tenions guère compte de cette défense, dont nous ne pouvions pas comprendre les motifs... Et d'ailleurs comment les aurion&-nous compris alors, puisque c'est àpeine si je les comprends aujourd'hui. Vous-même, mère, quand je vous en ai questionnée, avez-vous bien su me les expliquer?
— Comment, si je l'ai su ?
— Non, mère, non. J'y ai songé maintes fois, et au fond de tout ça, je n'ai rien vu que quelques paroles prises de travers, tournées à méchanceté : peu à peu la colère s'est grossie des deux parts; puis aussi des deux parts la misère est venue, car le sort n a pas été plus doux à mon oncle qu'à nous, c'est même la misère qui lui a fait quitter le pays, et la misère n'est pas, je crois, bonne conseillère dans les démêlés. Vous dites que vous rendez bien àmon oncle Bon aversion. J'en suis certain pourtant, s'il revenait, s'il vous proposait le rapatriage... Ah! que ce serait vite fini de cette aversion! qui sait même si ce n'est pas vous qui seriez la première à l'aller embrasser.
-^ Moi, aller au-devant de lui, ah! tu me connais ïûal, Qaudel
Mais s'il s'avançait, lui?
— Non, non, je ne voudrais pas! Il n*y aura jamais de rapatriage entre nous. Mais d'ailleurs, encore une fois, Claude, pourquoi nae tiens- tu ces propos? On jurerait que tu as vu ton oncle, ou que quelqu'un t'a parlé en son nom, et que, pour me faire lui pardonner ses torts, tu cherches à les mettre sur moi.
— Encore une fois, mère, je vous en donne ma parole, personne ne m'a parlé de mon oncle, je ne l'ai pas vu, et je ne sais, en somme, pas plus que vous s'il est mort ou vivant. Et qui peut nous répondre, en effet qu'il ne soit pas mort? En dix-huit ans, la misère, l'ennui aidant, bien des malheurs peuvent arriver. . . Alors que serait-elle devenue sa petite Claudette, votre filleule? car vous êtes sa marraine, mère. . . Mais vous me demandez pourquoi je vous parle ainsi. Ohl ce n'est pas, comme vous le croyez, pour mettre des torts sur vous, non, c'est parce que le ressouvenir d'autrefois est en moi, qui me cause des regrets. . Que vous dirais-je, pour expliquer ce sentiment? On n'est pas maître de ses pensées, et il m'arrive souvent de ressonger à mon temps d'enfance: vous pouvez comprendre ça, vous ...
--^Moi?
— Oui, vous. Une fois, il m'en souvient bien, quoiqu'il y ait longtemps de ça : — j'étais encore enfant, — vous m'avez dit que vous aimiez à vous reportef
au temps que mon oncle et vous étiez tout jeunes. Il y avait entre vous et lui la même différence d'âge qu'entre moi et ma cousine ; puisque vous êtes sa cadette de trois ans environ. Vous alliez tous deux par les saulées communales, menant le troupeau du grand-père ; il vous portait quand vous étiez lasse, il taillait des trompes où vous soufiUez joyeuse ; pieds nus tous deux, vous marchiez dans le lit pierreux de la rivière pour chercher les groseilles pendant sur l'eau (1) et aussi les nids de fauvettes... que sais-je? Enfin tout ce qu'il m'est arrivé de faire avec la petite Claudette, et que je regrette...
— Regarde, interrompit la mère en montrant un côté de l'horizon noir que rayaient de longs éclairs ; nous avons encore un peu de chemin à faire, hâtons-
(1) Le groseiUer k grappes ronges, qui dans la région parisienne est essentiellement cnltirë, se tronye très-conunnnémentk Tëtat spontantf parmi •es arbrisseaux qni bordent et ombragent les ruisseaux de nos prorincea méridionales ; et J*ai été k mdme de constater, aux Jours de mes belles -études buisaonnières^ que la fauyette le choisit de préférence pour y attacberson nid. fias d'une fois, suivant le lit même du ruisseau, de Teau Jusqu'à mi-Jambe, me courbant sous la voûte des rameaux qui me tiraient les cheveux, il m'est arrivé de trouver la même branche chargée de firults murs et de Jeunes oiseaux. Je croquais avidement les fruits. J'emportais fièrement les oiseaux, sans me laisser toucher par le désespoir de ces pauvres parents, k qui J'enlevais leurs enfants, et qui criants, menaçants, voletaien^ sur ma tête souvent jusqu'aux premières maisons du village. Je n*ose pti m'expliquer aujourd'hui comment il se fait que souvenir entaché de crnauté soit pourtant encore un doux souvenir.
nous. Tiens, voilà qu'une grosse goutte a déjà tombé sur ma main. Allons vite, allons 1
— Allons I »
Ils devaient en effet se hâter, s'ils voulaient n'être point surpris par l'orage, qui s'avançait précédé d'ua calme morne , du milieu duquel ils pouvaient entendre à quelque distance les rafales passer furieuses dans les arbres, et déjà la pluie épaisse battre la terre.
A peine avaient-ils gagné leur abri, que l'orage se déchaîna dans toute sa violence autour de la maison, sur la campagne qu'ils venaient de traverser.
« Quel temps, mon Dieu I quel temps I » dit la mère qui à la fauve lueur des éclairs, se dirigeait vers la cheminée pour y prendre une lampe , et dont la voix se perdit dans le bruit du vent qui sifflait sur la toiture, de l'eau qui clapotait en ruisselant au pied des murs, mêlé aux détonations de la foudre.
Quand elle revint poser sur la table la lampe qu'elle
LA MOISSONNEUSE 18i
avait allumée , elle y trouva Claude accoudé , et paraissant absorbé dans de profondes réflexions.
Tout d'abord elle se borna à jeter sur lui un regard inquiet; mais après avoir pris dans le bahut un vêtement que, assise près de la table , elle se mit à ravauder :
« Qu'as-tu , Claude ? demanda-t-elle , suspendant son travail à peine commencé.
— Bien, mère, je n'ai rien, répondit le fils en se redressant vivement , et en secouant la tête, comme pour se donner un air d'insouciance.
— Pourtant je viens de te voir tout songeur; à quoi pensais-tu, dis?
— A quoi je pensais ! ma foi, je ne sais pas.
— Sois franc, avec moi.
— Ohl si vous tenez tant à le savoir, mère, je pensais, je crois, que par ce vilain temps , ceux qui sont dehors sont à plaindre. Oui , voilà ce que je pensais.
— Rien autre?
— Rien autre.
— Ta parole ?
— Mon Dieu, mère, repartit le jeune homme avec un léger sourire , de quelle façon vous me dites ça , et quel cas vous semblez vouloir faire d'une pensée qui pourrait m'être venue.
— Oui , mon enfant , reprit gravement la mère
sans prendre garde à un terrible éclat de tonnerre, sous la puissance duquel la maison trembla, — oui, j*en veux faii*e cas^ parce que je vois bien que tu es triste : et ta tristesse me peine.
— Ma tristesse!
— Grois-tu donc que ça me soit difficile à deviner, àmoil
— Eh bien 1 oui , dit résolument Claude. Oui, mère, j*ai au cœur une tristesse , et puisque vous la voulez connaître, je ne vous en cacherai point les motifs : c'est de voir que vous ne consentez pas à chasser une bonne fois ces tourments que vous vous faites à mon sujet. Vous vous figui-ez que je suis chagrinemeat euvieux d'une autre condition , vous me prêtez des convoitises... Ma condition: eh mon Dieul je la prend comme elle est; pourquoi ne la prenez-vous pas de même ? Mes convoitises, je n'en ai point d'autres que de travailler de mon mieux, pour que vous puissiez vous reposer un peu. Je ne peux espérer, n'est-ce pas ? de rattraper avec les seuls efforts de mes bras la richesse qui est perdue ; mais j'ai du courage , le bon Dieu me donne la santé : et encore qu'ils ne soient pas bien gros , mes gains de chaque jour ne sufflraient-ils pas à nous faire vivre tous deux tmnquillement, si vous vouliez ne pas vous imaginer toujours que je suis obligé de me réduire, de me gêner. Pourquoi vous fatiguer ? laissez-moi ça à moi
qui ai la forte jeunesse. Quand je vous dis que je suis content, ne me soupçonnez pas de mensonge', et soyez contente aussi. Vous vous tourmentez, et vous me causez du tourment ; et ensuite vous me demandez ce qui me rend triste.
— Tu es bon, Claude, dit la mère en prenant la main de son fils, et en fixant sur lui ses yeux humides, tu es le meilleur des enfants, et moi je suis méchante de ne pas faire ce que tu désires. Mais il ne faut pas m'en vouloir, c'est que, vois-tu, je ne peux pas empêcher mon esprit de se forger des idées , et Dieu sait quelles idées ! des idées folles , sottes , dont je me repens ensuite, parce qu'elles font injure à ton amitié. Tu as raison de me gronder, et combien plus encore tu me gronderais si tu savais ce que parfois je m'imagine. — Figure-toi... Ohl appelle-moi bien méchante pour que je ne puisse plus laisser ces vilaines pensées m'affliger... ('en s'exprimant ainsi d'une voix dont elle baissait le ton comme par une intention d'humilité , la mère s'était levée pour s'appuyer caressante sur l'épaule du jeune homme) figure-toi que parfois je me dis : « Je lui suis une gène , une charge, un embarras, l'empêchant de posséder le bon* heur dont il ne peut qu'être envieux. S'il ne m'avait pas, il ferait ce que, m'ayant, il ne saurait faire. Et d'abord , de Targent que je lui coûte, il pourrait , si bon lui semblait, se donner quelques plaisirs avec les
garçons de soq âge. Au lieu d'être, comme à présent toujours reclus au travail , ou près de moi , au lieu de ne jamais dépenser un sou sinon pour ses besoins, il irait aux fêles , aux danses , il ne craindrait pas de prendre son écot des dépenses, d'amusement; au lieu d'être toujours chichement vêtu, il porterait, au moins le dimanche, des habits uns... »
. Le jeune homme souriait tranquillement, avec une sorte de dédaigneuse gravité, pendant qae l'orage continuait à gronder.
a Tu ris, Claude, reprit la mère. Oh I je comprends pourquoi, va. Parce que tu tiens en indifférence ces choses ; aussi te disais-je bien tantôt qu'elles étaient folles, les idées qui me venaient ; mais laisse , laissemoi te les faire savoir toutes, quand ce ne serait que pour l'entendre me les reprocher, à ce point que je sois forcée de les oublier. Parfois je me dis encore : S'il ne m'avait pas, il pourrait, tout comme un autre, penser à se marier.
— Me marier , répéta tout bas Claude , qui parut obligé de faire un effort pour retrouver le sourire d'indilBférence qu'il tenait à montrer à sa mère.
— Oui, te marier ; car enfin c'est la pensée de tous les garçons de ton âge : avoir une femme bien-aimée, et bien aimante, être...
— Ne vous ai-je pas dit maintes fois que ces projets n'étaient point les miens ? interrompit vivement,
nous pourrions dire violemment, Claude, comme s'il eût voulu imposer à sa mère le silence sur un sujet trop délicat. Et le sourire ne revint pas sur ses le* vres.
— Je sais bien , reprit la mère, dont les paroles se faisnient plus affectueusement in^'inuantes , mais les projets qu'on ne faisait point hier, on peut être amené à les faire le lendemain. Il ne faut qu'une rencontre, qu'une occasion. Et si ces projets te venaient au cœur , tu penses bien que je ne voudrais pas y être un empêchement , que bravement je m'y résignerais... que je serais tout heureuse... de te savoir bien aimé — encore que , si aimante fût-elle , une femme ne saurait pas t'aimer plus que moi — mais n'importe! Cette chose devant être, je ne serais point jalouse, va, je t'assure. A preuve : crois-tu donc qu'il ne me soit pas arrivé souventes fois de le surprendre avisant les jeunes filles.
— Moi, mère I fit Claude, avec la naïve expression de crainte d'un écolier surpris en faute
— Oui. Quoi d'étonnant à ça? un jeune garçon a toujours du plaisir à considérer les jolies jeunes filles. C'est de ton âge ; je n'y ai point trouvé à redire. D'ailleurs je ne pensais pas qu'il te pût venir le moindre désir d'amitié pour ces filles ; mais ça ne me servait pas moins d'épreuve, et pendant que tes yeux étaient sur elles, je disais en moi : Voyons, si de même qu'il
regarde ces jeunesses pour la seule satisfaction de les regarder, il lui aiTivait d'en regarder quelque autre avec rintention de Taimer, de Tépouser; est-ce qu'en le sachant je ressentirais du chagrin ? — Et je me répondais sans peine : Non 1 Je me parlais ainsi , et...
— Et , entre nous , mère , faut avouer que c'était propos inutile, » interrompit, avec un sourire affecté, Claude, qui se leva, en apparence pour s'assurer qu'un volet que l'ouragan , toujours furieux , secouait sur ses gonds, était bien assujetti , mais en ^réalité pour tâcher de mettre fin à la gène que lui causait cet entretien.
Si bien qu'un fils pense le fermer, son cœur n'est jamais impénétrable aux regards maternels. La mère de Claude était en droit de croire motivés les doutes, les craintes qu'elle exprimait, car Claude ne parvenait pas à rendre sincères ses dénégations, sans avoir à soutenir un rude combat intérieur.
Dans cette lutte, les énergiques déterminations du fils avaient l'avantage sur les aspirations instinctives du jeune homme, mais la lutte n'existait pas moins qui, fréquemment jetait Claude en d'évidentes rêveries dont le sujet ne pouvait être un mystère pour l'inquiète sollicitude de sa mère.
Elle avait compris que, même sous l'influence des plus généreuses inspirations, Ton ne saurait transgresser impunément la loi universelle, et toujours elle
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craignait que le sacrifice ne fût enfin trop lourd pour ce fils objet de toute sa tendresse, et aussi — disons* le — malgré ses dénégations expresses — objet de toute sa jalousie.
Oui, de toute sa jalousie, et, pour se faire vue idée de ses appréhensions, que Ton songe à la nature de ce sentiment aussi fréquent peut-être que peu remarque : la jalousie maternelle.
Sentiment étrange, ou plutôt soumis à d'étranges lois, celui-là qui, né à la source de la passion la plus sainte, est tenu cependant de rester honteusement secret, car il ne saurait se dévoiler que pour être taxé de ridicule égoïsme, pour risquer d'encourir rironie et le blâme.
Tel amant — peut manifester hautement son humeur ombrageuse, qu'on approuvera, qui même semblera donner une sorte de noble consécration à son attachement, peut-être accidentel et passager; et, qui plus est, communément Tobjet de cette jalousie s'en enorgueillira. Mais qu'une mère, — cette pure amante, à l'immuable, au perpétuel amour — frémisse à l'idée qu'elle devra partager, sinon perdre un cœur qui est son premier bien, en qui se résument les joies et les peines les plus vives de son existence, nul ne la plaindra : une stoïque résignation lui sera banalement commandée par chacun, et communément l'objet de cette jalousie la jugera fâcheuse et déplacée. .
C'est le lot normal de toutes les mères ; aucune — puisse-t-il s'en trouver beaucoup pour nous contredire I — n'échappe aux douleurs résultant de cette cruelle et brutale exigence : seulement la plupart affectent le silence, dissimulent leur trouble profond sous un calme apparent; et alors pei-sonne ne songe à trouver méritoire ce nouveau témoignage d'un héroïsme qui d'ailleurs leur est coutumier. Que l'extrême, le sublime courage leur fasse un instant défaut; qu'elles laissent voir leur tristesse, qu'elles traduisent leurs pénibles sentiments : alors on s'étonne, on se moque...
A celle que tous condamneraient si son amour venait à faillir, on fait presque un crime de la jalousie, qui est comme la manifestation essentielle de l'amour et contre ce bizare arbitraire elle ose à peine réclamer, car elle sait que pour repousser dédaigneusement sa protestation tous s'uniraient, même, surtout les autres mères qui ont franchi ou se préparent à franchir cette navrante période, et qui seraient en droit de dire :
oc Est-elle donc vraiment mère celle-là qui n'est pas forte contre la souffrance? »
Parfois, cependant, une heureuse rémission de l'implacable loi commune est due à la tendresse filiale : l'enfant se dévoue, etlamère est épargnée, mais à quel prix?... Claude l'eût pu dire, lui qui, né avec une
âme ardente et sensible, avait su, par un motif doublement pieux, s'imposer le renoncement formel i\ toutes les joies, à toutes les espérances juvéniles. Garantir sa mère de l'extrême pauvreté où, sans lui, elle fût tombée : c'était sa tâche matérielle, l'œuvre de ses bras; ne réclamer d'elle ni séparation, ni partage d'affection, ayant su comprendre combien lui seraient terribles ces obligations : c'était sa tâche morale, l'œuvre de son cœur; et il ne voulait faillir à l'un ni à l'autre de ces engagements pris envers lui-même.
Mais si l'impérieuse volonté parvenait à tuer en lui jusqu'au désir, elle ne réussissait pas à bannir de son esprit le rêve, cet inévitable compagnon du solitaire.
La mère se trompait quand elle pensait surprendre chez son fils l'envie des plaisirs vains ou bruyants ; mais elle avait raison de le croiie ému, malgré lui, à l'idée de devenir amant, époux, père.
Le cœur de Claude était fermé, non pas mort; il s'interdisait les réalités, mais se laissait ravir aux illusions — maigre lot dont la pauvre possession ne pouvait que le jeter en d'étranges langueurs.
Ses pensées d'amour ne s'arrêtaient, ne se fixaient nulle part, mais par cela même semblaient vouloir s'attacher partout. Dans le pays, aucune jeune flUe ne pouvait dire qu'il eût tourné vers elle une attention suivie, mais chacune aurait pu croire qu'elle ne lui était pas indifTérente. A aucune il n'avait adressé
de galants propos, mais chacune avait pu remarquer sa douce civilité. Aucune de celles qui le trouvaient aimable n'était endroit desedire : « 11 m'aime; » mais chacune pouvait se flatter qu'il l'aimerait un jour. Car Claude, en secret, aimait, respectait trop l'amour pour que, même en voulant s'y soustraire, il osât rien qui pût donner à entendre qu'il en faisait mépris. D'autre part, aussi modeste que généreux, jugeant toute naturelle sa courageuse résolution, il gardait, non pas peut-être rigoureusement cachés, mais an moins assez vaguement affirmés les motifs de son renoncement, dont, au reste, par une prudence instinctive, il ne s'avisait point de tirer vanité. L'on pouvait donc tenir pour révocable l'engagement tacite de Claude, qui sans doute — se disait telle ou telle jeune fllle — y avait été jusque-là fidèle, faute d'une bonne occasion d'y manquer. Or, comme Claude n'était encore que dans sa vingt-cinquième année, c'est-à-diro en âge de saisir cette bonne occasion, nulle ne consentait encore à croire qu'il fût capable de la laisser échapper; et partant, sa belle mine, ses avenantes manières aidant, les agaceries, les bonnes grâces, ne lui faisaient pas défaut.
Qu'en résultait-il pour Claude, sinon de plus difficiles combats à soutenir en lui-même, et sinon, après les victoires obtenues , une sorte de vague anéantissement, où sa pauvre âme seule cheixîhait, évoquait
les sentiments gui semblaient pouvoir faire compensation à sa triste viduité. C'était alors que dénué dans le présent — et même aussi dans Tavenir — il faisait appel aux riches souvenirs d*enfance; c'était alors que condamné à vivre sans amour, il avait recours — comme si elles eussent pu le suppléer — aux afTections qui ne portaient pas ce nom. Ainsi s'expliquait l'espèce d'obstination avec laquelle il déplorait cette dissension de famille qui avait rompu un des liens auxquels il eût pu — croyait-il — se rattacher. Ainsi lui revenait l'attendrissante mémoire de ces amitiés lointaines, dont les objets étaient peut-éti*e morts depuis longtemps, et que longtemps, d*ailleurs, il avait mis en oubli ; mais dussent-ils être perdus pour jamais dans la mort oudansl'éloignement, douce et consolante, cependant, lui eût été une pensée de sympathie mutuelle, au lieu d'une pensée d'aversion, ou seulement d'indifférence, qui faisait plus absolu son isolement.
Et d'ailleurs, ce bel âge des amours jeunes n'est-il pas celui des nobles élans ? Si l'harmonie universelle fut quelquefois déclarée possible, se trouva-1-il des jeunes amants pour révoquer en doute cette affirmation?
Mal avisée était donc la mère qui, sous l'influence d'une aveugle rancune, voulait attribuer à quelques sourdes et odieuses menées les aspirs^tiops spontanées,
d*un cœur jeté, si nous pouvons dire ainsi, en pleine crise de générosité.
Claude s'était échappé à Tétreinte caressante de sa mère, qui ne fut point abusée par le motif qu'il parut prendre; silencieuse, tristement préoccupée, elle le regardait aller vers la fenêtre, qu'il se disposait à entr ouvrir pour voir si le verrou du volet était bien tiré.
Un long coup de tonnerre venait encore de retentir.
« N*a-t-on pas frappé, mère ? dit Qaude, qui s'arrêta, la main levée, prêtant Toreille.
— Non ; c'est le vent qui. . .
— Je vous dis qu'on frappe, écoulez.
— A cette heure, par ce temps, qui voudrais-tu ?
— Par ce temps, raison de plus. »
Et comme il courait vers la porte, la mère put en- . tendre aussi bien que lui une frêle et grelottante voix qui disait, mêlée aux bruits de l'orage :
LA MOIBBONNKUSfi 193
« Pour l'amour de Dieu^ bonnes gens, ouvrez f — Ouvre Claude I c'est quelque enfant égarée, dit la mère impatiente, effrayée. »
Claude tira vivement la porte à lui.
Ce n'était point un enfant, comme la voix Tavait fait croire, mais une jeune fille qui attendait sur le seuil, a Entrez, entrez vite! » lui dirent la mère et le fils. Elle entra, et avec elle une gerbe de pluie que le vent tordait et chassait devant lui. Claude s'empressa de repousser la porte.
a Merci! » dit doucement l'étrangère, en attachant un regard ému sur le jeune homme et sur la vieille femme, qui la considéraient, stupéfaits de Tétatdans lequel ils la voyaient.
Plutôt petite que grande, et d'apparence chélive, la nouvelle venue pouvait avoir un peu plus de vingt ans: mat, sans coloration était le teint de son visage au long ovale. Son vêtement se composait d'une pauvre robe de cotonnade grise, à manches courtes, d'un tablier de laine noire et d'un fichu de jaconas croisé sur sa poitrine : tout cela baigné, inondé; une simple cornette de toile fixée sous le cou par un lacet enfermait la torsade de ses cheveux bruns; derrière sa tête un chapeau de grosse paille commune, que la pluie avait déformé, d'un côté relevait, de l'autre laissait pendre ses grandes ailes épaissies et ruisselantes; ses
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pieds nus posaient dans de petits sabots tout chargés de terre détrempée. -Elle portait à la main un léger paquet — de hardes sans doute — enveloppé d'un mouchoir blanc. Une grande faucille dont le tranchant était garni — selon la coutume des moissonneurs errants — d'une double baguette de coudre ou de saule, était fixée en sautoir sur son dos par un lien de chanvre.
« Seigneur Jésus) comme la voilà faite, cette pauvre petite 1 s'écria la mère, les mains jointes devant la jeune fille — on dirait qu'elle son de la rivière. Vite, Claude, mon enfant, une bourrée dans l'âtrel vite un bon feu pour la sécher, la réchauffer! »
Claude n'avait pas attendu jusque-là pour coucher sur les chenets le fagot qu'il avait trouvé debout près de la cheminée, et pour glisser sous les branches sèches un brin de chenevotte allumé à la lampe.
« En vérité, reprit la bonne femme qui, sérieusement alarmée, trouvait sans doute que son fils agissait trop lentement encore, il y a là de quoi prendre le mal de la mort; presse- toi, Claude, fais tôt flamber ces bois. »
Alors la jeune fille, souriant malgré sa détresse :
a Mon Dieu, Madame, ne vous effrayez pas ainsi, ce n'est rien. Ce feu que vous voulez bien faire, va me remettre. Bientôt il n'y paraîtra plus, et... »
Mais, comme déjà les langues aiguës de la flamme
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avivée par le souffle de Claude se tordaient en pétillant au-dessus du fagot :
« Approchez- vous, mettez-vous là, » interrompit la mère, qui avait poussé une chaise devant le foyer.
La jeune fille s'assit, en remerciant d'un nouveau sourire. Claude la regardait, tout en rejetant sur la masse qui s'embrasait les brindilles éparses.
Un épais nuage de vapeur ne tarda pas à s'élever autour de la jeune fille. Aussitôt la mère dit, en haussant les épaules d'un air de profonde pitié.
« Claude, laisse -nous un peu; va au cellier chercher un autre fagot et aussi quelques bûches. »
Puis s'adressant à l'étrangère :
« Pendant ce temps, ma fille, vous allez vous rechanger un peu : jamais vos habits ne sécheraient de la sorte; vous n'avez pas sur vous un fil qui ne soit trempé. Tenez, entrez là sous les rideaux de mon lit, vous mettrez cette chemise, que je vous ferai chauffer, ce jupon, ce mouchoir. »
La brave femme tirait en hâte chacun de ces objets, à mesure, qu'elle le nommait, d'une vieille armoire qu'elle venait d'ouvrir.
« Ohl madame, que de bonté, repartit la jeune flUc en se levant avec une humble confusion ; mais vous ne me connaissez pas; mais. . .
— Dépêchez- vous, c'est dangereux de rester ainsi,
— Mais, tant de prévenances. »
— Allez, allez vite! nous causerons après. »
Quand, au bout de quelques minutes; Claude
rentra, il ne put s'empêcher de sourire en voyant installée de nouveau près de ràtre,Ia jeune lille que, dans sa compatissante préoccupation, la mère semblait avoir pris à tâche de travestir comiquement.
Alors la jeune flUe, d'un mouvement gracieux de ses petites mains, rebroussant le long de ses joues l'espèce de capuche que la mère lui avait faite, à l'aide d'un grand châle d'indienne dont les pointes lui retombaient sur le dos, et dans les plis duquel son buste était perdu :
a Vous me trouvez drôle ainsi, monsieur Claude ? dit-elle.
— Tiens I fit le jeune homme, qui la regarda avec une naïve curiosité, et la vit rougir comme si elle se fût repentie d'avoir été trop familière, — vous savez mon nom? »
La jeune fille, qui d'ailleurs ne se hâtait pas de répliquer, bien que la réplique n'eût en réalité rien d'embarrassant, fut prévenue par la mère :
« Eh nigaud I est-ce qu'elle ne m'a pas entendu te nommer deux ou trois fois ?
— Donc il n'y a rien d'étonnant, ajouta vivement l'étrangère, qui sembla tenir à rendre plus formelle sa justification.
— Non rien, ç'p^t vrai, fit Claude, avec une espèce
de désappointement. Et il posa derrière les branches enflammées une des bûches qu'il venait d'apporter.
— Maintenant, reprit la mère, — qui achevait d'étendre sur des chaises tournant leur dossier au feu les vêtements dont la jeune fille s'était dépouillée — maintenant, Claude, pends à la crémaillère la petite marmUe à moitié pleine d'eau, et donne-moi une écuelle du vaisselier. Nous lui ferons une soupe, à cette petite, ça la réchauffera. »
La jeune fille voulut se défendre de cette nouvelle attention.
« Ma foi, machèreenfant, vousvous accommoderez de re que nous pouvons vous donner : le bon Dii-u vous a mal adressée en vous faisant frapper à notre porte, au lieu de vous mener vers quelque maison riche et fournie. En d'autres temps nous vous aurions mieux reçue ; mais vous verrez cependant qu'un bouillon bien chaud...
— Mère, in terrompit Gaude, j'aurai bien vite couru jusqu'à l'auberge de Rémond, chercher un peu de vin.
— J'y pensais. Mais il est tard; ils seront couchés.
— Je les ferai lever.
— Vas-y donc. »
Ces demières paroles avaient été si rapidement échangées, qu'avant que la jeune fille eût pu intervenir, Claude marchait déjà vers la porte, tenant un
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broc de grés qu'il avait pris sur la table. Mais elle s'était élancée; il la trouva sur ses pas, paraissant grandie par l'air impérieux de son visage, et il l'entendit lui dire, d'une voix dont l'énergie lui sembla contraster singulièrement avec le frêle corps qui était devant lui :
« Vous moquez-vous de vouloir vous déranger ainsi, à cette heure, parce temps, et croyez-vous que je l'endurerai ? non, certes, non ! »
Et le prenant par le bras, elle le faisait reculer dans la chambre.
« Posez ça où vous l'avez trouvé. »
Et elle lui ôtait des mains le broc, qu'elle remettait ensuite sur la table.
