UN ÉPISODE DE LA CAMPAGNE DE FRANCE A COLMAR EN DÉCEMBRE
Les touristes qui, entre deux trains, s'en vont visiter ce charmant et mélancolique Musée des Unterlinden de Colmar, célèbre par les œuvres de Martin Schongauer et de Mathias Griinewald, et dont M. Paul Acker vient de donner une si poétique description dans un des derniers numéros de la Revue des Deux Mondes^ remarquent, dans une des salles consacrées à Thistoire municipale de cette vieille cité alsacienne, un fort étrange portrait gravé : la tête d'un homme superbe, tout jeune encore, à la noire chevelure bouclée, à la barbe également d'un noir d'ébëne. Cet homme semble déjà mort ou du moins moribond. Ses grands yeux sont fermés. Une inscription gravée au-dessous donne son nom : celui d'un officier supérieur de Cosaques tué sous Colmar, en décembre 1813.
Ce portrait d'apparence bizarre, devant lequel bien des visiteurs passent avec indifférence, est
cependant un héroïque et poignant souvenir d'un de nos derniers succès de la grande Épopée, en même temps que du premier combat livré contre les envahisseurs de la patrie dans l'immortelle campagne de France de 1814. Parcourant un des volumes de la première Rei>ue d'Alsace, aujourd'hui bien oubliée, j'ai retrouvé, l'autre jour, un article vieux de plus d'un demi-siècle, que je n'ai pu lire sans émotion et qui, dans le plus simple récit, nous explique la présence de cette gravure au musée de Colmar.
On était aux jours anxieux du mois de décembre de la terrible année 1813. La grande armée, après les luttes gigantesques de Leipzig, avait dû battre en retraite. Malgré l'héroïque succès de Hanau, elle avait dû, incroyablement diminuée, repasser le Rhin, suivie de près par les forces coalisées de presque toute l'Europe. Pour la première fois, depuis tant d'années, le sol sacré de la patrie venait d'être foulé par les soldais d'Autriche, d'Allemagne et de Russie. Sur la frontière d'Alsace, un premier corps d'armée ennemi, commandé par l'archiduc Ferdinand, passant par Bâle, avait franchi le grand fleuve et occupé Mulhouse le 13 décembre. Colmar, situé à une quarantaine de kilomètres environ, était vide de troupes françaises. Le signataire de l'article de la Revue d'Alsace demeurait à Munster, dans la riante vallée de ôe nom. Patriote ardent, il accourut aui
nouvelles à Golmar, rencontrant sur la route des familles en pleurs qui gagnaient déjà, avec leurs bagages, les {passages des Vosges. C'est le curieux récit de ce témoin oculaire que je vais suivre désor-^ mais presque mot pour mot.
A Colmar, le 23 décembre, un jeudi, on vit arriver^ par la route d'Ersteih, quelques troupes françaises. C'étaient une compagnie d'infanterie légère composée en partie de Piémontais çt quatre cents hommes des cohortes de la Haute-Saône, commandés par de)ix officiers. Ils portaient encore leurs costumes de paysans, chapeaux ronds et bonnets de coton. C'était un faible secours qui ne rassura point la population colmarienne, effarée. Alors encore, le plus vif patriotisme était universel et la douleur de l'invasion étrangère étreignait tous les cœurs. ^
A midi et demi, le gardien du clocher de Péglise Saint-Martin cria dans son porte-voix : « Plusieurs centaines de cavaliers ennei^iis arrivent par la route de Bâle ! » On cria sur la place d'armes : « L'ennemi arrive I » Les gens du marché plièrent bagages ; les boutiques se fermèrent. La compagnie d'infanterie légère gagna la porte de Brisach, tandis que les cohortes se débandaient en partie. Au même moment, un corps de partisans, avant-garde de
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rarmée alliée, corps d'enTiron cinq oo six cents cavaliers d^annes mélangées : hassards Szecklers et de Hesse-Homboui^, cheyau-légers baTarois et cosaques irrégulîers, enlrèrent en éclaireurs par la porte de Bâie. Cette pointe de reconnaissance était commandée par le général aulrichien Scheibler. Le Ritimeisier d'Amstein, fils, parait-il, d'un banquier de Vienne, était à la tète des hussards de Hesse- Hombourg. Quatre-vingts cavaliers ennemis occupèrent la place d'Armes. Des vedettes, pistolet au poing, furent placées à l'angle de chaque rue. Toute résistance était inutile. Le préfet, comte de Lavieuville, et les autres autorités avaient réussi à fuir en chaise de poste, poursuivis de loin par quelques cavaliers ennemis. Le piquet de cosaques, posté au carrefour de la rue des Juifs, fut vivement apostrophé par le capitaine en retraite Starck, décoré de la Légion d'honneur, qui, du haut de sa fenêtre, ne •craignit pas d'en appeler à la population pour chasser cette troupe.
Il se passa alors ce qui se passe dans toutes les villes brusquement occupées. Le Rittmeister d'Amstein, en termes insolents, réquisitionna des vivres pour sa troupe. A quatre heures, vers la nuit tombante, par mesure de précaution, il évacua les rues de Colmar et alla établir son camp à deux cents mètres de la porte de BâIe, sur la route du même nom.
