‹ Récits de Byzance et des croisadesChapitre 11 sur 12 · UN TRAIN DE PLAISIR A SARDES ET A PHILADELPHIE DE LYDIE · texte numérisé non relu

UN TRAIN DE PLAISIR A SARDES ET A PHILADELPHIE DE LYDIE

Bien des lecteurs du Temps ignorent peut-être encore qu'un chemin de fer partant de Smyrne dans la direction de l'est et remontant le cours du fleuve Hermus, le Sarabat des Turcs, parcourt toute la Lydie, passe à Magnésie du Sipyle, à Sardes, où régna Crésus, et se prolonge depuis Tannée dernière à plus de 100 kilomètres dans Tintérieur jusqu'à Allahsher, Tancienne Philadelphie, une des sept églises de TApocalypse. Traverser en wagon Tlonie chantée par les poètes, la X.ydie où coule le Pactole légendaire, la Lydie, patrie du roi Candaule, quelle profanation! s'écriera plus d'un, quelle brutale invasion de ringénieur du xix® siècle dans les plus vieux pays de l'histoire et de la fable ! Qu'on crie au scandale devant le prosaïque sans-façon de l'industrie

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moderne, c'est fort naturel ; mais, pour ce cas particulier, nous réclamons quelque indulgence.

Le nouveau .chemin de fer de Lydie procure en peu d'heures aux touristes trop pressés ou trop peu fortunés pour entreprendre un voyage complet d'Asie Mineure une telle somme de jouissances <}u*il leur serait impossible d'atteindre autrement, que l'occasion serait vraiment mal choisie pour refaire une millième fois, au nom du pittoresque et de la couleur locale, le procès à la vapeur et aux systèmes perfectionnés de locomotion. N'allez pas croire cependant que même avec les trains réglementaires de la ligne Smyrne-Kassabah-Allahsher, pour lui donner sa désignation officielle, le voyageur puisse visiter commodément les ruines de Sardes et de Philadelphie. En Orient, les chemins de fer eux-mêmes ne se conduisent point comme dans notre Occident pressé et fiévreux. La lenteur asiatique s'accommoderait mal de ces trajets rapides, de ces séjours à la ftiînute brusquement écourtés par l'inexorable horaire. Le Musulman ou le Levantin qui quitte au matin le bazar de Smyrne ou le quartier franc pour gagner Kassabah ou Allahsher, qu'il peut atteindre en un petit nombre d'heures de chemin de fer, serait bouleversé à l'idée d'expédier ses affaires assez rapidement pour pouvoir regagner ses foyers le môme soir. A ce compte, que deviendraient le kief et les longues heures méditatives à

la porte des cafés entre la tasse bouillante et la cigarette parfumée?

Ceci VOUS explique pourquoi on ne peut aller et revenir de bien loin le môme jour sur le chemin de fer de Lydie. Magnésie, à une distance de 40 kilomètres, et les points intermédiaires peuvent seuls être visités de Smyrne en une journée. Pour aller plus loin, à Sardes, à Kassabah, à Philadelphie, il faut prendre au matin un train qui vous y conduit doucement, avec force arrêts ; il y passe la nuit en vrai train turk, et le lendemain vous ramène tout aussi doucement aux hôtels de Smyrne. Or, pour le touriste n'ayant qu'une dose de résignation ordinaire, passer une nuit en ces parages orientaux est loin d'être une partie de plaisir. Si AUahsher possède des khans à installation primitive de nature à effrayer la majorité des voyageurs, Sardes même, ou plutôt remplacement qui fut Sardes, ne peut leur offrir ^ue les tentes noires des nomades Yuruks et la gare provisoire, maisonnette en planches où ne couche même pas Tunique gardien qui, chaque soir, s'en retourne à AUahsher.

Heureusement qu'il est avec la Compagnie des accommodements merveilleux. Elle a sur cette ligne nouvelle inauguré l'an dernier le système depuis plusieurs années mis en usage par sa voisine plus ancienne, la Compagnie anglaise du chemin de fer de Smyrne à Aidîn, pour permettre aux voya-

geurs de visiter rapidement les restes de la ville d'Éphèse. Lorsque les bateaux à vapeur venant de Syrie ou d'Athènes ont débarqué dans les hôtelleries de Smyrne un nombre de touristes suffisant, cette Compagnie organise en leur faveur un train spécial et rapide qui, brûlant les stations intermédiaires, les transporte assez vile à la station d'Ayasolouk, d'où Ton visite les ruines célèbres, pour qu'ils puissent rentrer à Smyrne le même soir. Aujourd'hui on peut se rendre de la même manière à Sardes et plus loin encore. Il en coûte une ou deux livres pour parcourir à toute vapeur un des plus vieux royaumes de TAsie et pour faire un pèlerinage aux restes vénérables d'une des plus vieilles capitales du monde. C'est là sans doute une visite bien superficielle et bien rapide, mais, sur mille voyageurs qui vont de la sorte rafraîchir leurs souvenirs d'antiquité classique, combien y en aurait-il qui verraient Sardes, qui verraient Éphèse, sans ce précieux mode de locomotion ? Malheureusement ces occasions sont rares, et bien des touristes pressés passent à Smyrne, où* l'on s'arrête peu d'ordinaire, sans pouvoir profiter du train spécial.

Un soir du mois de mai 1875, le bruit courut à l'hôtel de France, à Smyrne, que le consul général d'Angleterre offrait à ses nationaux de passage,, parmi lesquels figuraient quelques hauts dignitairesde l'Église anglicane, un lunch à Philadelphie, à la

suite duquel les invités du fonctionnaire britannique iraient visiter la ville du roi Crésus. Au nombre de ces austères personnages, se trouvaient Tévêque de Gibraltar venu à Smyrne pour quelque confirmation de catéchumènes de la colonie anglaise, et son confrère le chapelain anglais de Bagdad ou de Mossoul. Quant à Tévôque de Jérusalem, qui élait également à Smyrne, son grand âge et la fatigue d'une récente traversée ne lui avaient pas permis de se joindre à ses collègues. Ce fut après de vives sollicitations que l'organisateur de cette fugue épiscopale voulut bien nous autoriser à faire accrocher au train spécial un wagon à notre usage. Nous fûmes redevables à son obligeance d'une . des plus merveilleuses journées d'un rapide voyage en Orient. Nous étions du reste les premiers touristes qui allions en chemin de fer sur cette ligne tout récemment prolongée faire cette excursion de Sardes, réservée autrefois à de rares explorateurs décidés à courir tous les ennuis et tous les risques d'un voyage à cheval dans l'intérieur de l'Asie Mineure. Un temps merveilleux, que seuls peuvent se figurer ceux qui ont visité au mois de mai la campagne de Smyrne, favorisait nos projets. A sept heures du matin, le 4 mai, nous étions prêts à monter en wagon. Tout le clergé protestant de Smyrne et de ses faubourgs était de la fête, jusqu'aux diaconesses prussiennes de l'hôpital évangéique. Le consul de Sa Majesté Britannique, coiffé

d'une ha a te et bizarre casquette brodée, en grand costume officiel galonné sur toutes les coutures, organisait rapidement le départ avec Taide des employés supérieurs de la gare, tous Anglais. De superbes kawas à la ceinture transformée en arsenal maintenaient au dehors la foule des Smyrniotes «ébahis. La gare du chemin de fer d'AUahsher est, comme sa sœur aînée du chemin de fer d'Aidîn, coquette, spacieuse et bien disposée. Tout y est distribué sur le modèle des gares anglaises. Les voyageurs pénètrent directement sur le quai d'embarquement. La police de la voie est faite dans toutes les stations de la ligne par des hommes magnifiques, dans les plus riches costumes monténégrins et albanais.