Et Claude lui obéissait, la laissait faire, non sans s'étonner d'être comme sans force, lui fort, contre cette faible créature.
« D'ailleurs, continua-t-elle, ai-je besoin de tant de choses? et quand même il me les faudrait, étesvous tenu de me les donner, alors que vous ne savez ni qui je suis, ni d'où je viens ? croyez-vous donc qu'une fille qui va courant le pays en s'offrant pour ouvrière moissonneuse, ne sache pas se trouver bien traitée à moins de l'être comme une princesse?
— Oui, c'est vrai, dit encore naïvement Claude, qui était docilement revenu vers la cheminée, et qui tenait arrêtés sur la jeune fille des regards dont , mal-
tA MOISSONNEUSE 199
gré le prestige exercé par elle sur le jeune homme, elle semblait éprouver quelque gène.
— Au surplus, reprit-elle, qu'est-ce qui me man* que ici ?
— Venez-vous de loin ? interrompit la mère avec l'évidente intention d'éluder lesobligeantes remarques de la moissonneuse.
— Oh oui ! assez, d'une quinzaine de lieues, de la montagne* J'espérais pouvoir gagner le village avant la pluie, mais elle a été plus vite que moi. Passantlà, j'ai vu de la lumière, alors j'ai frappé...
— Et vous avez bien pensé, mou enfant.
— Je remercie le bon Dieu qui m'a fait vous trouver ainsi. Quoi que vous en disiez, il ne pouvait m'adresser à de meilleures gens ; mais voyez tout l'embarras que je vous cause, toute la peine que je vous donne... Est-ce que jamais je pourrai ?...
— Vous êtes partie comme ça toute seule ? interrompit encore la mère, qui allait du buffet à la marmite déjà prête à bouillir, — où elle jetait du sel, un petit quartier de lard, — et du foyer à la table, où elle taillait des tranches de pain noir dans un écuelle que Claude venait d'y poser.
— Oui, toute seule. Nesuis-je donc i-as assez grande? repartit la moissonneuse en se redressant, avec un sourire de douce fierté.
— Oh I si fait ! mais c'est que d'habitude les gens
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de chez vous, quand ils viennent dans nos pays pour les récoltes, se mettent en troupe. 11 n*en manque pas ici en ce moment.
— Je sais bien... Oui, je sais bien,...» dit la jeune fille avec quelque hésitation ; puis elle reprit avec une certaine résolution : « Mais j'ai autant aimé être seule.
— Sans doute parce que vous vous êtes dit qu'on est souvent mieux seule qu'en la compagnie des maintes gens.
— Vous avez raison.
— Ça témoigne envers vous, cette pensée-là ; mais est-ce la première fois que vous allez aussi loin ?
— Oui, la première fois.
— Alors vos parents n'ont pas dû vous voir partir sans quelque inquiétude.
— Mes parents I répéta la jeune fille avec une expression de pieuse tendi*esse, et en jetant furtivement sur la mère et le fils un regard douloureux.
— Est-ce que vous ne les auriez plus, pauvre enfant?
— Ma mère est morte il y a longtemps, je l'ai à peine connue ; mais. Dieu merci I j ai encore mon père, mon brave père. C'est pour lui que je suis partie, avec l'espoir de lui apporter bien du soulagement au retour, si tout va comme je pense. J'ai eu quelque mal à le faire consentir, non pas qu'il eût crainte
de mauvaises aventures pour moi. Il n'y a, je crois, qu a se i-especter pour qu'on vous respecte, et d'ailleurs on trouve partout de bonnes gens pour vous défendre contre les mauvaises ; — mais il disait que je ferais peut-être mon voyage sans profit; moi, j'ai eu conûance, je me suis mise en route à la garde de la Providence, et m'est avis que j'ai bien fait, et que je ne m'en retournerai pas comme je suis partie.
— Vous avez déjà travaillé en route, et partant économisé quelque petite somme ?
— Non, je suis venue ici sans couper un épi. C'est demain seulement que je compte chercher à travailler pour la première fois. Par ces temps chauds les moissons doivent presser, on doit bien payer les ouvriers. J'irai à la lotte (i)\ car il y en a une sûrement dans le pays...
— Oui, il y en a une ; mais vous n'aurez pas besoin d'y aller. Claude et moi nous vous emmènerons avec nous chez le fermier pour qui nous travaillons ; son domaine est étendu ; il lui faut beaucoup d'ouvriers, nous vous ferons, je pense, engager.
— Peut-être qu'en me voyant peu grande et me-
(e) La Lotie; on appelle ainsi la réunion sur un point convenu, au temps des récoltes, des ouwiers journaliers qui s'offrent à louage pour les tntvBuxdes champs.
nue, reprit la moissonneuse avec une charmante mine d*importaace, que Claude considérait ébahi, — il se méfiera de ma force ou de mon adresse ; pourtant je sais proprement et prestement faire la javelle tout comme une autre, allez I Chez nous, je tenais pied à mon père, qui est renommé pour un maître ouvrier.
— Je n*en doute point, mon enfant, je n'en doute point, repartit la mère, qui eu ce moment amenait la petite table près de la cheminée, — mais, tenez, voici voire soupe trempée ; mangez-la aussi chaude que possible, ça vous fera du bien ; pendant ce temps Claude et moi nous vous accommoderons là, entre Tarmoire et Tencoignure, avec de la paille fraîche et un drap que je mettrai dessus, un endroit pour dormir comme vous pourrez jusqu'au jour. Si vous n'êtes guère tendrement, au moins serez-vous proprement.
— Qnoi, madame! encore ce dérangement, dit vivement la moissonneuse, non, laissez, laissez.
— Gomment, que je laisse, où compteriez-vous donc aller trouver un gîte maintenant ?
— Certes, je ne refuse pas de passer la nuit chez vous, puisque vous le voulez bien mais j'irais bieu dormir sur la paille là ou elle est, ou encore ici tout bonnement, sur une chaise, si ça ne vous gênait point.
— Pardieu oui I sous le hangar qui est ouvert à
tous vents, ou là devant l'âtre, pour êtes plus fatiguée, plus rompue demain que ce soir... Ne Técoute pas, Claude, va chercher quelques bonnes brassées de paille, et aussi encore un peu de bois que nous mettrons sur le feu, pour que ses habits sèchent bien pendant notre sommeil. »
La jeune flUe s*était levée, et prenant les mains de la mère. « O madame, s'écria-t-elle, avec un véritable attendrissement, que vous êtes bonne, voulez-vous me laisser vous embrasser ?
— Mon Dieu, chère petite , si ça peut vous faire plaisir... répliqua avec un sourire de modeste embarras, la mère qui semblait s'étonner que sa conduite toute spontauée donnât lieu à une aussi vive manifestation de reconnaissance.
Jja moissonneuse déposa deux longs et énergiques baisers sur les joues ridées de la vieille femme : puis, s adressant au jeune hommequi, sur le point de sortir, s'était retourné ; « Et vous , M. Claude, voulez- vous me donner la main I »
Claude vint en courant, tendant une de ses mains que la jeune fille prit dans les deux siennes, en s'écriant : « Ah ! vous ne savez pas comme je suis heureuse de votre accueil I je ne Toublierai jamais, non, jamais I... »
L'émotion entrecoupait sa voix, et elle avait des larmes dans les yeux.
« Allons, lui dit la mère, en la forçant doucement à se rasseoir devant Técuelle fumante, allons, prenez vite ça. 11 est tard, le jour se lève tôt, il faut que nous ayons le temps de nous reposer un peu pour être à même de bien travailler demain.
Et elle alla de nouveau ouvrir Tarmoire, dont elle tira un gros drap roux pour le coucher de la jeune fille, qui s'était mise résolument en devoir d'obéir à son invitation, et qui tout, en soufflant sur sa cuiller pleine, disait, mais alors avec un candide enjouement :
« Savez-vous bien que vous êtes vraiment trèspeu méfiante. Voilà que sans plus de façon, vous m'ouvrez votre maison, que vous m'habillez de vos habits, que vous me donnez à manger, que vous me faites un lit tout proche du vôtre, sans savoir si ce n'est pas pour une méchante personne que vous avez ces attentions, ces bontés. Car si je n'étais point celle que j'ai l'air d'être... Si tout ce que je vous ai dit n'était qu'un mensonge et tromperie, si vous alliez avoir à vous repentir de vous être montrée si bonne pour moi. Il y a tant de gens qui courent le pays avec de faux dehors, cherchant leurs dupes. ., Si j'étais une vaurienne enfin. . .
— Non, ma fille, non, repartit la mère, en appuyant famihèrement une main sur l'épaule de la moissonneuse, qui relevait vers eUe son regard
fraDc et limpide, vous n'êtes ni une menteuse, ni une chercheuse de dupes, j'en ai l'assurance. Si vous l'étiez, ce serait tant pis pour vous seule, après tout^ car les gens pauvres comme nous ont cet avantage qu'ils n'ont pas à craindre les dupeurs, les voleurs. Triste buti i ils feraient en notre maison les voleurs ! mais encore une fois, je tiens qu'il n'y a qu'à voir votre mine, et entendre vos propos pour être bien certain que vous n'êtes rien autre qu'une sage et mérilante ûlle.
— Certes ! » fit Claude, qui rentrait, et qui sembla faire passer toute l'énergie, toute la sincérité de son cœur dans cette laconique confirmation des paroles de sa mère.
Comme si elle eût soudain reçu un menaçant avertissementy la mère regarda son fils avec une exprès* sion d'inquiète curiosité.
Qc Allons, dit la jeune fille, dont le sourire traduisit une intime satisfaction, me voilà trop bien jugée
pour que l'idée me puisse venir de donner un démenti à ce bon jugement. »
Quelques instants plus tard, au moment où Claude venait dembrasser sa mère avant de gagner la chambre voisine, où était son lit :
oc Bonsoir, monsieur Claude, dormez bien, lui dit gaiement la moissonneuse.
— BoQsoir repai*tit le jeune homme d*une voix qui — la mère ne manqua pas de le remarquer — était loin d'avoir son timbre accoutumé — bonsoir demoiselle.. . mais je ne peux pas vous nommer par votre nom, moi, je ne le sais point.
— Mon nom I répéta la jeune fUle avec une légère hésitation, en baissant les yeux sous le regard de la mère qui s'était vivement fixé sur elle. — Vous voulez savoir mon nom. C'est... Marie... oui, Marie.
— Tiens! comme ma mèrel remarqua Claude. Eti bien donc, demoiselle Marie, bonne nuiti Et ilsortit, non sans s'être un peu attardé à regarder la moissonneuse, et non sans avoir été de sa part l'objet d'une évidente attention : — muet et rapide échange qui n'échappa point à la mère.
Quand les deux femmes se retrouvèrent seules : « Si vous n'avez point fait la prière — dit après un instant, la jeune fille rompant le silence, que, pensive, préoccupée, la mère semblait disposée à garder, ^ voulez- vous que nous la fassions ensemble ?
— Oui, repartît tout bas la mère, d'un air contraint. Et sans en dire davantage, elle s'agenouilla au pied
de son lit et se signa.
La jeune fille qui s'était agenouillée près d'elle, commença à réciter, avec l'expression du plus sincère recueillement, de la plus candide ferveur, l'oraison du soir, dont la mère murmura les répons.
— Elles se relevèrent; puis d'un ton d'affectueux respect la moissonneuse adressa à la mère un bonsoir, que celle-ci lui rendit presque machinalement.
Et bientôt après, la lampe éteinte, Von n'entendit plus dans la salle qu'un léger bruit de respiration, mesurant de sa lente et monotone cadence le sommeil calme, profond qui s'était emparé de la jeune fille.
La mère d« Claude, elle, ne pouvait dormir, car l'instinct du péril venait de troubler encore une fois, et peut-être plus profondément que jamais son ombrageuse quiétude. Ce qu'elle avait remarqué, ou cru remarquer du sentiment: de sympathie manifesté par son fils avait suffi pour la livrer à de cruelles appréhensions.
Il lui semblait déjà voir inévitablement accompli l'événement tant redouté; elle jugeait déjà l'afTection de son enfant chéri sinon entièrement perdue, au moins inégalement départie : le plus petit lot à elle,
le plus grand à Fétrangère ; déjà elle se considérait comme vouée au triste isolement.
Elle maudissait Fenchaînement évidemment faUil des circonslances toutes particulières qui avaient préparé cet affligeant résultat; n* était-ce pas en effet par le fait d'une malheureuse influence qu'au moment mémeoù Claude témoignaitd'uneindifférence absolue, unejeune fille, au doux visage, aux apparences honnétes,modestes,s*était trouvée attardée dansia campagne, près de leur maison plutôt que près d'une autre, surprise par Forage, et en quelque sorte obligée de chercher un abri chez eux ?
Déjà, elle allait jusqu'à déplorer l'extrême compassion dont elle avait fait preuve, et qui avait été comme une excitation aux sentiments de son fils.
« Et pourtant — se disait-elle — cette jeune fille doit ne faire que passer dans le pays, quand elle aura travaillé un jour ou deux chez le même fermier qne Claude, elle ira chez un autre, ou gagnera le prochain village; et Claude ne la verra plus, n'entendra plus parler d'elle... dès lors plus d'alarmds. » Sans doute aussi, il se pouvait que Claude fût assez maître de lui pour ne pas laisser dégénérer en attachement sérieux la fortuite attention accordée à une inconnue. Il saurait se démontrer combien il serait peu sage de céder aux premières impressions ; il se dirait qu'avant d'aimer il fallait être certain de ne pas aventurer son amour
sur de simples semblants de vertu ou de probité* Claude, prudent, réfléchi, ne manquerait pas de faire ces prudentes réflexions...
Mais ce retour de foi en son fils était bien vite ébranlé, quand, d'une part,lamëre serappelaitle trouble évident dans lequel ellelavait surpris contemplant la jeune fille, et quand, d'autre part, elle constatait que par ses douces manières, son candide maintien, celle-ci était douée des séductions les plus propres à captiver le coeur honnête de Claude, et qu'en outre, elle avait paru n'être pas indifférente aux attentions du jeune homme.
Douloureuse alternative de crainte et de confiance qui ne pouvait que devenir de plus en plus pénible pour la patiente, à mesure qu'approchait davantage le moment où elle devrait à de nouveaux indices la conûrmation de ses doutes affligeants ou de ses rassurantes prévisions.
La plus grande partie de la nuit se passa pour elle en cette anxiété qui lui interdisait le sommeil; mais vaincue enfin par la double fatigue du labeur de la veille et des émotions même qui l'avaient tenue éveillée, elle s'endormit vers l'heure oùles premières lueurs de l'aube commençaient à dissiper l'ombre.
Quand elle rouvrit les yeux — peu d'instants après les avoir fermés — elle aperçut la moissonneuse debout, achevant de revêtir ses habits que la chaleur du foyer avait entièrement séchés.
L'heureuse tranquillilé du visago de la jeune âlle témoignait qu'un gai réveil avait suivi son calme repos. Elle avait déjà réparé, autant qu'il pouvait Têtre avec une coquette habileté ce désordre où la mésaventure de la veille avait jeté sa pauvre toilette. Un frais fichu trouvé sans doute dans sa petite garderobe de réserve remplaçait, correctement épingle sur son svelte corsage, celui que la pluie avait frippé; ses longs cheveux bruns, lissés avec soin sur le front étaient fixés, tordus derrière sa tête, par un léger peigne de laiton.
[ La mère de Claude ne put maîtriser un frémissement en la voyant ainsi belle d'une simplicité, contre les charmes de laquelle le jeune homme lui parut devoir être sans armes; aussi fut-ce sans pouvoir dissimuler une sorte de répulsion qu'elle répondit au gracieux empressement de la jeune fille s'informant si elle avait bien reposé.
La veille, au moment du coucher, la moissonneuse n'avait point semblé prendre garde à la disposition antipathique, d'ailleurs peu accusée, de la mère, mais cette fois le change était impossible. Ses traits traduisirent un sentiment de vive affliction, et aussi de profond étonnement.
I' La mère, qui le remarqua, en fut touchée ; déjà dans sa conscience elle s'accusait de l'odieuse prévention dont elle rendait victime une pauvre enfant sans
doute bien innocente des méfaits mis à sa charge; et déjà elle s*apprétait à racheter par les plus obligeantes façons ces inexcusables rigueurs, quand entra Claude dont les yeux battus, le teint hâve attestaient la fati* gue de rinsomnie, et qui, à Taspect modestement séduisant de la jeune fille, ne songea nullement à déguiser Timpression que cette vue produisait sur lui.
En outre la moissonneuse, encore sous le coup du blessant accueil de la mère, tourna vers le jeune homme un suppliant regard, qui semblait comme une plainte de Tinjustice dont elle avait à souffrir, et où se lisait l'intime conviction de trouver en dédommagement chez lui à qui elle avait recours, ime ferme sympathie.
Dès lors rejetée instinctivement dans son aveugle et arbitraire malveillance, la mère oublia de nouveau tout sentiment de considération, et, de nouveau, retrouva en face de la jeune fille sa répulsive contenance.
Le jour venait,
« Partons, mère , — dit Claude qui avait ouvert la porte et promenait ses regards sur la plaine humide.
— Voilà que le soleil va sortir, il n'y a plus marques de nuages au ciel : hâtons-nous de nous rendre à la ferme si nous y voulons trouver encore Jean Pache
— c'était le nom du fermier, — pour lui faire enga-
ger la demoiselle. Vous savez bien que tous les matins il a coutume d'aller mettre lui«méme à Tœuvre celle des bandes d'ouvriers gui entament un nouveau quartier de moisson. S'il était parti, la demoiselle ris* querait de n'être engagée que demain.
— Ehl 11 n'y apasdans le pays rien que Jean Pache qui prenne des journaliers, — répliqua d'un ton bref et décisif la mère qui, au lieu de se presser semblait au contraire s'attarder à plaisir ; — ne le trouvant pas, elle en sera quitte pour aller se mettre à la loue devant l'église : quelque autre fermier l'engagera. »
Claude comme frappé au cœur par cette amère ré* partie s'était brusquement retourné, et, d'un regard inquiet, il cherchait, non plus à s'expliquer la conduite de sa mère dont il avait tout d'abord su pénétrer le secret motif, mais à constater l'effet produit sur la jeune fille par un aussi étrange revirement d'humeur. Il craignait surtout que, se considérant comme atteinte dans sa dignité, elle ne fût poussée à un mouvement tout naturel de révolte contre ces désobligeants procédés; mais il la vit appuyée d'un bras sur le dossier d'une chaise, sa faucille autour du corps, son paquet à la main, le front baissé et coloré d'une légère rougeur, attendant, dans l'attitude du la plus respectueuse résignation que le signal du départ fût donné.
En face de cette généreuse passivité, — car il était évident poiir lui qu'au cœur de la jeune fille existait )a blessure dont elle avait la courageuse délicatesse de ne pas se plaindre, — Claude se sentit ému d'admiration ; et , pour la première fois peut-être depuis qu'il avait la conscience de ses appréciations il lui arriva de ne pas envisager avec l'indulgence la plus absolue un acte de sa mère .
Ils partirent, et cheminèrent en se retranchant dans un morne silence ; la mère pour rester fidèle à son système de froide réserve, le fils pour éviter que les propos de la mère imposassent de nouveaux froissements à la jeune fille , et celle-ci, sans doute pour témoigner, en s'efiaçant en s'annihilant, si l'on peut ainsi dire, le plus possible, qu'elle voulait ne pas être un sujet de conflit entre la mère et le fils.
Grâce aux retards que lamère avait, nonsans intention, apportés au départ, et malgré l'impatience de Claude, qui donnant l'exemple, tâchait de lui faire hâter le pas, ils arrivèrent à la ferme alors que dans l'ordre habituel le maître aurait dû l'avoir déjà quittée ; mais il attendait ce jour-là , pour conduire les ouvriers à l'ouvrage, que le soleil, qui se levait éclatant, eût un peu ressuyé les blés que la pluie de la nuit avait trempés. La jeure fille put dcnc lui être présentée par Claude, qui, pour la recommander vivement, oublia de considérer qu'il s'opposait peut-être au vœu secret de sa mère.
Le fermier non -seulement engagea Tétrangère, mais encore décida qu'elle ferait partie de la bande dont Claude, ouvrier habile et conciencieux , devait être le meneur (1).
Et Dieu sait combien la mère dût être affectée quand, obligée de rester à la maison, où la réclamaient ses travaux d'aide ménagère , elle vit son fils et la redoutable jeune fille s'éloigner de compagnie.
Par crainte sans doute de l'embarras où il n'eût pas manqué d'être jelé, s'il avait dû s'expliquer avec la jeune fille sur la singulière conduite de sa mère,
(1) Chacun peut savoir que, pour moissonner un champ, les ouvriers travaillent diagonalement échelonnés, c'est-à-dire le second ne commençant à scier que lorsque le premier — nommé le meneur — a déjà abattu quelques javelles. Quand ce n'est pas le maître qui mène lui-même, il a tout intérêt à confier ce soin à un ouvrier dont l'habileté et Tactivité lui sont connues, et qui, ne s'épargnantpas, donne à ceux qui le suivent un exemple qu'ils sont forcément tenus d'imiter.
et peut-être aussi pour ne pas lui laisser voirie trouble que sa seule vue , sa seule approche lui causait, Claude, tenant d'un air résolu la tête de la petite troupe , s'était mis à converser banalement avec tel ou tel des moissonneurs du pays.
De temps en temps, cependant, il se retournait à moitié, comme pour s'assurer machinalement qu'il était suivi; alors sur le visage de la jeune fille , qui marchait silencieuse entre deux autres montagnardes, il pouvait voir l'indice d'une chagrine préoccupation -, et il continuait à parler haut avec les moissonneurs , à affecter une allure décidée , pour dissimuler l'extrême tristesse dont il se sentait pris au triste a'-pect de la jeune fille.
Arrivés au champ à moissonner, Claude ayant couché les premières javelles, les moissonneurs et les moissonneuses prirent rang à sa suite. La jeune fille venait la quatrième, de sorte que tout en travaillant Claude pouvait, non pas causer aisément avec elle, mais au moins la voir d'assez proche.
Penchée sur le sillon, elle gardait encore cette soucieuse expression qui, aux yeux du jeune homme, la faisait d'autant plus digne d'intérêt , qu'il était autorisé à se dire, bien qu'involontairement , le premier auteur de son chagrin.
S'il n'avait tenu qu'à Claude, comme le sourire eût vite éclairé de nouveau son joli visage ! comme en
lui il jugeait impitoyable sa mère, qui n'avait pas craint d'attrister une aussi charmante et innocente créature I
11 la contemplait furtivement, elle frêle et mignonne, rivalisant d'ardeur et d'adresse avec les deux hommes robustes entre lesquels elle marchait. Il la voyait réunissant dans sa petite main un groupe d'épis, faisant sonner sa fauglle pleine sur le chaume dru qui craquait, et rangeant à sa gauche , sur le sol hérissé, la lourde poignée blonde. Et Glande — dût le maître s'apercevoir qu'il avait mal placé sa confiance — Qaude se surprenait à réunir moins d'épis dans sa large main , à trancher moins vivement le chaume et à se courber plus lentement pour déposer la javelle; car il voyait de temps à autre la jeune fille passer son bras sur son front baigné de sueur; et il eût tant voulu lui adoucir la rude lâche!
Au bout du champ , il s'attarda à raviver le tranchant de sa faucille pour attendre qu'elle eût, elle aussi, achevé de dépouiller son sillon, et quand elle arriva devant lui ?
« Savez-vous, demoiselle Marie — lui dit-il en accentuant ce nom avec une sorte de lente délectation — savez-vous bien que vous ne mentiez point en vous disant adroite et courageuse ouvrière? Voilà d'ailleurs votre devanceur et votre suivant qui le peuvent dire.
— Certes! repartit Tun des deux hommes appelés en témoignage , il ne ferait pas bon s* endormir avec celte petite.
— Âb 1 je crois bien, fit Tautre.
— Vous trouvez; allons, tant mieux I dit-elle modestement; et Claude eut la joie de la revoir sou-* riante; mais à peine eut-elle prononcé ces quelques mots, que ses traits reprirent leur voile de tristesse.
Vers neuf heures, Claude aperçut venir sa mère qui apportait le premier repas des moissonneurs , et il osa espérer qu'elle aurait amendé son injuste rigueur envers Tétrangëre. Mais son attente devait être péniblement trompée.'
La jeune fille s'élança empressée au-devant de l'arri van te, pour l'aider à décharger sa tête de la lourde corbeille qui y était posée. Mais dès qu'elle eut remarqué son approche, la mère s'arrêta court, et sans attendre le secours qui lui était offert , ayant mis la corbeille à terre :
a Merci, vous êtes bien bonne, » dit-elle de ce même accent froid que la jeune fille avait déjà entendu , et qui la fit douloureusement tressaillir.
Claude la vit blêmir, et il fut sur le point de courir à sa mère, et de lui crier, en oubliant peut-être qu'il ne devait pas laisser se trahir devant tous le sentie ment d'indignation qui l'agitait: ^
ils RéCITS CHAMPÊTRES
« Pourquoi étes-voussi dureenvers celle gui est si douce ? »
Mais il en fut empêché par la jeune fille elle-même, qui presque aussitôt parut avoir dominé la douleur ressentie, pour jeter sur lui un coup d*œil qui seoiblait lui imposer l'exemple d'une affectueuse indulgence.
Les moissonneurs s'installèrent en cercle à l'ombre d'une haie, et se mirent à faire gaillardement honneur au frugal festin que la mère avait disposé sur l'herbe. Tout en mangeant et buvant, ils échangeaient de gais propos.
La mère de Claude , qui pour attendre qu'ils eussent achevé, s'était assise près d'eux, paraissait vouloir rester complètement étrangère à leur entretien. Un soin plus grave l'absorbait : celui d'une sorte de farouche surveillance exercée par elle sur le maintien respectif de Claude et de la jeune fille, qui, soit précaution de l'un ou de Tautre, soit hasard, se trouvaient placés aux deux extrémités de la bruyante réunion .
Le résultat de cet austère contrôle aurait pu la sa* tisfaire; car, en même temps que Claude — pour tromper les défiances évidentes de sa mère — affectait de n'accorder aucune attention à la jeune fille, celle-ci , de son côté , semblait prendre un certain plaisir à suivre la conversation des moissonneurs, à
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8*7 mêler même, tout en prenant bravement sa pari du repas.
Mais une indifférence aussi complète, aussi formelle, succédant tout à coup aux marques non équivoques de sympathie qu'elle avait précédemment
surprises pouvait paraître suspecte à la mère; au lieu de l'accepter comme véritable, elle voulut y voir au contraire un tacite accord conclu en son absence, sinon explicitement, au moins par mutuelle intuition. Et cette pensée — est-il besoin de le dire ? — la jetait secrètement dans un état de sourde irritation qui ne laissait pas de communiquer à ses traits une étrange expression.
« Qu'avez-vous donc aujourd'hui, mère Anselme? dit un vieux moissonneur du pays , vous voilât ne soufflant mot et foulant sur nous des yeux à nous faire croire que vous nous tenez en aversion. Vous n'êtes pas malade, que je pense?
— Moi, non ! repartit la mère Anselme qui, gênée par le regard que Claude fixa subitement sur elle, se contraignit pour tâcher de prendre un air moins sévère.
— Vous n'avez-pas, m'est avis, plus de sujet de tristesse qu'hier?
— Non, certainement.
— Eh bien , un peu de gaieté , donc I A vous voir là ainsi devant nous, du diable si on ne jurerait pas
qae vous êtes envoyée par Jean Pache, à seule fin de nous mettre les idées noires en Tâme pour que ça nous coupe Tappétit, et que sa pitance s*en trouve épargnée. »
Et le vieux moissonneur ajouta , avec un gros rire plein de bonhomie, pour aller au-devant des susceptibilités du fils ?
— Tu sais, Claude, ce que j'en dis à ta mère, c'est afEaire de plaisanter entre nous, sans méchante intention.
— Je le pense bien, répliqua dignement Claude.
— D'ailleurs, petit, reprit l'homme, il n'est pas besoin de te dire que ce n'est point moi qui voudrais faire de la peine à la mère Anselme. Non , vu que nous sommes quelque chose comme des camarades du tout jeune temps. Encore que mon père ne fût pas riche, il n'était pas moins au mieux avectoa grand-père Rivet, dont je sais même qu'il reçut maintes fois les bons services. 11 ne s'en cachait pas, tenant qu'il y a honneur à confesser les obligations qu'on peut avoir à ses amis. Je fais comme lui. Alors que nous étions enfants , en avons-nous fait de ces parties , Claude Rivet , qui est ton oncle , et la Marie Rivet qui est ta mère ! Quel bon garçon c'était que ce Claude ! Nous sommes, au fait, demeurés amis , jusqu'au jour qu'il est parti. PauvreClaude ! faut avouer tout de même qu'il n'a guère eu de chance au pays...
