‹ Récits de Byzance et des croisadesChapitre 2 sur 12 · NOUVELLE ÉDITION · texte numérisé non relu

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Dans ce volume se trouvent réunis un certain nombre d'articles publiés par moi à diverses époques dans les DébatSy le Gaulois, le Temps et la Revue hebdomadaire. Presque tous sont consacrés à la tragique histoire de Byzance ou aux actions héroïques des guerriers delà Croisade. Le lecteur, malgré les intenses préoccupations de Theure présente, trouvera peut-être quelque intérêt à ce» récils de sièjs^es et de combats fameux illustrés par la vaillance de nos pères^ les Francs de la Croisade, aux rivesf lointaines du saint royaume de Jérusalem, comme à ceux des luttes courageuses des basileis byzantins durant tant de siècles contre tant d'ennemis acharnés d'Occident ou d'Orient.

Gustave Scblumberger,

Paris, !«' novembre 1916.

ET

LE SIÈGE DE CONSTANTINOPLE PAR LE SOUVERAIN OU KHAGAN DES AVARES SOUS LE RÈGNE DE l'eMPEREUR HÉRACLIUS, AU SEPTIÈME SIÈCLE.

En Tan du Christ 626, après une série d'expéditions heureuses contre les Perses, la situation de l'empiré byzantin était devenue presque subitement déplorable. L'empereur, le héros Héraclius, luttait aux environs de Trébizonde avec une faible armée défendant les provinces d'Arménie et du Caucase contre un des lieutenants du terrible Chosroès, le roi des Perses, qui inondait de ses troupes tout le continent d'Asie. Une autre des armées de Chosroès, après avoir traversé toute l'Anatolie, assiégeait Chalcédoine — le Kadi-Keui d'aujourd'hui — et n'était

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donc plus séparée de Constantinople, la capitale de Tempire, que par le détroit du Bosphore. Cette armée était commandée par un des plus fameux lieutenants du roi des rois, Sarbar, dit le Sanglier royal.

Soudain, une nouvelle affreuse vint décupler encore les périls de cette situation extraordinaire. La féroce nation des Avares idolâtres campés depuis de longues années sur les rives du Danube, marchait tout entière sur Constantinople. Son chef suprême, le Khagan, celui que les rares chroniques chrétiennes de Tépoque ne nomment jamais que « le Réprouvé j>y avait fait alliance contre Tennemi commun avec Chosroès, le roi des rois. Cette nation scythique, victorieuse des Longobards, des Gépides, des Bulgares, des Francs, des Slaves, qui ne vivait que sous la tente et dans ses chariots, dont la puissance formidable s'élendait à ce moment des rives du Danube à celles de la Theissetde TElbe supérieur, était attirée vers le Bosphore par Tespoir de piller les trésors fabuleux de la Ville gardée de Dieu, la plus riche cité du monde à cette époque. Cette capitale, privée de son héroïque souverain, surprise presque sans défense, fut alors sauvée par l'héroïsme de deux hommes qu'Héraclius avait chargés de le remplacer, le patriarche Serge ou Sergios et le maître de la milice Bonus. Ces deux héros ne faillirent point à la mission que le basileus leur avait confiée.

L'immense armée des barbares du Nord, féroce,

d'aspect effrayant et pittoresque, s'avançait de toutes parts. C'était la première fois, depuis les temps de Constantin qui avait fait la grandeur de Constantinople près de trois siècles auparavant, que les bar-: bares attaquaient la capitale de l'empire d'Orient. Une première fois déjà, il y avait neuf ans, leurs avant-gardes s'étaient avancées jusque dans les faubourgs de la grande cité, mais elles n'avaient pu s'emparer de la ville et s'étaient retirées au loin, emmenant, de tout l'empire, 270.000 captifs. « Sors de ma présence et va, si tu le veux, rejoindre les tiens », avait crié le Khagan à l'envoyé impérial qui était venu jusqu'à Andrinople tenter de fléchir sa colère. Et, faisant résonner ce fouet qui lui servait de sceptre et dont les claquements, neuf ans auparavant, avaient déjà glacé d'effroi les malheureux Byzantins, il avait ajouté ces mots : « Sachez que, si vous ne me livrez pas tous vos biens, je ne laisserai pas pierre sur pierre dans votre cité et que vous serez mes esclaves I » L'armée avare, suivie de dix autres peuples, s'était rapidement avancée sans rencontrer de résistance.

