UN BEAU PROJET
Orpheline de sa mère peu de jours après sa naissance, et d'ailleurs venue au monde avec les appar rences d'une complexion si cbétive qu'on put douter de l'élever jamais, Marguerite, la petite-fille de Xavier, avait eu pour nourrice une pauvre femme du village dont les soins tendres et assidus étaient parvenus — la nature aidant sans doute — à changer en une magnifique enfant la créature souffreteuse., presque moribonde, qu'on lui avait confiée.
Quand elle eut deux ans, Marguerite rentra au moulin pour devenir la joie et la fierté de son père et de son aïeul, mais sans cesser pour cela d'être l'objet de l'afTection toute spontanée de la brave femme, qui n'avait pas cru que tout lien ddt être rompu entre elle et l'enfant d'adoption, le jour où on lui avait mis dans, la main le dernier écu du prix convenu pour le séjour de Marguerite sous son toit.
Traditionnellement, on le sait déjà, les Goudret étaient gens d'une droiture rigoureuse, d'une pio-
bité absolue, mais tradilionnellement aussi, notons^ le en passant, ils ne faisaient profession que d'une liliéralité qu'on pourrait appeler fort réfléchie.
Il n'est point rare d'aillears de voir Finstinct de. possession tendre naturellement à dominer chez ceui; qui doivent l'épargne aux rudes efforts d'un labeur obstiné, et à une constante habitude de frugalité.
Toutefois en considération de l'heureux, de l'inespéré succès dont l'honneur revenait à la nourrice, le père et le grand-père se départirent avec celle-ci de la réserve qu'ils observaient ordinairement avec les gens envers lesquels ils ne se croyaient liés par aucune obligation.
La nourrice et la sœur de lait de Marguerite — gentille fillette tout afTectueuse, toute caressante — reçurent donc une fois pour toutes le droit d'intime et entière hospitalité au moulin, quand il leur plairait d'y venir; et il fut ouvertement promis du même coup qu'au moulin Ton ne ferait jeûnais rien pour désapprendre à Marguerite le chemin de la maison où elle avait en quelque sorte trouvé une seconde fois l'existence.
Ajoutons l'engagement que les Coudret prirent tacitement avec eux-méniés de faire que la plupart de ces visites réciproques valussent à là pauvre familîe quelque témoignage de leur gratitude — enga- ^ment dont Marguerite n'eût pas manqué de leur
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susciter plus tard la généreuse idée, si elle ne leur fût point venue; gratitude dont elle ne se faisait jamais faute de leur rappeler les concluants motifs, s'il leur arrivait de paraître vouloir, eux ménagers, en restreindre la manifestation.
Quoi qu'il en fût, rattachement de Marguerite pour la mère Pirot, sa nourrice, et pour Claire, sa s<Bur de lait, n'avait fait que devenir de jour en jour plus étroit. D'autre part, bien que sa condition fort jpféeftire lui rendit plus appréciables les avantages de ma sudations avec les Goudret, la mère Pirot avait su mainte fois délicatement prouver que l'élan de son cœur pouvait se passer de pareils stimulants, et la conduite de Claire avait offert, au cas échéant, les plus irrécusables témoignages du même désintéressement.
Avec les ans, les deux jeunes filles, — chacune semblant d'instinct emprunter pour se l'approprier ce qu'elle trouvait de meilleur dans le naturel de l'autre, — les deux sœurs, car Claire ne disait jamais que ma sœur Marguerite, aussi bien que Marguerite disait ma sœur Claire, avaient formé une sorte d'unité d'âme qui faisait de leur commerce intime quelque chose à la fois de naïf et d'imposant, de singulièrement doux et d'extrêmement énergique.
' Quand son père fut prématurément emporté par tme fièvre pernicieuse — elle entrait alora dans sa
LE SECnBT DE MARGUERITE 9
quinzième année — Marguerite, nature essentiellement aimante et sensible, se trouva frappée à ce point qu'un instant son état put inspirer de sérieuses inquiétudes.
Mais Claire était là, dont Tinfatigable sollicitude, dont la persuasive amitié surent avoir raison de rabattement moral, aussi bien que de Taffection physique.
Deux ans plus tard, Glaiie — qui en avait alors seize, car elle était d'un an l'aînée de Marguerite — Claire faisait à ea sœur adoptive, non sans quelque appréhension, l'aveu d'un sentiment qui venait de naître en elle, et qui, sembla-t-il d'abord à Marguerite, allait peul-êire faire obstacle au cher échange de .tendresse dont l'habitude était .si bien, prise.
Claire aimait, elle était aimée. Un honnélc garçon, pauvre comme elle, mais bon, mais laborieux, ouvrier estimé dans là profession relativement lucrative de charpentier, avait parlé de l'épourcr; et les deux familles donnaient leur assentiment k ce projet.