— Pourquoi en auraii*il eu plus que les autres , lui? gronda sinistrement la mère Anselme, trouvant dans la libre expression de cette haineuse remarque une compensation au pénible secret qui lui était imposé sur un autre point.
— Je ne dis pas, mère Anselme , je ne dis pas, repartit doucement le vieux moissonneur ; mais vous savez, le mal des uns ne guérit pas celui des autres, et encore que vous ayez eu dans le temps quelque désaccord avec votre frère, je mettrais, comme on dit; la main au feu que vous n'avez jamais fait de mauvais souhaits à son intention.
— Le feu, ça brûle I riposta, avec un amer sourire la vieille femme , qui semblait se délecter dans une acre jouissance.
— Eh la, lai je crois qu'en vérité vous vous faites plus méchante que vous n'êtes , mère Anselme. Tenez, votre frère Qaude viendrait aujourd'hui pour demain — en supposant qu'il soit encore de ce monde — il viendrait vous dire : Faisons la paix...
— Qui est-ce qui vous a chargé de me tenir ces propos , Cyprien ? demanda brusquement la mère Anselme, en dardant sur son interlocuteur un regard dont la puissante pénétration semblait devoir lui interdire jusqu'à la moindre pensée de feinte.
— Moi, mère Anselme , balbutia l'homme sous le coup d'une véritable intimidation; mais... mais personne, je vous jure.
— Eh bienl donc, pourquoi parlez-vous de choses dont il ne peut y avoir à parler jamais ?
— Enfin, mère Anselme...
— Quand je dis jamais , c'est jamais I »
Ces dernières paroles avaient été articulées avec un tel accent d'autorité que non -seulement le vieux moissonneur n*osa pas hasarder une nouvelle réplique , maïs qu'encore tous les autres parurent saisis d'une sorte d'effroi devant cette implacable manifestation de rancune.
Il n'était jamais arrivé à Claude d'entendre sa mère exprimer son ressentiment avec autant d'énergie. Pendant qu'elle parlait, il avait tenu ses yeux tristement arrêtés sur elle; les dirigeant ensuite sur la jeune fille, il la vit comme frappée d'une navrante consternation.
Pâle, les lèvres entr'ouvertes, les paupières humides, les mains retombant inertes sur ses genoux, elle considérait d'un regard morne cette femme qu*elle avait trouvée si généreuse, si bienfaisante, et qui en ce moment pouvait lui sembler personnifier la haine sauvage, la malveillance intraitable.
Comme si le repas eût été soudain fini pour elle, elle se leva et s'écarta de quelques pas en détournant son visage, sans doute, — pensa Claude, pour cacher la vive émotion qu'avait dû lui causer, à elle profondément bonne, le nouveau et cruel désanchantement qu'elle venait d'éprouver.
Mais bientôt Claude la vit revenir se joindre au groupe, et sans paraître garder aucune pénible préoccupation, prêter la même attention qu'auparavant à Tenlretien que les moissonneurs avaient engagé sur des sujets moins graves.
Quelques instants plus tard la mère Anselme remettait, bien allégée, sur sa tête la corbeille qu'elle avait apportée lourde, et reprenait le chemin de la ferme.
Les moissonneui's regagnant à l'extrémité du champ l'endroit où le travail avait été interrompu, Claude fit en sorte de se rapprocher de la jeune fille qui marchait seule une des dernières, et. 'qui d'ailleurs ne chercha nullement à l'éviter.
« Demoiselle Marie, lui dit-il à voix basse, quand il se trouva à son côté, ma mère, n'est-ce pas, vous a paru méchante, tantôt?
— Méchante pour son frère : peut-être bien; mais elle a été si bonne pour moi .
— Bonne pour vous, répéta Claude en branlant piteusement la tête, ah I pas depuis ce matin au moins.
— N'importe I si elle l'a été hier.
— Elle vous a fait de la peine; je l'ai bien vu.
— Je lui en ai peut-être fait aussi, moi.
— Vous, demoiselle, et comment l'auriez- vous pu? se récria vivement Claude, qui pour s'exprimer ainsi
n'avait obéi qu'à Timpulsion spontanée de son cœur, sans songer qu'il abordait une question bien délicate.
— Eh I que voulez- vous que je croie ? demanda, de son air le plus candide, la moissonneuse qui ajouta avec une touchante ingénuité : Oh ! mais, si j*ai pu faire mal envers elle, c'est bien sans mauvaise intention, allez, M. Claude. Je la respecte trop, j'ai pour elle trop de reconnaissance, d'amitié... Oui, d'amitié, car je sens que je l'aime, je peux vous le dire à vous, comme j'aimerais ma mère, une bonne mère, comme si j'étais sa fille, une fille bien dévouée, bien soumise. x>
Ces paroles portaient au cœur de Claude une double joie, joie étourdie de l'homme qui, n'osant pas scruter l'avenir, s'attache à savourer les moindres douceurs du présent. 11 lui semblait que les fâcheuses précautions delamère fussent mises à néant, par cela, même que la jeune fille ne soupçonnait point les motifs de l'aversion dont elle était l'objet ; d'autre part il se plaisait à voir une douce communauté établie entre lui et la jeune fille , par l'affection qu'elle manifestait pour la chère femme dont il pouvait déplorer les rigueurs, sans cesser de lui vouer une vive tendresse. Et il trouvait , en savourant ces pensées , un charme à oublier, à méconnaître combien peu elles lui étaient permises.
; « Ah I que ma mère n'est-elle là pour vous enten-
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dre I s*écria-t-il encore emporté par un mouyemenl irréfléchi.
— Elle ne voudrait peut-être pas me croire , répliqua tristement la moissonneuse : et elle reprit, avec une expression toute contraire : « Mais, du moins, vous me croyez, vous?
— Si je vous crois I -- Et Claude joignait les mains avec une sorte de ferveur. — Est-ce que vous pourliez savoir mentir ? »
La jeune fille fixa sur le jeune homme ses regards dont le doux éclat le semblait éblouir, et, lui tendant une main qu*il s'empressa de saisir , pendant qu'elle portait l'autre sur sa poitrine , comme pour comprimer une émotion trop forte :
« Merci, lui dit-elle, avec un accent singulièrement animé ; merci de votre confiance en moi ; j'en suis heureuse , j'en suis fière , oui , bien heureuse , bien fière I »
Puis , comme prise tout à coup d'un accès de faroucherie, comme affectée d'un secret sentiment de crainte, elle lui retira brusquement sa main ; et, sans un coup d'œil jeté derrière elle, sans une parole prononcée , elle gagna à grands (as l'avance sur Claude qui, arrêté, la regardait fuir, en proie à un inexpri« mable émoi.
Moins favorablement, moins sympathiquement prévenu, Claude eût cependant pu trouver que, dans
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ces derniers moments , la jeune flUe avait agi , non pins avec Theureux abandon qui avait jusgue-là paru lui être coutumier, mais bien sous: Tinfluence d*nne coquette intention ; il se fût sans doute aperçu que, à ses regards, à ses gestes, au son de sa voix, le naturel faisait quelque peu défaut, et peut-être même cette fuite soudaine, précipitée, lui eùt-elle semblé avoir pour but de rendre évident le trouble qu'elle prétendait cacher . .
Mais Claude pouvait-il faire aucune remarque sur la jeune fille, alors que la fièvre qui l'agitait lui enlevait pour ainsi dire la conscience de lui-même ?...
Ce ne fut pas la mère Anselme, mais une autre servante de la ferme qui apporta le diner aux moissonneurs.
Pour ce repas la jeune fille prit place immédiatement à côté de Claude, et bientôt — sans toutefois avoir eu recours à aucune provocation, mais aucon«
traire en gardant la plus digne réserve — il arriva qa'elle eût attiré l'attention , l'on pouirait 'presque dire l'admiration de tous, car il n'y avait d'yeux que pour la regarder, d'oreilles que pour l'écouter ; et cependant elle n'avait pas cessé d'être l'humble et pauvre paysanne; et cependant les propos qui s'échappaient de ses lèvres n'étaient encore que simples et modestes comme elle.
Mais s'il est un prestige irrésistible , n'est-ce pas celui qui est dévolu à la simplicité gracieuse , à Taccorte modestie ?
Ce qu'elle disait, chacun eût pu le dire, mais non pas comme elle sans doute ; à la beauté de son visage, il eût été facile d'opposer bien des beautés rivales, mais qui auraient manqué sans doute de la charmante expression du sien.
Gomment sa calme et discrète personnalité avait su effacer toutes les autres dans ce groupe aussi bruyant qu'animé? comment la grosse hilarité, la bru taie belle humeur de ces robustes convives, s'étaient laissé dominer par son fin sourire et sa sobre gaieté ? comment toutes les fortes natures qui l'entouraient avaient accepté l'empire de sa faiblesse ? — on n'a jamais pu donner les raisons de l'instinct, pourquoi les chercherions-nous ?
Toujoui-s est-il qu'elle semblait au milieu de ses com][>a^nons de t;*avaii comme un^ douce souveraine
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dictant à l'esprit heureux de tous les plus aimables lois.
a Là-bas dans mon pays... » disait-elle; et c'était quelque histoire pleine d'intérêt, bonnement, brièvement contée, dont elle leur émouvait le cœur ; ou bien : « Un jour, alors que j'étais jeunette, toute jeunette... » et c'était quelque gentille espièglerie, dont elle les égayait.
Et si quelque homme d'âge lui adressait une question, comme elle savait, en répondant, trouver ce ton de naturelle et délicate déférence qui tant flatte la yidllesse I
Et si quelque autre, la jalousant peut-être, s'avisait de la prendre à partie, comme elle avait toute prête pour le vaincre, aux acclamations de tous, la réplique qui désarme sans blesser I
Mais si, au contraire, quelque propos élogieux lui était décenié, comme en se défendant de la louaùge, elle prouvait ingénieusement qu'elle la méritait.
Et les vieux se disaient, en la couvrant d'un regard bienveillant : « Quelle gentille et honnête enfant I Qu'heureux doit être son père I » Et les jeunes pensaient : « Quelle avenante fille ! que fortuné sera celui qu'elle aimera I »
Et c'était, dernier et puissant avantage, sans paraître le vouloir, ni le comprendre, qu'elle exerçait de telles séductions autour d'elle.
LA MOIflfiOVNBUSB 239
Pounions-notis traduire tes peiu^é qui se heur-^ talent dans ]e eœur de Claude ? Non, car ce n'était plus, comme autrefois, une vague disposition aux tendres sentiments, mais la passion vive pour un objet déterminé qui se trouvait en lutte avec là loi d'indifférence que son attachement filial lui avait imposée. D'une part, il aimait d'un amour profond, et non-seulement ses propres réflexions , mais un aveu général semblait lui répéter que la femme aimée était en tous points digne de l'être ; d'autre part venait l'implacable, la menaçante aversion manifestée par sa mère, qui lui interdisait la sympathie pour l'étrangère. La veille encore, pour calmer les alarmes maternelles, il avait, presque avec serment, protesté de son renoncement à l'amour, et , en ce moment, il était tenté de se demander si cette parole inconsidérée pouvait l'avoir engagé. Alors qu'un élan de courage lui faisait désirer que la charmeuse s'éloignât, afin de mettre un terme à sa cruelle incertitude, il se surprenait cherchant à l'enchaîner des yeux ; et un frisson glacial le secouait; à Vidée qu'il pourrait ne plus la voir.
Aussi quel était son embarras au milieu de ces gens dontleconcertd'hommages pour la jeune fille lui causait à la fois une orgueilleuse satisfaction et une sourde jalousie I Dans quel silence ému il était jeté quand — précieuse faveur qu'il ne la voyait accorder à nul au- .
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Ire — elle arrêtait longuement sur lui son pur regard bouriant ! Combien d'espoir , et combien de crainte ! Que d'ardentes aspirations, et que de froids sacrifices I Enfin comme il était heureux , et comme il souffrait !...
Pendant Taprës-dînée Claude, pour surcroit de tourment, put remarquer que si, a l'exclusion de tous, il avait les attentions de la jeune fille — avantage dont il se réjouissait dans le plus grand mystère — il n'était pas seul à se préoccuper particulièrement d'elle.
Parmi les moissonneurs étrangers, faisant partie de la banfle qu'il dirigeait, se trouvait une sorte de brute gigantesque aux longues jambes, aux grands bras, aux vastes pieds plats, aux mains épaisses et larges, à la tête basse, hérissée de poils roux, au profil camard, à l'innuense bouche montrant des râteliers formidables, aux fauves prunelles brillant entre des
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paupières à peine disjointes, et sans cesse clignotan* tes. Hâbleur aussi stupide qu'infatigable, dans son rapide et sonoi*e jargon montagnard, ce colosse assaisonnait chaque période d'un raugue et interminable ricanement ; s*il cessait de proférer ses obtuses plaisanteries ou de donner cours à sa retentissante hilarité, ce n'était que pour se mettre à hurler, de toute la force de ses redoutables poumons, quelque sauvage mélodie au rhythme insaisissable.
Ce grand corps disgracieux et inepte affectait — tous les phénomènes sont dans la nature — une sincère fatuité, un absorbant amour-propre. S'il riait, ce n'était guère que des bons mots qu'il pensait avoir dits; s'il chantait, c'était uniquement pour qu'on l'écoulât, comme il s'écoutait lui-même; si le poing au flanc, la tête fièrement inclinée, la lèvre dédaigneusement grimaçante, il laissait tomber autour de lui les regards courts de ses yeux étroits, il ne doutait pas d'ajouter le prestige de l'importance aux séductions déjà si nombreuses dont il se croyait incontestablement doué.
Tel était, sommairement envisagé l'étrange rival que le hasard avait donné à Claude, et qui avouait ses brutales prétentions avec autant de soins que Claude en prenait à dissimuler ses délicats sentiments.
Dieii sait quels froissements devaient être infligés
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au mystérieux amaot, par les fâcheuses témérités de rindiscret adorateur I Au moins ^espérait-ll que la conscience de sa dignité inspirerait à la jeune fille quelque fier mouvement par lequel elle saurait, sinon réduire au silence le malheureux personnage, du moins répudier hautement ses attentions. Mais elle se bornait soit à sourire avec une tranquille indulgence, soit à ne pas paraître piendre garde aux impertinentes provocations dont elle était Vobjet. Et Claude — jugeant comme il pouvait juger — faisait honneur de cette contenance à une candeur profonde, tandis que dautres yeux que les siens se fussent peutêtre crus en droit de reconnaître sous ces naïfs dehors quelque intention légèrement artificieuse — comme si, par exemple, la jeune fille eût été bien aise que Taudace du montagnard servît de stimulant à la timidité de Claude, ou tout au moins comme si, gardant encore un doute sur Tamour du brave garçon, elle en eût voulu demander la dernière confirmation aux signes de jalousie qu'il ne pouvait manquer de laisser voir.
Mais, répétons-le, ces subtiles appréciations échappaient aux facultés troublées de Claude; et peut-être la jeune fille, constatant cet avantage, s'en autorisaitelle avec un habile discernement, pour développer sa tactique jusqu'au point où elle eût risqué d'en compromettie Je succès,
A la chute du jour, les moissonneurs reprirent ensemble le chemin de la ferme où le repas du soir les attendait,' et dans la grange de laquelle ceux qui n'appartenaient pas au village devaient selon la coutume, passer la iiuît.
En route encore le montagnard qui affectait sans cesse de marcher en se rengorgeant à côté d'elle entoura la jeune fille de ses sottes et bruyantes assiduités; et la jeune fille semblait encore tolérer cet indiscret manège, non-seulement avec une naïve patience, mais presque comme un jeu dont elle ne devait pas craindre de s'égayer.
Faut-il remarquer combien, en conséquence, pouvait être pénible la situation de Claude, qui toujours se condamnait rigoureusement à ne.pas intervenir.
Une fois cependant le rustaud, qui sans doute croyait tout permis au prétendu mérité de ses ineptes boutades, s'étant avisé d'une expression trop familière, qui avait trouvé chez la moissonneuse la même tolérance enjouée, Qaude ne fut plus maître de s'abstenir. Passant aussitôt près de In jeune fille:
« Êtes-vous donc si simple de ne pas comprendre que cet homme vous manque de respect? murmura-» t-il à son oreille, d'une voix sourde et singulièrement altérée. Faudra-t-il donc que ce soit moi qui lui dise le premier de garder pour lui ses malhonnêtes paroles ? »
La jeune ÛUe le regarda avec une sorte d*effroi, tout en semblant faire avec la plus confiante soumission, un grave retour sur les circonstances antérieu* res; puis doucement :
« Vous avez raison, lui dit-elle; à partir d*à présent, je vous le promets, il ne dépendra pas de moi que ce mal-appris me laisse tranquille. »
Et dès lors en effet, non-seulement elle veilla à ce que le montagnard ne Tavoisinât plus en marchant, mais encore elle s'appliqua, soit à rétorquer dignement ses propos hasardeux, soit à y opposer le plus dédaigneux accueil.
En un mot, son maintien grave, circonspect, attestait qu'elle ne redoutait rien plus que d'encourir encore les sévères avertissements de Claude ; et cette significative déférence ne manquait pas de faire éclater une joie enivrante au cœur du jeune homme.
C'était ainsi', que peu à peu, par de successives transitions qui pouvaient être fortuites; mais dont une coquette émérite n'eût pas, croyons-nous, désapprouvé l'heureux enchaînement, la jeune fille arrivait à parfaire la conquête primitivement due à sa gracieuse ingénuité.
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Quand ils arrivèrent à la ferme, grand fut Tétonnement de Claude — et sans doute aussi de la jeune fille — en voyant chacun de leur côté que les affligeantes dispositions de la mère Anselme semblaient être entièrement modifiées. Plus d'inquiets regards jetés sur Tétrangère, plus de précautions prises entre les avances affectueuses, mais au contraire, un souriant accueil, et toutes les marques d'une confiante sympathie.
Combien Claude se délecta lorsqu'il vit sa mère aller d'elle-même au-devant de la moissonneuse, lorsqu'il l'entendit s'informer si le rude labeur d'une longue journée n'avait pas surmené ses forces; et lorsque à la table où elle était chargée de servir un certain nombre d'ouvriers, il crut remarquer qu'elle veillait attentivement à ce que la jeune fille fût aussi bien partagée que possible.
« Allons I pensa-t-il, emporté déjà bien loin sur les ailes de ses rêves indécis — la raison s'est enfin
fait entendre à elle; elle a reconnu son injustice, et elle veut en efTacer le souvenir. Sans doute il lui a fallu une grande force pour se dominer ainsi, pour étouffer le sentiment de jalousie si profondément développé dans son cœur; mais elle m'aime tant qu'elle a su comprendre à quel point sa conduite m'afdigeait, et le sacrifice lui a été possible. »
Et Claude, considérant cette preuve de tendresse comme la plus grande que sa mère lui eût encore donnée, se prenait à Taimer comme jamais encore il ne Tavait aimée.
Vers la fin du repas, Claude qui s'était levé et avait pris sa mère à part dans un coin de la salle, essayait de lui remontrer, non sans quelque embarras, à quelles déplorables éventualités une honnête jeune fille pouvait se trouver exposée, par la communauté de gîte avec un véritable ramassis de gens grossiers et mal avisés. La conclusion qu'il laissait à sa mère le soin de tirer elle-même, était tout naturellement qu'elle devait offrir de nouveau pour la nuit un abri plus digne à la moissonneuse. Gelle*cî, qui vint franchement, mais toutefois avec une humble douceur, formula une requête dans le même sens, en la motivant sur les mêmes appréhensions.
Alors la mère :
« Soyez tranquille, dit -elle, j'ai pensé à ça. C'est pourquoi j'ai tantôt parlé à Jean Pache ; il est en-
tendu que vous n*irez pas coucher à la grange, mais bien dans la chambre de la vieille Françoise, la servante. J*ai prévenu la Françoise, elle m'a dit qu'elle ne demandait pas mieux que de rendre service à une brave fille. Donc tout est arrangé. »
Bien que l'annonce de cette prévoyante attention, pour n'y avoir qu'indirectement répondu, n'eiit pas moins satisfait au souhait avoué de la jeune fille, ce ne fut pas sans être restée un instant sous le coup d'un évident désappointement, quelle témoigna sa gratitude à la mère — qui d'ailleurs tout en gardant avec elle une parfaite aménité, paraissait scruter attentivement son maintien.
Claude éprouva, lui aussi, une sorte de déception, car il se demanda, sans trouver la réponse, si le soin pris par sa mère, décelait à l'égard de la jeune fille un sincère sentiment d'intérêt, où s'il ne devait y avoir au contraire, qu'un biais pour Tempécher de s'immiscer davantage dans leur intimité.
Livré à cette incertitude, Claude reprit avec sa mère le chemin de la maison. Dans le trajet ils prononcèrent à peine quelques paroles insignifiantes, et, arrivés, tous deux gagnèrent leur couche sans avoir a1^ rié la question, qui malgré tous leurs semblants d'indifférence, ne pouvait qu'être l'objet de leur unique préoccupation.
 l'aube ils se mirent de nouveau en route pour la
ferme, et, d'abord rien encore dans les propos qu'ils échangèrent n'eût fait supposer que la pensée de la jeune fille fi\t présente à leur esprit, quand tout à coup, et comme il ne leur restait plus que quelques pas à faire :
« Sais-tu bien, Claude — dit la mère avec la plus complète apparence de calme — que si tu avais l'idée de te marier avec cette petite montagnarde, il ne faudrait pas me le cacher ?
— Me marier! répéta Claude, confondu par l'imprévu, et par la nature même de ces paroles qui posaient la redoutable question au grand jour plus explicitement peut-être qu'il n'avait encore osé le faire dans le profond secret de son cœur.
— Oui, continua la mère sur le même ton, et sans paraître remarquer le saisissement de son fils, je sais comprendre que l'amour ne se commande point et puisque tu aimes cette fille, pourquoi ne songerais-tu pas à l'épouser?... car enfin tu l'aimes. »
L'accent que la mère avait pris pour énoncer cette dernière afftrmation, et l'étrange pénétration du regard dont elle l'accompagna étaient bien faits pour faire perdre à Claude le peu d'assurance qui lui restait, ou pour lui interdire en tous cas la possibilité d'un libre aveu.
<K Mon Dieu, mère, balbutia-t-il en rougissant, en baissant les yeux avec une confusion toute puérile, voUà que vous supposez des choses. . .
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— Est-ce qu'elles ne sont point? se hâta de reprendre la mère, alors, c'est bien I Du moment que tu t'en défends, je te crois comme si tu en convenais.
— Mais... — hasarda Claude. qui malgré son désar* loi, avait cependant la faculté de trouver trop étendue la portée donnée à sa timide réclamation.
— Donc, c'est que j'ai supposé vrai, reprit encore la mère avec une froide vivacité, aussi t'ai-je déjà dit que tu n'avais pas à t'en cacher. Que tu te marierais un jour, je pouvais m'y attendre, et mon parti en est pris, bien piis, va. Ce n'est pas ma considération qui te doit retenir. Tu as pleine liberté, et par ton âge et par le consentement que je te donne. Marie-toi, mon enfant. Cette fille est assez jolie , assez avenante ; elle a l'air d'être bonne, il faut la croire de gens honnêtes; d'ailleurs tu tâcherais de le savoir au juste, avant de rien conclure. Bref, si tu penses être heureux avec elle, marie-toi sans t'inquiéter de moi, je m'arrangerai bien de mon côté.
— Mais enfin, repartit Claude qui n'était pas abusé par les allégations de sa mère, et qui en désespoir de cause, voulait tenter de l'amener à une argumentation moins extrême, moins décisive, je ne vous ai dit ni que j'aimais cette personne, ni que je voulais me marier.
— Alors , si tu ne l'aimes pas, et si tu ne veux pas te marier» riposta anssitôt la mère, n'en parlons plus,
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r88tons-ea là. J'avais cru... j'avais pensé... et je tenais à bien t'assurer que je n'étais pas contraire à tes projets. Mais quisqu'il n'y a rien de vrai dans ce que j'ai pu croire et penser, n'en disons plusmot. Cest un sujet trop délicat, et pour moi, et pour toi : laissons donc ce sujet, oui, laissons-le. d
Claude allait encore sinon protester, au moins essayer de restreindre cette discussion aux limites moyennes dans lesquelles il espérait pouvoir aventurer quelque sincère confidence, mais l'entretien fut forcément interrompu, car en ce moment la mère et le fils entraient dans la cour de la ferme, peuplée déjà des nombreux ouvriers qui, se groupaient pour se rendre à leurs travaux.
La mère Anselme aurait pu témoigner qu'il n'était pas fortuit cet empêchement sur le concours duquel elle avait en quelque sorte compté pour le succès d'un stratagème, qui, bien que lentement et minutieusement élaboré, ne laissait pas que de sembler dû à la plus pauvre Imaginative.
L'on est ordinairement assez mal inspiré par une mauvaise cause, et tel était le cas de la mère A nselme, qui agissait sans oser peut-être s'avouer le véritable motif de ses menées, ou qui plutôt le dénaturait avec
la complaisante bonne foi d'un esprit profondément timoré.
Qu'ils lui soient sans pitié ceux qui pourront afi^-
mer n'avoir jamais eu recours à de spécieux prétextes pour se trompée eux-mêmes sur le sens de leur propre conduite : nous nous bornerons, nous, à tâcher de faire un peu de jour dans l'ombre où sa naïve duplicité se croyait bien habilement abritée.
Cédant au mouvement irréfléchi de son instinctive jalousie, la mère Anselme avait, en premier lieu, manifesté ouvertement, et à plusieurs reprises, une vive répulsion pour la jeune fille; mais, avertie par la tristesse de Claude, elle s'était demandé si ses brutales façons d'agir n'étaient pas plus propres à aggraver le mal qu'à le conjurer; puis comme elle venait de renoncer, par prudent calcul, à ce violent système, elle fut conduite à rechercher si elle avait bien le droit de condamner son fils à l'isolement, à l'indifférence, et toute ombrageuse considération écartée, sa conscience de tendre mère lui avait résolument dénié ce tyrannique privilège.
Tout d'abord elle fut saisie comme d'un froid anéantissement à cette irréfutable déclaration qui semblait, en lui ravissant ses seules, ses dernières joies, lui interdire de rien faire pour tenter de les conserver.
Mais bientôt, à son insu pour ainsi dire, sans que peut-être elle reconnût l'influence sous laquelle s'opérait la métamorphose de ses appréciations, il lui arriva sinon d'être délivrée de ses angoisses, mais de se croire autorisée à engager une lutte qui avait pour
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but inavoué de défendre Bon bonheur menacé.
c Non, sans doute, pensa-t-elle, je n*ai pas le droit d'exiger que Claude renonce à des projets qui sont de son âge, et quMlest en droit, lui, de former; mais s'en suit-il qu'en cette grave et périlleuse circonstance, je doive l'abandonner aux seuls entraînements de son cœur confiant et bon? Ne m'est-il pas permis au contraire, commandé même d'employer toute ma clairvoyance, tout mon discernement pour lui conseiller un choix digne de lui, ou l'empêcher d'en faire un mauvais? Telle est assurément la tâche maternelle à laquelle je ne puis nî ne veux faillir.
Et — du moment où la mère Anselme pouvait se persuader en pleine sincérité qu'elle ne faisait rien que poursuivre l'accomplissement d'un pieux devoir, faudra-t-il s'étonner si, au cas échéant, elle oublie de s*imposer certains scrupules qui viendraient à la traverse de son entreprise, et si les jugements, qu'elle regardera comme sérieusement motivés, sont entachés de la plus arbitraire et malveillante partialité.
Son raisonnement, on en suit aisément les simples déductions.
« Quelle est cette fille dont Claude s'est épris à l'étourdie ? Une inconnue : ou pour mieux dire une aventurière; — Oui, une aventurière, car l'empressement avec lequel elle a répondu aux marques d'une sympathie, que ses agaceries ont provoquée, prouve
le cas qu'il faut faire de ses dehors ingénus et de ses protestations de gratitude. Quel sentiment moral peut être le sien, alors qu'elle reconnaît la plus cordiale hospitalité, en s'effbrçant de faire triompher presque dès son arrivée sous le toit hospitalier, les coquettes séductions dont elle est malheureusement pourvue? Et ce serait à une créature aussi profondément fausse et perûde que serait livrée la destinée du plus honnête, du plus vrai des jeunes hommes! N'est-îl pas évident que dédaignée, pour ne pas dire décriée, dans son pays, elle court le monde afin de trouver la dupe de ses semblants d'innocence? et, s'il en fallait un témoignage irrécusable, ne l'aurai t-on pas dans le soin affecté qu'elle a pris d'énoncer elle-même la probabilité d'une suspicion ? Son étalage sans motif de piété filiale, son obstination à exagérer le prix de l'assistance toute naturelle qui lui a été offerte, ses élans d'attendrissement. . — Qu'est-ce donc, sinon autant de semblants hypocrites devant concourir à la réussite de ses captieuses visées?... »
Engagée en pareille voie la mère Anselme ne pouvait nécessairement s'arrêter qu'à celte conclusion, ^ue l'odieux d'une aussi dangereuse personnalité étant formellement avéré, tout expédient devait être réputé licite et de bonne guerre, qui tendait à en paralyser l'influence.