N<^us prenons place dans notre wagon modestement attaché à la queue du convoi, et jusqu'au retour nous devons faire à peu près bande à part. Le train s'ébranle à grande vitesse ; il doit nous faire franchir en trois heures, et en y comprenant les haltes indispensables, les 120 ou 130 kilomètres qui nous séparent de Philadelphie. A peine sortis de la gare, nous franchissons, sur un large pont de fer, le divin Mélès, le célèbre et microscopique fleuve de Smyrne. Nous passons rapidement au milieu des jardins et des vergers merveilleux tant de fois décrits, qui forment à Smyrne, du côté de la terre, une si verdoyante ceinture. Décrivant une large

courbe pour Textrême fond de la baie, nous traversons de charmants villages perdus dans les bosquets, riante banlieue de la grande métropole d*Asie Mineure, où s'élèvent par centaines les villas des négociants smyrniotes et les cottages des résidants anglais. Dans les cafés et les jardins suspendus de la plage, la population de Smyrne accourt en foule le dimanche et les jours de fête, à pied, en bateau, en chemin de fer, voire même en omnibus !

Une courbe nouvelle, au pied d'un de ces hauts massifs de montagnes qui forment de toutes parts un fond si beau aux paysages du golfe de Smyrne, nous amène aux rives de THermus. Nous devons suivre son cours presque jusqu'à l'extrémité de notre trajet. La plaine de Lydie n'est, à proprement parler, que la large et fertile vallée de ce fleuve. Son bassin et celui du Caystre, de beaucoup moins considérable, forment à eux seuls l'ensemble de la province ancienne. Le dieu de ce fleuve, le vieil Hermos, couché sur un lit de roseaux, figure au revers des plus belles médailles antiques des villes qu'il arrose de ses eaux. Ses affluents rapides entraînent des montagnes et surtout de la chaîne du Tmolus, des alluvions dont la masse sans cesse grandissante forme dans le golfe de Smyrne, quelque peu à Touestde la ville, des atterrissements immenses. Ces sables s'étendent en plaine jaunâtre qui chagrine la vue et menace de rétrécir à tel point les abords

du port de Smyrne que les navires venant de la mer Egée sont forcés déjà de raser la côte opposée du golfe et défilent au pied de la verte montagne des <( Deux-Frères ».

Plus nous avançons vers l'intérieur, plus le pays devient cultivé, plus la population paraît nombreuse. Nous traversons de petites stations auprès desquelles s'élèvent des villes et des villages entourés d'arbres fruitiers, de vastes cultures de coton, d'opium et de tabac. Parfois la vallée se resserre à tel point qu'à côté du bruyanHIermus il reste à peine la place nécessaire pour l'unique voie du chemin de fer. Sur les bords du fleuve, des arbres magnifiques sont groupés, tels qu'on en voit tant encore en Asie Mineure, de ces arbres séculaires que n'a jamais mutilés le moindre coup de hache. Ce sont des châtaigners, des micocouliers, des sycomores, des platanes gigantesques, et surtout une superbe espèce de chênes. Des mûriers et des figuiers d'un développement colossal entourent les habitations isolées. Dans les champs, sur les routes, on aperçoit ce grand mouvement de troupeaux qui frappe tant le voyageur nouveau venu sur la terre d'Orient; ce ne sont que buffles, bœufs et moutons aux bergers pittoresques, escadrons de chevaux paissant en liberté, et surtout longues files de chameaux pesamment chargés, dont les étranges silhouettes viennent vous rappeler à tout instant combien l'Occident est

loin et font ressortir une fois de plus cette immense <îonfusion moderne qui fait figurer aujourd'hui dans un même paysage la lente et poétique caravane et la locomotive noire et enfiévrée.

Dans les gares se presse la foule bariolée attendant le train descendant qui va la transporter à Smyrne. L'Asiatique use plus qu'on ne le croirait du mode de locomotion nouveau mis à sa portée ; aucune des- <)ription ne saurait donner une idée de la cohue multicolore et déguenillée qui encombre les wagons de dernière classe sur les chemins de fer d'Allahsher et d'Aidln. Tous, Turks et Grecs, Juifs et Levantins, ceux ^ù turban et ceux du fez, le prêtre et le soldat, le <ierviche couvert de vermine et le zeibek à la coiffure -étonnante, tous jusqu'aux nomades Yuruks, jusqu'aux paysans sauvages de Tintérieur vêtus de peaux de bête, se pressent et se coudoient dans les boxes étroits où les enferme à la hâte un employé anglais automatique et silencieux. La plupart des voyageurs indigènes gagnent aujourd'hui par le chemin de fer les points extrêmes des deux lignes en construction, points extrêmes d'où partent pour le centre les g^randes caravanes, que jadis les touristes de passage à Smyrne allaient voir.se former au pont si connu, près des grands cyprès qui sont au pied du mont Pagus. Les chameaux si nombreux que nous apercevons sur la route transportent aux stations mêmes ^e la ligne les produits de Tintérieur.

La vallée s* élargit soudain. Nous sommes dans la magnifique plaine de Lydie, arrosée par THermus; elle se prolonge au loin vers la gauche jusqu'à une chaîne de montagnes, Tançien mont Temnus, qu on devine à Thorizon dans la brume du matin. C'est dans cette direction que sont Thyatire et Pergame. Car nous sommes sur la terre scripturaire des sept églises dont deux, Sardes et Philadelphie, sont sur notre route, et ceci explique Taffluence dans notre compagnie des dignitaires anglicans. Cette plaine est admirablement cultivée. Partout on voit ces beaux vergers où croissent à Tei^vi les arbres fruitiers qui presque tous nous sont venus de ces contrées; Tamandier, l'abricotier, le grenadier, entremêlent à perte de vue les différents verts de leurs feuillages.

A notre droite, la montagne est tout près. Un immense et superbe rocher, aride, abrupt et noir, dresse vers le ciel sa silhouette énorme dont le sommet est voilé par des brouillards que n'ont point encore dispersés les rayons du soleil ; sur ses pentes inférieures dont la bordure contraste avec la masse sombre qui est au-dessus, s'étale en longueur une ville considérable dont les nombreuses mosquées et les minarets disparaissent presque au milieu des grands arbres. Ce rocher, c'est le célèbre Sipyle où la triste Niobé fut transformée en pierre après avoir -vu périr ses fils et ses filles sous les flèches d'Apollon.