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On savait que ce corps ennemi n'était qu'une avant-garde d'une des grandes armées coalisées. La ville était ainsi depuis plusieurs heures plongée <Ians une morne stupeur, quand, soudain, vers les six heures du soir, des sons de trompette et un bruit lointain de cavalerie se firent entendre dans la direction du nord ; on crut distinguer des commandements ^t des jurons français ! C'étaient environ mille dragons dits d'Espagne, ces fameux dragons d'une bravoure si renommée, même au temps de l'Empire- Cette première colonne, formant l'avant-garde de la division de cavalerie du général comte Milhaud, était sous les ordres du général L'Héritier, assisté de son aide de camp, un noble alsacien, M. Zorn de Bulach, -et du valeureux général baron Sigismond de Bercjkheim, qui venait de s'illustrer à la Bérésina par son admirable bravoure. Elle venait de Strasbourg. A Ostheim, dernière localité avant Colmar, apprenant -que cette ville était occupée par l'ennemi, elle avait^ insoucieuse du petit nombre, marché résolument à sa rencontre.
Traversant en hâte Colmar, cette belle cavalerie se rendit immédiatement au faubourg de Bâle, acclamée par la population enthousiaste qui lui distribuait des vivres, et qui» électrisée par ce secours si
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inattendu, éclaira toutes les croisées de la ville. On s'emparait des dragons pour les héberger.
Au bruit de cette arrivée, la colonne enn emieavait rétrogradé jusqu'en avant de Sainte-Croix, le premier village sur la route de Bâle. Dès le matin suivant, notre narrateur se précipita de nouveau dans la ville. Le Champ de Mars était désert. II n'y rencontra qu'une personne qui lui dit qu'on se battait déjà vers Sainte- Croix. Il était plus de midi. Sur la place du Palaisde-Justice, un immense rassemblement de peuple s'était formé. Je laisse la parole à notre chroniqueur:
« Au coin de la rue, le premier spectacle de la guerre s'offrit à mes yeux : un dragon blessé, encore à cheval, chancelant, soutenu par un camarade. Sa tête nue portait une horrible entaille; le coude gauche était fracassé par un coup de sabre. Entouré par des citoyens qui s'empressaient autour de lui et de femmes qui se lamentaient, il but un verre de vin et ne fît entendre que des cris de colère d'avoir dû quitter le champ de bataille.
« Le quartier général se trouvait en face du palais. On me désigna les généraux Milhaud, Pire, L'Héritier et de Berckheim. En ce moment, on amena le premier prisonnier, qui avait peine à passer la foule curieuse. C'était un cosaque. Il était coiffé d'un haut bonnet pointu, bleu foncé comme le reste du costumje ; sa ceinture rouge n'était qu'un mouchoir blanc teint de sang. Son attitude était humble. Il
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salua à la façon orientale, les bras croisés sur la poitrine, un officier qui Taccosta pour le conduire à Télat-major.
« Au faubourg de Bâle, il y avait maintenant toute la division de Milhaud, dont les derniers escadrons étaient arrivés dans la matinée. Il y avait aussi quelque cavalerie légère. Chaque régiment, réduit par tant de campagnes, comportait au plus trois cents hommes. Mais quels admirables soldats !... Leurs figures martiales, hâlées par le soleil d'Espagne, avaient cet air imposant et sérieux que donne aux vieilles troupes l'habitude des combats. Leur attitude était pleine ,de confiance et d'enthousiasme. Prêts à monter à cheval, les uns chantaient, les autres juraient d'impatience ou vidaient un verre <ie vin de France. Ils étaient seuls devant une armée entière. Ils lui ont fait faire une halte de quelques jours. »
Cependant l'avant-garde ennemie, ayant reçu des renforts, comptant maintenant plus de deux mille cavaliers, était revenue à quelques pas de la ville. On entendait leurs chefs s'écrier : « Vorwaertz, hurrah I es sind nur Conscripten ! » Soudain, quatre cents dragons au pantalon brun à passepoil rouge, dit pantalon d'Espagne, débouchent au galop. Ils se précipitent sur la route de Bâle. L'ennemi tourne bride- Ils le poursuivent, enlèvent un convoi de poudre pris par lui la veille, traversent, toujours au
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galop, tout Sainte-Croix et s'avancent jusqu'à Mergenheim, Tennemi toujours fuyant. Dans cette poursuite à travers le village, un dragon fondit avec une telle impétuosité sur un cosaque qu'if lui passa son sabre au travers du corps et que la pointe de la lame alla s'enfoncer dans le portail d'une maison de^ paysan.
« Dans ce brillant combat de cavalerie, première rencontre sur le territoire français, on vit au pont de la Thur cinquante dragons se battre en héros, résistant à Tattaque d'au moins un millier de cavaliers ennemis. Les coalisés perdirent deux cents morts et deux cents blessés ou prisonniers. Quatre-vingts dragons français en tout restèrent hors de combat. La plupart des Français étaient blessés à coups de lance, et leurs ennemis à coups de pointe. Les morts étaient couchés au bord de la route. Le premier soldat tué était couché près de Steinkrtitz, en montant vers Sainte-Croix, à gauche de la route. C'était un hussard Szeckler.