Ainsi s'explique l'accueil en apparence affectueux
que la jeune fille relrouva le soir à son retour à la ferme, car la mère Anselme, tenant compte surtout des impressions de Qaude, s*était dit quelle prendrait d'autant plus d'avantage sur son adversaire qu'elle semblerait l'avoir moins en défiance. Ainsi s'explique le témoignage de sollicitude qu'elle avait paru lui donner, en lui assurant un gîte moins hasardeux que l'asile commun à ses compagnons de travail : et qui n'était rien moins qu'une mesure d'exclusion, habilement prise en cela qu'elle pouvait être inlerprétée, comme un hommage rendu à l'honnêteté de la jeune fille.
Elle avait trouvé d'autre part que, pour pouvoir dénigrer la jeune fille dans l'esprit de Claude sans laisser voir aucune prévention, elle devait tout d'abord faire mine d'accéder spontanément à cette union qu'elle répudierait ensuite sur un semblant d'examen réfléchi.
. Elle s'attendait bien à ce que le brusque aveu de son assentiment, présenté d'ailleurs sous une certaine forme, impressionnerait Claude à ce point de lui ôter la libre expression de ses intimes pensées, et que, partant, elle ne risquait point d'être prise au mot; mais pour le cas où, son premier trouble dissipé, Qaude voudrait engager un entretien qui la pourrait mettre à la gêne, elle s'était ménagé l'obstacle matériel qui devait Ten affranchir.
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Par cette manœuvre elle tendait simplement à s'assurer le bénéfice d*un antécédent dont elle pût se prévaloir dans la suite, quand elle voudrait arguer de sa prétendue adhésion à des projets reconnus inadmissibles, et aussi de l'indifiërence avec laquelle Claude Tavait alors accueillie.
Gauches et grossières combinaisons, il faut bien le constater, mais qui attestaient moins encore peut-être la misère de la cause au service de laquelle elles étaient mises, que la maladresse normale d*un cœur droit, s'essayant, dans un fiévreux accès de terreur, à la pratique des voies obliques et tortueuses.
Les preuves de sympathie bien et dûment faites, au moins à son avis, la mère Anselme n'attendait plus que l'occasion favorable pour commencer les hostilités. Quelque simple remarque, formulée avec une feinte indulgence, devait comme donner Féveil aux appréciations défavorables qui sourdement iraient en renchérissant.rune sur Tautre, jusqu'à ce que la
condamnation absolue pût paraître suffisamment motivée, et fût, au cas échéant, liautement prononcée.
La mère Anselme s'était munie de toute la pru dente patience que pouvaient exiger la mise en œuvre d'un tel système, mais elle devait être dispensée de s'astreindre à ces timides lenteurs.
Au moment où la mère et le fils franchissaient le portail, une explosion de rires moqueurs éclatait à l'autre extrémité delà cour, dans un groupe que do* minait le front surbaissé du colossal montagnard, et non loin duquel se tenait la jolie moissonneuse, qui, tranquillement accoudée sur la marge d'une fenêtre, semblait par la réserve de son maintien, s'efibrcer d'échapper à l'importune attention du rustaud.
« Ah ah I voilà qui s'appelle parler, se prit à dire un des hommes qui entouraient le stupide personnage, évidemment interloqué par une répartie à la fois digne et subtile de la jeune fille.
— Tire-toi de là, grand, ajoutait un autre.
— Ah bien oui I reprenait un troisième, il n'est pas assez malin pour la petite. Elle en retendrait trois comme lui.
— Trois : dites donc un cent.
— Oh I il ne lui saura rien répliquer.
— Ma foi, non i le voilà tout penaud.
— Tout coi.
— Il est à bout de ses finesses, le piètre finaud.
— Pas malio, le grand I pas malin I »
Et la railleuse hilarité recommençait de plus belle.
Claude s'était arrêté : la mère Anselme se dirigeait lentement vers la maison ; non sans prêter quelque attention à ce qui se disait parmi les ouvriers.
— Oui, oui, c'est bon, murmura, avec un ricanement concentré le montagnard qui tournait sournoisement ses regards fauves sur la jeune fille, si elle est plus fine que moi, tant mieux pour elle 1 ça lui fait honneur : jeneluien veuxpointdemal, non, etmémement, contrairement, je dis que ça rend tout aise de la revoir après qu'elle s'est cachée de nous durant la nuit... C'est pourquoi, je ne vois pas à quelle cause elle fait la méchante, je ne suis point méchant, moi. Eh bien ! ce n'est pas la manger que je veux, non. Eh! eh I eh! c'est tant seulement l'embrasser. Eh! eh! eh!... »
En s exprimant ainsi, le montagnard marchait avec une narquoise assurance vers la moissonneuse, qui le voyant venir, se redressa fièrement. Sans doute se croyait-elle sufiisammeut protégée par le prestige de sa dignité. Mais la force morale devait échouer con* tre l'audace du brutal. Quand la jeune fille eut pu s'en convaincre, et que, adossée au mur, elle voulut se jeter de côté, les grands bras du montagnard étaient ouverts qui, la cernant, lui rendirent la fuite impossible. Alors éperdue, frémissant d'effroi, de colère i « Claude ! cria-t-elle, Claude, à mon aide I »
Encore sous Timpression de Tétrange entretien qu'il venait d'avoir avec sa mère, peut-être Claude se fût*il abstenu de prendre part à ce démêlé, qu'il ne pouvait cependant observer sans une vive émotion mais le suppliant appel de la jeune fille, alors surtout qu'il ne contenait plus qu'à grand'peine son indignation, devait l'emporter sur toutes les considérations. Il s'élança. Avant que d'avoir pu se douter de cette intervention, le montagnard était saisi, poussé, emporté violemment contre le mur, où Claude le retenait comme cloué, pendant que la jeune flUe courait, effarée, tremblante vers la mère Anselme, sur le sein de laquelle elle semblait vouloir se réfugier,'avec tout l'abandon d'une profonde alarme . Mais elle trouva tendus pour la repousser rudement ces bras où elle pensait se jeter. S'arrétant stupéfaite devant l'expression de mépris qu'elle voyait sur le visage de la mère Anselme, elle entendit celle-ci lui dire de l'accent le plus hautain :
« Loin donc, effrontée!
— Effrontée i répéta la jeune fille, en blêmissant, en portant ses deux mains sur sa poitrine, et en jetant autour d'elle des regards ébahis, — effrontée! mais qu'est-ce donc?... qu'ai-jefait?...
— Oh rien! repartit la mère Anselme, avec un sourire d'amère ironie, je ne le sais pas, moi; mais ceux qui sont là le savent peut-être, d
Et elle désignait les ouvriers, qui semblaient aussi déconcertés que la jeune fille, a Mais encore ?
— Il le leur faut demander à eux. ».
Mais tout à coup : « Ahl je crois que j*entendsl dit la moissonneuse, dont aussitôt les joues se teignirent d*mie vive rougeur, et qui baissa timidement les yeux, c'est sûrement qu*en appelant à mon aide, j'ai dit simplement « Claude » comme si nous étions en familière connaissance, votre garçon et moi. Voilà ce que vous me reprochez?
— Il se pourrait, fit brièvement la aère accusa* trîce.
— Eh, mon Dieu ! balbutia alors la jeune fille, c'est que... c'est que... vous comprenez... effrayée, je n'ai pas réfléchi ; en ces moments-là l'on n'a pas toujours sa libre attention... »
Le dédaigneux sourire plissait plus profondément les lèvres de la mère Anselme.
L'attention générale s'était portée vers les deux femmes, à la grande satisfaction sans doute du montagnard qui, sorti quelque peu froissé des mains de Claude, couvrait sa couardise en se donnant à l'écart, une façon de plaisante et pacifique humeur.
<c Enfin, reprit la jeune fille! si j'ai pu vous fâcher, je vous en demande franchement pardon, devant tous. D
Elle avançait humblement une main : mais la mère Anselme se reculant d'un pas, et la toisant froidement : « Je n'ai point à vous pardonner, j*ai seulement à dire devant tous que si nous vous avons amenée ici, mon garçon et moi, c'est par hasard, sans savoir qu'elle vous étiez; ainsi on ne pourra nous faire répondants ni de vos propos ni de vos actions. »
Jean Pache, le fermier, intervint avec bonhomie : « Ehl laissez donc, mère Anselme, laissez donc, dans tout ça, comme on dit, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Entre jeunesses qui ont ri et travaillé ensemble, est-ce qu'on est si cérémonieux ? Vous causez à cette petite une rude avanie, pour une chose dont votre garçon, j'en suis bien sûr, ne lui fait pas un si gros péché. »
Enhardi par ses accommodantes paroles qui pouvaient lui sembler revêtues de quelque autorité, Claude s'avança dans l'intention de les appuyer directement ; mais sa mère Tinterrompant sans radoucir son accent : « Libre -à vous, Jean Pache, d'en juger comme vous faites, mais je sais mon garçon trop soucieux de lui-même, et trop confiant en mes façons de voir pour craindre sou démenti. La richesse des pauvres gens comme nous, c'est l'orgueil du cœur. Quand on n'a que ça, on y tient : nous y tenons, moi pour lui, lui pour moi. D'ailleurs c'est entre nous, ça, Jean Pache; je n'ai pas besoin d'en dire plus ici, en présence du monde. »
Et la mère Anselme gagna la maison, où elle dis* parut, laissant les nombreux témoins de cette scène singulièrement surpris d'nn tel excès d'intolérance.
Qu'on ne suppose pas toutefois que pour atteindre à cette farouche exagération, elle eût dû recourir à une factice excitation, que Taustère expression de son visage n'eût été qu'un masque de circonstance et sa froide colère qu'une feinte. Ayant sincèrement reconnu l'indignité de l'étrangère, et sincèrement admis la nécessité de combattre sa fâcheuse influence, c'était en toute sincérité qu'elle avait senti l'inconvenance, qui, fortuite, ajoutait un témoignage aux indices révélant le peu de créance que méritait l'apparente réserve de la jeune fille, et qui, volontaire, n'attestait rien moins qu'un profond instinct d'audacieuse coquetterie. C'était en toute sincérité qu'elle avait obéi à la révolte de ses Fentiments de délicatesse naturelle, qu'elle avait manifesté son mépris,
sa répulsion, et qu'elle s'était retranchée — et son fils avec elle, dont le salut seul la préoccupait — dans le respect de soi le plus rigoureux.
Toujours est-il que la rupture éclatante avait eu lieu, qui, si elle ne frappait pas de néant tous les se* crets desseins de Tennemie, substituait du moins pour la mère Anselme, aux difficultés laborieuses de la lutte inavouée, indirecte, les franchises d'une formelle réprobation.
La contenance de Glaudene pouvait qu*être dii&cile en face de la jeune fille que sa mère avait si cruellement traitée, et aussi celle de la jeune fille devant tous ces gens qui avaient assisté à son humiliante aventure : le fermier le comprit :
« Allons, enfants, à la besogne I il n*est que temps — cria-t-il d'abord, an milieu du silence d'étonnnement qui s'étaient établi après la retraite de la mère Anselme. Puis il ajouta en forme de plaisant commentaire du. grave événement : — Quoique la mère Anselme en dise, je tiens qu'il n'y a personne de pendable ici. Elle est bonne femme, très-bonne femme, la mère Anselme, mais elle a ses petites idées à elle, comme tout le monde. Qui est-c€ qui n'a pas ses petites idées à soi? Figurez-vous bien que, le dos tourné, elle ne pensera plus à çà : faisons comme elle. Toutefois pour lui ôter la chance d'avoir le même sujet de fâcherie, toi, Claude, tu vas emmener ta bande d'une part, le grand dépendu là-bas ira
dans l'autre, et la petite viendra avec nous. De cette façon, du diable si d'ici à ce soir il vous arrive de vous colleter et de vous parler sans gêne. Allons, en route I et d*un bon pas : voilà le soleil sorti. »
Les trois bandes se dirigèrent chacune de leur côté.
Ainsi prit an cet incident, mais non pas sans laisser impressionnés à divers dégrés ceux qui en avaient été les héros ou les témoins. Ces derniers s'accordaient — avec quelque raison peut-être — pour remarquer que la jeune fille, bien qu'impitoyablement ravalée, n'avait eu d'autre moyen de défense qu'une profonde confusion ; qu'au lieu de se révolter avec la puissante fierté d'une conscience irréprochable, elle n'avait fait au contraire que s'incliner timidement devant le blessant arrêt, et qu'enfin, sans tenter même le moindre essai de réhabilitation, elle avait paru tout aise d'accepter le bénéfice des arguments à l'aide desquels , vaillent que vaillent, le fermier avait pris sur lui d'atténuer sa fâcheuse situation.
C'est dire que si ces remarques n'avaient pas pour résultat de justifier pleinement les rigueurs de la mère Anselme à son égard, au moins s'en suivait-il qu'une tendance à la déconsidération prenait dans beaucoup d'esprits la place du sentiment général
d^intérét et d'extrême sympathie que la jeune fille' avait jusqu'alors inspiré.
Répétons qu'il pouvait n'y avoir là rien que d'assez rationnel.
La nuit venue, les moissonneurs se trouvèrent de nouveau réunis dans la salle de la ferme pour le repas du soir.
Profitant de l'espèce de confusion à laquelle devait donner lieu l'installation des nombreux convives, Claude passa près de la jeune fille, et lui dit à voix basse, mais d'un air singulièrement résolu et audacieux :
a A toute force, il faut que je vous parle sans qu'on nous entende. Si vous voulez sortir dans la cour, tantôt vers la fin du souper, nous nous trouverons près du puits. »
La jeune fille le regarda, évidemment étonnée mais non point effarouchée par la nature de la proposition, en réalité un peu hasardée,, qui lui était faite ; et, tranquillement :
« C'est bon I » répondit-elle.
Puis elle alla s'attabler à un bout de la salle, tandis que Claude gagnait une place à l'autre extrémité.
Peu après elle quittait la table, et Claude, qui
guettait, ne lardait pas à la rejoindre à l'endroit indiqué.
Un ciel voilé rendait l'ombre épaisse autour d'eux, ils étaient, ou pouvaient se croire bien protégés contre toute indiscrétion.
« C'est vous, n'est-ce pas? demanda tout d'abord Claude, qui venait de s'arrêter à quelque distance de la margelle, sur laquelle il distinguait vaguement une personne appuyée.
— Oui, c'est moi, répondit la jeune fille.
— Eh bien I demoiselle Marie, écoutez-moi de toute votre attention : les choses que j'ai à vous dire étant sérieuses, bien sérieuses.
— Ces choses, dites-les; me voilà vous écoutant de toute mon attention. »
Alors Claude avec une assurance trop solennelle pour qu'elle ne trahît pas une profonde émotion :
« Parlez-moi franchement, comme franchement je vous parle, reprit-il, encore que vous me connaissiez seulement depuis deux jours, croiriez-vous pouvoir témoigner que je suis un honnête garçon ?
— J'en jurerais sur mon salut, dit la jeune fille, d'un ton qui, à tout autre que Claude eût pu paraître manquer de Félan convenable à une telle déclaration.
— Et moi, dit Claude avec une extrême animalion, moi, je crois que je me ferais tuer pour soutenir que vous êtes une honnête fille.
— C'est qu*âloi*3, remarqua posément la moissonneuse, vous n*avez pas pris Tavis de votre mère.
— Mon Dieu, laissons là ma mère, au moins quant à présent. Je comprends que vous ayez sur le cœur sa conduite à votre égard : mais ce n*est point de son avis qu'il s*agit en ce moment, c'est du mie .
— Âh I j'aime autant ainsi ! fit encore la jeune fille, comme si son ressentiment se fût manifesté en dépit d'elle-même.
— Voyez-vous, reprit Qaude, moi je sais quelquefois ne pas dire ce que je pense, mais je ne sais jamais dire ce que je ne pense point. Ai-je tort ou raison d'avoir cette franchise, c'est à vous d'en juger,
— Ne parlez pas si haut, interrompit la jeune fille, on pourrait nous entendre : d'ailleurs ne vous semble-t-il pas qu'on a marché par-là ?
— Non, — répondit Qaude qui, tout en parlant avait jusqu'alors tenu ses yeux dirigés vers la porte de la salle, où tous les gens de la ferme étaient réunis et n'en avait vu sortir pei*sonne — c'est sûrement le vent qui fait rouler quelque feuille à terre.
— Donc vous disiez ?
— Que j'ai foi en vous, comme je l'aurais en moi. C'est pourquoi, écoutez : Si jamais il y eut cœur de jeune homme pris de sentiment pour une jeune fille,
c'est le mien pour vous... Je vous dis cette chose sottement, étrangement peut-être. Un autre plus avisé aurait peut-être pensé à chercher des détours^ Mais moi, bien que déjà à un certain âge... je suis encore tout neuf en tels propos. Oui, c'est la première fois qu'il m'arrive d'être dans ces sentiments, c'est vous la première qui m'aurez entendu en faire l'aveu .
— La première, répéta doucement, et comme se parlant en secret, la jeune fille, dont, cette fois, l'accent traduisit une sincère émotion.
— Oui, la première, réitéra Claude; le bon Dieu me punisse si j'ai menti!
— Oh I je vous aurais su croire sur une simple parole I dit la moissonneuse, avec une évidente spontanéité.
Et maintenant, continua Claude, qui semblait se hâter dans son audace, comme s'il eût craint qu'elle ne lui fît bientôt défaut — si je vous disais : « Faitesmoi savoir en toute franchise les empêchements que vous pouvez voir aux honnêtes projets de mon honnête amour. » Qu'est-ce que vous diriez ?
— D'abord, repartit la jeune fille, déjà revenue à son calme, je vous demanderais si vous croyez qu'il soit bien fort en vous, cet amour ?
— Quelle demande I sinon par le conseil d'un fort amour, est-ce que je vous parlerais comme je fais,
alors qu'il y a si peu de temps que je vous connais.
— Eh I voilà justement pourquoi ma demande. Ce sentiment que vous pensez être un fort amour, n'est-ce point une idée, qui se passera comme elle vous est venue.
— Oh I non, non, je le sens bien ! s'écria Claude.
— Plus bas donc ! fit la jeune fille, si quelqu'un vous entendait.
— Eh bien 1 quand même , après tout , on m'entendrait, répliqua Claude, avec une fière impatience, ne suis-je donc pas mon maître ? Du moment que mes intentions sont droites, je n'ai, je crois, à m'en cacher de personne.
— Pas même de votre mère? insinua discrètement la jeune fille.
— De ma mère ? répéta Claude embarrassé. Mais, reprit-il, que ne répondez-vous à ma demande sans ces détours ?
— Je ne prends pas de détours, et c'est vous qui ne répondez pas.
— Comment ?
— Je vous ai demandé si vous pensiez pouvoir faire l'aveu de vos sentiments pour moi, même devant votre mère.
— Eh bien ! oui, même devant ma mère ! dit Qaude, avec une sorte de farouche énergie.
— A la bonne heure I voilà répondre, dit la jeune
fiUe; mais écoutez encore. Une supposition... ce n'est rien qu'une supposition, au moins... — Une supposition, je vous aurais dit que de mon côté il n y a point d'empêchement à vos projets, si au contraire, votre mère en voyait, elle ; si elle vous déconseillait ces projets, si elle voulait y faire opposition ?... »
La jeune fille s'arrêta, comme pensant avoir assez clairement formulé sa délicate question.
— Eh bien I alors... fit Claude, avec pent-être plus de résolution encore ; mais il n'acheva pas.
— Claude, est-ce toi qui es là? demandait, tout proche dans l'ombie, une voix, altérée à ce point que le jeune homme eut peine à la reconnaître.
— Oui, mère, répondit-il d'un ton ferme, après un instant de silence.; oui c'est moi qui suis là.
— Mais tu n'es point seul, me semble-t-il, reprit timidement la mère, déconcertée par l'assurance qu'elle ne s'était sans doute pas attendu à trouver chez son fils.
— Non, mère, je ne suis point seul, avoua Claude bravement, mais toutefois sans aucune forfanterie.
— Ah ! fit la mère, dont le désappointement semblait croître en proportion de la calme et respectueuse audace de Claude .
— Non, je ne suis point seul, reprit le jeune homme, et je pense bien que vous savez avec quelle personne je suis.
— Malheureusement I soupira la mère qui, sur les dernières paroles de son âls, avait soudain recouvré ses facultés agressives.
— Ne jugez pas ainsi, mère, repartit Claude avec une gravité doucement imposante, vous n'avez point de raison pour le faire. Je vous dis, moi, que cette personne...
— Est honnête, n'est-ce pas ? interrompit la mère avec la plus amère ironie. Honnête 1 une fille qui s*en va seule, la nuit, se cachant de tons, à un rendez-vous...
— Ce rendez-vous, objecta naïvement Claude, qui sentait évidemment l'avantage lui échapper, c'est moi qui le lui ai donné.
— Belle raison I riposta la mère en riant d'un rire dédaigneux. Il ne manquerait plus, vraiment, que ce fût elle... Et encore n'en serais-je guère étonnée. Mais enfin elle y est venue. Ah I mon pauvre enfant, tu te fâches d'un jugement que je fais, et pourtant, toi-même, tu le fais comme moi, sinon en paroles, au moins en pensée.
— Je ne vous comprends point, mère, dit le jeune homme, trahissant un véritable désarroi.
— Règle commune, vois-tu, Claude, toutle monde pourrait te le dire aussi bien que moi ; règle commune, un garçon juge qu'une fille n'est pas honnête, alors qu'il croit se devoir cacher des gens honnêtes
pour lui parler, et, ce jugemeut, la fille ne le dément pas, alors qu'elle consent à se cacher pour entendre ce que le garçon peut avoir à lui dire. »
Ces paroles dites avec une sorte d'appareil de su* préme autorité, un silence se fit pendant lequel on eût pu voir, — si l'ombre qui enveloppait les interlocuteurs se fût tout à coup dissipée, — une singulière expression de triomphe briller dans le regard de la mère Anselme ; mais bientôt :
« Vous avez raison, mère, dit Claude, dont l'accent traduisait de nouveau la plus calme et virile énergie, et j'ai eu tort, moi, j'en conviens, de songer à ce rendez- vous caché. Quant à la demoiselle, si elle est venue, c'est, — contrairement à votre avis, — parce qu'elle a eu confiance en mon honnêteté. Toujours est-il que ce rendez-vous n'aura servi de rien, vu que nous ne nous sommes qu'à peine parlé, et pourtant il faut que nous nous parlions. C'est pourquoi je veux donner un autre rendez-vous à la demoiselle ; mais non pas en secret, non pas en quelque endroit caché, ou, si vous aimez mieux, mère, non pas comme si je la jugeais déshonnête. A ce rendez-vous, il ne tiendra qu'à vous de savoir si nos pensées et i<os intentions sont droites ou mauvaises.. .
— Comment? Quelle idée as- tu? demanda la mère Anselme, qui de nouveau semblait grandement surprise et déconcertée,
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— Ecoulez seulement ce que je vais dire à la de* moiselle, et vous saurez mon idée, repartit impassi* blement Claude qui, s'exprimant ensuite avec une douce animation :
« Vous m'entendez, n'est-ce pas, demoiselle ? Tantôt, quand je vous ai demandé de venir ici, c'était parce que je désirais entre nous un échange d'aveux. Cet échange, il n'a pas été fait, et je le désire encore, mémement plus que jamais. Si nous étions en votre pays, je vous dirais : « Soyez tel jour, à telle heure, en la maison de votre père, et j'irai là pour que nous parlions ensemble devant votre père qui sera témoin et juge de nos propos. » Mais votre pays est loin, et ici je ne vois pas d'endroit où je puisse vous dire de m'attendre, vu que vous êtes étrangère, sans parents, sans amis pour tenir la place de votre père. Un cv,droit pourtant où nous pourrions, je crois, nous rencontrer honnêtement, c'est la maison do ma mère...
— Eh quoi I ... s'écria la mère Anselme.
— Patientez, mère, patientez encore un peu ; je n'ai pas fini de dire à la demoiselle ce que j'ai à lui dii*e. — Oui, demoiselle, je vous marque cet endroit à défaut d'autres. Demain, c'est jour de dimanche, jour de chômage, si vous vouliez venir dans la véprée , en cette maison , nous pourrions parler ensemble, ma mère étant là pour juger de nos propos. Peut-être vous semblera-t-il qu'on pourrait
trouver que ce n'était pas à vous de faire ce pas ; mais pensez qu'aucun étranger ne saura jamais le motif qui vous aura amenée... Enfin, c'est l'idée que j'ai eue, la voilà franchement. Que voulez-vous ! à travers ces gênantes façons de convenance et noncouvenanoe qu'on s'avise de mettre en tout, je lais comme je peux. Pourtant, si vous pensez qu'il y ait mieux à faire, il en sera selon votre pensée; vous n'avez qu'à dire. »
La jeune fille repartit, sans morgue comme sans vaine afiectatiou de simplesse :
« J'irai là où vous avez dit. »
Puis la mère et le fils l'entendirent qui regagnait à pas lents la maison. Quand Claude l'eut vue franchif le seuil de la salle :
« Ne voulez-vous pas rentrer, mère? dit-il, s'efforçant, mais non sans quelque embarras, de mettre fin à la difficile situation que lui créait le silence de sa mère.
— Si I je veux rentrer, et en même temps que toi surtout, répondit-elle avec une navrante expression de douleur ; ne faut-il pas que j'empêche les gens de dire que tu viens d'avec elle f
Une demi-heure plus tard environ la mère et le fils étaient de retour dans leur maison, sans s'être adressé l'un à l'autre une seule parole.
Claude semblait résolu à se retrancher prudemment dans ce silence ; mais la mère ne crut pas devoir le prolonger au delà du moment où elle se retrouva, si Ton peut ainsi dire, dans la sphère normale à Tentretien en quelque sorte solennel, qu*elle devait avoir avec son fils.
Si, en effet, le cœur de Claude pouvait être touché, son esprit gagné, n'était-ce pas dans ce même lieu témoin de tant d'affectueuses, d'expansives causeries, auxquelles avait toujours présidé une si vive tendresse, une si entière confiance mutuelle ? N'était-ce pas alors qu'ils seraient seul à seul, assis près de la petite table, la mère travaillant , le fils la regardant, le pâle rayonnement de la lampe leur permettant de chercher, l'un dans les regards de l'autre, l'expression toujours sincère des sentiments éprouvés? N'était-ce
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pas là où Vavant- veille encore le jeune homme avait si explicitement témoigné d'une affection dont la mère pensait avoir à déplorer la perte ?...
Elle prit sa place coutumière, et d*abord attendit, pour aborder la difficile question , que son fils, conduit par rhabitude, vînt s'asseoir en face d'elle; mais il tardait, mais il errait dans la salle, cherchant sans doute le moyen de fausser compagnie à sa mère, en ne paraissant pas trop fuir devant l'explication dont il se sentait menacé.
La mère pouvait en même temps, et craindre qu'il ne lui échappât, et juger favorable pour le vainci-e l'instant où il laissait se trahir un véritable embarras. Du ton le plus doux, le plus intime, qui contrastait fort avec celui qui avait accentué ses dernières paroles :
« Claude, mon «nfant, dit-elle, que t'ai-je donc fait, pour que tu n'aies plus confiance en moi ?
— Bien. J'ai toujours confiance en vous, répondit brièvement Claude, qui s'arrêta, et resta immobile au miliea de la chambre.
— Non, reprit la mère, imputant à faiblesse le système d'extrême discrétion dans lequel il semblait vouloir se renfermer, et, s'apprêtant dès lors à le pousser pour le faire s'ea départir; non, tu n'as point confiance, puisque tu te caches de moi.
— Vous verrez bien demain que je ne me cache nullement, repartit Claude de la même façon.
— Mais tantôt, là-bas, dans la cour ?.. .
— Tantôt je n'ai rien dit que vous n'ayez pu entendre.
— Non, mais tu allais dire, si je ne t'avais pas empêché.
— 11 ne fallait point m'empécher.