Cette ville^ c'est Manissa, raneienne Magnésie du Sipyle où les deux Scipion; par leur victoire sur Antiochus le Grand, donnèrent le coup de grâce à la puissance des Séleucides, une des grandes cités de TAsie Mineure byzantine où Michel Paléologue se fit proclamer empereur, plus tard la capitale des puissants princes turkomans de Lydie ou du Ssarukhauy aujourd'hui chef-lieu du sandjakA^ ce nom.

Comme la plupart des villes d'Orient, perdues dans la végétation, parsemées de minarets et de blanches coupoles, Manissa produit de loin Timpression d'une ville superbe. L'illusion s'efface d'ordinaire, lorsqu'on pénètre dans des ruelles désertes et fangeuses. Manissa, que nous avons visitée en détail à peu de jours de là, fait quelque peu exception à cette règle. C'est une des villes les plus florissantes de l'Asie Mineure, dernier rendez-vous de l'ancienne aristocratie musulmane. Ses bazars sont immenses et animés par le va-et-vient incessant de toute uneprovince. Ses khans sont pleins d'une foule affairée, ses mosquées sont belles et bien entretenues. De& morts illustres ou vénérés sont ensevelis tout auprès. On voit encore les ruines du vieux palais de ces princes turkomans qui commandaient à quarante mille cavaliers d'élite, qui imposaient des tributs aux Génois de Chio, de Mételin et des deux Phocée, qui résistaient aux empereurs de Byzance et dont les flottes luttaient contre les escadres combinées du

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pape, de Venise, de Gênes, du roi de Chypre el du grand maître de THôpital.

Après une courte halte, nous reprenons notre <;ourse, et c'est à peine si nous distinguons, sur les parois du S^pyle, remplacement de cette statue célèbre taillée dans le roc, buste informe et mutilé dont on a voulu faire Niobé pleurant la mort de ses enfants. Les stations se succèdent. L'Hermus, dont le cours s'est éloigné, disparaît dans les cultures ; à notre droite, le Sipyle est remplacé par une nouvelle <)haîne de montagnes à forme étrange, à couleur rougeâtre si prononcée, à crête à tel point déchiquetée <iue rimpression en est des plus extraordinaires. Certes, ce ne sont plus là les formes connues des montagnes d'Europe. Que cette chaîne fantastique convient bien à cette terre de Lydie dont la mystérieuse histoire se démêle à peine au milieu des fables et des traditions d'une des plus anciennes races du monde ! Cette magnifique rangée de montagnes s'appelle le Tmolus. Elle traverse toute la Lydie et «épare le bassin de l'Hermus de celui du Caystre, le fleuve aux cygnes. A travers quelques échappées on aperçoit des vallées plus profondes, désertes, sauvages et boisées, mais le premier plan est aride et nu. Nous passons, sans nous arrêter, par la ville de Kassabah, centre important de culture cotonnière. La <îhaleur devient accablante, et, sous ce ciel de feu, <le nombrjBux troupeaux de chameaux agenouillés

couvrent les immenses prairies qui entourent la ville. Nous assistons à la panique d'une de ces caravanes campée trop près de la voie. Lorsque la locomotive passe avec fracas, tous ces grands animaux eflfarés se relèvent d'un bond, se débarrassent en un clin d'œil de leur fardeau et fuient en tous sens, bondissant avec des ruades difformes tandis que leurs gardiens, réveillés en sursaut, remplissent Fair de leurs clameurs.

Sur la droite, la montagne se rapproche encore <iavantage. Parmi quelques mamelons arides, un plus élevé attire les regards : c'est la célèbre acropole <le Sardes, au pied de laquelle sont les ruines de la ville antique. Le chemin de fer franchit, sur un pont de construction britannique, une rivière, ou plutôt un torrent. Hélas! c'est le Pactole, descendant du Tmolus, et qui, en place de paillettes d'or, court mêler à l'Hermus ses flots rouges et bourbeux. Sur la gauche, dans la plaine moins fertile, on distingue au loin un groupe nombreux d'éminences arrondies. Ce sont les tombes des vieux rois des Lydiens, de Crésus et de ses pères. C'est au retour que nous devons visiter les ruines de Sardes. Pour l'heure, la locomotive pressée nous entraîne quelques lieues encore à travers un paysage asiatique plein de grandeur.

Nous sommes arrivés. Une ville laide, grise et pauvre s'étend sur la droite: c'est AUahsher, Tan-

cienne Philadelphie, depuis dix-huit mois tête de ligne du chemin de fer. Les travaux de prolongement sont entrepris jusqu'à Ouchak, l'ancienne Trajanopolis, où se fabriquent les plus beaux tapis d'Anatolie. Si la guerre et une administration sans nom n'avaient vidé peut-être pour toujours les coffres des sultans, on verrait bientôt ces chemins de fer d'Allahsher et d'Aidîn, reliés d'une part avec Constantinople par Scutari^ de l'autre avec Konieh, la plus grande ville de l'Asie Mineure centrale, jeter pardessus le Taurus, vers l'Euphrate et la Mésopotamie les premiers tronçons du grand transcontinental asiatique.

Tandis qu'à la voix de leur consul, les enfants d'Albion se groupent en colonnes serrées qu'émaillent les rouges couvertures de l'indispensable Guide Murray et vont, sous la conduite d'un cicérone autorisé, visiter les ruines de la ville qui fut une des sept Églises, nous .courons de notre côté jeter un coup d'œil sur ces restes vénérables.

L'impression est lugubre. Pour le commun des touristes, Philadelphie ne vaut pas la peine d'une visite. Celle-là, du moins, est une vraie ville turque poussiéreuse et délabrée. Il est midi. Les rues sont désertes; seuls, quelques misérables chiens nous regardent passer. (A travers les épais grillages en bois des fenêtres, c'est à peine si parfois on devine une forme indécise qui se soulève lentement pour

voir défiler les giaours. Ces ruines mêmes de la Philadelphie grecque, romaine et byzantine, les substructions de ses vingt-quatre églises n'ont d'intérêt que pour l'archéologue de profession. Ses vieilles murailles sont» encore debout, à demi écroulées, à <iemi dérobées à la vue par des constructions modernes. Et pourtant Philadelphie eut ses jours de prospérité et presque de grandeur. Ce fut une ville grecque célèbre. Ses médailles sont frappées aux plus beaux types de l'antiquité. Sous les Byzantins ^t jusqu'en plein moyen âge, ce fut une forteresse importante que se disputèrent longtemps les empereurs de Constantinople et les sultans d'Iconium. Les fameux aventuriers catalans du césar Roger de Flor y vinrent en 1304, combattant à la solde d'Andronic Paléologue contre les émirs turkomans d'Anatolie.