Les malheureux Constantinopolitains se tenaient renfermés derrière les murs de leur vîlle. L'immense armée ennemie forte de plus de quatre-vingt mille combattants occupait tout l'infini plateau qui va du fond de la Corne-d'Or à la mer de Marmara. Les églises des villages incendiés flambaient tout le long

du Bosphore et de Marmara. Les Perses de Sabar, de leur côté, s'apprêtaient à passer le Bosphore. Quelle guerre étrange et combien compliquée ! c< Le Slave coudoyait le Hun. Le Scythe se rencontrait avec le Bulgare. Le Mède aussi était devenu son compagnon. Cette violente tempête, ce vent pernicieux soufflait sur la Thrace et sur la Cité gardée de Dieu ! >

Une journée entièrarle Réprouvé garda le silence. Il organisait ses bataillons indisciplinés armés d'arcs, de javelots et d'épées massives. Tout l'espace compris le long de la Grande Muraille théodosienne, qui défendait la cité reine, se trouva comme instantanémenfgarni d'Avares, de Bulgares, de Gépides. Au fond de la Corne-d'Or, à l'embouchure du Cydaris, près du faubourg populeux de Saint-Mamas qui est l'ombreux Eyoub d'aujourd'hui, des centaines, plutôt des milliers de barques monoxyles, c'est-à-dire creusées chacune dans un seul tronc d'arbre, construites et maniées par des auxiliaires slavons menés à coups de fouet par leurs chefs avares, attendaient pour transporter les assiégeants sur les différents points de cette immense enceinte.

Un tumulte infernal faisait de cette colossale agglomération comme une scène de Tenter. Songez que, d'autre part, les Perses innombrables, campés à Chalcédoine, n'attendaient que les bateaux de leurs sauvages alliés pour franchir le détroit. Au triangle

dessiné par Constanlinopie répondait, on Ta fort bien dit, un autre triangle marqué par les deux armées ennemies. Bien combinée, cette attaque devait être mortelle. Le général des troupes assiégées, Bonus, un brave cependant, était tellement consterné de cette éventualité qu'il ne cessait de se montrer aux portes de la ville ou sur les créneaux pour adresser au Khagan et à ses sujets les plus sup^pliantes prières. « Acceptez le tribut que nous vous offrons, » leur criait-il d'une voix lamentable. Hélas, les barbares hurlant mille injures, en dix langues diverses, lui répondaient par ces paroles impitoyables : « Retirezvous I Retirez-vous 1 Nous ne voulons pas de votre argent. Il nous faut tous vos biens. Il nous faut votre Cité ! »

Malgré tant de circonstances funestes le Khagan et son immense et hirsute armée furent, on va le voir, battus dans toutes leurs entreprises. L'assaut de la Grande Muraille du côté de la terre, la jonction avec les Perses à travers le Bosphore, l'attaque de la Corne-d'Or par les flottes innombrables des barques monoxyles, échouèrent devant la vigilance, le courage, la ruse de Bonus et de ses soldats. Le patriarche, de son côté, avait mobilisé, on va le voir aussi, en faveur de sa chère Cité, la plus redoutable, la plus invulnérable des protectrices, la Vierge toute Sainte, patronne auguste de Byzance !

Ce siège terrible avait donc commencé avec fureur.

« Le Khagan, dit l'historien d'Héraclius, Drapeyron, disposa d'abord tous ses engins sur une ligne con< iinue. Les béliers, les pierres lancées par les catapultes ébranlaient le rempart et décimaient leurs défenseurs. Mais à la grêle des pierres répondait la grêle des traits, et les rangs des Grecs à chaque instant éclaircis se regarnissaient sans cesse. » On était à Texlrême fin de juillet. Le l*' août, douze tours de bois gigantesques, revêtues de plaques de métal, dont la hauteur égalait presque celle du rempart, se dressèrent soudain entre les portes Polyandrion et * Saint-Romain, dans la région la plus élevée de la Grande Muraille qui protège la Cité entfe Marmara et Fextrémité de la Corne-d'Or.

« Mais, poursuit Drapeyron, Tun des matelots employés comme auxiliaires opposa à ces machines énormes aussi compliquées que formidables une autre machine aussi simple que meurtrière. Il fixa sur un plancher mobile un mât muni d'une nacelle que des poulies élevaient ou abaissaient à volonté et qui suivait les tours roulantes dans leurs évolutions ; un soldat descendait de la nacelle pour les incendier. C'était là un poste d'honneur très périlleux mais très envié.