— Comment, il ne fallait point? Veux-tu dire seulement que j'ai eu tort de venir, alors que tu désirais être seul avec cette... personne? Mais songe que j'étais là presque en même temps que toi, car te voyant sortir de la maison je t'avais suivi, je t'écoutais parler, et si je t'ai appelé, si je t'ai fait savoir ma présence, c'est que je n'ai pas eu la force d'entendre ce que tu allais dire. Ça m'aurait fait trop de mal. Je me suis épargné à moi un grand chagrin, et je t'ai dispensé, toi, d'une mauvaise action. »
Claude ût entendre im petit rire sourd.
La mère, qui jusque-là était demeurée assise sans presque chercher son fils des yeux, se leva d'un élan, et, debout en face de Claude, fixant sur lui des regards où se peignaient l'expression de la plus pénible surprise :
« Tu ris, s'écria-trolle ; tu ris. Voilà la réplique que tu me fais quand je te remets en mémoire que tu as failli dénier envers moi toutes tes années de profonde affection. Las I un pareil changement est-il bien véritable ? Â qui m'aurait dit que je le verrais
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un jour, oh ! comme j'aurais répliqué : « Non, non, ça ne se peut pas. Mon Claude m'aime, j'ai tout son cœur, et s'il en doit faire le partage quelque jour, au moins me restera-t-il toujours son doux respect, sa bonne confiance. » Et pourtant!... Oh! ne faut-il pas que ce soit comme un mauvais sort jeté sur toi, pour que tu en viennes là? Tu ris quand je suis près de pleurer ; tu ris de me voir triste peut-être ! Mes épreuves n'étaient donc pas finies ? Celle-là est la plus forte. Non, tu ne m'aimes plus, et pour aimer qui?... Tu ris de moi, et en pensant à qui?... A une coureuse. »
Sur ce mot Claude, qui, une main à la joue, le regard distrait, avait écouté sa mère dans une sorte d'impassibilité, releva vivement le front, et l'éclair de ses yeux traduisit une muette mais énergique protestation.
« Oui, reprit la mère avec une violence qui au lieu de l'exciter davantage, sembla tout à coup rejeter plus profondément Claude dans le calme réfléchi dont il s'était un instant écarté. Oui, je l'ai dit, je le redirai, tu ne saurais m'en empêcher, parce que c'est ma pensée : une coureuse, une malheureuse fille dont tu es la dupe, toi, pauvre brave garçon . Tu te laisses aveugler par sa beauté charmeuse, tu as foi en ses airs d'innocence. Innocente, une fille qui n'entre ici que pour aussitôt tâcher d'avoir tes attentioqs, en
t'alléchant par ses manières, ses mines coquettes I Ne l'ai-je pas vue jouant son jeu ? Et je Tai reçue ! et j'ai eu pitié d'elle ! Je ne Fai pas chassée, comme on chasserait une béte méchante I Innocente, celle-là gui, on me l'a redit, n'a cherché pendant toute la journée que vous avez travaillé ensemble, que les occasions de se faire remarquer, de sembler gentille, avenante, belle diseuse à tous 1 Innocente ! celle-là qui fait ce qu'elle a fait ce matin, quand nous arrivions à la ferme I celle-là qui sort au milieu du souper, tous pouvant y prendre garde, et tous y ayant bien pris garde en effet, pour aller t'attendre seule, cachée dans la nuit I Innocente, cette fille qui n'a pas la moindre honte d'avoir été trouvée à un rendez-vous, si peu de honte qu'aussitôt elle est prête à venir là où tu lui dis, comme si tes paroles Ini étaient des lois, qu'elle doit subir sans amour-propre, sans la plus simple retenue ? Innocente ? Oh 1 non, non I Ce qu'elle veut, ce qu'elle cherche, et ma foi, je crois qu'elle n'a que trop réussi en son dessein, c'est prendre de forte passion un honnête cœur comme le tien, pour ensuite se dire engagée, compromise, elle, la prétendue innocente 1 Est-ce autre chose ? Le crois-tu ? le peux-tu croire ? »
La mère Anselme s'était animée par degré, d'autant plus que ses ardentes récriminations semblaient laisser Claude dans une complète indifférence, et
qu'elle croyait voir en cela Tindice du désastreux changement irrévocablement opéré en lui .
c Olil elle sait bien que sa tâche est aisée avec toi, continua-t-elle,la voix tremblante, les yeux mouillés, et levant su r le visage froidement inexpressif de Claude des regards lamentabtes. Aussi va-t*elle son chemin sans presque nulle précaution contre ta méfiance. Elle a bien compris que tu étais le bon, le brave garçon dont toutes les femmes de son espèce ont besoin pour se sauvegarder dans leur mauvaise conduite, et, sois tranquille, va, elle saura te paraître attachée, soumise, confiante. Ne faut-il pas qu'elle te donne des gages, pour être à même de t'en demander le prix. Et toi, dans. ta bonté, dans ta droiture, tu te croiras lié, tu penses déjà l'être, ma foi I car tu ne parles de rien moins que de l'épouser. L'épouser! toi mari d'une telle créature! Ah I je ne verrai peis ça! je serai auparavant morte de chagrin 1 Son mari I Ah ! pour toi quelle vie de regrets, de honte, de pleurs! — Tu lui as dit de venir ici ; elle viendra plutôt deux fois qu'une, est-ce qu'une démarche osée peut lui coûter quelque chose, quand il s'agit de s'assurer un sort? Mais je lui céderai la place, moi : je ne veux pas, je ne peux pas être là. A quoi bon 4*ailleurs? pour t'entendre, toi, lui proposer le mariage, et pour l'entendre, elle, accepter ce projet qui va faire ton malheur et le mien? Pourrais-je m'y opposer? non; d'abord
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parce que tu es d*âge à te passer de mes avis, et auss parce que toutes mes paroles seraient paroles perdues ' puisque tu oe crois plus en moi, puisque je n ai plus ton cœur... Une étrangère, — et quelle étrangère' Dieu saint 1 — m'en a chassée, comme demain elle me chassera de cette maison, où je ne saurais demeurer en même temps qu'elle!... Ah 1 c'est triste, bien triste de me voir réduite à ce point. L'aurai»-je pu jamais supposer?... »
La mère Anselme s'arrêta suffoquée par les larmes et comme perdue dans un morne désespoir
Claude lui prenant les mains et les pressant vivement dans les siennes :
« Mon cœur est pour vous toujours le même et il le sera toujours, » répliqua- t-il d'une voix altérée par l'effort qu'il faisait pour conserver son assurance en dépit d'une violente émotion.
Alors la mère s'écria, sous l'empire d'un subit retour d'espérance ;
— Ah! je savais bien ! je me disais bien que ! . . .
Mais Claude l'attirant à lui, comme dans un fébrile transport de tendresse, l'étreignant et posant un long et énergique baiser sur ses cheveux gris :
a Bonne nuit, mère, dormez tranquille, » lui dit-il, en réussissant moins encore à dissimuler le trouble auquel il était en proie.
Et avec une calme précipitation, si l'on peut ainsi
LA MOISSONNEUSE 27 i
dire, il gagna sa chambre, dont il ferma la porte derrière lui.
Claude n*ayait su dénouer que par la fuite une situation également périlleuse pour ses sentiments de bon fils, et pour ses résolutions de fiancé : car, quelles que fussent les apparences, c'était sans manquer aux affectueux devoii-s filiaux qu'il espérait réaliser le projet auquel sa mère se montrait si partialement hostile.
La mère Anselme en eût acquis la certitude, si au lieu de rompre, dans un accès de crainte préconçue, l'entretien dont elle s'était faite l'occulte témoin, ciîe eût laissé Qaude énoncer l'ensemble de ses pensées.
Claude n'avait pas demandé cet entretien à la jeune fille par le simple fait d'une inspiration subite et inconsidérée : il ne s'y était pas rendu sans en avoir mûri les éléments avec tout le discernement, toute la
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prudence dont il disposait en dépit d'une passion qui, pour s*étre rapidement développée, ne laissait pas que d'avoir un caractère véritablement sérieux'et réfléchi.
Bien que remontant en principe à Tune de ces mystérieuses influences attractives qui semblent inopinément, fatalement, se manifester d'elles-mêmes, à un instant donné, le sentiment que Claude avait conçu pour l'étrangère, et le projet dont ce sentiment était le point de départ, pouvaient supporter l'épreuve des considérations les moins hasardeuses, et d'ailleurs Claude ne s'était pas fait faute de les y soumettre. Son attention captivée, son cœur atteint , et enfin la possibilité admise par lui d'éluder le vœu d'isolement qu'il avait en quelque sorte prononcé, il s'était convaincu que, relativement, cette union conseillée par la sympathie se pressentait dans les meilleures conditions morales et matérielles.
A la vérité, pour asseoir ses jugements, il avait cru pouvoir ne faire aucun cas de l'opinion systématiquement défavorable, qui dans l'esprit de sa mère avait tout à coup succédé à la plus cordiale sympathie. Il avait vu cette répulsion se manifester subitement, il en savait apprécier les motifs, et systématiquement aussi de son côté, il la tenait pour suspecte dans tous les cas, même lorsqu'elle aurait pu s'étayer de quelque raisonnement équitable. C'est d'ailleurs le fait
commun du conflit des partis extrêmes, qui se signalent à Fenvi la vérité , et qui à Tenvi s'en éloignent par une mutuelle défiance.
L'amour est aveugle, assure-t-on, mais moins encore que la haine, cela seul suffirait à le prouver de constater combien les appréciations de Claude semblaient le fruit d'un examen plus calme, plus judicieux que celui auquel s'était livrée jusqu'alors la mère Anselme.
« Entre cette jeune fille et moi, avait pensé Claude, l'égalité de condition matérielle sauvegarde l'avenir de tout regret de mésalliance. — Elle est adroite, laborieuse, ajoutait-il, lui qui, adroit, laborieux, l'avait pu juger à l'œuvre. — Elle paraît d'humeur facile et gaie; elle sait être liumble et fiëre selon le cas, » lui qui l'avait vue se commander, par reconnaissance et respect, la plus indulgente passivité, alors que pourtant elle était maltraitée sans raison, et qui ensuite avait été témoin de sa révolte imposante contre le manant qui se risquait à trop de privante; lui qui s'était trouvé à même d'apprécier la gracieuse simplicité de ses manières, le charme de ses paroles : et il remar- . quait à l'avantage de son projet que l'enjouement, la douceur naturelle du caractère n'est pas la moindre compensation providentielle qui puisse être donnée aux pauvres gens dans les vicissitudes de leur difiicile existence. « Elle comprend les pieux sentiments de
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famille; elle fait preuve envers son père du plus affectueux dévouement, » s'était encore dit Claude , gui refusait de considérer comme un jeu Témotion provoquée chez elle par le souvenir de sa mère morte, et qui croyait sincère sa profession de tendresse filiale. Et il en concluait, lui, fils tendre et dévoué, que les soins, Taffection dont il voulait que sa mère fût entourée après comme avant son mariage, se trouve^ raient naturellement garantis sinon imposés par les soins et l'affection qu'il comptait offrir au père de son épouse.
A cette question de la jeune flUe qui, avant de se prononcer, le mettait en demeure de lui faire connaître la conduite qu'il tiendrait si la mère désapprouvait son dessein, Claude allait répliquer qu'il était résolu à faire valoir auprès d'elle de pressantes considérations au nombre desquelles l'argument victorieux se trouverait assurément.
Sur quoi se fondait cette assurance? il n'en eût rien dit; et même se serait-il borné à affirmer discrètement sa conviction, pour que l'atLenlion fût détour^ née d'un point, qui, sans doute, devait rester secret entre sa mère et lui. Quoi qu'il en dûtêtre, il eût formellement ajouté qu'il était prêt à se départir de tout projet d'union, si la jeune fille croyait nécessaire la séparation de la mère et du fils, et si, la vie commune étant acceptée des deux parts, elle pensait avoir la
moindre violence à se faire pour s'acquitter envers sa mère de tous les devoirs désintéressés du cœur. La jeune fille eût-elle objecté que la tâche pourrait lui étie au moins fort difficile et ingrate, si elle devait se heurter contre une implacable av.ersion, Claude eût reparti qu'il ne doutait pas que sa mère ne renonçât bientôt à ses hostiles préventions, et ne revînt à la plus franche sympathie, quand elle se verrait l'objet d'une constante et délicate sollicitude. Pour garants des sentiments de la jeune fille à cet égard, de ses dispositions à l'égard de sa mère, — et aussi pour lever toutes les incertitudes qui pouvaient résulter de sa situation d'étrangère, — Claude voulait s'en rapporter à des affirmations qui, pensait-il, ne pouvaient qu'être empreintes de loy auté, alors qu'il les aurait loyalement provoquées. Outre que, pris d'un profond amour, il devait à l'influence de sa pure passion d'être accessible aux croyances généreuses, Claude appartei^ait au nombre de ces cœurs instinctivement nobles et droits qui, pour s'attacher de plus en plus à la noblesse et à la droiture, aiment à s'en affirmer la puissance, le prestige, — en même temps que la normaie utilité. Convaincu de la suprématie naturelle de la bonne foi sur le mensonge, il ne doutait pas qu'on ne la pût imposer par la force de l'exemple, comme on fait parfois l'assurance ou l'audace. 11 lui semblait que la franchise ne dût éveiller que la franchise , la
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confiance n'appeler que la confiance. H croyait la dissimulalion impossible en face de la vérité. U ne comprenait pas que, à moins de corruption profonde, — et ce cas ne pouvait être à ses yeux celui de la jeune fille, — l'on fût capable d'abuser qui avait sincèrement fait appel à la sincérité. Illusions naïves qui déjà sans doute lui avaient attiré plus d'un mécompte, mais sans que le principe de sa foi consolante , fortifiante en fût détruit. On trouve encore, — Dieu merci! — des êtres d'une candeur obstinée, d'une libérale simplicité, qui savent en dépit de quelques tristes expériences, se garder impropres à cette prétendue sagesse, sous le voile de laquelle tant d'autres sont aises de pouvoir au plutôt dissimuler la froideur et la mesquinerie de leurs instincts. Claude était de ceux-là.
Toutes les questions relatives à la jeune fille devaient donc, de l'avis de Claude, se trouver pleinement résolues dans l'entretien que la mère avait empêché, ou plutôt retardé, car Claude se proposait de le reprendre, le lendemain, — qu'elle fût présente ou non, — sans s'écarter de la ligne qu'il s'était d'abord tracée.
Les réponses de la jeune fille étant conformes aux vœux de Claude, resterait, sinon à vaincre immédiatement les préventions de la mère, — ce que Claude devait croire impossible, — au moins à triompher
sans éclat de son opposition, car la perspective d'un scandale quelconque était de soi inconciliable avec les intentions toutes respectueuses, les espérances tout affectueuses de Claude . Et Claude, qui savait pénétrer le cœur de sa mère, était fermement convaincu que cette victoire, en apparence si difficile, serait à sa discrétion quand il voudrait s'armer de certaine considération dont, — quoique très-innocente. — il ne voulait faire usage qu'après avoir reconnu Timpuissance de toutes les autres.
Il semble, à la vérité, que Claude n'eût plus aucune raison pour hésiter encore de recourir à ce moyen qu'il croyait d'une efficacité certaine; mais ne fallaitil pas, au préalable, qu'il fût instruit des sentiments de la jeune fille; car, si elle devait êti'e contraire à son projet, avait-il besoin de rien tenter pour en assurer le succès?... Il attendait donc l'avis de la jeune fille.
Si, cet avis étant favorable, la mère Anselme s'obslinait en son système de répulsion, Claude, — qui n'aurait pour cela qu'à énoncer sa conviction, — lui laisserait enfin entendre, non sans de grands ménagements, qu'il était tenté de soupçonner en elle un sentiment de jalousie; et si, comme il pouvait s'y attendre, elle se récriait, Claude eût développé fidèlement les remarques qu'il avait été successivement à même de faire, et dont elle ne pouvait manquer de reconnaître en elle-même l'exacte justesse.
Claude s'était d'ailleurs délicatement préparé à lui épargner la confusion d*un aveu en quelque sorte impossible; — car quelle mère voudrait jamais confesser qu'elle a pu ne songer qu'à sa propre satisfaction, quand le bonheur de son enfant en demandait le sacrifice. Claude devait donc, après avoir très-explicitement motivé sesdouteSj déclarer qu'il était prêt à les tenir imaginaires, du moment surtout où la mère se déparlirait de la ligne de conduite qui les avait fait naître, et qui avait paru de plus en plus les confirmer. Claude ne doutait pas que, se sentant ainsi pénétrée, et le moyen lui étant fourni de détruire un soupçon trop bien fondé, sa mère ue vînt résolument à composition.
Il ne se dissimulait point la grandeur des efforts qu'elle aurait à s'imposer pour déguiser, sinon pour étouffer, un sentiment qui sous un faux dehors avait acquis une telle intensité, mais il connaissait l'éner* gie du cœur de sa mère. Il se rappelait en outre, dans qiiels termes, avec quelles précautions, — sans cependant y avoir été provoquée jamais, elle s'était défendue d'éprouver ce sentiment, toutes les fois qu'elle avait craint de l'avoir laissé se trahir; et il pouvait par là préjuger combien plus scrupuleusement elle saurait se dominer, alors que la menace tacite, mais formelle du soupçon pèserait sur elle. Un. sacrifice aussi héroïque réclamé devait-il rester sans compen-
sation ? Claude était loin de le penser. Il se persuadait au contraire que la contrainte lui profitera d*au" tant mieux qu'elle réussirait plus courageusement à la subir. Car, selon lui, au lieu de cet appauvrissement du cœur qu'elle redoutait, c'était à un échange plus étendu, plus complexe d'amitié, de tendresse qu'elle allait être vouée; et il lui semblait rationnel de prévoir que l'affection de la future belle-fille dût se développer .en raison de la manière dont elle serait accueillie et reconnue.
TeUes étaient les opinions, les prévisions de Claude, bien opposées, sans doute, aux opinions, aux prévisions de la mère. L'événement seul pouvait diie lequel était le plus proche de la vérité, du fils qui, en dépit de certains indices non équivoques, admettait obstinément la parfaite bonne foi, l'entière candeur de la jenije fille, ou de la mère qui la condamnait sans rémission, sur ces mêmes indices dont la signification devenait au moins discutable, en acquérant une aussi grave importance.
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Sa retraite opérée, qui laissait sans solutioD leur grave différend, ce n'était pas sans quelque appréhension que le fils songeait à se retrouver en présence de la mère, qui pouvait à nouveau soulever l'épineuse question. Il avisait à éluder sous quelque prétexte plausible les chances que devait faire naître le téte-àtéte coutumier du dimanche. Mais il fut, au moins pour la matinée, dispensé de toute précaution, par sa mère elle-même, qui, presque à l'aube, quitta la maison en disant qu'elle se rendait à la première messe, et qui ne revint du village qu'à l'heure ou Claude devait à son tour aller entendre l'office.
Quand il fut de retour cependant, le repas les mit face à face ; mais, bien que ne dissimulant point une profonde tristesse, la mère s'abstint de tout propos pouvant amener l'entretien sur l'objet évident de sa préoccupation.
Après une mûre réflexion, elle avait cru pouvoir conclure à l'inanité de toutes les remontrances qu'elle essayerait de faire entendre à Claude; et s'était en
LA MOISSONNEUSB 281
conséquence promis de ne plus s'armer contre lui que du silence de TalOiction. Jugeant perdu Tamour de son fils, elle ne se rattachait plus qu*à Tespoir d'exciter sa pitié. Après avoir hautement déclaré qu'elle ne voudrait, ne saurait être témoin de l'entretien qui devait avoir lieu chez elle, elle se préparait pourtant à y assister, mais avec la résolution formelle d'y garder cette morne neutralité qui, pensait-elle, pouvait avoir une dernière chance d'inspirer quelque saine réflexion au cœur abusé de Claude.
Cette épreuve tentée et demeurée sans succès, la mère Anselme, en deuil de toutes ses chères joies, n'aurait plus qu'à élire un nouvel asile, car elle ne se sentait pas le courage de penser seulement à cohabiter avec Y aventurière^ qui d'ailleurs né devait rien désirer plus que cette séparation. Ce n'était point de la résignation, mais du désespoir. Sa seule consolation, après l'accomplissement du désastreux événement, serait de prier Dieu qu'il épargnât à Claude les malheurs auxquels il s'était volontairement exposé par sa triste mésalliance.
La conduite inexpliquée de sa mère ne laissait pas que de jeter Claude dans une gênante incertitude. Cette passive abstention succédant aux opiniâtres protestations de la veiUe, lui semblait dissimuler quelque expédient imprévu à l'aide duquel sa mère pensait le vaincre au dernier moment : car plus vi-
282 RÉCITS GHAâlPÊTRËS
vement on espère et plus on est accessible aux pensées alarmantes, il n*osait pas croire qu'elle se fût rendue; et, bien que se sentant fort contre toutes les éventualités, encore s'inquiètait-il de la voir dans ce calme, qui contrastait si gravement avec son trouble I^as^onné des jours pi^cédents.
- Le repas achevé, elle était allée s*asseoir sur le banc de pierre extérieur, les yeux fixés sur le chemin qui menait au village.
. Claude se demandait si elle s*était simplement pla* cée là pour apercevoir de plus loin la jeune fille, afin Ô*éluder plus sûrement toute rencontre avec elle, et afin aussi de laisser à rentre vue le caractère d'inconvenance que sa présence eût en quelque sorte effacé; DU si elle comptait, en l'arrêtant au seuil do la maison, ménager à la moissonneuse un nouvel affront, et soumettre Claude à la difficile épreuve d'un conflit entre le respect du à sa mère, et la déférence vouée à son indigne amante. Puis cependant il était tenté de supposer au contraire, — à quelles suppositions ne peut conduire un doute pénible ? — que sa mère, après un retour sur elle-même, projetait une réconciliation, et pour la rendre plus évidemment sincère, voulait en faire les premières avances. Mais bientôt Finvraisemblance de cette idée le frappait ; et ses fâcheuses appréhensions renaissaient...
Quoi qu'il en dût être, Claude trouvait démesuré-
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ment longs les instants qui différaient encore l'événe* ment. Pour tromper son impatience, il allait, venait dans la salle, s'asseyait, se levait, s'arrêtait machinalement devant Timage de dévotion clouée au mur, près du lit, s'approchait de la petite fenêtre donnant sur la pleine campagne, et regardait au dehors, sans fixer sur rien son regard... Seul dans la salle, il n'avait point à se contraindre ; mais sa mère rentra, qui, poussant un escabeau dans le coin sombre de la cheminée, s'installa auprès de l'âtre éteint, ainsi qu'elle aurait pu faire en plein hiver. Elle s'assit, les mains croisées, son chapelet dans les doigts, comme pour témoigner qu'elle voulait encore se renfermer dans la même abstention, garder le même silence. Claude n'en éprouva que plus d'embarras. Dans l'espoir de parvenir à se créer une contenance, il prit sur la corniche poudreuse du bahut un vieux livre qui s'y trouvait, puis s'assit près de la table, s'accouda, ouvrit le livre devant lui et fit semblant de lire.
En vérité, l'expédient n'était pas heureux, s'il devait donner le change à la mère sur la disposition d'esprit du fils, en lui faisant croire qu'il était en état de prendre quelque intérêt à une lecture ; car ce livre, le seul peut-être qui existât dans la maison, en plus des paroissiens obligés, n'était rien autre qu'un pauvre syllabaire qui avait autrefois servi à la p^ère et à l*onc}e de Claude pendant leurs quelques
mois d'école. — Double circonstance qu'attestaient encore les deux noms de Marie et de Claude Rivet répétés en gros et primitifs caractères sur les faces intérieures du cartonnage et sur maintes pages du livide. Le jeune homme tournait machinalement ces feuillets, qui pour tout sujet digne de quelque attention, ne lui pouvaient offrir que ces simples inscriptions, naïfs monuments d'une époque vers laquelle en d'autres circonstances il se serait plu sans doute à remonter par la pensée ; car ils dataient d'un temps où plus étroite, plus spontanée que jamais devait être entre sa mère et son oncle cette union qu il aimait à faire revivre dans ses généreuses aspirations. Mais alors qu'entre lui-même et sa mère régnait un désaccord aussi manifeste, aussi menaçant, il ne pouvait arrêter ses yeux sur ces témoins d'un accord détruit sans éprouver comme une sorte de secret effroi, d'indéfinissable appréhension, pénible, navrante...
Dût-il subir une gêne plus évidente encore que celle qu'il avait cru dissimuler, Claude ferma le livre et se leva, pour aller le rejeter à la place où il Tavait pris ; mais à ce moment un léger bruit de pas se fit entendre vers la porte [restée ouverte : la moissonneuse parut, qui, le seuil franchi, et avec une calme assurance :
« Vous m'avez engagée à venir, dit-elle ; je suis venue. »
LA MOISSONiN£US£ 285
Puis, les mains croisées devant elle, les yeux franchement levés, elle attendit, gardant le silence.
Comme s'il n'eût pas prévu, ou comme s'il eût redouté l'arrivée de la ^eune fille, Claude après avoir jeté sur elle un regard effaré, tourna les yeux vers sa mère, dont les traits ne traduisaient aucune émotion, et qui semblait devoir trouver dans l'humble oraison où elle s'absorbait la force de vouloir rester complètement indifférante à cet entretien. Pourtant une question allait se décider, qui touchait aux plus chers intérêts de son cœur.
A cette vue, à la pensée du suprême effort dont cette tranquillité devait être le résultat, à l'idée de braver pour ainsi dire en face l'héroïque femme qui paraissait prête à subir patiemment toutes les épreuves, un trouble profond s'empara de Claude. Il , s'oubliait à contempler, attendri, l'imposante tristesse de sa; mère; et lorsqu'il voulut enfin parler à la jeune fille, l'on eût dit que toutes ses audacieuses résolutions lui fissent soudain défaut ; car il hésita, il balbutia.
28& ilKGITS CHAMPÊTRES
• « Oui, oui... je vous ai engagée à venir... C'est pourquoi... du moment gue... que vous êtes venue... écoutez-moi, oui... écoutez-moi »
Kt il parut ne plus savoir quels propos tenir. Le courage lui manquait. 11 craignait d'ajouter encore à cette affliction qu il comprenait si grande, si vive sous le voile de résignation qui la couvrait ; il lui semblait que ses paroles ne pussent être qu'autant d'outrages, de sacrilèges, dont ses respectueuxsentiments de fils lui demandaient compte par avance.
Sans doute rien n'était changé dans ses intentions finales envers sa mère; sans doute il se disait, comme auparavant, que la violence dont elle se croirait la victime devait être profitable à son cœur ; mais en dépit de ces heureuses restrictions, il se sentait hors d'état d'aborderjen sa présence ce sujet, qu'elle ne pouvait considérer que comme une coupable dérogation à toute déférence, à toute tendresse filiale.
Il eût voulu pouvoir différer cet entretien ; car il se reprochait de n'avoir pas usé auprès de sa mère de tous les moyens de persuasion que pouvait conseiller l'intime affection ; il regrettait de ne lui avoir pas tout d'abord révélé ses plus secrètes pensées, au lieu de se retrancher dans une dissimulation, cause première duconflit.il nedoutait pas qu'agissant ainsi il n*ei\t fait bientôt Tunité de vues s'établir entre elle et lui . Il se demandait pourquoi ces feintes auxquelles
il avait eu, et devait encore avoir recours; pourquoi ce système d'apparente hostilité, destiné à servir les plus avouables desseins ; il se pei'suadait qu'il était encore temps d'employer la franchise, la cordiale conflance; et il eût désiré tenter cet essai dont le succès lui semblait certain.
C'estdirequeparsonhumbleabstentionlamèreavait fait ce qu'elle n'avait su faire par ses arde)ites remontrances, par ses hautaines récriminations : l'avantage qu'elle remportait était grand et pouvait en présager de plus significatifs encore.
La jeune fille parut bien le comprendre, car voyant l'hésitation de Claude :
« N'avez- vous rien à me dire? demanda- t-elle, non sans quelque évidente intention de reproche.
— Oh I pardonnez-moi I fit vivement Claude, qui en dépit de cette affirmation ne parvenait guère à recouvrer son assurance, j'ai à vous dire comme hier... »
De nouveau il s'interrompit, les yeux arrêtés, sur la mère qui ue pouvait manquer de s'applaudir secrètement de cette victoire inespérée, mais qui cependant réussissait encore à garder toutes les apparences de la plus parfaite impassibilité.
Alors la jeune fille :
<K Si ce que vous avez à me faire entendre n'est rien autre que ce que j'ai entendu hier au soir, il
n'est pas besoin que je vous laisse la peine de le répéter. A quoi bon? puisque ma réponse à votre demande est qu'il faut oublier les choses dont vous m'avez parlé.
— Que dites-vous?... Que voulez-vous dire? »
s*écria Claude, qui avait passé brusquement d'une vive anxiété dans la plus décevante alarme.