A notre retoui: de la ville, nous trouvons sur le quai de la gare nos compagnons les Anglais assis à une table improvisée et somptueusement servie, et la présence en ces lieux de ces uniformes brodés, de ces sombres lévites épiscopales, des robes vertes et des voiles bleus des dames, forme avec la foule asiatique qui s'est amassée lentement un contraste qui, pour n'être pas nouveau, n'en est pas moins amusant. Le Champagne et l'aie coulent à flots. Les hurrahs répondent aux toasts. Un évêque s'anime en parlant des sept Églises. Puis Içiskawas enlèvent prestement

le couvert, tandis que des naturels sans délicatesse vendent aux touristes de fausses médailles antiques, rebut des brocanteurs de Smyrne, qui ont trouvé ce moyen commode d'écouler le plus mauvais de leur marchandise.

La chaleur est telle auv retour que bien des paupières se ferment un instant. C'est du reste la partie la moins curieuse de la route. Nous voici de nouveau à Thumble station de Serdik ou Sart qui dessert les ruines de Sardes. Cette fois Tintérêt est palpitant. Ces mots magiques de Sardes, de Crésus, de Pactole, ont réveillé Tardeur des plus indifférents. Nous remontons quelque temps le cours du torrent célèbre qui traversait Tagora de la ville antique. De tous côtés, parmi les broussailles, Tœil devine des ruines basses et misérables, substructions de théâtres, de bains, de stades, ruines sans beauté comme sans valeur ; mais ce sont celles d'une de ces villes premières dont le nom a le privilège de faire battretous les cœurs épris des vieux souvenirs. Nous courons aux seuls restes de quelque importance et qui, à eux seuls, mériteraient qu'on vienne de Smyrnc pour les voir: les deux colonnes restées debout du temple de Çybèle. Sur notre route nous passons devant de nombreuses tentes de nomades Yuruks. Leurs enfants nous jettent de loin des injures, et leurs chiens féroces nous feraient un mauvais parti, si, aux cris de nos kawcusy des femmes noires et sauvages ne

sortaient des tentes pour retenir à force de bras ces gardiens fidèles.

On a décrit bien des fois Taspect imposant des deux superbes colonnes du temple de Cybèle, sous ce beau ciel d'Orient, au milieu de cet encadrement splendide de collines vertes et nues, adossées à des monts boisés. Vers le fond du tableau, une vallée sombre, sauvage, dont les pentes disparaissent sous une haute végétation, rappelle quelques-unes des plus belles gorges de l'Apennin vers Subiaco ou Oleva^o. Seules, parmi leurs sœurs gisant à terre, les deux colonnes à moitié enfouies dressent leurs fûts énormes et leurs lourds chapiteaux aux proportions admirables. Qiie devait être ce temple dont les débris couvrent le sol de toutes parts ! C'est à peine si l'on a dégagé quelque peu les colonnes restées debout ; les autres sont éparses, brisées ou entièrement disparues sous la végétation. Les rares touristes, les voyageurs intrépides qui, avant la cons-^ truction du chemin de fer, sont venus jusqu'ici, ont osé graver profondément leurs noms obscurs dans la pierre des deux colonnes. Il y a entre autres la signature gigantesque de je ne sais quel peintre danois qui nous inspire un réel désespoir. Quelquesuns de ces noms sont du commencement de ce siècle ou même de la fin du dix-huitième.

Malgré les rayons de ce soleil asiatique, les plus courageux parmi nous ne veulent pas quitter ces

lieux sans avoir gravi le rocher de l'acropole. L'ascension est des plus rudes sur des pentes presque droites et sur un gazon glissant. L'évêque de Gibraltar nous montre le chemin. Ce petit homme sec et nerveux gravit presque en courant par une chaleur épouvantable les flancs de la montagne ; il arrive le premier au sommet et contemple d'un air de pitié profonde son secrétaire, qui se traîne essoufflé sur ses pas. L'infortuné nous confie douloureusement que voilà deux mois bientôt qu'ils mènent cette vie et qu'ils en ont pour deux mois encore.

Sur le haut de cette acropole qu'une triple enceinte défendait naguère, il ne reste aujourd'hui que quelques pans de' murailles informes. Il faut des prodiges d'équilibre pour y parvenir. Sous nos pieds, des parois toutes droites d'une hauteur vertigineuse font comprendre de quelle force devait être cette position dans l'antiquité. Et quelle vue superbe de ce sommet, quel spectacle qu'on ne peut oublier! Derrière nous, c'est la chaîne du Tmolus; à nos pieds se déroule la plaine de Lydie dans toute sa splendeur printanière, encadrée par de lointains sommets. C'est dans cette vaste étendue que se sont livrées les batailles qui ont décidé du sort des plus vieux peuples de l'Asie Mineure. C'est ici que Gygès, à l'anneau magique, vit ses soldats lydiens écrasés par les lourds bataillons d'Assour-ban-habal^ le roi de

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Ninive; c'est ici que Crésus, fils d'Alyattès, après

avoir étendu les bornes de son empire des rives du Pont-Euxin à celles de la Méditerranée, après avoir ébloui tout le monde ancien de son faste inouï, fut mis en déroute par les Perses de Cyrus qui avait mis des chameaux sur le front de son armée et effrayé de la sorte les chevaux de la cavalerie lydienne, la meilleure qu'il y eût alors au monde.

Dans le lointain court un filet d'argent; c'est THermus. Une large tache bleue brille au soleil, c'est le lac Gygée dont le nom rappelle ce berger Gygès devenu Tamant d'une reine, ce meurtrier du roi Candaule devenu par son crime souverain de Lydie et fondateur d'une dynastie nouvelle. Plus près de nous, ces éminences nombreuses disposées en files régulières sont les vastes tumulus des princes de Lydie, buttes gigantesques que les Turcs appellent les « milles tertres » et que de loin on prendrait pour un groupe de collines. On a fouillé de nos jours cette vaste nécropole et en particulier le plus grand de ces tombeaux, celui du roi Alyattès, l'adversaire du Mède Kyaxarès, tombeau dont Hérodote déjà comparait la grandeur à celle des monuments de Babylone et d'Egypte. Lorsqu'on parvint aux chambres sépulcrales, il se trouva qu'elles avaient été violées depuis des siècles et qu'elles étaient vides de leurs trésors. Sans doute, quelque armée victorieuse ou quelque peuplade attirée par la renommée fabuleuse des

richesses de Crésus et de ses prédécesseurs avait, il y a quelque deux mille ans, pris Tiniliative de ces fouilles gigantesques. M. Choisy a retrouvé les débris de lits en pierre d'une rare élégance sur lesquels durent être couchés ces morts royaux.