« Lorsque les tours s'approchèrent de la muraille,

une vertu divine, rapporte le patriarche Nicéphore,

chroniqueur de ces événements étranges, les renversa

aussitôt et détruisit les soldats avares qui s'y trou-

• vaient en foule. »

Le patriarche Sergios parcourut ensuite pFocessionnellement Tinterminable ligne du rempart, suivi de son innombrable clergé, élevant dans ses mains et présentant à la multitude barbare assiégeante « l'image terrible de la très sainte Vierge des Blachernes », cette icône miraculeuse que, dès longtemps déjà, les habitants de Gonstantinople considéraient comme le palladium tout-puissant de leur cité. Les sauvages fils de la steppe, pénétrés d'une muette horreur, détournèrent la tête, pleins d effroi. « Beaucoup périrent sous les traits d'un invisible archer ! »

Le Khagan, pour se procurer le répit nécessaire à l'accomplissement de son second dessein, fit semblant de modérer ses exigences et pria le palrice Bonus de lui envoyer des députés. On choisit pour ce rôle « des hommes à la parole harmonieuse et conciliante », sénateurs et dignitaires ecclésiastiques ayant à leur tête le patrice Athanase. Ils se rencontrèrent dans le camp du Réprouvé avec u trois hommes vêtus de soie » qui furent reçus avec de grands honneurs. C'étaient les émissaires de Sarbar le chef de Tarmée perse campée sur la côte d'Asie, « l'esclave de la Perse » . Ils étaient chargés « d'aiguiser une épée déjà affilée, de stimuler le feu par le feu ».

Le Khagan les fit asseoir, tandis que les délégués impériaux restaient debout, tête nue. Dans un langage injurieux, le sauvage potentat menaça les By-

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zantins de sa fureur et de celle de ses alliés. « J'aurai incessamment, leur dit-il, votre ville et tous vos biens. Il vous faudrait, pour m'échapper, nager comme des poissons ou voler comme des oiseaux. Ne comptez pas sur votre empereur; son entrée en Perse n'est qu'une fable, il n'a pas d'armée. » Sans se laisser intimider, les ambassadeurs grecs résistèrent à toutes ces menaces.

Cette attitude excita la fureur des envoyés perses qui, dans leur parler rauque et guttural, exprimaient aux Grecs leur mépris et leur colère. Le « tyran des Scythes », le terrible Khagan, grinçant des dents, trépignait de colère. Les négociations furent rompues. Les Grecs, avisés par l'imprudent souverain que les Perses allaient passer le détroit pour lui porter aide, ne s'occupèrent que de garder l'entrée de la Corne-d'Or et de fermer tous les passages. Ce leur fut aisé, car ils étaient maîtres de la mer.

Les trois envoyés persans furent aperçus et surpris, malgré la nuit très obscure, sur le bateau qui les ramenait à la rive d'Asie. L'un d'eux, caché sous un amas de fourrures, dénoncé par un matelot, fut incontinent décapité. On trancha les mains au second, qui fut renvoyé aux Avares dans cet état. On apoiena le troisième sur la côte d'Asie dans une barque, et on l'y décapita de même sous les yeux de l'armée persane muette d'horreur. On lança sa tête dans le camp de Sarbar, avec cette inscription ironique : « Le Kha-^

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gan s'est réconcilié avec nous ; il s'est chargé de vos deux premiers ambassadeurs. Voici la tête du troisième. » Les dipl<Tmates ne vivaient pas des jours couleur de rose à Tépoque du grand Héraclius !

Le dernier acte de ce grand drame fut plus extraordinaire encore. Le Kbagan, acharné à son but, voulut, du fond de la Corne-d'Or où il avait entassé tout son peuple sur des barques liées les unes aux autres et construites chacune dans un seul tronc d'arbre par ses naercenaires slaves, forcer le grand port des Byzantins et opérer sa jonction avec les Perses. Il éprouva un échec complet, trompé par les faux signaux éclatants que des Arméniens à la solde des- Grecs substituèrent aux siens propres.

Une effroyable bataille navale engagée dans cet espace si restreint de la Corne-d'Or détruisit toutes les barque€ des Avares. On eut à la fois, disent les^ chroniqueurs, un combat visible et un combat mystérieux: « en effet, seule la Mère de Dieu tendait les arcs, opposait les boucliers, lançait les traits, émoussait les épées, retournait et submergeait les vais-' seaux, donnant aux barbares l'abîme pour demeure». Presque tous les Slavons'qui montaient les milliers' de barques du Khagan furent massacrés ou noyés.