Et la mère, se départant tout-à-coup de Fextrême indifférence où elle avait su jusque-là paraître se 1*6trancher, fixa sur la jeune fille, un regard qui semblait traduire à la fois, la joie, la défiance, Timpatience, car elle pouvait à la fois et se réjouir d'une telle déclaration, et craindre qu'elle ne fût qu'un leurre habile, et désirer d'éclaîrcir au plus tôt ses doutes.
« Ce que je veux dire, repartit la moissonneuse, c'est que vous devez, me semble-t-il, quitter votre projet.
— Eh I je l'ai bien compris! fit Claude, comme voulant éviter d'entendre trop formellement affirmer son affligeante déconvenue.
Le visage de la mère avait un rayonnement.
« Peut-être, reprit la jeune fille, vous trompez-vous en pensant avoir bien compris... (Claude la regarda avec une inquiète curiosité; le front de la mère s'assombrit de nouveau. . .) Peut-être croyez- vous que si je vous parle ainsi, c'est pour vous faire entendre qu'il
me coûterait de consentir à votre dessein, ou que je n'ose pas compter sur le consentement de mon père. Non, ne le prenez pas de cette manière ; car, je vous le dis, avec toute la franchise d'un cœur honnête et vrai, s'il ne tenait qu'à moi de lever tous les empêchements, je les lèverais, joueuse. Je vous dis même, — et c'est un serment que je fais, — que n'étant pas votre femme, je ne serai celle de personne. Je m'en irai dlci : nous ne nous verrons plus; mais je ne vous oublierai point, moi. Enfin je suis certaine, bien certaine, j'en pourrais jurer aussi, — que si vous veniez me demander à mon père, sa joie serait grande de vous agréer, d'ailleurs, quand je lui auiai fait savoir qui vous êtes, j'ai l'assurance qne tout son espoir sera de vous voir venir un jour...
— Mais alors?... interrompit Claude, que les paroles sincèrement émues de la jeune ' âUe n'avaient pu que plonger dans la plus ûèvreuse perplexité.
— Mais alors I . . . répéta aussi la mère, avec une hautaine ironie.
Puis se levant, et montrant outrageusement du doigt la jeune fille :
« Ne comprends-tu pas, poursuivit-elle, que cellelà n'est qu'une créature sans honte, qui fait mine de refus pour te prendre mieux ? Es-tu aveuglé par cette franchise de cœur dont elle se vante? donnes-tu foi à ces serments qui ne lui coûtent pas plus qu'à une
autre les simples paroles ? Ne vois-tu pas comme elle joue bien son jeu d'émoi et de vérité? Iras-tu vers ce père, dont ta venue va faire la joie, vers ce père qui va t'espérer venir?... Ah I si tu ne vois point Teffronterie de cette jeune fille, quand donc la verras-tu I ... »
Immobile, les traits empreints d'une entière sérénité, la moissonneuse semblait n'avoir rien entendu. Gomme elle ouvrait les lèvres pour parler à son tour :
« Regarde-la, reprit la mère, en riant d'un rire saccadé, mais regarde-la donc, tranquille sous Tavanie; est-ce que?... »
Mais Claude :
ff Laissez-la parler, mère, laissez-la parler I » dit-il, avec un calme dont la froideur n'était qu'apparente.
La mère pâlit en regardant son fils, et put comprendre que par la violence elle venait encore une fois de compromettre ses avantages.
« Non, reprit tranquillement la jeune fille, ce n'est pas parce que l'empêchement est de mon côté que je vous dis de renoncer ; mais parce que je le vois du vôtre, et que je crains que vous n'en ayez point raison. De même, entendez-moi bien, que je n'oserais pas songer à me marior contre le vœu de mon père, de même je pense que vous. . .
— Ahl voilà qu'enfin elle en vient là où elle voulait venir I s'écria la mère impuissante à se maîtriser. L' écouteras-tu encore, Claude? »
Claude ne répondit que par un mouvement d'impatience contenue; et la jeune fille continua aussi calme qu'auparavant :
a De même, je pense, vous ne songeriez pas à faire un mariage que votre mère désapprouverait. Et s'il vous pouvait arriver d'y songer, eh bien I je vous dis moi que je m'y refuserais. »
La mère fit entendre un sourd ricanement d'incrédulité.
« Oui, je m'y refuserais, réitéra gravement la jeune fille qui, cette fois parut vouloir, indirectement du moins, repousser les blessantes suspicions de la mère, — et quand il devrait sembler que les serments ne me coûtent guère, c'en est encore un que je fais, non-seulement pour moi, mais encore pour mon père dont je connais les sentiments; maintenant je vais vous quitter, mais pour que vous sachiez en quel endroit me retrouver, si quelque jour vous le croyez devoir faire, je veux vous dire et le nom du pays où jo retourne, et le nom de mon père. Le pays, qui est un village à une quinzaine de lieues d'ici, dans la montagne, on l'appelle le Charmil; quant au nom de mon père, — dont vous saurez aisément vous souvenir, je pense, — c'est Claude Rivet.
— Claude Rivet I répétèrent à la fois la mère et le fils, mais avec des expressions bien différentes, car pendant que le fils semblait jeté dans une sorte de
doux rayissemenl) les traits de la mère se contractaient sous l'influence d'une émotion aussi pénible que violente.
— Ahl j'aurais dû m'en douter I s'écria-t-elle tout à coup, de l'accent le plus amer; j'aurais dû penser q«e cette dernière épreuve du malheur me venait de lui! A la fausseté de la fille, n'ai-je pas reconnu le père? L'un ne peut point renier l'autre. Abl que le voilà bien servi dans sarancune! Pour bien, je n'avais plus que la paix de mon cœur : il m'a trouvée trop riche encore, il m'a voulu dépouiller du peu qui me restait. C'est fait! La fille a réussi pleinement en suivant les leçons du père. Voilà le frère que le bon Dieu m'a donné, qui sera bien joyeux de savoir ma peine ; voilà ma nièce qui, joyeuse, ira lui conter sa belle action. Oh! comme ils vont se réjouir ensemble! Pour que leur fête méchante soit complète, il ne leur manquera plus que de te voir avec eux, Claude! Iras- tu? me préféreras-tu ceux-là qui n'ont que haineuses intentions contre moi. Aimeras-tu ceux qui me détestent. Est-ce le triste prix que j'aurai de ma longue amitié pour toi ? Dis, Claude, dis ! »
La jeune fille ne laissa pas à Claude le temps de répondre.
« Vous vous trompez, dit-elle doucement^ quand vous parlez de rancune, de haineuses intentions, et de joie que devrait causer votre peine. C'est même
parce qu'au cœur de mon père il n'y a plus ni haine, ni rancune que je suis venue ici.
— Elle est venue se couvrant d'un faux nom , dit la mère comme se parlant à elle mén^e, pour éviter d'adreseer directement la parole à la jeune fille.
— D'un faux nom ! Eh quoi ! ce nom de Marie n'est-il pas aussi le mien? n'est-ce pas vous-même qui me l'avez donné I N'êtes- vous pas ma marraine, comme mon père est le parrain de votre fils. Si on m'a ensuite appelée Claudette, n'est-ce pas seulement parce que votre fils s'appelait Claude, et comme pour mettre en lui et moi une cause d'amitié de plus; car eu ce temps la bonne amitié était entre nos familles. — Cette bonne amitié, des jours de misère sont venus qui l'ont rompue; — aujourd'hui qu'il a regagné quelque aisance, mon père donnerait...
— Quelque aisance I interrompit la mère, et elle est pauvrement vêtue, disant qu'elle ne s'était mise en route que pour, au retour, rapporter du soulagement à son père.
— Oui, et je ne m'en défends point. Mais entendezmoi; et croyez qu'elles sont vraies, les choses que je vais vous dire. J'étais toute jeune encore, quand mon père et moi nous avons quitté le pays. Pourtant j'avais gardé mémoire de vous, de Claude. Si, enfant, il m'arrivait de vouloir en parler avec mon père, ou il évitait de me répondre, ou il changeait vite de propos .
— Comme vous, mère, remarqua Claude, dont Vat-
tenlion semblait singulièrement captivée par les paroles de sa cousine.
— Alors, je ne pouvais pas m'étonner trop, reprit la jeune fille, mais plus tard, quant je sus un peu réfléchir, je voulus savoir pourquoi il ne trouvait pas de plaisir à une souvenance qui m'était douce, à moi; force lui fut bien de me donner, ou plutôt de lâcher à me donner une raison... mais il était grandement embarrassé si je lui demandais les premiers, les véritables motifs de cette aversion.
— Gomme vous, mère, dit encore Claude.
— Et plus l'âge me mettait à même de comprendre, et plus mon père avait d'embarras pour m'ezpliquer le sujet de la brouille, et pour me faire entendre qu'elle ne devait jamais finir. A tout coup je jugeais piètres, mauvais, les motifs qu'il trouvait, — quand toutefois il en savait trouver ; et du reste il me semblait que trop d'ans avaient passé pour qu'une rancune, aux si chétives raisons, pût encore être vivante. Alors il était réduit à me dire que je ne pouvais pas, que je ne savais pas comprendre, que mieux valait laisser cette chose sans en parler... Et il refusait d'en parler davantage.
— Comme vous, mère, dit Claude une troisième fois.
— Et je m'étonnais de voir obstiné dans un méchant
sentiment mon père que je savais d'ailleurs si bon, si aimant. Et mainte fois je lui disais : « Non. ce n'est plus dans votre cœnr ; si vous vouliez être franc, vous m'en feriez Taveu ; mais c'est comme une honte qui vous empêche de convenir que vous avez pu garder une haine sans raison; et si l'occasion du rapatriage se trouvait, j'en suis sûre, vous ne la laisseriez point échapper. » Et toujours il me démentait avec des airs de colère, mais toujours aussi il évitait de parler longuement sur ce point, parce qu'il sentait sa fausse colère en risque de lui faire défaut, et, je le devinais bien, parce qu'il y avait pour lui une souffrance à rester sur ces tristes pensées d'aversion, dont il aurait tant voulu être déchargé,
— Comme vous, mère, toujours comme vousl s'écria Claude, qui poursuivit avec une grande animation : Oui, tous deux, chacun de votre côté, vous vous êtes... »
Mais la jeune fille étendant la main vers lui, et de l'accent le plus doux :
<c Patience, Claude. »
Puis, s' adressant encore à la mère qui, on le comprenait, avait besoin de toute son énergie pour réussir imparfaitemenl à faire que l'impassibiUté de son visage ne laissât rien se traduire des sentiments qui s'agitaient en elle :
« Un jour, il y a environ un mois de ça; c'était le
dimanche comme aujourd'hui, nous reveniona tous deux des vêpres de la paroisse, et, pour gagner notre maison qui est quelque peu écartée du village , nous suivions une sente du bois. Voilà que nous rencontrons deux enfants, le frère et la sœur. Le frère pouvait avoir six ans, la petite un peu plus de trois-, nus pieds tous deux. Us revenaient de courir la campagne : la petite était lasse, le petit la portait à cheval sur son cou. La petite avait les mains pleines de grandes marguerites des prés, qu*elle piquait dans les cheveux de son frère. Sur sa tête, à elle, il y avait un de ces chapeaux de joncs verts que les enfants vont tresser au marais. Dans la chemise bouffante du garçon, contre ses flancs, une nitée d*oiseaux bougeait, piaulait. Il s'en allait fler, lui, faisant le fort, le brave, sous son faix lourd. Elle riait, la petite. Un peu après nous avoir croisé, à un endroit où de Teau coulait en travers du chemin, le petit posa la petite à terre et il la fit boire dans sa main. Nous nous étions retournés pour les regarder. Moi, je m'étais déjà remise à marcher, que mon père les regardait encore. Et comme il me rejoignait je l'entendis qui disait, parlant en lui : « Où est-il ce temps?... » S'apercevant que je l'écoutais, il s'arrêta, mais je dis : « Le temps, n'est-ce pas, où vous alliez comme ça avec votre sœur? » Il ne me répondit pas, mais je le voyais tout troublé, et même ses yeux, qu'il cachait, étaient mouillés. Je le près-
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sai.., et enân cette fois j'eus raison contre sa mauvaise honte. « Oui, ât-il, oui, cesl triste de penser qu'on a été ainsi en pleine amitié, et qu'à présent qu'on est vieux, on se déteste, on se souhaite du mal. — Et noni vous ne vous -détestez pas, vous ne vous souhaitez point de mal, pas plus votre sœur que vous, j'en ai l'assurance. » Il me dit : « Oh I si je pouvais donc l'avoir aussi cette assurance, moi, je serais hien heureux, va. Ça me serait une dernière consolation de vieillesse, tandis qu'il y a sur mon cœur maintenant comme un reproche. De la rancune, non, je n'en sens plus; je me suis défendu jusqu'aujourd'hui de l'avouer, mais je ne peux plus m'en défendre. De la rancune, eh pourquoi î Est-ce que je m'en souviendrais, est-ce qu'il n'y a pas si longtemps que ça ne signifie plus rien ? » Kn parlant ainsi, il laissait tous ses pleurs couler. Alors je lui demandai pourquoi il ne tenterait pas le rapatriage; pourquoi nous ne partirions pas un jour tous deux pour venir ici, savoir si cette chose était possible, en faisant s'entremettre quelques anciens amis. Il me répondit : « Moi, chercher le rapatriage, moi, faire la première avance, dire que j'ai eu tort, demander pardon en quelque façon; et peut-être pour risquer de me voir rebuté! Non, je ne pourrais pas, je ne voudrais pas. Il n'y faut pas songer; c'est inutile. » Je connais la fierté de cœur de mon père et je compris que je ne gagneri^iç
rien à vouloir Ken faire départir. Je lui dis : « Pourtant, n'est-ce pas ? vous seriez content de savoir que chez votre sœur, la rancune est unie comme chez vous. — Oui, fit-il, oui, c'est même tout ce que je d^irerais, pour m'ôter cet ennui dont je suis chargé, A quoi bon d'ailleurs un rapatriage du moment qu'elle est pour vivre dans un pays, moi dans l'autre. Savoir que sa rancune est finie comme la mienne me suffirait ; je voudrais le savoir; le jour où je l'apprendrais me serait un beau jour. » Alors je lui dis : a Eh bien I laissez- moi partir, j'irai là-bas où personne ne peut me connaître, et, soyez tranquille, je saurai bien trouver le moyen d'avoir la bonne nouvelle à vous apporter. » D'abord il refusa, disant que je ferais sans profit le voyage, et qu'il aimait mieux rester dans le doute, que risquer d'apprendre que sa c n: n'avait rien oublié. Je lui en reparlai le lendemain, et plusieurs autres fois encore, jusqu'à ce qu'il consentit. Si je ne m'étais pas rebutée, c'est qu'une espérance me riait, de trouver peut-être plus que je n'allais chercher. Je m'imaginais que j'obtiendrais peut-être de la sœur ce que je n'avais pas pu obtenir du frère, parce queje me disais : « C'est une femme, les femmes n'ont pas le rude amour-propre des hommes, celte fierté entière, cette peur de sembler faibles; elles n'ont pas comme les honufnes cette crainte de se laisser voir pleurant... » Je me disais :
a Quand je lui aurai fait entendre que ce n*est rien que ces pauvres sentiments qui empêchent mon père de s'avancer, même alors qu'il en est grandement désireux, si elle n'a plus de rancune, comme j'espère, elle saura trouver, nous saurons trouver ensemble, le moyen d'éviter à elle et à lui la gène de l'aveu. » Je me disais aussi : » D'ailleurs elle est la cadette, et enfin dans tout ça, n'est-ce pas celui qui aura fait le premier pas qui sera en droit de dire : « C'est moi qui suis le meilleur ; » et mon père en conviendra bien sûr, quand il aura vu sa sœur avoir le courage de ses pensées... » Puis enfin que j'aille, moi, au-devant du rapatriage, n'est-ce pas un peu comme si mon père y allait? du moment qu'il me laisse aller, n'est-cepas un peu comme s'ilm'envoyait?Jefaisais tous ces comptes en moi, mais sans enjien dire à mon père, parce que la crainte aurait pu le prendre, en pensant que je ferais trop d'avance pour lui. Oui, c'était la surprise que je lui gardais, ce grand soulagement que j'espérais lui rapporter au retour, et dont je me réjouissais, quand vous me faisiez si bon accueil lesoir de mon arrivée ici. Mais je n'ai plus pu me réjouir, quand je vous ai entendue dire votre rancune, le lendemain, à la dînée du moissonnage. Depuis il ne m'a guère été possible de savoir si c'était bien selon votre pensée que vous aviez parlé. — Et maintenant que je vous ai tout expliqué, ne disant rien autre que
la seule vérité, voilà que je retourne vers mon père, vers votre frère, qui n'a plus de rancune,'et qui voudrait appiendre que vous l'avez oubliée comme lui. Quand il me demandera ce que j'ai su connsdtre de vos sentiments, dites, qu'est-ce qu'il me faudra lui répondre? »
En parlant, la jeune fllle avait sans cesse tenu ses regards axés sur le visage de la mère, où sans doute elle comptait toujours surprendre quelque indice d'attendrissement, premier gage du succès. Claude aussi épiait avidement; mais tous deux avaient pu voir qu'au lieu de s'abandonner graduellement aux émotions qui d'abord avaient paru la gagner, depuis quelques instants au contraire elle s'était comme invinciblement armée d'une glaciale assurance.
— Ce qu'il faudra lui répondre? dit-elle d'une voix sèche, brève, aussitôt que la jeune fille eut achevé sa question, que s'il a sa fierté, j'ai la mienne comme lui, et plus que lui, même, d'autant qu'il est dans l'aisance, et que, moi, je suis pauvre, et que ça ne serait pas seulement un pardon que j'aurais l'air d'aller demander, mais bien encore la charité, l'assistance. Voilà ce qu'il lui faudra répondre.
— Rien autre ? dit la jeune fille d'un ton si plein de fière détermination que Claude la regarda avec une sorte d'effroi, et que la mère elle-même ;fit un léger mouvement de surprise.
— Non, rien autre.
— Alors, adieu I »
Et la jeune fille sortit d'un pas rapide, résolu, laissant la mère et le fils se considérer interdits.
Mais une heure plus tard environ Ton pouvait voir, au loin dans la campagne, le jeune homme et la jeune fille suivant côte à côte un chemin gui devait les ramener à la maison de la mère Anselme.
« M'a-t-il fallu courir pour te rejoindre I — disait le jeune homme qui, haletant, d'une main essuyait son front mouillé de sueur, de l'autre s'appuyait avec une heureuse familiarité sur l'épaule de la jeune fille — ainsi, vraiment, tu t'en allais, fâchée, désespérée ?
— Fâchée, désespérée, répétaitla jeune fille, tenant son "doux regard franchement levé sur celui du jeune homme — non, mais au contraire joyeuse, pleine d'espoir. Oui, vraiment, je m'en allais, mais
comptant revenir bientôt, et non point seule cette fois.
— Avec ton père?
— Oui, avec mon père, vu que quand je lui aurais dit le motif de fierté que ta mère venait de me donner, sa fierté à lui n'aurait plus tenu. J'en suis sûre : je connais son cœur. Mais toi, comment as- tu pu la faire sitôt s'amender ? que lui as-tu dit?
— Rien. J'avais déjà trop perdu de paroles pour en vouloir perdre encore. J'ai pensé que sa seule réflexion ferait plus que tous mes raisonnements. Et je la soupçonne à présent d'avoir jugé comme toi du parti que ton père prendrait, quand il saurait la cause qui la retenait.
— C'est au moins une marque certaine que la rancune n'est plus pour rien dans l'opinion qu elle a de mon père.
— C'est la preuve aussi qu'elle voudrait éviter d'être en reste de bonté sur lui.
— Encore une fierté, mais que n'en ont-ils jamais eu d'autres I
— Écoute ce qu'elle m'a dit, tout simplement, après être demeurée longuement silencieuse : » D'ailleurs, n'est-ce pas, Qaude, quant il doit y avoir un mariage entre un jeune garçon et une jeune fille, ce n'est point aux parents de la fille à faire la demande? — Non, mère, lui ai-je reparti. — Si donc ton in-
tention était d'épouser ta cousine, ce serait moi qui devrais l'aller faire savoir à son père. — Oui mère. — Est-ce bien ton intention? — Oui, mère. — Alors, j'irai. » Et elle a repris son silence ; et moi, j'ai couru te chercher. Mais, dis, n'est-elle pas bien trouvée sa raison? et notre mariage ne vient-il pas bien à propos pour leur épargner la gêne à tous deux?...
— Je ne voudrais point me vanter de trop de finesse, — répondit la jeune fille avec un petit rire sournois, — mais crois-tu donc que je ne savais pas ce que je faisais, alors que je m'efforçais à gagner ton attention, ton attachement?...
— Que dis-tu, Claudette ?
— Que ce n'est peut-être pas sans raison si ta mère — et d'autres avec elle — ont pu me juger un peu... osée, un peu adroite avec toi... Mais que veux- tu z' j'avais mon dessein que je suivais, qui me conseillait... C'est drôle, comme en moi je ne me reconnaissais plusl... A vrai dire, je savais que la fin me ferait tout pardonner.
— Je n'ai rien vu.
— Tant mieux, Claude I » dit la jeune fille, en posant sa main sur celle du jeune homme avec un mouvement de profonde dignité.
Et l'heureuse expression, un instant effacée, revint à son visage.
Tout à coup Claude s'arrêtant, et la regardant avec une morne inquiétude :
304 RÉCITS GHAMPÊTRB8
« Mais ce que j*ai peur de voir à présent, dit-il, c*est que tu n'aies rien fait qu'en pensant à ton père, pour l'amitié de lui, et sous le commandement de ton dessein...
— Méchant, qui me veut croire plus fausse que je ne suisi répliqua- t-elle en le repoussant doucement; puis elle ajouta, les paupières baissées, la voix entrecoupée, les joues teintes de la plus charmante rougeur : c Et d'ailleurs, comme s'il n'y avait pas des commandements qu'on n'a nulle peine à suivre I »
Claude l'embrassa.
Et pour toute défense, elle lui disait :
« Voilà : tu profites que ta mère ne te voit pas.
— Comment l'entends-tu, Claudette?
— J'entends que, si tu l'aimes bien, il ne faudra pas paraître m'aimer trop devant elle.
— Ah ! tu l'as donc su comprendre?
— Certes I Dès le premier soir. Et de ce mal, m'est avis qu'elle sera longue à en guérir : si toutefois elle en guérit jamais.
— Pauvre mère I C'est que, vois-tu, le pli est si ancien!... »
Ainsi devisaient, en cheminant, le jeune homme et la jeune flilç,
L*année d'ensuite, vers la fin d'une belle jomiiée d'automne, deux hommes, — l'un grisonnant, l'autre en pleine jeunesse, — la veste sur l'épaule, le long aiguillon de labour à la main, les sabots tout brunis de glèbe, rentraient ensemble dans la petite enceinte de pierres sèches formant cour au-devant d'une maison assise dans les châtaigniers, à mi-pente d'un vallon coupé de prés et de guérets . Robe luisante, mulQe écumeux, deux couples de bœufs les précédaient, qu'ils se mirent en devoir de débarrasser du joug.
Mais tout en déliant les courroies :
a Entends- tu ? dit à son compagnon le vieux paysan qui souriait, en désignant d'un mouvement de tête l'intérieur de la maison, d'où venait, par la porte entre-bâillée, un bruit de voix assez animé. Voilà qu'il y a là-bas, entre elles deux, quelque chamaillerie.
— Pardieu oui! j'entends; et il n'est pas besoin, je crois, d'en demander le sujet, repartit le jeune homme en souriâDt aussi. ^
— Ma foi, non ! »
Et pendant que, découplées, les bêtes se rendaient d'elles-mêmes à l'étable : « Holà ! les ménagères, la paix, s'il vous plaît! » cria le vieux paysan, d'une voix plaisamment grossie.
Et bientôt, sur le seuil de la maison, une jeune et avenante femme parut, qui, d'un ton moitié riant, moitié sérieux :
« Que voulez-vous, père, je ne peux pourtant pas • laisser la mère faire déjà toutes les volontés de cette enfant.
— Oh! ohl s'écria gaiement le jeune homme; les volontés d'une enfant de deux mois !
— Ah! tu crois qu'elle n'en a pas! Eh bien! figuretoi que la petite finaude n'est déjà plus en peine pour faire la différence du bercer des bras et du bercer du berceau ; et de celui-là, voilà qu'elle commence à n'en plus vouloir... mais plus du tout. Sitôt qu'on la pose dans sa corbeille, c'est des cris de perdue. Et ça, par la faute de grand'mère, qui ne la quitterait pas des bras si on l'écoutait. Encore un peu, et il la faudra tenir tout le jom*.
— Eh bien I le beau malheur, si ce n'est pas toi qui en as la peine! répliqua la grand'mère, qui vint
LA MOII^SONNEUSE 307
à son tour sur la porte en dodelinant, avec un véritable appareil de soins, de précautions, la petite accusée qui, rose et dodue, les yeux béatement clos, semblait se prélasser sans le moindre scrupule, dans sa délictueuse félicité, — Eh ! mon Dieu I la pauvre chérie I elle a bien le temps d'avoir du chagrin, de pleurer. »
Puis la berceuse ajoutait tout bas, tout amoureusement, en s'adressantà la dormeuse : « N'est-ce pas, mon trésor? N'est-ce pas, ma toute mignonne I Laisse dire ta mère. C'est entre nous, ça. Si nous voulons, nous, est-ce que ça la regarde ? De quoi se mêlët-elle I » Puis elle s'écria, mais en couvrant sa voix pour ne pas troubler le précieux sommeil de son idole : « Mais voyez-la, voyez-la donc I Est-ce qu'il y en a une plus jolie, une plus charmante. . . Oh ! non ! non ! il n'y en a point, point dans tout le monde du monde. Oui, oui. tu es la plus bello des belles... Ohl... »
Et cette dernière exclamation, accompagnée d'une sorte de frémissement convulsif, semblait être comme l'irrécusable traduction de tous les plus merveilleux parallèles, de tous les plus magnifiques éloges.
« Oui, oui, tout ça est bon ! reprit, comme par innocente taquinerie la jeune mère qui se dirigeait vers le jeune homme, dont le front rayonnait d'une joie émue. Mais démandez à Claude s'il entend que vous gâtiez sa fille comme ça.
308 BÉCITS CHAMPÊTRES
— Heu ! je la gâte, je la gâte I grommela la grand' mère. Ne dirait-on pas que je sois sans bon sens ?... D'ailleurs, Qaude est bien comme moi, il ne peut pas l'entendre pleurer, tandis que toi, tu la laisserais, je crois, se désoler. Ce n'est pas bon que les enfants crient, et je ne veux pas, moi, qu'elle crie, ma petite! Voilà I...
— Vous avez raison, mère, dit alors le jeune homme qui, en s'exprimant ainsi, entourait du cercle caressant de son bras la taille de la jeune femme, dont le front venait frôler ses lèvres. Cette sott^ Claudette n'entend rien à l'élevage des enfants. Ne l'écoutez pas, faites à votre guise. Quelle donne le sein à votre petite, c'est tout ce qu'on lui demande ; le reste, c'est votre affaire ; et si elle vous querelle encore, c'est moi qu'elle trouvera pour lui parler. »
Et sur les joues de Claudette les longs baisers de Claude bru issaient, sans pouvoir distraire l'attention de la grand'mère, tout absorbée dans la délicieuse contemplation de son cher fardeau.
« Oh ! fit bravement l'aïeule, en secouant la tête d'un air insoucieux, tu te moques peut-être bien un peu de moi, toi aussi; mais je n'y prends pas garde. Riez, moquez-vous, c'est comme s'il pleuvait dans la rivière : je ne m'en soucie nullement. Au surplus, vous me faites rester là, au seiein du soir, et ma mignonne attrapera quelque mal; et vous serez bien aises, n'est-ce pas ? »
Et, ramenant délicatement un pli de mousseline sur la face de Fenfant, elle disparut dans la maison avec des allures de fauve emportant sa proie. On ne la voyait plus, mais on Ten tendait murmurant: « Laissons-les, va, laissons-les. Ils disent que je te gâte. Eh I si je veux te gâter, moi ; si c'est mon plaisir!... Que me feront-ils?... D'ailleurs, quand tu serais bien un peu chérie, caressée, pour tant de pauvrets qui ne le sont pas I ... »
Prêtant l'oreille à'ce monologue passionné, le jeune homme et la jeune femme s'entre-regardaient souriants, la main dans la main.
Le vieux paysan vint près d'eux qui leur dit : « Eh bien ? enfants, cette jalousie qui vous a d'abord causé tant de contrainte, où est-elle maintenant? Êtesrvous encore réduits à ne vous embrasser qu'en cachette ?
— Et nous qui croyions qu'elle n'en guérirait jamais ! dit Claudette.