Chacun de nous avait peine à détacher les yeux du grand spectacle de cette plaine historique. Nous ne nous lassions point de fouler le sommet de cette acropole qui vit tant de sièges célèbres. C'est dans cette citadelle que se joua le dernier drame de la chute si rapide de Crésus ; c'est là qu'il dut la vie à la tendresse filiale de son dernier-né. Ce furent ces mêmes murailles qui virent le premier acte des grandes guerres entre les Perses et les Grecs. Sardes fut prise et brûlée par les Ioniens soulevés, alliés aux Athéniens. Darius, pour se venger, envoya Mardonius se faire battre à Platée. Ce fut encore à Sardes, devenue, depuis la chute du royaume de Lydie, la résidence d'un satrape perse, que Xerxès passa l'hiver qui précéda sa grande expédition contre les Grecs. Cyrus le Jeune y rassembla ses forces pour marcher contre son frère Artaxerxès. Antiochus* le Grand y assiégea pendant une anné^ entière l'usurpateur Achseus.

Rendus pensifs par tant de grands souvenirs, nous regagnons, parmi les vestiges épars de la ville disparue, le train qui nous ramène à Smyrne. Le soleil se couche majestueusement vers la mer Egée ; sur

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^les routes on voit les cavaliers, les piétons s'arrêter soudain, mettre les genoux en terre et réciter la prière du soir. Puis la nuit tombe tout à fait, une nuit d'Asie, splendide, lumineuse, tout embaumée de mille parfums. De mystérieuses lumières brillent au flanc du Sipyle. A Magnésie une foule nombreuse envahit la gare ; elle vient assister au départ du gouverneur rappelé à Constantinople, victime de quelque intrigue de sérail. Un train spécial va Temmener à Smyrne avec sonharem,ses enfants et ses serviteurs. Ce fonctionnaire turk a grand air, sa personne respire le commandement C'est un fils, nous dit-on, du fameux Ali de Janina, échappé au massacre de 1822. Sa première femme est une superbe créature, grande, élancée, toute jeune encore. Sous son iachmak d'une entière transparence^ on distingue sans peine un visage de l'ovale le plus pur, au teint d'un blanc mat. Un immense féredjé qui l'enveloppe tout entière ne parvient pas à dissimuler l'extraordinaire élégance de sa taille. D'horribles bottines européennes et une ombrelle à manche démesuré, de fabrique française, telle qu'en portent nos élégantes de Biarritz ou de Trouville, viennent jeter leur note grotesque dans ce gracieux ensemble. Le pacha échange un salut avec le consul anglais, et nous repartons aussitôt. A onze heures du soir, nous étions de retour à l'hôtel de Smyrne.

{Le Temps, 4 avril 1877.)

LE TOMBEAU d'uN PÂPE FRANÇAIS.

Plus on parcourt la France, plus on est émerveillé des richesses d'art et d'archéologie qu'elle possède encore. D'Arcachon, où je viens de passer quelques semaines, on peut faire dans bien des directions des excursions charmantes : une vers Mimizan,où parmi la plus sauvage et la plus belle végétation, on admire le porche d'une église à demi envahie par la dune, porche aux curieuses figures peintes ; une autre vers Bazas, par Villandraut et Uzeste. C'est de cette dernière promenade que je voudrais dire ici quelques mots. De Saint-Symphorien, où vous conduit depuis La Motte à travers la lande un petit chemin de fer très primitif, on gagne, par une route poétique, agreste, déserte, délicieusement boisée, une ruine féodale splendide. C'est le vieux château de Villandraut, bâti au treizième siècle par le pape Clément V, le fameux Bertrand de Goth, alors encore archevêque de Bordeaux. D'énormes tours cylindriques en limitent le pourtour. Des plantes grimpantes, des lierres donnent un aspect presque riant à cette farouche et gigantesque demeure, aujourd'hui.

m'a-t-on dit, propriété des Sabran-Pontevès. De là, on gagnerait vite Bazas, ville morte de Gascogne, jadis évêché puissant sur la route d'Espagne, qui montre encore aux curieux sa belle cathédrale en haut de la place grimpante et ses restes de remparts enfermés dairs un monastère de religieuses.

Mais il ne faut pas manquer de s'arrêter sur la route pour visiter Uzeste. Une surprise très grande y attend le voyageur en quête de vieux souvenirs. Dans cette humble bourgade s'élève une église des premières années du quatorzième siècle, élégante et charmante, un des plus remarquables édifices de la Gironde. Comme nous y pénétrons sous la conduite du curé nouvellement installé, prêtre instruit, plein d'amour pour l'histoire de son beau temple, nous apercevons dans un coin un vaste tombeau de pierre et de marbre, tristement mutilé, surmonté d^une statue couchée toute brisée. Et cependant ce tombeau est celui d'un Pape, d'un Pape français, le tombeau, de Bertrand de Goth, né précisément à Villandraut, d'abord archevêque de Bordeaux, puis élu souverain pontife sous le nom de Clément V à Pérouse, en 1305. Ce fut lui qui transporta, quatre ans plus tard, la résidence des Papes à Avignon. Ce fut lui qui se montra si favorable à Philippe le Bel dans la lutte célèbre que ce roi soutint contre l'Ordre du Temple. Ce fut pour lui que fut exécutée la rose d'or de Bâle qui est aujourd'hui l'ornement du musée de Cluny.

Sa statue en pied orne le porche de la cathédrale de Bordeaux.

Longtemps malmené par l'histoire, Clément V est aujourd'huijugé avec plus d'indulgence et d'équité, ïln 1314, tombé malade à Carpenlras et sentant sa fin approcher, il voulut regagner sa lointaine patrie. Mais il mourut sur la route à Roquemaure, sur le Rhône, le 20 avril. Son clergé, d'après sa volonté, ramena son corps au diocèse de Bazas dans cette exquise église d'Uzeste qu'il avait fondée et dotée d'un chapitre à deux pas de son château natal. On lui fit plus tard élever devant le chœur un somptueux tombeau avec une grande inscription historique et sa statue couchée. Aux jours funestes des guerres de religion, en l'an 1577, ce tombeau fut violé, dépouillé et horriblement mutilé par les calvinistes. Le corps de Bertrand de Goth fut brûlé. Aujourd'hui encore, par un inconcevable Oiubli,cequi reste de ce tombeau d'un des rares Papes français, ce tombeau presque unique dans notre pays, puisque à peine quelques souverains pontifes ont été ensevelis sur la terre des Gaules, ce tombeau si précieux, enlevé à une époque récente de sa place primitive, gît honteusement relégué dans un angle obscur du temple, appliqué contre les murs qui forment un des angles du transept de l'église. La statue de marbre blanc aux pieds appuyés sur un griffon est en morceaux. La tête est séparée du tronc et la face n'a conservé aucun trait

du Visage. La grande plaque également brisée sur la iranche de laquelle court Tiascription, a été, on le croirait à peine, disposée avec une négligence telle qu'une portion se trouve placée sens dessus dessous, tandis que le reste de l'inscription appliquée contre la muraille demeure cachée à tous les yeux. Quelques fragments brisés sont simplement déposés sur la tombe. Les huit colonnes de jaspe, la châsse darg»ent ornée d'or et de pierres précieuses, œuvre de « maître Jehan de Bonneval, orfèvre d'Orléans », ont disparu pour toujours !