« Un de ces héroïques dragons français était natif de la petite ville toute voisine de Kaisersberg. Il avait déjà amené six cosaques prisonniers, quand on lui dit : « Veux-tu à boire ?... » — « Non, répondit l'infatigable dragon, je m'en vais encore en cher-
cher un. » Et il revint effectivement avec son septième prisonnier, également cosaque.
« Un autre dragon, originaire de Herriisheim, qui, la veille, avait eu la permission de revoir sa famille^ entendit les coups de feu sur la route de Bâle. Il se précipita à travers champs et, le long de la digue, rejoignit ses camarades durant le combat au pont de la Thur. Il tua deux cosaques.
« En sortant par la porte du faubourg, poursuit notre témoin oculaire, je vis arriver, [prisonnier, le chef de cosaques, Pedro (Pierre) Romonenski, nommé Pedro Aurazin dans le rapport du général Milhaud. C'était un homme superbe, à barbe très noire; sa physionomie avait le type persan antique. Il était gravement blessé, couché sur la paille, dans une charrette de paysan. Le dragon qui Tavait fait prisonnier, en lui infligeant dix-huit blessures, portait en bandoulière sa petite giberne en velours noir richement garnie d'ornements en argent, ses armes, et, sur sa poitrine, il avait arboré ses décorations. Une scène touchante m'a laissé de ce tableau une vive impression : deux cosaques, dont Tun, son neveu, jeune homme de seize ans, accompagnaient leur chef blessé, en pressant ses mains avec des transports d'affection et de douleur; ils soutenaient parfois sa tête, que le cahot de la voiture rendait parfois plus souffrante, et versaient des larmes» Cette sensibilité de la part de pareils hommes, habi-
tués aux scènes de la guerre, m'a ému surtout quand, par un regard, le blessé leur exprimait la satisfaction de mourir dans leurs bras et d'avoir près de lui deux cœurs fidèles^ Il mourut le même soir, à rhôtel de la République, aujourd'hui les Trois- Rois, et fut enterré avec les honneurs militaires. M. Rossbach, professeur de dessin, ayant fait son portrait, Ta gravé à Teau-forte ; une épreuve se trouve au Musée de Colmar. » C'est ce portrait étrange dont j'ai parlé en tête de cet article.
« La route de Sainte-Croix était couverte d'une foule de curieux crottés, la figure longue et stupéfaite, de blessés, de prisonniers qui suivaient sans autre guide que la route, de cavaliers d'ordonnance lancés ventre à terre, éclaboussant les passants. La plupart des blessés étaient des hussards Szecklers et des cosaques. Un de ces derniers,, de très grande taille, avait reçu un formidable coup de sabre à travers la figure. La moitié du nez pendait avec une partie de la mâchoire. Le sang inondait sa forte barbe noire et tout le devant de son corps. 11 n'en marchait pas moins seul, droit et silencieux, comme en un jour de parade.
« Puis arriva une benne, sur laquelle était couché un officier blessé mortellement, aux cheveux blond-
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roux, à Tuniforme vert-pomme glauque, au shako bleu clair. C'était le lieutenant-colonel de Hessc- Hombourg, Rittmeister d'Arnstein, qui, la veille, était entré si insolemment dans Colmar.
« Ainsi défilèrent beaucoup de blessés et, parmi eux, peu de dragons ; ils avaient eu Tavanlage. L*un d'eux, grièvement blessé, était souiejiu sur son cheval par deux cosaques qui tenaient la bride. Un autre et un cosaque, blessés tous deux, marchaient se donnant le bras, mais le cosaque avançait péniblement, en gémissant et poussant des cris de damné. , *
« Nous avions atteint l'extrémité des vignes, au milieu d'une cohue de militaires, de bourgeois, de paysans, quand le jour baissant nous invita à la retraite. Nous quittâmes Colmar le cœur brisé. Il faisait nuit ; pour la dernière fois nous répondîmes : « Ami » au « Qui vive I » des soldats français en vedette sur la route de Wintzenheim. »
Hélas I l'ennemi était trop nombreux. La division Milhaud, ne recevant pas les renforts qu'elle attendait, dut battre en retraite sur Schlestadt. Dans la nuit du 2 janvier 1814 les troupes françaises étaient parties en silence. Le 3, au matin, on apprit avec stupeur que l'ennemi entrerait le jour môme, et cette fois définitivement, à Colmar. Il en fut ainsi à deux heures précises. C'était la fin. Le récit très détaillé de la Revue (T Alsace dont j'ai détaché ces quelques
passages est confirmé par le rapport du général Milhaud sur le combat de Sainte-Croix paru au Moniteur avec cette noie à la suite : « Sa Majesté a accordé trente décorations de la Légion d'honneur aux officiers, sous-officiers et soiclats choisis parmi ceux qui se sont le plus distingués. »
(Le Gaulois, 2 janvier 1911.)