‹ Récits champêtres: Le secret de Marquerite. La moissonneuse. Les vanniersChapitre 2 sur 17 · RÉCITS · texte numérisé non relu

RÉCITS

LE MOULIN GOUDRET

Le moulin Coudret se trouve, à dix minutes du village, caché dans un pli du vallon feuillu, herbeux, comme serait une nichée de joyeux pinsons dans les ramures â*un grand tilleul.

Pour peu qu'on en soit éloigné, c'est à peine si on

Taperçoit, tant il semble se tapir contre la roche échevelée où son pignon s'appuie; tant les peupliers, les aulnes de la rivière, et les noisetiers du coteau entrecroisent étroitement, jalousement sur lui leurs épais rideaux de pâle ou de brune verdure.

Mais ce n^est pas nioins le moulin Goudret gui emplit les alentours de bruit, d^animation, de gaieté ; c-est-par le moulin Ck)udret que là tout prend un air d'heureux travail et de paisible fête. Otez le moulin, et la campagne environnante, quoique fraîche encore, quoique belle toujours, sera comme déserte et endormie; laissez le moulin, et la voilà éveillée, la voilà peuplée.

N'était le moulin, la rivière étourdie passerait en perdant ses eaux paresseuses sur un lit pierreux et trop large ; mais non ; elle s'avance plane, profonde, grave, sagement maintenue dans son biez tout brodé de glaïeuls et de boutons d'or.

Là haut, par-dessus la petite vanne baissée, saule en chantant le trop-iJein qui fait boire le pré, où faucheurs et faneuses pourront bientôt venir; là-bas, elle se tord et gronde, en poussant la grande roue moussue : puis, entre deux rangées de vieux saules, elle s'élcâgne en clapotant, en essuyant ses taches d'écume blanche aux poitrines grises des bandes de canards, qui voguent, qui plongent, qui s'ébattent, qui jabotent en nasillant.

Jour et nuit touitie la giande roue, et jour et nuit le claquet fait entendre sa sèche cadence, que, par instants, accompagne de ses tintements ^auz la sonnette d'appel de la trémie.

Au soleil, sur Tcchine rouge du toit, qui parait entre les pointes vertes de deux arbres, des colombes dorment, roulées comme des pelotes de soie changeante; des pigeons pirouettent, se promènent en gonflant leur jabot nacré, tandis que vingt autres, audessus décrivent, en se poursuivant, de longs cercles accidentés dans Tair.

La chanson fière des coqs titinche sur le tumultueux caquet des poules, les dindons^ gloussent, les moineaux pillards se querellent ; et le merle amoureux de la coudraie siffle de loin toute celte musique.

En contre-haut du biez, dans une grasse jachère, une jument paît entravée, en regardant le poulain aux longues jambes noueuses qui danse autour â*elle, et qui vient, tordant le cou, baissant Toreille, chercher sa noire mamelle.

Sur le chemin qui raye de biais la coUine, grimpe, chai'gé de sacs, le lent attelage de bœufs du montagnard haut-guêtré, armé de l'aiguillon .

Par la route qui sinue au long de la rivière, s'en retourne une commère du village, ses deux ou trois boisseaux de farïne posés sur le 1)ât d*ui} t^oussin^

dont elle frappe la croupe avec une petite branche feuillée.

 rissue du vieux ponl à deux pentes, dont le cintre aigu est tout tapissé de pariétaires et de doradilles, la femme et le baudet devront prendre la marge du chemin, pour laisser passer la lourde charrette, portant le blé d*un fermii r de la plaine, gui arrive en faisant claquer son fouet aux oreilles d*un gros cheval boulonnais, cravaté de grelots.

Mais si pressé gu*il puisse être d'avoir sa mouture, le fermier de la plaine sera bien forcé d'attendre que la meule ait passé sur le grain qu'ont amené, ce baquet dételé au milieu de la cour et cette mule qui, liée par son licou aux barreaux poudrés à blanc de la fenêtre, dort, le nez dans sa musette vide.

C'est qu'on vient de près et de loin, et de tous les points du canton à la fois, pour empêcher qu'elles ne chôment, les meules du mouUn Goudret : car depuis bien des années, depuis plus d'un siècle, depuis deux, depuis trois peut-être, la double renommée d'habiles et honnêtes meuniei*s est acquise aux Coudret, de père en ûls, maitres et tenanciers du moulin ; et, partant, la clientèle n'a pu que se maintenir aussi bonne que nombreuse.

Depuis deux ou trois siècles, ai-je dit : en effet Xavier, le dernier vivant des meuniei*s Goudret, qui comptait alors soixante-quinze ans bien sonnés, né

parlait pas sans oiigueil de son grand-përo le meunier, qui lui parlait du meunier son grand-père, venu au monde lui-même petit-fils de meunier.

La eouche enfin paraissait limonier si loin dans le passé, que parfois les esprits avisés du pays demandaient à Xavier s*i] ne croyait pas que la lignée des Coudret dût son premier baptême aux coudres (noisetiers) du coteau, contre lequel s'adosse le moulin : et, d'instinct, Xavier s*était toujours fait honneur de cette supposition, qui mettait en relief le traditionnel, le fidèle attachement à la profession et au foyer des aïeux.

Mais si ancienne, si respectable que pût être cette origine, Xavier Coudret avait le profond déplaisir de penser que ce nom, depuis si longtemps si bien porté, était dès lors inévitablement condamné à s'éteindre ; car une fille de son fils formait seule avec lui toute la descendance des Coudret.

De ce déboire, Xavier semblait ne plus se préoccuper que pour reconnaître — en soupirant bien fort toutefois — qu'il fallait savoir accepter sans se plaindre un mal sans remède. Mais ce n'était pas la seule amertume réservée à la vieillesse, d'ailleurs si sereine, de l'honnête, du vénérable et vénéré meunier.

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