On croit rêver en constatant qu'un tel monument puisse être, en France, abandonné en pareil état à l'époque où nous sommes. Et cependant ce n'est pas la première fois que l'attention publique est attirée sur le tombeau du pape Clément. Deux savants archéologues dont je m'honore d'être l'ami» MM. J. de Laurière et E. Mûntz, lui ont consacré, il y a cinq ans, un mémoire plein d'intérêt. Il suffirait de quelques milliers de francs pour replacer le monument en face de l'autel daiis son cadre primitif, et pour restituer, sinon restaurer, ce qui reste de ce beau vestige d'autrefois. Puissent ces quelques lignes attirer sur la tombe de Bertrand de Goth, perdue au milieu des pins des Landes, un regard favorable des membres de la commission des monuments historriques.

[Journal des Débats, 27 avril 1893.)

TRÉSOR DE GUERRE DE l'eXPÉDITION DE BONAPARTE EN EGYPTE.

Dans un de ces charmants articles : En margCy qu'on Ht avec tant de fruit, article paru il y a deux ans et plus dans/e Temps, M. Henry Roujon, parlant du peintre vaudois Louis- Auguste Brun et de Tinvasion française en Suisse sous le Directoire, s'exprimait en ces termes, au sujet du trésor de Berne, confisqué à cette époque par la France : « Avant son départ pour TÉgypte, Bonaparte avait fortement conseillé l'invasion de la Suisse... Dès 1797, à Milan, il avait interrogé un patricien bernois sur le trésor accumulé à Berne depuis les guerres de Bourgogne; il pressait son interlocuteur de fournir des précisions sur la valeur de ce trésor, le volume et le nombre des coffres. Le pauvre interrogé, n'osantni dire toute la vérité ni tout à fait mentir, parla vaguement d'une dizaine de millions. Bonaparte mit le chiffre en un des registres de sa mémoire géante. Deux ans plus tard, le Directoire chargeait le général Brune d'aller

regarder au fond du coffre-fort. On y trouva, paraît-il, sept millions en numéraire et dix-huit millions en valeurs diverses. On prétend que tout ne parvint pas^ à Paris. »

Dans un volume consacré par mon regretté confrère de r Académie des inscriptions, M. E.-T. Hamy, aux Lettres écrites d'Egypte, par Etienne Geoffroy- Sain t-Hilaire, on trouve, à la page 33, des détails très intéressants sur la composition et la destination de ce fameux trésor, envoyé dès cette époque à Toulon sur les ordres de Bonaparte, pour subvenir en partie aux grandes dépenses occasionnées par les préparatifs de l'expédition d'Egypte. Dans une lettre écrite de Toulon à Georges Cuvier, le 24 floréal an VI (dimanche 13 mai 1798), Etienne Geolîroy-. Saint-Hilaire, quelques jours à peine avant de s'em« barquer pour rÉgypte, en même temps que Bonaparte, fait à son cher et bientôt si célèbre ami, le curieux récit que voici :

« Un médailliste eût fait grande fortune ici. On y a apporté le trésor de Berne, au fond duquel il paraît qu'on n'avait pas touché depuis plusieurs siècles. On a commencé par extraire tous les écus de France pour les donner selon la valeur actuelle ; il n'y avait que des écus de Louis XIV ou des écus de la jeunesse de Louis XV, parce que ces pièces gagnaient à Gênes cinq sols : le reste de Targent de Berne est donné au poids. J'ai vu, chez un directeur d'hôpi-^

taux, vingt mille francs composés de toutes pièces étrangères; un assez grand nombre frappées aux armes de Suisse ayant pour face un ours ; il s'en trouvait de Charles-Quint, du duc d'Albe, de tousles cantons d'Allemagne et de Suisse, de Danemark, de Russie, de Suède, etc. Toutes ces pièces étaient remarquables par leur antiquité. On a donné cet argent à 49 francs le marck, et on n'en trouve ici que 47. 11 va être donné aux orfèvres qui le fondront impitoyablement. »

Aucun numismate, aucun amant du passé ne lira sans émotion ces lignes de l'illustre savant. Que de tréso;*s, que de précieux écus aujourd'hui introuvables disparurent ainsi dans le creuset des orfèvres! Il m'a paru que la mélancolique destinée de ce magnifique trésor méritait ces quelques lignes de rappel dans le Gaulois,

(Le Gaulois, 27 décembre 1913.)

prisonniers de guerre français en orient a.

l'Époque des guerres napoléoniennes.

L'histoire des soldais français prisonniers durant et à la suite des. longues guerres napoléoniennes est encore à faire. C'est à peine si nous possédons quelques bien rares renseignements sur ceux qui» par milliers, subirent 'la plus dure captivité sur les pontons anglais ou sur les vieux bateaux de guerre à Cadix, ou sur ceux qui, par milliers aussi, périrent de faim dans les prisons d'Espagne, à Cabrera surtout. Seuls les infortunés déportés dans cet îlot de sinistre mémoire à la suite du désastre de Dupont à Baylen ont toute une littérature. On ne sait presque rien sur les innombrables soldats de la Grande Armée captifs en Russie après la campagne de 1812.

Dans toute cette multitude de martyrs de la grande Épopée il faut compter parmi les plus malheureux les Français, d'ailleurs peu nombreux, qui tombèrent aux mains des Turks à la suite de l'évacuation de l'Egypte par l'armée de Bonaparte et aussi de l'occu-

pation française dans les Sept Iles et sur la côte d'Albanie. Un récent article que j'ai lu avec le plus vif intérêt dans les Echos (T Orient publiés sous la direction des RR. PP. Assomptionnistes de Kadi* Keuï, près Constantinople, me semble de nature à attirer l'attention sur la tragique destinée de quelques-uns de ces martyrs totalement ignorée jusqu'ici. Je voudrais résumer pour les lecteurs des Débats cet article du P. Sévérien Salaville, article inspiré luimême par un autre de M. Emmanuel de Cathelineau dans Y Intermédiaire des chercheurs et des curieux. Je cite le texte même du P. Salaville.

En 1800 ou 1801, dix soldats français de Tarmée d'Egypte faits prisonniers par les Turks, sans doute à la faveur des événements qui suivirent la fatale capitulation d'EU Arich, signée par Kléber, furent emmenés à Amasia d'Asie Mineure, grande ville située à quatre-vingts kilomètres à vol d'oiseau de la mer Noire. On leur proposa la vie sauve et une situation honorable s'ils voulaient dévenir musulmans. Cinq d'entre eux acceptèrent, prirent le turban, se marièrent et s'établirent dans la ville même^ Les cinq autres refusèrent et furent emprisonnés dans un même réduit, un de ces tombeaux antiques en forme de cellule carrée, creusés dans le haut rocher à l'ouest de la cité. Ils y demeurèrent captifs deux ans. Au bout de ce temps, comme ils persistaient à rester chrétiens, on les tua en les jetant encore vivants, dit

la tradition, dans un puits qui .fut ensuite comblé de pierres et de terre.