— Jamais I non, petite, il ne fallait pas croire ça.
I^e dicton de nos anciens est que le bon Dieu a coutume de mettre le remède à côté du mal.
— Eh I sûrement, dit Claude le regard tendrement fixé sur sa femme; le remède y est souvent; mais encore faut-il avoir la bonne chance de le savoir trouver.
Ces braves gens — le mari et la femme, deux vieillards — avaient établi leur campement à rentrée du village, sur une pointe de terrain vague, à Fangle des chemins. D'un côté, cet angle est bordé par un pan de mur ébréché, lézardé, reste d'une ancienne clôture; à l'autre bord, se dresse un gros orme ébouriffé.
Us avaient arrêté leur voitilre, on plutôt leur demeure ambulante, à quelque distance de la muraille, et, l'espace laissé, la ruelle, couverte par un vieux carré de ^oile autrefois goudronnée, servait d'écurie à leur petit bidet.
Vous voyez, n'est-ce pas ? la physionomie de cet humble bivouac industriel I
Vos regards s'arrêtent d'abord sur une carriole longue, sorte de grand coffre, dont l'ensemble penche en bloc sur ses montants un peu disloqués.
La porte à demi-vitrée s'ouvre à Farrière sur un petit balcon, où Ton monte par un escabeau à trois marches,
Vous voyez sur ce balcon > ou à l'abri de la voiture, quelques ustensiles de cuisine, un réchaud, des pots de terre, une marmite de fer-blanc...
La femme, une petite vieille, toute maigriotte, toute sèche, toute grise, vêtue d'une robe d'indienne rapiécée, une cornette de toile brune pour coiffure, les pieds nus dans des galoches, va, vient, autour de son château roulant, étalant au soleil quelques pièces de linge, qu'elle est allée laver dans le ruisseau, ravaudant quelque nippe frippée, surveillant un brouet qui fume sur le réchaud
L'hoomie, un petit vieux ridé, blanchi, mais encore droit et nerveux, s'est installé au ^ed de l'orme : il a posé là un plateau sur lequel il s'assied, les jambes allongées. Il y a près de lui une double botte de brins d'osier blanc ou brun, dont il se sert pour tresser à neuf ou rhabiller panniers, mannes ou corbeilles. Son nez est chargé de grosses besicles de fer, et ses lèvres pincent, en se rentrant, le tuyau court d'une pipe de bruyère»
Ajoutez un grand épagneul roux, qui tantôt rôde autour de la femme, dont il lèche les mains ou trCAe joyeusement le jupon, et tantôt vient s'étaler à plat, comme pour dormir, près de l'homme qui lui parle,
et auquel il répond sans se déranger, en frappant la teiTe de sa longue queue en panache.
Ce n'était pas la première fois que ces gens venaient au village. Depuis quelques années, on les y voyait vers le millieu de chaque été, et tel du pays, qui passait ou se promenait du côté de leur campement, s'arrêtait à causer avec eux.
On savait même leur nom, — que j'ai, pour ma part, oublié, — et quelque chose de leur histoire.
Nés dans les montagnes du Jura-Suisse, les deux époux avaient commencé l'existence nomade presque au lendemain de leur mariage. En automne, ils descendaient dans le midi de la France, et, en hiver, poussaient même jusque sur les terres italiennes ou espagnoles, afin de se trouver constamment sous des latitudes où la vie et le travail en plein air fussent possibles. Au printemps, ils remontaient vers nos contrées, pour rétrograder aussitôt que les jours diminuaient. Et il y avait quelque trente années que durait ce manège, imité des hirondelles.
Ordinairement, leur séjour dans notre pays ne durait guère plus d'une demi-semaine, temps qui leur était bien suffisant pour que la petite vieille, ofiErant en vente des ouvrages de vannerie ou recueillant ceux que son mari devait réparer, eût exploré porte à porte tout le village.
Or, cette année-là, près de deux semaines s'étaient
314 RÉCITS CHABCPÊTRES
écoulées sans qu'ils eussent quitté la place, et sans que même ils parussent disposés à se remettre en route, — non que la besogne donnât plus que de coutume, car depuis plusieurs jours déjà, non-seulement le vieux tresseur d'osier passait une paitie du temps à se promener, en fumant sa pipe, sur la route, mais encore la femme ne faisait pas la moindre tournée, en vue de vendre ou de quérir du travail.
Habitant alors tout près de Tendroit où ce couple nomade était venu s'établir, je fus un de ceux qui remarquèrent cette prolongation de séjour, et qui furent désireux d'en connaître le motif.
Plusieurs fois, il m'était arrivé de lier conversation avec le vieil artisan, qui, d'ailleurs, raisonnait avec autant de sens que de bonhomie, et semblait se complaire à narrer tel ou tel des épisodes de ses longues et pittoresques pérégrinations.
Une après-midi, donc, il allait et venait aux alentours du campement, fidèlement escorté de l'épagneul, qui ne quittait les talons de son maître que pour aller flairer d'ici et de là, dans les champs avoisinant la route. J'abordai le vieillard et, après quelques propos indifférents, je sus avoir avec lui la franchise de ma curiosité.
— Ah I voyez-vous, monsieur, c'est toute une histoire, me répondit-il, et je ne sais pas si elle vous intéresserait beaucoup.
— A tout hasard, contez-la moi.
— Je veux bien, et d'autant mieux que ça me soulagera un peu, je crois, de la dire. Nous n avons pas beaucoup d'occasions de confier nos affaires, nous autres, qui ne voyons jamais que des figures étrangères. Pourtant, on a besoin d'ouvrir quelquefois son cœur, surtout quand il est triste. C'est mon avis ; mais ce n'est pas tout à fait celui de ma femme. C'est (Pourquoi allons, en causant, du côté où elle n'est pas.
— Allons.
Et il parla ainsi en remontant avec moi le long de la route :
a Nous n'avons jamais eu qu'un enfant, un garçon, et ce n'est pas parce que c'est mon fils, mais je crois bien que le bon Dieu n'en fait pas souvent naître de pareils. Vous n'avez pas idée de cette droiture de caractère; vous n'imaginez pas quelle amitié pour nous, quelle vaillance au travail, quel ordre de conduite! Non, il n'y en a guère comme lui... Mais prenons l'histoire à son commencement.
Un hiver — notre garçon avait alors une sixaine d'années — nous étions sur les frontières d'Espagne; nous avions pris, à peu près comme ici, notre quartier au bout d'un village, à quelques pas d'une maison où demeurait une femme veuve, très-pauvre , qui avaii une petite fille de trois ans.
La veuve, qui, d'ailleurs , était tout maladive, venait quelquefois causer avec ma femme, qui s'entend un peu à certains remèdes, et qui lui en conseillait. Mais la misère était le premier mal de la veuve, et ce mal avait fait son œuvre.
Pendant que les femmes parlaient, les deux enfants jouaient ensemble, et semblaient se convenir à merveille.
Un matin, la veuve ne paraissant pas, ma femme entra chez elle, et la trouva n'ayant plus que l'âme à rendre. Elle lui donna quelques soins; je courus chercher des gens. Mais, une heure plus tard, et malgré tout ce qu'on put faire, elle était morte.
Voilà Fenfant orpheline, seule au monde; si seule même que personne ne se trouvant dans le pays pour la recueillir, le maire allait la faire conduire aux Enfants-Trouvés, à la ville.
La petite était gentille; ma femme, qui avait passé de la compassion à une sorte d'amitié pour la pauvre mère, pleurait à l'idée de voir cette enfant ainsi abandonnée ; puis notre garçon, qui déjà était d'âge à comprendre, s'avisa de dire, en nous caressant : « Prenez-la ; elle sera ma petite eœur. » Ma foi! nous la prîmes, et Dieu sait que nous n'eûmes pas à nous en repentir.
Nous nous étions bien juré, en l'adoptant, de ne point faire de différence entre elle et notre fils, et il
nous fut facile de nous tenir parole. C'était une de ces enfants qu'on serait forcé d'aimer pour ainsi dire à contre-cœur ; vive et douce, soumise et folâtre, et combien caressante! et combien riche en gentil babil! Bref, nous avions eu la main heureuse, et nous ne tardâmes pas à ressentir pour notre enfant d'adoption la même amitié que si elle eût été notre fille véritable.
Les deux enfants s'élevèrent donc, s'appelant frère et sœur, mais sachant bien qu'ils ne l'étaient pas ; et tout en avançant en âge, chacun d'eux prenait les qualités qui font les honnêtes gens. Je montrai mon état au petit, qui était, d'ailleurs, fort adroit, et la petite, en aidant la mère, devenait une soigneuse et vigilante ménagère, en même temps qu'une marchande avenante et entendue.
Quand notre fils eut une quinzaine d'années et notre fille une douzaine (vous lui auriez, du reste, donné beaucoup plus), outre que l'entretien de quatre grandes personnes demandait un surcroît de profits, nous pensâmes que la vie commune avait peut-être des inconvénients pour les deux enfants, et il fut résolu que nous voyagerions deux par deux ; mon fils avec sa mère, moi avec la jeune fille.
Nos économies passèrent à l'achat d'un second cheval et d'une seconde voiture, et pendant cinq années environ, nous allâmes les uns d'un côté, les autres
de l'autre. A vrai dire, nous convenions toujours pour le dimanche d'un rendez-vous, où nous nous trouvions réunis. Nous allions ainsi de pays en pays, faisant quelque chose comme des huit pour nous rejoindre après nous être écartés.
Or, pendant ces cinq années, il me fui plus que jamais possible d'apprécier les trésors de bonté, de douceur, de vigilance, d'attachement de notre enfant adoptive. Il n'y avait pas de jour où il ne m'arrivât de recevoir d'elle quelque témoignage de son excellent esprit et de son bon cœur. Ohl la charmante compagne que j'avais làl Ohl l'heureuse vie que nous passions alorsl Cette vie était faite de douces privations et de vives joies. Je veux dire que sitôt que nous étions séparés des autres voyageurs, nous employions notre temps à parler d'eux, à les désirer, et que, lorsque nous nous rejoignions, c'était pour chacun de nous une véritable grande fête.
Si vous saviez les jolies chosesque trouvait le jeune cœur de ma fille, lorsqu'elle était loin de sa mère et de son frère I II m'arrivait souvent, le soir par exemple, quand nous étions là, tous deux en tête à tête, il m'arrivait de l'écouter, et de suivre la gentille parole de ses grands yeux vifs pendant des heures, comme j'aurais fait d'une belle musique.
Il fallait l'entendre parler de sa mère, de sa bonne mère 1 A vrai dire, son entière amitié pour son frère
LES VAlOriERS 319
pouvait répondi*e de ses sentiments sur ce point ; car vous n'imagineriez que dii&cilement ce qu'était la tendresse de mon ûls pour sa mère. C'était, à proprement parler de l'adoration, et cela depuis l'âge où il avait pu comprendre les devoirs d'un enfant. Le bon Dieu, voyez-vous, s'il descendait en personne sur la terre, ne serait ni plus admiré, ni mieux servi ni mieux obéi que ma femme ne l'était par mon âls. Il était déjà homme fait que nous n'avions pas souvenir qu'il lui eût laissé voir la moindre mauvaise humeur, qu'il eût douté d'une seule de ses paroles, qu'il eût manqué à prévenir un de ses désirs. ... Je vous l'ai dit, une vraie adoration . Or, la jeune fille étant depuis l'enfance en communauté d'idées avec le jeune homme, cela vous explique qu'elle dut tenir les plus affectueux propos sur le compte de la mère. Puis, quand venait le tour du frère, ohl alors c'était quelque chose d'aussi doux, mais de tout différent. On comprenait que , sans savoir pourquoi, elle trouvait eu elle une timidité à dire tout ce qu'elle pensait. Le plus souvent, elle ne faisait rien de plus que me répéter les moindres propos, les moindres faits de son frère à la dernière rencontre. Et moi, je ne me lassais pas de l'entendre, encore qu'elle revint
maintes fois sur des choses toutes simples, qui avaient cependant autant de valeur pour moi que pour elle, puisqu'elles me rappelaient mon cher enfant, et puisqu'elles la rendaient heureuse.
Je pouvais donc croire, n'est-ce pas? connsdtre à fond le cœur de la jeune fille; car sinon moi, qui donc Taurait connu ?
Ajoutez qne le dimanche, encore que le frère ne fût guère d'humeur à la perdre de vue, elle trouvait moyen de passer quelques bons instants seule à seule avec la mère, pour causer, et lui laisser voir, à elle aussi, toutes les belles richesses de son àma.
Un jour donc, ma femme me dit : « Il a bientôt vingt ans ; elle en a dix-sept : il faut les marier. »
— C'est ce que j'allais te proposer, lui répondis-je.
Alors nous fîmes venir les deux enfants devant nous, et je leur demandai si la résolution que nous venions de prendre leur agréait.
Mon fils, lui, nous répondit en sautant à notre cou.
Quan t à la jeune fille, elle semblait tout interdite, tout ébahie. Nous pûmes même croire un moment que nous nousétions trop avancés avant de l'avoir indirectement consultée. Mais quand elle fut un peu remise du premier saisissement : a Est-ce possible I s'écria-t-elle les yeux pleins de larmes ; je serai donc votre fille vraiment à présent! J'aurai donc tous les bonheurs I Est-ce que je pourrais jamais vous montrer assez d' amitié, de reconnaissance ?. . . »
Et elle ne sut plus que pleurer en nous embrassant.
Nous allâmes célébrer le mariage dans son pays.
et là, en présence des personnes que nous avions priées d'être témoins, elle renouvela d'elle-même toutes ses protestations d'affection et de gratitude.
Nous donnâmes aux nouveaux mariés une des deux voitures. La mère revint avec moi, et la jeune femme la remplaça auprès du fils. Puis, nous continuâmes de voyager comme auparavant en prenant toujours rendez-vous pour le dimanche. Et à chaque rencontre nouvelle, nous avions le plaisir de retrouver nos enfants bien unis et nous témoignant les mêmes sentiments qu'autrefois.
Aussi était-ce pour nous, comme autrefois, grande fête chaque dimanche.
Puis, la famille s'augmenta. 11 vint d'abord un gros garçon, et ensuite une mignonne fillette qui firent plus vive encore la joie de nos réunions.
Ces enfants s'élevaient à merveille, et devenaient de jour en jour plus gentils, plus caressants.
C'était vraiment trop de bonheur; ma femme et moi. nous en étions trop fiers, trop vains ; nous ne songions peut-être pas assez à en remercier le bon Dieu . . Il nous semblait que cela dût toujours durer. A vrai dire, cela dura cinq années, — cinq années où rien ne manqua aux désirs de notre cœur. Mais depuis, oh ! les rudes privations! oh ! les tristes mo- ' ments I
Comment cet affreux malheur nous arriva, je
322 RÉCITS GHAJtfPÊTBES
vais vous le dire, et vous verrez à quoi tient parfois la félicité.
Les enfants avaient, comme tous les enfants, des instants de fantaisie et de caprice. Oh I des riens ! Et après tout, les enfants sont des enfants ; on ne saurait leur demander d'avoir une raison de grande personne : ce qu'on exige d'eux parfois ne les amuse guère. . . Il faut se mettre un peu à leur place.
— Oui, dis-je ; et les grands-papas ^t les grand' mamans se mettent souvent à cette place-là...
— Ohl pas nous, pas nous! répliqua vivement le bonhomme ; non, nous savons qu'il ne faut pas gâter les enfants. Toujours est-il qu'un dimanche, pendant que nons prenions, comme d'habitude, notre repas en commun, la jeune mère dit au petit garçon d'aller chercher je ne sais quoi qui manquait. L'enfant, — qui n'avait peut-être pas entendu, ne bougea pas. La mère répéta, et, comme l'enfant n'obéissait pas encore, la grand'mère, qui se levait à ce moment même, voulutaller quérir la chose. Mais la bru, courant au-devant d'elle :
— Non, restez, mère; dit-elle ; je veux qu'il m'obéisse.
— Mais puisque j'ai à aller par là, à quoi bon le déranger?
— N'importe ! c'est un mauvais service à lui rendre; restez, il ira.
La grand'mère, qui avait vraiment à faire de ce côté, chercha la chose, et rapporta en disant : « Voilà, n'en parlons plus. »
Mais la bru, sans rien dire, et en laissant voir un vif dépit, prit Tenfant par la main, Talla enfermer dans leur voiture, et revint s'asseoir à table.
Mais le pauvre petit prisonnier criait : « Grand papa I grand' maman ! »
Ces cris me crevaient le cœur, à moi, mais je faisais de mon mieux pour ne pas trop les entendre. Ma femme n'eut par le même courage. Elle se leva donc pour aller délivrer le petit. La bru, aussitôt s'élança vers la voiture et ôta la clef de la porte. Mais la mère : « Donnez-moi cette clef. »
— Non, mère, ne la demandez pas.
— Comment, non ! c'est la première fois que je t'entends me parler de la sorte I
— Parce que, pour la première fois, ce que vous voulez faire n'est pas raisonnable.
Vous avouerez que, d'une fille à sa mère, le mot était un peu fort. Mon fils et moi, nous étions jusquelà restés muets. Je me levai, et doucement,je demandai la clef à mon tour, pour mettre fin à cette déplaisante afiEsiire.
La bru me la tendit en disant : « Puisque vous vous obstinez tous deux, il faut céder ; faites ce que vous voudrez. Mais c*est là certainement une chose dont vous vous repentirez un jour. »
Et elle s'en alla à Fécari dans des arbres, gui étaient à quelque distance.
Alors, la mère, s*adressant à son fils : « Tu entends comme on nous traite, et tu ne dis rien. »
Il répondit : « Que dirais-je? puisque je trouve que vous avez tort. »
— C'est ta manière de voir? fit la mère, tristement étonnée.
— Oui, répondit-il encore.
Sur cette parole, ma femme rentra dans notre voiture : je la suivis, et la trouvai fondant en larmes.
Je revins vers mon fils, pour lui reprocher vivement sa conduite, et aussi celle de sa femme : mais il parla le premier : « Que fait ma mère ? » me demanda-t-il. « Elle pleure, lui répondis-je, et elle dit ajoulai-je, qu'elle ne te pardonnera jamais. »
Vous comprenez bien qu'en m'exprimant ainsi, je n'avais d'autre intention que de le frapper là où je savais qu'il était sensible : car vous pensez si ma pauvre femme, tant affligée fût-elle, avait pu me rien dire de semblabe.
Toujours est-il que ce mot avait produit son effet, car mon fils, cachant son visage dans ses mains, s'en alla de son côté. Et je pus comprendre qu'il pleurait.
Ici, je dois vous avouer qu'il n'en fallaii pas davantage pour me faire regretter de lui avoir parlé ainsi. Mon Dieu I si âgés que soient les enfants, on croit
toujours les voir encore petits, et on fait avec eux comme on faisait quand ils Tétaient réellement; ensuite on se ravise, on se repent, mais il est trop tard.
A vrai dire, je ne manquai pas de me remontrer
que la leçon était méritée et profiterait ; toutefois je ne dis rien de ce qui s*était passé à ma femme, car
elle m'eût certainement reproché d'être allé trop
loin.
J'étais persuadé d'ailleurs que la chose n'aurait pas de suite. Et comme, après tout, ce n'était pas à nous à faire le premier pas, nous restâmes chez nous pour attendre.
A la nuit tombante, les deux petits enfants vinrent ainsi que d'habitude, nous dire bonsoir, avant d'aller au lit... mais nous dûmes nous coucher sans avoir vu les autres.
Au milieu de la nuit, — nous ne dormions qu'à denû: — <K Entends-tu? fit ma femme; on dirait qu'ils partent.
— Oui, on le dirait.
— Lève-toi, reprit-elle, appelle-les. Il ne faut pas les laisser s'en aller ainsi.
— Non, lui dis-je, le rendez-vous de dimanche prochain était déjà fixé quand la discussion a eu lieu* La semaine fera ce que la nuit n'a pas fait; elle por*
tera conseil. Quand huit jours auront passé là-dessus, il u'y paraîtra plus : sois tranquille.
Ils partirent donc. L^ dimanche suivant, nous les attendîmes. Ils ne vinrent pas. Depuis, nous ne les avons pas revus; et il y a de cela près de deux ans.
Comprenez- vous quel a dû être notre ennui ? Comprenez-vous tout ce temps écoulé sans qu'un grandpère et une grand'mëre aient reçu les moindres caresses de leurs petits enfants, alors qu'ils étaient accoutumés à passer auprès d'eux un jour par semaine ? — Âh ! ces deux années nous ont vieillis de dix ans I Plus rien ne nous plaît dans le monde. Quand nous nous trouvons seul à seul le soir, le dimanche surtout, nous ne savons que nous regarder en soupirant. . . ou bien chercher autour de nous ceux qui n'y sont pas; et alors nos yeux se mouillent... Le plus souvent, sans rien dire, nous tirons chacun de notre côté, pour pleurer à notre aise... Ensemble, nous hésitons presque à nous parler, parce qu'au premier mot l'entretien arriverait sur eux; et que pourrions-nous dire, sinon des choses navrantes, pénibles?... Ah I notre vie, qui avait été si belle, si pleine de joie pendant bien des années, est devenue ensuite toute pleine de tristesse... A notre âge, voyez-vous, ce sort est bien affreux, et plus les jours s'écoulent, j^lus la peine nous est lourde.
Ici, le vieillard passa une main sur ses yeux. Puis, hochant lentement la tête :
— Et songer, reprit-il, que tout cela est l'ouvrage d'une ingrate, que nous avons tant aimée, et qui, sansque nous le lui demandions, ne cessait jamais autrefois de nous jurer une éternelle amitié, une entière soumission I Qui aurait pu croire qu'elle agirait ainsi, qu'elle oublierait de la sorte toutes ses promesses ? Mais, — comme dit encore ma femme,
— afEure de vanité blessée, désir de commander ?oule. Quand elle s'est vue dominée, contrainte, elle a laissé entendre ce mot : « Vous pourrez vous en repentir un jour. » Ah I ce jour ne devait pas tarder à venir ! D'ailleurs, — comme dit encore ma femme,
— en y réfléchissant, en se rappelant le passé, on arrive à reconnîutre qu'elle n'attendait que l'occasion d'en venir là où elle en est venue.
Plûsieui*s fois déjà, avant la grande discussion, et toujours à propos des enfants, elle avait montré son désir d'autorité ; jusque-là elle avait cédé; mais enfin elle n'y a plus tenu. Et il est arrivé ce que vous savez. Puis, a-t-il fallu qu'elle travaillât contre nous, pour amener son mari à la soutenir, à permettre cette séparation, à souffrir cet éloignement I Lui, qui n'avait jamais paru penser que par nous et pour nous, elle l'a su détourner ainsi, elle nous l'a pris tort entier. Elle était sans doute jalouse qu'il partageât son amitié entre elle et nous. »
Je vous le répète, c'est là le dire de ma femme; car
328 RÉCITS CHAUPÊTHES
moi, voye2-vou8, j'ai beau avoir les preuves sous les yeux, ou plutôt dans le cœur, dans mon pauvre vieux cœur qui languit, — eh bien I je ne veux pas me figurer que ce qui est vrai soit vrai. Non, je me dis que c est un mensonge du hasard, que je fais un mauvais rêve, que j*ai un cauchemar. Eu dépit de tout, je ne saurais croire oublieuse, ingrate, méchante, celle que j'ai connue si douce, si aimante, si bonne... G* est même un sujet de discussion entre ma femme et moi. Elle me dit : « Cela est pourtant. » Je réponds: « Oui ! » mais je reprends mon rêve. — C'est un rêve.
Mais il y a longtemps que je vous entretiens de tout cela, et je n'arrive pas à ce que vous vouliez savoir; la cause de notre long séjour ici. J'y viens
donc.
Pendant ces deux ans, nous n'avions eu d'eux d'autres nouvelles que celles que nous avaient pu donner des gens qui voyagent comme nous, et qui les avaient par hasard rencontrés. Mais, il y a un mois environ, un de ces voyageurs nous apprit que ma bru, sachant qu'il avait chance de nous trouver sur sa route (car elle connaît la marche que nous tenons aux diverses époques), l'avait chargé de nous dire qu'ils seraient de passage par ici vers le 15 de juillet.
Ma femme, remarquant que c'était ma bru, et non mon fils, qui avait parlé, s'est avisée de demander si
le mari était là quand la femme avait donné la commission et quel air elle avait.
— Oui, lui fut-il répondu, le mari était là, en parlant, elle le regardait de côté et semblait fort gênée.
Et là-dessus, la grand'mère de me dire, toute joyeuse :
— A la bonne heure I c'est qu'il a enfin l'épris le dessus! c'est qu'il a su enfin imposer sa volonté; et pour commencer, tu vois, il a exigé que ce soit sa femme elle-même qui nous fit faire la commission. Ah! j'ai retrouvé mon fils tel qu'auparavant! L'ingrate en sera pour ses frais de méchanceté.
Ma pauvre femme ne se sentait pas d'aise. Mais ce ne devait être qu'une fausse alerte de joie.
De crainte de les manquer, nous sommes arrivés ici près de huit jours à l'avance, et il y a huit jours que le 15 est passé. Ils ne sont pas venus; ils ne viendront pas! Toujours comme dit ma femme : « Fingrate » a regagné la victoire; notre fils n'aura eu qu'un instant de courage. Elle a ensuite pris sa revanche. Elle le tient, il ne saura plus avoir raison d'elle. Demain, nous nous remettrons en route. C'est fini, bien fini de notre bonheur; nous n'espérons plus, et nous ne nous consolerons pas ! »
D'ailleurs, reprit le bonhomme, une main tendue vers l'épagneul, qui, pendant que nous nous promenions sur la route, allait furetant d'ici et de là dans
les champs, — comment nous pourrions-nous consoler, nous, alors que cette brave bête n'y parvient pas elle-même? — Oui, monsieur, vous refuserez peut-être de le croire : c'est pourtant la pure Térité. Depuis que les enfants ne sont plus là, notre pauvre Brillant n'est plus le même. La gaîlé l'a quitté, lui aussi. Il avait d'ailleurs été élevé avec eux. C'était entre eux trois une amitié qu'on n'imagine pas. Par exemple, quand nous voulions, mon fils ou moi, montrer quelque chose à Brillant, nous étions sûrs de perdre notre temps; tandis que l'un des enfants n'avait qu'à l'entreprendre, pour qu'il apprît toutes
sortes d'exercices. Il faisait l'étonnement de tout le monde : aujourd'hui, il semble ne se souvenir de rien, à moins qu'on n'emploie certain moyen... Vous allez voir.
Le chien était, en ce moment, à quelque vingt pas de nous, dans une prairie, où il rôdait, indolent: « Tiens I dit le vieillard, à mi-voix, je crois que voilà Pierre, et aussi Jeanne I »
Aussitôt l'épagneul, faisant un bond sur lui-même, se redressa, le nez en l'air, les oreilles écartées, et tourna vers son maître un regard ardent de curiosité et de plaisir.
« Beau pour Pierre ! dit encore le vannier. Et le chien, après avoir sauté trois fois, en jetant autant de joyeux aboiements, se leva droit sur ses pattes de
derrière, et fit ainsi une sorte de tour de valse, avec un entrain vraiment risible.
« Beau pour Jeanne I d Le chien recommença son petit manège, et le msdtre me dit :
— Vous allez maintenant juger de la différence.
— Beau pour grand-père I
Brillant, qui venait de retomber sur ses quatre pieds, ne parut tenir aucun compte de ce dernier commandement, et se reprit à vaguer indifférent pai^ le champ herbeux.
Mais, comme le maître, branlant significativement la tète, semblait me dire du regrrd : « Eh bien, vous voyez I » soudain, Tintelligent animal dressa de nouveau la tête, parut prêter l'oreille à un tintement de grelots, flaira dans le vent ; puis, jetant une suite de longs cris entrecoupés, il partit à grands sauts, et gagna, en biaisant, la route, où Tinstant d'après, nous le voyions galoper ventre à terre, dans la direc tion d'une voiture qui venait au loin.
— mon Dieu I s'écria le vieillard d'une voix émue, en levant ses bras qui tremblaient, ce sont eux, les voilà !
Et il fit précipitamment quelques pas du même côté que le chien; mais, bientôt se ravisant
— Non, dit-il, il vaut mieux que j'aille prévenir ma femme.
Et, après s'être excusé envers moi d*un geste, il
332 RÉCITS GHAMPÈTRBS
prit sa course en sens contraire, avec une agilité de jeune homme.
Outre que j'aurais eu peine à le suivre, une certaine discrétion m'était commandée en face de la réunion tout intime gui se préparait.
Au lieu de redescendre au village par la route, je pris un sentier qui, en cet endroit, s'engageait dans le taillis de la colline. De là, d'ailleurs, je pus assister au défilé de la petite caravane.