Un involontaire mouvement ombrageux tout aussitôt domi]ié par la pensée qu'elle devait souscrire sans rélicence à la félicité de Claire, Marguerite n'eut d'autres soins que d'applaudir au projet formé par son aînée, et d'autres pr(!occupations que de concourir à en rendre plus riante encore la réalisation.
Elle voulut — le grand-père Xavier n'eut pas à Jç
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refuser — que la petite fête nuptiale eût lieu au moulin, dont le claguet parut battre plus allègrement ce jour-là.
Dieu sait avec quelle grâce du cœur elle fit les honneurs de cette intime hospitalité! Dieu sait la pleine et douce joie montrée, les ardents souhaits conçus et exprimés I
Dieu sait aussi qu*encore qu'elle Teût poussé pour cette circonstance solennelle à en exagérer la mesure^ Xavier ne connut jamais l'état exact des munificences dont Mai^uerite s'était préalablement faite la dispensatrice, en opposant sans cesse la prétendue volonté de son grand-père aux scrupuleux refus de la mère et de la fille '.
L'humble ménage prospérait où Marguerite, au lieu d'un cœur qu'elle avait d'abord cru perdre, en trouvait deux pour l'aimer, la fêter.
Puis au bout de quelques mois, l'on se mit à attendre impatiemment l'arrivée d'un petit être d'avance adoré. La chaude, la fine layette ne fut pas ruineuse à l'ouvrier charpentier, malgré ses franches objections, et quoi que pût représenter d'autre part le grand-[ère Xavier, qui ne s'inclinait pas sans conteste devant la qualité de marraine que Marguerite s'était attribuée^ par une douce violence faite au^ droits de la mère Pirot, et dont elle se plaisait i
•faire sonner haut les obligations en présence du vieux meunier. -
Puis le mignon filleul de Marguerite arriva, qu'on baptisa non sans quelque joyeux carillon, et pour qui la tendresse de Theureuse marraine s'affirnuât chaque jour de plus en plus; et de toutes les ma^ nières.
A la vérité le grand-père trouvait en lui une bonne raison pour ne pas s'opposer trop énergique* mentaux libéralités que Marguerite dispensait avec son aveu, et pour ne pas chercher à connaître celles qui échappaient à son contrôle.
Le brave homme n'avait plus qu'un rêve, qu'il formulait ainsi dans ses accès de joviale expansion : a Voir sa petite Marguerite bien appariée sur la terre, avant que de s'en aller compléter, chez le bon Dieu, la légion des meuniers Goudret. y>
Peut-être à ce désir premier et majeur d'être tranquillisé sur la destinée propre de son enfant, une autre idée s'ajoutait-elle qui, pour sembler accessoire, ne laissait pas d'avoir h ses yeux une pieuse importance. Il eût été particulièrement pénible à Xavier de penser qu'avec le vieux nom des Coudret dût s'éteindre aussi la lignée, et que le toit qui avait abrité tant de générations de Coudret fût voué, dans un avenir appréciable, à couvrir de sa vieille ombre un groupe d'hôtes étrangers, venus on ne sait d'où.
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Xavier attendait donc venir avec une certaine impatience répoque où il pourrait prêter Toreille aux ouvertures qui ne pouvaient manquer de lui être faites : étant données la bonne mine et le bel apport de Marguerite.
Et en attendant, il lui semblait que la fréquentation du jeune et heureux ménage, et la tendresse conçue pour le nouveau-né dussent inspirer à Marguerite les dispositions dans lesquelles il serait alors aise de la trouver.
ÂfTriandés à Tenvi, les soupirants ne ûrent pas défaut, en effet. Plusieurs même furent trop hâtés, que Xavier dut éconduire sans les avoir écoutés.
Mais, comme les dix-sept ans de Marguerite ve-
naient de sonner, certain parti se présenta dans de telles conditions que Xavier put croire avoir mis du premier coup la main sur celui de tous qui devait le mieux répondre aux vues qu'il avait caiessées, et que d'ailleui-s semblait approuver pleinement Marguerite,
Vingt-cinq ans, bien fait, laborieux, d'une conduite exemplaire, d'une douceur de caractère notoire, ^ fils d*un meunier aisé, habile meunier lui-même, et tout disposé à venir continuer au moulin du vallon les vieilles traditions des Goudret : tel était le successeur qui s'offrait à Xavier, et que Marguerite accueillit, sinon avec l'indice d'un amoi:r qui n'eût
pu être que suspect, mais avec une facile sympathie, gui devait faire présager la naissance de sentiments plus solides.
L'on entra donc sérieusement en pourparlers : le jour vînt même où l'accord allait être définitif, car tout souriait à ce projet gui semblait sourire à tous.
 tous : non cependant...