Amasia, patrie du plus fameux géographe de l'antiquité, Strabon, fut à cette première époque de l'histoire une ville fameuse dans un site admirable, capitale des rois du Pont. On voit encore les tombeaux de ces princes creusés dans la gigantesque masse rochieuse haute de près de trois cents mètres qui domine la ville et le cours du Yéchil-Irmak, Tancien fleuve Iris. C'est dans un de ces tombeaux suspendus aux flancs du mont, ayant appartenu jadis, non à un roi du Pont, mais à une très importante famille d'Amasia, que furent enfermés les cinq malheureux soldats français. Les RR. PP. jésuites André et Lebon ainsi que M. de Gathelineau y ont relevé les inscriptions gravées par ces infortunés durant leur longue et douloureuse captivité qui devait se terminer par la mort. Je ne connais . rien cje plus émouvant que la découverte sur cette lointaine et sauvage terre d'Asie des noms de ces pauvres petits soldats français qui, après tant de tortures morales et physiques, préférèrent périr ignorés de tousique d'abjurer la foi de leurs pères. N'est-il pas réconfortant de penser que leurs noms obscurs et glorieux, oubliés durant un siècle et plus, ont enfin revu le jour ? \

Ces pauvres martyrs qui ont gravé ces noms sur les parois de la tombe des antiques archontes de

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Cappadoce s'appelaient Peyre, Copin, Brou, Milias, Lesueur, d'humbles noms de paysans français. Les inscriptions n'avaient, lors de la visite toute récente des personnes citées plus haut, point encore été mutilées, aussi lisibles que si elles étaient d'hier. Chaque nom est accompagné du titre de « Français », de sa qualité de « prisonnier de guerre », de la date 1800 ou 1301 , au VIII ou IX de la République. La tombe qui servit de prison deux ans durant à ces malheureux est un carré mesurant environ trois mètres. cinquante de côté. M. de Cathelineau a pris à tâche de faire des recherches pour retrouver les origines de ces braves. Souhaitons qu'il réussisse dans ses démarches.

Dans la République des Sept Iles aussi, à la suite de longs mois de combats entre les Français d*UD côté, les Anglais, les Russes, les Turks de l'autre, de nombreux prisonniers français subirent la plus dure captivité, les plus effrayantes vicissitudes. Les détails de leurs infortunes sont à peine connus. Le seront-ils jamais davantage ? Raison de plus pour s'intéresser aux bien rares renseignements que nous possédons.

Parfois, même presque toujours, ces incidents de guerre prenaient la tournure la plus terrible et la plus inattendue. Ainsi en arriva lors de la fin de la première occupation française des Iles Ioniennes. Le 4 mars 1799, après la plus héroïque résistance et le

siège le plus aflfreux, la garnison française rendit Corfou aux forces combinées des Anglais, dés Turks et des Russes commandées par le vice-amiral Outchakof et le commodore Stuart. Les vaincus, qui avaient obtenu avec l'admiration de leurs adversaires les honneurs militaires, furent embarqués sur onze bâtiments de commerce qui, aux frais des puissances alliées, devaient les transporter à Toulon sous la protection d'une corvette russe. Dix de ces navires arrivèrent à bon port. Un seul, une polacre de l'île de Céphalonie, qui portait deux cent trente soldats français, séparé du reste de la flottille par un coup de vent, tomba aux mains d*un bâtiment pirate algérien. Nos malheureux compatriotes, faits prisonniers sans pouvoir résister dans des conditions que j'ignore, furent tous emmenés au bagne d'Alger et condamnés là aux travaux publics. Toutes les réclamations en leur faveur de l'empereur Paul I®', même du Grand Seigneur, auprès du dey d'Alger, demeurèrent sans résultat. Leur navrante captivité dura sqize mois. Seule la toute-puissante intervention de Bonaparte, nommé premier consul, rendit ces malheureux à leur patrie. Combien il serait intéressant de retrouver quelques souvenirs écrits de l'un d'entre eux ! Quelle voie douloureuse que celle qui commence à Corfou pour se continuer à Alger et se terminer enfln à Toulon ou à Marseille après quelles souffrances et quelles aventures !

En octobre 1798, les Albanais d'Ali Pacha, au nombre de quinze mille, vainqueurs à Buthrinto, sur la côte d'Albanie, des généraux fpançais Chabot et VerrièreSj s'étaient jetés avec des forces très supérieures sur les qiaelque quatre cents soldats et les vingt oïflciers de la 6^ et de la 79* demi-brigade qui, sur l'emplacement de l'antique Nicopolis, avaient mission de défendre Prévésa. Malgré des prodiges de valeur, les Français avaient été vaincus et massacrés. Huit officiers dont le général, Lasalcette et le glorieux Richement, et cent quarante-sept soldats étaient tombés vivants entre les mains des Albanais. Voici ce que raconte du sort de ces infortunés, mon ami, M. Auguste Doppe, dans son intéressant livre r Albanie et Napoléon : « Après la victoire, ces malheureux avaient été conduits sur la place où étaient amoncelées les têtes de leiirs compagnons d'armes qui venaient de périr, et là, sous des coups « dont la douleur finit par leur arracher un consentement que la certitude d'une mort prompte n'eût pu obtenir », ils avaient été contraints d'écorcher avec

le rasoir d'un Albanais ces têtes dont les masques aussitôt salés étaient entassés dans des sacs de toile. Dirigés ensuite sur Arta, toujours portant ces sacs infâmes, ils avaient fait leur entrée i Janina « sous une grêle de pierres dont la canaille de cette ville ne cessa de les accabler ».

A son grand regret, Ali Pacha ne put conserver à

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Janina ces pauvres Français qu'il voulait faire servir à Téducatiop militaire de son armée. Sur Tordre de la Porte, il dut les envoyer enchaînés à Constantinople où il avait déjà dû expédier un prisonnier de marque, Tadjudant général Roze, dont il s'était emparé dans le plus lâche des guetsapens.

a Le bagne de Constantinople et les forteresses de la mer Noire, où ils furent déportés, dit M. Boppe, ne durent pas paraître un séjour pénible à ces malheureux Français qui avaient connu les prisons albanaises et les horreurs de ces longues étapes en Morée et en Roumélie au cours desquelles beaucoup d'entre eux étaient morts de froid, de faim, de fatigue ou de mauvais traitements. Aussitôt qu'uii Français se trouvait hors d'état de marcher, un Albanais l'entraînait au bord.d'un fossé et lui coupait la tête qu'il faisait porter à ses misérables compagnons. Ces martyrs arrivèrent en décembre au bagne de Constantinople.