Le carnage fut immense. « Le. Réprouvé » dut précipitamment lever le siège, qui n'avait duré que huit jours. Il fit brûler en hâte ses superbes machines de guerre et tout son immense appareil d'attaque et

s'enfuit vers le nord avec son peuple décimé. Les pieux Byzantins, ces fils enthousiastes de la Vierge, demeurèrent persuaaés qu'Elle seule avait opéré ce ipairacle. On avait entendu le Khagan, troublé par la vue de cette Icône très sainte q^ue les assiégés n'avaient cessé d'exposer à ses regards, prononcer ces paroles :' « Je vois une femme richement parée qui parcourt le rempart I » Ses superstitieux sujets, de leur côté, avaient aperçu une princesse, suivie de ses eunuques, sortir par la porte des Blachernes. « C'était, avaient-ils cru, l'Impératrice qui allait proposer la paix à leur roi. Ils l'avaient d'abord laissée passer; mais bientôt se ravisant, ils l'avaient poursuivie jusqu'aux Vieux- Rochers. Au moment où ils l'atteignaient, elle s'était évanouie comme une ombre ! »

Quand les dernières arrière-gardes du Khagan eurent disparu, le peuple constantinopolitain, par un mouvement instinctif, se précipita vers les Blachernes, qui étaient alors encore un quartier en pleine campagne, non enclos de murs. Là, s'était passé le dernier acte, l'acte le plus sublime de cette héroïque tragédie. Là, la Mère de Dieu avait elle-même combattu pour son peuple bien-aimé. Là, s'élevait l'église fameuse de la Panagia Blacherni tissa. Quel fut le ravissement des Byzantins quand ils constatèrent que ce temple révéré était presque le seul édifice que la fureur des Avares eût épargné ! « Si un peintre

veut représenter notre victoire, qu'il se contente de mettre sou$ les yeux l'image de la Vierge, Mère de Dieu », répétaient-ils à Tènvi. L'Église grecque fête «ncore ce merveilleux miracle le vendredi de la cinquième semaine du Grand Carême, jour de la délivrance de Constantinople de la terreur de l'invasion avare !

Une longue inscription mojlerne, placée au-dessus de la fresque qui décore le fond de la crypte fameuse, n''est que la transcription de la première strophe de l'Hymne sans fin [Akathistos Hymnos), litanie pieuse célèbre encore aujourd'hui dans tout le monde grec, hymne enthousiaste composé par Pisidès en l'honneur de la « Toute Sainte » et qui se chante à cette occasion dans chaque église orthodoxe^

[Journal des Débats^ 20 novembre 1915).

LA PRISE DE SALONIQUE PAR LES PIRATES ARABES DE CRÈTE EN l'aN DU CHRIST 904.

Les conditions de la vie matérielle, à notre époque, sont en général si heureuses, si paisibles,, toutes les classes de nos sociétés modernes jouissent ' d'une si grande sécurité, d'une tranquillité si constante, qu'il nous devient presque impossible de nous représenter, aujourd'hui, lés terribles conditions d'incertitude de Texistence d'autrefois, perpétuellement soumise aux plus cruelles épreuves, aux plus tragiques surprises. Tous les récits concernant rOrient, principalement la péninsule des Balkans^ sont très particulièrement d'actualité ea ce moment. Je voudrais donner aux lecteurs du Gaulois la notion quelque peu vraie de ce que [pouvaient être, vers les premières années du dixième siècle par exemple, les aventures inouïes d'une grande cité byzantine, la seconde de l'Empire à cette époque: j'ai nommé Salonique, cette ville populeuse et magnifique que les armées grecques viennent enfin d'arra^ cher pour toujours au joug ottoman, après près de cinq siècles de servitude.

RÉQTS DE BYZÂNCE ET DES CROISADES 13

Dans cette période lointaine de Thistoire, alors <iu'il n'était point encore question des Turcs, c'étaient les Arabes qui comptaient parmi les plus redoutables ennemis de Fempire d'Orient. En Tan 824, Crète, cette grande île si belle, aux montagnes magnifiques, qui vient, elle aussi, d'échapper définitivement ^Tesclavage du Croissant, l'île antique aux cent villes, à laquelle sa position à mi-chemin entre l'Europe chrétienne et l'Afrique musulmane donnait une importance si grande en ces temps de guerre incessante, avait été conquise sur les Byzantins, sous le règne de l'empereur Michel II, par les Maures d'Espagne. Profitant d\ine révolte locale, une expédi- ^ tion de hardis aventuriers d'Andalousie, sous la con»duite de l'émir Abou Hafs, avait détruit dans cette île la domination chrétienne, après avoir noyé toute résistance dans des flots de sang et converti de force tous ceux des habitants qui n'avaient pas été massacrés. Les vainqueurs avaient fondé, sur le rivage septentrional, dans une position presque inexpugnable, la fameuse citadelle de Chandax, qui se nomme aujourd'hui, par altération. Candie, et qui a •donné son nom à l'île entière.