Défilé, dis-je; l'expression est assez exacte. Tout d'abord, un peu en avant du cheval, marchait d'un pas ferme et le front bien levé, la jeune mère, — une femme brune, élancée, dont le profil, aux lignes droites et correctes, pouvait paraître quelque peu sévère, mais dont le visage, quand il était vu de face, recevait, d'un regard à la fois vif et profond, une sorte de rêveuse douceur.
Le mari, un grand et solide garçon, aux cheveux blonds, aux joues pâles, suivait à distance la voiture. Son allure était machinale . Il marchait la tête inclinée, comme sous le poids d'une active et difficile réflexion.
Puis venaient les enfants, — deux charmants espiègles — et leur ami l'épagneul, qui gambadait , qui aboyait autour d'eux, qui se dressait pour leur lécher les mains [ei le visage, et à qui, tout en marchant, le petit garçon et la petite fille faisaient
déjà répéter tout son répertoire d'amusants exercices. Il valsait au commandement de beau I II bondissait par-dessus le bras étendu de son petit mattie, gobait en Tair des bribes de pain, que lançait sa petite maîtresse... Que S'ais-je? — Et les enfants de rire, de l'embrasser. . .
De temps en temps, le père se retournait pour les appeler, quand ils s'attardaient trop. Et eux, alors de courir: ce qui fournissait à Brillant un nouveau sujet de folle et tapageuse manifestation.
Ils passèrent.
Le soir, à la nuit close, la curiosité me porta encore vers le bivouac des vanniers. J'y pensais trouver de la joie et du bruit. Point. Un fallot, suspendu à l'une des voitures, jetait ses pauvres lueurs sur un lableaù silencieux et morne.
Près d'une table que desservait la jeune femme, qui allait et venait d'un air automatique, était assis, le chapeau sur les yeux, le jeune homme, qui paraissait tout occupé à contempler mélancoliquement la petite fille, qui s'était endormie sur le dossier d'une chaise .
La grand'mère, comme accroupie à deux pas de là, tenait, appuyé contre elle, le petit garçon, avec qui elle causait à.voix basse, L'épagneul, le museau posé sur un escabeau, dormait ou attendait qu'on Je ^tifiât de quelques débris du repas.
Je ne vis pas le grand-père, mais je le rencontrai un peu plus loin, sur la route, fumant sa pipe à l'écart. U me reconnut.
— Eh bien ! lui dis-je, vous avez vos enfants; vous devez être heureux ?
— Non ; au contraire.
— Au contraire !
— Oui, car si la réunion d'aujourd'hui n'avait pas eu heu, nous pourrions encore , en dépit de tout, ma femme et moi, garder l'espérance que le jour viendrait où nous retrouverions notre belle union d'autrefois ; tandis qu'à présent, voyez-vous, c'est fini, bien fini !
— Eh quoi ! tout n'est donc pas oubUé I vous n'avez donc pas eu une ezphcation franche et nette ?
— Non, monsieur, rien de tout cela . L'explication, vous le comprenez, ce n'était pas à nous à la provoquer. Et d'aOleurs nous aurions pu les en dispenser pour peu qu'il eût paru quelque abandon dans leur
façon d'être avec nous, en arrivant Mais non :
nous n'avons ti*ouvé que réserve et contrainte. Sans le petit entrain des embrassades, du babil des enfants, ah I quelle pénible journée I . . . Connue me disait ma femme tantôt, c'est à n'y rien comprendre : le fils et la bru semblent {lussi ^énés l'un que l'autre en face dp pous,
Evidemment, après avoir eu, lui, la force d^exiger eette rencontre, — et Dieu sait que sans douta il a dû soutenir plus d'un rude combat pour qu'elle cède I — une fois ici, c'est-à-dire quand il aurait fallu la faire s'excuser, s'expliquer, il ne s'est plus senti assez maître d'elle... Et voilà la raison de son embarras, de l'espèce de sauvagerie qu'il montre. Quant à elle, sa froideur, sa contrainte ont un motif aisé à deviner. Ce n'est pas sans soufTrir dans son orgueil qu'elle a dû consentir à ce rapprochement qu'elle ne voulait pas. Elle n'est venue qu'à contre-cœur; mais, arrivée et voyant la faiblesse de son mari, elle n'est pas fâchée de laisser paraître une sorte de morgue. C'est la vengeance qu'elle tire de son mari et de nous.
Aussi vous comprenez si, de notre côté, nous avons pu nous abandonner au plaisir de les revoir I
Nous nous sommes trouvés comme eux gênés, embarrassés. J'ai bien vu que ma femme en était toute suffoquée. C'est pour la forme qu'elle a embrassé son fils ainsi que sa bru Tout l'élan a tourné vers les enfants; heureusement, ils étaient là; sans eux, quelle contenance aurions-nous eue tous ?
Quoi qu'il en soit, demain, ils doivent repartir. Nous n'avons pas parlé, eux non plus, d'un autre rendez- vous. Tout bien réfléchi, j'ai hâte qu'ils soient loin. Après, à la garde du bon Dieu I il en sera cp qu'il pourra de potf e fuipérajale ej^istence !..,;»
336 rAcits champêtres
« El pourtant, — reprit le yieillard, après un silence douloureusement significatif. — je vous le dis du fond de mon cœur attristé; non, je ne peux pas croire ce que je vois. Ce n*est pas mon fils qui agit ainsi envers nous; ce n'est pas la douce jeune fille d'autrefois. Je me perds dans ces pensées. Mon YÏlgin rêve, toujours mon vilain rêve !... Ah I j'aurai été trop vaki de mon bonheur: Dieu me fait maintenant payer cher cet orgueil... »
Et le pauvre vieux me quitta.
Le lendemain, vers le milieu du jour, du seuil de notre porte, je pus voir que tout se préparait pour la séparation. Les deux voitures attendaient, mais tournées en sens contraire. Celle du fils allait reprendre le chemin qu'elle avait suivi la veille; celle du père viendrait traverser le village, pour gagner, au-delà, quelque localité voisine.
Vint le moment des adieux, qui, autant que je pus le comprendre, se ressentirent de cette même réserve, dont le vieillard m'avait parlé la veille. Entre le fils et la bru, le grand-père et la grand'mère, tout se passa avec une singulière froideur. À peine s'embras6a-t-on, à peine s'adressa-t-on quelques paroles. Mais les enfants étaient là pour sauver encore l'embarras de cette situation. Il y eut, grâce à eux, quel* que mouvement, quelque animation dans ce départ
LBS VANNIBR8 337
Ghoee étrauge I l'épagneul semblait manifester une véritable consternation, il allait et venait d*un équipage à l'autre, la tête basse, la queue pendante, le pas incertain.
Ija voiture du fils, dans laquelle les enfants étaient montés, quitta la place la première. De même que la veille, à la tête du cheval marchait la femme; derrière la voiture, le mari.
Je remarquai que le chien suivait aussi cette voi*^ ture, mais à distance, mais en conservant son allure morne et machinale. Nul n'y prenait garde, car les grands-parents, avec intention sans doute, pour ne pas tourner les yeux vers les partants, s'occupaient à inspecter leur attelage, et le fils paraissait, comme la veille, cheminer tout pensif.
Au naoment de donner à son tour le signai du dépari, le vieux vannier s'aperçut de l'absence du chien. Il chercha autour de lui, i] appela, siffla. Mais il y avait longtemps déjà que l'épagneul avait disparu, au tournant de la route, sur les pas du fils.
Les deux vieillards, parurent se consulter et se dire :
« Attendons, il va revenir sans doute ; on le renverra. »
Ils attendirent, en effet; mais ce ne fut guère qu'an bout d'un quart d'heure environ que le chien reparut. Il revenait lentement, tristement^
Dès qu'il Faperçut, le grand-père secoua la bride du bidet, qui se mit en marche.
Quelques instants après, comme l'humble attelage passait près de moi :
— Eh bien ! dîs-je au vieillard, vous voilà donc partis?
— Hélas ! oui, monsieur. Et pltlt à Dieu que nous ne fussions pas restés aussi longtemps. Nous emportons la mort au cœur.
n avait la voix toute troublée, le brave homme, et de grosses larmes roulaient sur les joues de sa femme.
Je voulus essayer quelques paroles de consola* tion :
— Peut-être qu à une prochaine rencontre...
La vieille ne m'en laissa pas dire davantage :
— Oh ! il n*y en aura pas d'autres : nous l'avons bien décidé !
— Bah I vous reviendrez sur cette décision ; ran* cune de père et de mère n'est pas si tenace.
— Oui , reprit-elle : mais rancune de belle-fille, vous ne savez pas ce que c'est, vous n'imaginez pas de quoi est capable une... »
Le mari à son tour interrompit, >jui venait d'arrêter brusquement le cheval :
— Ohl vois donc, regarde donc, femme. Qu'est-cç (|u*il a, notre pauvre Brillftnt^
— Oh! mon Dieu I s'écria la femme alannée.
Exclamation bien molivée, car en ce moment
Tépagneul, comme en proie à une sorte d'ivresse, de vertige, allait en long, en large du chemin, trébuchant, se relevant pour butter encore au premier pas, et prenant ensuite une course folle, gui s'achevait par une chute, nouvelle.
Le mari et la femme se précipitent pour le saisir; mais à plusieurs reprises, quand ils croient l'avoir arrêté, il leur échappe en se débattant, et court ou se jeter dans les roues de la voiture, ou heurter les murailles.
Enfin, il tombe sur le flanc, et reste haletant, la langue tirée, l'œil hagard.
Les vieillards veulent s'approcher : mais des gens ^ul sont sortis des maisons voisines les en empécheaï.
— Prenez garde 1 disent-ils ; si c'était la rage 1
— Non, répond le vannier, j'ai vu des chiens en* rages, ils ne sont pas ainsi ; et d'ailleurs, je suis sûr que, même étant enragé. Brillant me reconnsdtrait et ne me mordrait pas. Laissez-moi le prendre, le soigner. Je ne veux pas le voir souffrir sans rien faire pour le soulager.
Il va au chien, il se baisse sur lui, le flatte de la main, lui parle ; mais l'animal, qui ne semble ni le y<»r, ni l'eptepdre, se relève encore affolé et v^ s'a-
battie de l'autre côté de la nie, où il se tord dans do cruelles convulsions.
Une personne avisée a eu Tidée de courir aussitôt chez le maréchal-ferrant, qui a quelques notions de médecine vétérinaire, et qui demeure dans le voisinage. Celui-ci arrive, regarde Tanimal et croit pouvoir affirmer qu'il est empoisonné.
— Empoisonné I répèle la vieille; et elle ajoute, les yeux au ciel, les mains écartées :
— Ah ! la malheureuse I voilà comme elle se venge !
Mais, le vieux :
' — Oh ! tais-toi, femme, tais-toi î que vas-tu supposer? Non, le chien aura, sans savoir, mangé quel* que mauvaise chose...
— Il est bien rare, observe le maréchal, qu'un animal, un chien surtout, s'empoisonne de son chef, par accident; l'instinct le préserve.
— Sans doute, dit la femme.
— On jette peut-être du poison dans les rues ici, dit encore le vieillard.
— - Oh I jamais I repart le maréchal.
— Quoi qu'il en soit, que faire ?
Et l'artisan : « Pour répondre, il faudrait savoir quel p«)ison il a pris. Je crois qu'en tout cas, nous pouvons lui faire avaler du lait. »
Une femme en apporta, et déjà l'on s'appi^était h
administrer ce calmaat, quand le pauvre animal, après s'être tordu dans un spasme plus fort et plus douloureux, i*ejeta, par la gorge, une sorte de boulette pâteuse, que le maréchal divisa, pour l'examiner, avec une bûchette trouvée à ses pieds.
— C'est certainement là qu'est le poison, dit-il; nous allons peut-être savoir... Et bientôt il reprit, en montrant quelque chose qui ressemblait à un grain de raisin noir à demi écrasé : « Voyez, ne dirait-on pas des fruits de belle dame, vous savez, de l'herbe qu'on appelle empoisonrirnse . , , ? » (i).
— Mais oui, répondent plusieurs personnes.
— Il est bien évident, reprend le maréchal, que le chien n'aurait pas mangé ces fruits de lui-même ; d'ailleurs, nous voyons qu'on les avait mêlés avec de la mie de pain.
— Je savais bien, murmura la veille femme. Ah I elle nous avait bien dit que nous nous repentirions... Il lui fallait une revanche pour le dernier froissement de sa vanité.
Et elle resta à considérer, éplorée, le chien qui, la gueule ouverte et desséchée, l'œil tourné, la poitrine
(1) VAtropa helladonet qni se trouve à Vëtat spOBtontf dans betneoop de nos champs, et qnl produit des espèces de petites baies noires d'an goût doocefttre, leeqnellea ont trèa^sottrent eaasé de flcheuset méprises.
haletante, paraissait livré aux plus atroces douleurs.
Le vieux semblait atterré, confondu . .
— Attendez, reprit le maréchal ; il me souvient qu'un jour, mon jeune frère avait mangé de ces fruits ; le médecin qu'on appela le sauva avec de l'eau miellée et vinaigrée : qu'on en fasse donc au plus vite.
On se fut bientôt procuré ce mélange, dont on se mit à gorger le pauvre animal, i Et pendant qu'on s*évertuait à faire le possible pour le soulager, les deux vieillards regardaient, immobiles, comme rendus incapables d'agir par la profonde peine qu'ils éprouvaient à voir souffrir leur fidèle et cher compagnon. Par moments, j'entendais la femme répéter entre ses lèvres : « Œi ! la malheu* reuse! la malheureuse! » Une fois, elle ajouta: c Dieu la punira, il la frappera là où elle nous a frappés, au cœur. »
Alors le mari : « Oh I tais toi I ne songes-tu pas que pour qu'elle fût frappée au cœur, il faudrait que nous le fussions aussi? Tous ceux qu'elle peut aimer, nous les aimons. »
I Sur cette remarque, la femme sembla rentrer en elle-même, et regretter ses propos inconsidérés.
Cependant l'antidote employé commençait à produire quelques heureux effets; les spasmes perdaient
de leur violence, la respiration était moins pénible, là langue moins tirée, moins sèche ; et le maréchal, qui d'ailleurs continuait en personne l'administration du remède conseillé par lui, laissait entendre qu'il avait quelque espoir de sauver l'animal.
Tout cela, nous le savons, se passait en pleine rue du village ; une foule assez compacte s'était rassemblée, et faisait cercle autour du lit de paille sur lequel reposait le malheureux épagneul.
Voilà que, tout à coup, Tattention de cette foule fut détournée par un bruit de pas précipités. Un jeune homme, la tête nue, agitant les bras, portant les mains à son front d'un air désespéi'é, venait en courant sur la route.
Les deux vieillards, tout occupés de leur ami, furent les derniers à lever les yeux. Ils regardèrent enfin, au moment où l'on pouvait entendre le jeune homme, qui n'était plus qu'à une courte distance, crier d'une voix entrecoupée :
— Un médecin! un médecin I dites-moi, indiquezmoi où trouver un médecin ?
— Mon Dieu I s'écria la grand'mère qui venait de reconnaître son fils, et qui s'était élancée au-devant de lui. Que dit-il? Qu'y a-t-il î
— Mes enfants I jnes pauvres enfants I ils se meurent, mère, ils se meurent! répond le jeune homme. Tous deux en même temps; ils se tordent,
ib dâirent, ils crient, ils s'agitent. Nous ne savons pas ce qoe c*est; un médecin nous dira... Où faut-il aller?... Que faire?
— Sans doute, dit le mai'échal, ils auront mangé de ces mêmes fruits. C'est pourquoi, hâtons-nous ; le remède est, je crois, bon. Où sont ces enfants ?
— Dans une maison au haut de la montée, dit le père ; de bonnes gens nous ont fait entrer, quand ils ont vu notre chagrin.
— Eh bien I reprend l'artisan, qu'on aille cependant chercher le médecin. Toi, Jacques (il s'adres* sait à un jeune garçon), cours, et dis au docteur de quoi il s'agit, pour qu'au besoin, il prenne avec lui quelques drogues.
Le garçon partit à toutes jambes.
Puis le maréchal, parlant à d'autres :
— Vous, continuez à donner de ce mélange au chien : il va déjà bien mieux. Quant à nous, allons...
Vingt personnes le suivent, en télé desquelles marchent les deux vieillards, qui semblent avoir oublié le poids des ans.
En arrivant dans la maison, nous voyons les deux enfants couchés sur un matelas qu'on a étendu par terre. Ils sont hâves, défaits, et une espèce de lourd balancement fait osciller leui*s têtes sur l'oreiller où elles reposent.
LKS VAiNNIRRS 345
« Eh bien ! eh bien I demande, anxieux^ le père à la jeune femme, qui se tienl agenouillée, tremblante, près de ces petits êtres, que la mort semble avoir déjà marqués pour les prendre bientôt.
— Tu vois, répond-elle, les crises sont passées ; ils dorment, du moins on le dirait, car, est-ce un sommeil ?. . . Le médecin vient-il ?
— H ne tardera pas sans doute, réplique l'artisan que le hasard a donné pour suppléant à l'homme de science; mais en l'attendant, nous allons essayer quelque chose qui peut-être les soulagera.
On soulève les enfants ; mais ils se débattent aux mais qui les tiennent, comme impérieusement dominés par le besoin de retomber dans leur accablante torpeur. Ce n'est qu'à grand'peine qu'on entr'ouvrô leur bouche, pour y glisser quelques cuillerées du breuvage, qu'ils rejett^it avec des efforts effrayants.
Le maréchal branle piteusement la tête : la grand'mère le voit :
— O mon Dieu! s'écria- t-elle, on ne les sauvera pas, le remède ne fera rien !
— Je ne dis pas cela, madame, se hâta de répliquer le brave homme; mais je vois qu'il est impossible de leur faire rien avaler ; je p^ise qu'ils auront dû manger beaucoup de ces fruits, alors l'effet est plus fort ; la gorge est prise, l'eau ne passe pas ; d'ailleurs, votts comprenez , ce que j'en fais, moi , c'est
par simple souvenir, de ma propre idée *, il y a peutêtre d'autres moyens que je ne connais pas, mais le médecin ne tardera pas sans doute; le bourg n'est pas loin.
— Ne nous lassons pas encore, dit à son tour le grand-père, qui, aidé de plusieurs personnes, recommence les tentatives, mais sans plus de résultats; car, en voulant contraindre les pauvrets à recevoir le liquide bienfaisant, on ne parvient qu'à leur causer de douloureuses suffocations.
On les laisse.
: «c Ainsi, dit avec une déchirante expressioa la jeune mère, qui joint ses mains crispées, il n'y a donc qu'à les regarder mourir. Rien, on né pourra donc rien faire ! )>
Et elle reste accablée, anéantie, les yeux fixés sur ces visages blafards, tirés, creusés par la souffrance. Et, comme la plupart des assistants ne peuvent que partager ou admettre son désespoir, il s'établit autour des deux petits patients, livrés au seul secours de la nature, un cerde de gens immobiles, silencieux.
Les deux vieillards , agenouillés au pied de la couche où sont étendus les enfants, pleurent la face dans leurs mains. Le père est debout, les bras croisés, le front courbé. On dirait qu'il ne ressent aucune émotion, car alors ses yeux sont secs, et les muscles de son visage ont comme une stupide rigidité.
Mais tout à coup, éclatant en sanglots :
« Mes pauvres enfants I s'écria t-il, la mort me les prend I C'est fini, c'est fini 1 »
Puis, après une pause douloureuse, et, d'une voix sombre, profonde :
a Ah ! je l'ai bien mérité ! Dieu est juste, c'est le chÂtimenll »
Sur ces mots, les deux vieillards se sont vivement relevés et le regardent. Sa femme court à lui et, jetant ses bras autoui de son cou, semble vouloir lui commander le silence. Mais il s*échappe doucement à cette étreinte et, avec une navrante solennité : « Oh ! tous peuvent m'entendre I reprend-il ; mais l'aveu devant tous ne sufiira pas à laver ma faute. Oui, c'est le châtiment. J'ai fait pleurer ma mère! et la sotte honte m'a retenu, je n'ai pas osé m'humilier. Je n'ai su que fuir. Je n'ai pas voulu écouter la voix qui me disait : « Va , accuse-toi , et tu seras pardonné. » Je n'ai pas même voulu que ce pardon fût demandé en mon nom . Et Dieu a fait comme ma mère, il ne m'a jamais pardonné ! Dieu est juste. Malédiction sur qui fait pleurer sa mère. La malédicr tion est sur moi depuis ce jour. »
Les sanglots lui coupent la parole.
Cependant la vieille femme était ailée près de son fils:
^ Enfant, que dis-tu ? de quoi parles-tu ? lui de-
mande-t-elle, en paraissant faire un pénible et difficile effort de réflexion, je ne comprends pas, je ne sais pas... Qui, moi, je ne t*ai pas pardonné? Qui, moi, je t*ai maudit?... Oli! sûrement, le chagrin trouble ta raison. Oui, j'ai pleuré un jour, mais ce jour est loin, oublié. Grois-tu donc qu'on ait tant de mémoire pour les fautes des enfants ? Ah I tu devrais bien par toi-même savoir que non. Moi, te garder rancune I moi, te maudire ! Ah !...
Et, prenant dans ses deux mains la tête du jeune homme, qui s'était humblement incliné devant elle, elle couvrait son vissée de longs et bruyants baisers.
Alors le grand-père douloureusement :
— Un mot que j'ai dit à tout fait. C'est moi le coupable. Pauvre enfant I qu'il a dû souffrir!
— Oh oui ! soupire le fils. Oh I j'ai été bien pimi ! Puis la grand'mère, montrant la jeune femme, en
ce moment penchée sur les enfants , dont l'un venait de faire un mouvement convulsif : « Et moi qui l'accusais, murmura- t-elle à l'oreille de son fils — moi qui la jugeais ingrate, méchante 1 .. .
— Elle, dit le fils avec une pénible stupéfaction, elle I Oh 1 que ne l'ai-je écoutée ! que n'ai-je cédé à ses prières! que n'ai-je eu pitié de son chagrin! Mais je l'ai rebutée, mais j'ai été méchant avec elle, parce que j'avais été méchant avec vous. Lorsque,
enfin , elle l'a emporté sur moi , pour me ramener ici, que ne l'ai-je laissée agir comme elle voulait I mais non, je lui avais défendu de parler, de s'humilier pour moi , car je comptais savoir, pouvoir le faire... Et je n'ai pas su, je n'ai pas pu; la honte m'accablait ; j'étais fou ! En arrivant ici, j'ai cru voir que rien n'était oublié, que vous me haïssiez. Ma tête s'est perdue davantage ; j'ai regretté d'être venu. J'ai voulu encore une fois partir la nuit. Elle m'a retenu. . . mais le lendemain, nouveaux efforts perdus... Je l'ai menacée, si elle parlait... Elle m'a obéi en pleurant. — Et vous l'avez pu soupçonner!... Et voilà qu'elle partage mon châtiment I Voyez I voilà qu'elle n'a plus que deux pauvres cadavres à embrasser! »
Le jeune homme, qui se frappait le front, avait parlé ainsi, parce qu'il avait vu sa femme frémir en posant ses lèvres sur celles des enfants.
La jeune mère n'avait rien entendu. En se retournant, elle trouva la vieille femme qui lui dit, agenouillée à côté d'elle : « Ma fille, ma chère, ma bien-aimée fille, pardonne-moi I »
Comme si une \'ision impossible l'eût tout à coup frappée, la jeune femme resta d'abord ébahie, les bras écartés, le regard eflEaré ; mais bientôt on la vit, comme effrayée par le spectacle d'une profanation, étreindre l'aïeule dans ses bras et la relever, en se
redressant dans un inxpétueux élan ; puis, lui prenant les mains, qu'elle baisa pieusement : « Oh I il me semble qu*à présent Dieu m'entendra mieux, fitelle, avec une sorte de fervent et heureux transport ; merci, mère, merci I »
Et elle retomba sur ses genoux et parut prier, tout en couvant des yeux les deux petits êtres, toujours plongés dans leur sinistre torpeur...
En ce moment, le pas d'un cheval retentit et s'arrêta au dehoi*s :
— C'est le médecin !... dirent plusieurs voix.
On s'écarta , on se serra pour livrer passage au docteur^ qui s'approcha des enfants et les examina en homme qui n'a pas à questionner sur les causes de l'accident. Il toucha le visage, mit la main sur la poitrine, prit le pouls et dit :
— Plus de convulsions, n'est-ce pas? Quelques secousses nerveuses seulement en dormant?
— Oui, répondit la mère, mais quel sommeil I
— C'est le dernier effet du poison, madame.
— Leurs lèvres sont déjà froides, reprit la jeune femme, sur qui les paroles du médecin venaient de
produire une terrible commotion.
— Oui, mais le pouls n'est pas mauvais. Tranquillisez-vous, madame. Evidemment, la dose n'était pas forte. Tout danger est passé. Quelques soins les remettront. Nous allons faire ce qu'il faut.
En se jetant au cou de la grand'mère, la jeune femme s*évanouit.
Nous remportâmes dehors, et nous l'assîmes sur le banc de pierre à côté de la porte. Elle ne tarda pas à reprendre ses sens, et elle voulait aussitôt re* tourner auprès de ses enfants ; mais le mari nous pria de la retenir, pour la soustraire à de nouvelles émotions, et il venait de temps en temps lui annoncer les bons résultats des soins dirigés par le médecin.
Quand on lui permit de rentrer, la mère put voir une coloration normale revenue au visage des enfants, qui ne semblaient plus dormir que d'une sorte de demi-sommeil. Et, d'ailleurs, quand elle se baissa sur eux pour les embrasser, ils entr'ouvrirent d'euxmêmes leurs paupières encore alourdies, et laissèrent voir le tranquille éclat d'un regard intelligent.
L'effet soporifique de la substance vénéneuse allait s'afFaiblissant peu à peu.
Deux heures environ après l'arrivée du médecin, le petit garçon se mettait sur son séant, cherchant, tout étonné, à comprendre ce qui s'était passé. La petite fille ne tarda pas à l'imiter.
Et comme le père, la mère et les grands-parents, agenouillés autour d'eux, les couvraient à l'envi de baisers, les comblaient de caresses, tout à coup le
petit garçon s'écria, en ouvrant ses bras pour y étreindre une tête qui s'était approchée de la scène : « Tiens I Brillant I Bonjour, Brillant ! »
Ce>furent ses premières paroles ; et Brillant — qui élait venu seul du village en suivant la piste de ses maîtres — Brillant, tordant le dos, allongeait le cou pour lécher amoureusement le visage de la petite fille, qui disait à son frère :
— Hein I tout de même, il les a mangées, les cerises noires (] ) .
— Oh I parce que je les avais mises dans du pain ; auparavant, il les laissait, il n'en voulait pas, le gourmand.
— Pourtant, nous les mangions bien, nous...
Vers le soir, les deux voitures, qui ne renfermaient plus que des êtres pleins de joie et de santé, reprenaient leur position de la veille, entre le vieux mur et le gros orme.
Et pendant trois jours dura le chômage par lequel ces braves gens crurent devoir fêter leur nouveau pacte d'union; trois jours où l'on ne vit que joie, où
(1) On sait que les baies de la Bslladone ont, an moins pour des ytnx d'enfants, on aspect analogno )i celni de la ceilee de9 bois.
Ton entendit que rire, dans le campement des yan« niers.
Puis, les deux groupes se séparèrent, en se donnant rendez-vous à huitaine.
Et depuis — au moins durant le temps que j*habi* tai le» village — nous les vîmes, chaque année, se réunir à la même époque, sur le même point; et toujours ils passaient là une demi-semaine eu* semble.
C'était une sorte de solennité commémorative qu'ils avaient instituée.
Peut-être la célèbrent-ils encore...
Et quand il m'arrivait de demander au vieux vannier s'il avait enfin retrouvé le beau ciel sans nuages d'autrefois :
— - Oui, me répondait-il ; mais, à la vérité, ce n'a pas été sans quelque peine de notre part; car, voyezvous, ma femme et moi, nous avons dû reconnaître que nous étions peut-être un peu faibles pour les petits... Nous nous sommes donc promis de ne plus aller jamais contre Fauiorité de leur mère. D'ailleurs, quand nous nous oublions, notre fille n'a qu'à nous dire : « Prenez garde, vous pourriez vous en repentir un jour I »
Et nous nous retenons, parce que nous savons qu'elle entend par là qu'en passant aux enfants toutes leurs fantaisies, op risque de se préparer des regrets
pour le jour où ils auraient donné dans le travers. — . C'est bien pensé, lui disais-je.
Et il me répliquait avec une douce fierté :
— C*est que, voyez-vous, elle a autant de droiture
dans Tesprit que de bonté dans le cœur, notre
miel »