Une des histoires de captivité les plus extraordinaires et les plus connues, bien que moins lugubre, est celle du fameux Pouqueville, presque dans les mêmes lieux et à la môme époque, seulement un an après. Cet ancien vicaire constitutionnel en Normandie qui avait fait plus tard partie, à titre de médecin, de la célèbre commission d'Egypte, créée par Bonaparte, fut depuis consul général de Napoléon auprès du fameux Ali Pacha de Janina, plus

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tard encore associé correspondant de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de France et un des premiers historiens de Taffranchissement de la Grèce. En qualité de consul général, il a rendu à sa patrie et aussi aux lettres les plus courageux et les plus signalés services. Mais ses aventures les plus curieuses, qu'il a racontées lui-même en trois volumes et qui ont été rapportées depuis par mon si regretté confrère et ami Jules Lair, datent de l'époque de son retour de Texpédition d*Égypte. Sa santé ruinée Tavait forcé de quitter les rives du Nil. « Il s'était, dit M. Boppe, embarqué le 14 brumaire an Vil à Alexandrie sur une tartane livournaise, la Madona di Monténégro y qui devait le ramener à Toulon avec deux autres membres de la commission d'Egypte : Bessières, cousin du futur maréchal de ce nom, et Gérard, plus un certain nombre d'officiers que Bonaparte renvoyait en France pour des raisons diverses : le chef ae brigade du génie Casimir Poitevin, le colonel d'artillerie Ciharbonnel, Former, commissaire des guerres, l'adjudant commandant Beauvais, deux officiers de marine, Joye et Bouvier, et Mathieu, guide du général en chef. » Un religieux, Guérin, ou Guérini, destiné à de curieuses aventures, s'était, lui aussi, embarqué sur ce navire (1). Par suite de

(1) Guérini abjura, fut circoncis, et, sous le nom de Méhémet, devint Timam du palais ou yali d'Ali Pacha et un de ses plus influents secrétaires I

rincapacité de son capitaine qui, voulant aller à Toulon, s'était fourvoyé dans l'Adriatique, la Madona di Monténégro fut arrêtée en pleine mer par un corsaire tripolitain. Aucune résistance n'était pos* sible. Les offlciers français furent aussitôt enchaînés. Le Tripolitain qui prit le commandement de leur tartane était un certain Reiss Hamed, jadis délivré des prisons de Malte par les Français de Bonaparte , et qui, après avoir servi enJÉgypte le général Dumas, le père d'Alexandre, en était vite revenu à son premier métier. Il se déclara l'ami de la France, mais, fort mauvais marin, il alla perdre son bateau sur les côtes de Morée. Heureusement qu'un de ses prisonniers, officier de marine français, se saisissant de la barre, réussit à conduire le malheureux navire dans la baie de Navarin.

Là, j'ignore pour quelles raisons la Madona di Monténégro débarqua trois de ses prisonniers : Joye, Fornier et Pouqueville. Deux autres, Tadjudant commandant Beauvais et Gérard, furent livrés par les corsaires à l'amiral Kadir Pacha, chef de l'escadre ottomane, qui, à ce moment, faisait le siège de Corfou. Le restant des Français fut amené par leur propriétaire à Buthrinto sur la côte d'Albanie et vendu par lui à Ali Pacha, ce tyran sanguinaire « dont les mains fumaient encore du sang des Français morts sur le champ de bataille de Prévésa ».

Par exception, le sort de tous ces hommes fut

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relativement assez doux. Je commence par le plus connu de tous, Pouqueville, et ses deux compagnons. Conduits en trois étapes à Tripolitza, ils y passèrent sept mois dans une demi-captivité fort tolérable. Dirigés ensuite sur Nauplie, ils y furent embarqués pour Constantinople, où ils furent internés au fameux château des Sept Tours. « Pouqueville se voyait perdu », dit M. Boppe. Tout au contraire, ce fut un coup de fortune pour lui. Il y trouva comme compagnons de captivité, enfermés en cette prison fort douce qui n'était nullement un bagne, à la suite de la rupture de la France avec la Porte : le chargé d'affaires de la République, Ruftin, le drogman Kiefer, Alsacien et philologue, ancien professeur à rÉcole des Jeunes de langues, le commandant Rose enfin, si indignement réduit en servitude par Ali Pacha. Ce dernier, après Tavoir attaché à son service, marié à une Grecque charmante, comblé de biens, Tavait en un jour de colère dépouillé de tout pour renvoyer à Constantinople où il mourait de chagrin et de honte. Il y avait encore là Richemont, un des plus glorieux héros de Prévésa, tombé, criblé de blessures, sur les cadavres de vingt musulmans, Richemont, devenu général depuis, et dont les Mémoires, imprimés en 1858 à Moulins, sont aujourd'hui presque introuvables.

Pouqueville, dit Jules Lair, nous a laissé un piquant récit de la vie que menaient ces infortunés :

« On se levait à huit heures pour déjeuner à neuf. Qui manquait à Tappei restait à jeun. La petite troupe jouait ensuite aux boules et se promenait jusqu'à trois heures. Alors dîner. Nouvelle promenade. Puis, mêmes jeux. Frugal souper. Rentrée dans les chambres humides, infestées par les crapauds. » Comme toujours, le malheur aigrissait les esprits. On y vivait comme chiens et chats ; Pouqueville avait pris en horreur le chef d'escadron Beauvais, homme du reste peu estimé. Par contre Kiefer lui donnait des leçons de grec. En juillet 1801, une partie des prisonniers, dont Pouqueville, eurent permission d'aller habiter la maison d'arrêt de Péra. Même au bout de trois mois, ils purent rentrer en France d'où Pouqueville repartit en 1805 pour jouer un rôle important comme représentant de la France auprès du même Ali Pacha à Janina. »

J'en arrive à ceux des Français qui avaient à Buthrinto été livrés à. Ali Pacha. « Sans pjerdre une heure, dit M. Boppe, Ali utilisa le talent d^ ces hommes que sa bonne étoile mettait ainsi entre ses mains. Sur son ordre, Poitevin traçait les fortifications de Janina et établissait les plans des forts qui devaient être disséminés autour du lac ; Bessières dirigeait l'exécution de ces travaux, tandis que. Charbonnel s'occupait des canons du Pacha, groupant à Bonila toute son artillerie, aussi pittoresque que diverse. Lui, qui avait Tàme d'un tigre, ému

cependant de pitié par la douleur de Bouvier que le mal du pays torturait, l'autorisa à rentrer en France. Nous avons vu les aventures peu honorables du carme Guérini. »

Ces malheureux, quoique assez bien traités par leur sauvage maître, souffraient affreusement de leur exil. Après deux ans Charbonnel, puis Poitevin réussirent à* se sauver à Corfou, à la grande colère du Pacha. Bessières les retrouva dans cette tle où de nouvelles souffrances les attendaient avant qu'il leur fût donné de revoir la France.

On pourrait citer bien d'autres aventures douloureuses de tous ces Français audacieux que le sort contraire des armes fit, dans les premières années du siècle précédent, tomber aux mains des Turks en Orient !

(Journal des Débats, 19 octobre 1915.)

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