Crète, définitivement perdue par l'empire byzantin, devint alors le plus horrible fléau des Grecs,

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Durant plus de cent trente années, les Arabes et leurs émirs pillards s y maintinrent, à l'effroyable désespoir de toutes les populations des îles de Tarchipel et des côtes grecques et asiatiques, incessamment ravagées par eux. Chandax ne fut plus que l'immense capitale des pirates sarrasins de toute la Méditerranée, une gigantesque caverne de voleurs où affluèrent tous les trésors de l'Orient, le marché colossal d'esclaves chrétiens des deux sexes, où venaient se ravitailler tous les pourvoyeurs de harems du monde musulman ! Constamment renforcés par de nouveaux groupes d'aventuriers accourus de toutes les villes de Tlslam, les cruels Arabes de Crète, dans cette place imprenable, sentinelle avancée à laquelle l'immensité des terres sarrasines formait, au midi, comme' une ceinture protectrice, furent, sans grands périls personnels, les plus redoutables ennemis de l'Empire. Chaque printemps, telle une monstrueuse machine de guerre, Crète vomissait ses flottes aux innombrables légers bâtiments à voiles noires d'une vitesse merveilleuse, qui s'en allaient partout, surprenant et brûlant les cités maritimes, razziant les populations terrifiées, disparaissant avec les dépouilles et le peuple de toute une ville avant que les troupes impériales, toujours surmenées, eussent pu accourir.

Il faut lire, dans les chroniques grecques des neuvième et dixième siècles, l'affreux récit de ces catas-

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Irophes, qui se reproduisaient incessamment dans leur épouvantable monotonie. Quelques heures suffisaient à ces admirables corsaires, d'une agilité, d'une audace, d'une précision incomparables, pour transformer une cité byzantine florissante en une solitude fumante. En vain, des détachements de la flotte impériale parcouraient constamment l'archipel, la Dodécanèse ou région des douze îles, ainsi que l'appelaient les Byzantins; toujours ils arrivaient trop tard et ne pouvaient que constater un nouvel et irrémédiable désastre : la ville était déserte et brûlée ; l'ennemi avait disparu ; la mer était vide de voiles ; mais quelques jours après, les bazars de Chandax se remplissaient d'un immense butin ; son port ne parvenait pas à contenir les felouques sarrasines, les barques africaines encombrées de marchands d'esclaves de Syrie, d'Anatolie, d'Egypte et de Tripolitaine, et sur le grand marché, en dehors du rempart, d'interminables rangées de captifs, jeunes gens, jeunes filles, enfants de tout âge, car tout ce qui était vieux, malade ou inutile avait été' préalablement tué, attendaient nus, hébétés et déjà amaigris par le désespoir et les terribles souffrances d'un long entassement sur les'navire^s immondes, que leurs nouveaux maîtres eussent achevé de se les partager pour les emmener de là, liés, jusqu'aux bornes infinies des terres musulmanes, aux rives brûlantes de Bassorah comme aux cataractes du Nil,,

4ans les arides solitudes du Hedjaz comme sur les lointaines côtes andalouses.

Aucun de ces affreux récils de meurtre, de pillage, de captivité, de souffrance excessive, n'est plus dramatique que celui de la surprise et du sac de Salonique, « la ville orthodoxe », dans Tété de l'an 904, sous le règne du basileus Léon VI, par les <;orsaires arabes qui la ruinèrent et la dépeuplèrent. La narration que nous en possédons, narration d'une poignante naïveté, a été rédigée par un témoin oculaire. Le fait seul de s'être attaqués à cette immense cité, la première ville de Tempire après Constantinople, nous montre de quoi étaient capables ces terribles pirates sarrasins sans peur comme sans pitié. Jean Kaméniate, prêtre, « anagnoste » ou lecteur d'une des églises de Salonique, devenu lui-même esclave des vainqueurs, nous a raconté tous ces faits en détail dans un manuscrit rédigé par lui à la demande de Grégoire de Cappadoce. Un renégat fameux, chef puissant, nommé Léon, originaire de Sattalie, sur la côte rocheuse et sauvage de Tantique Pamphylie, et qui faisait sa résidence ordinaire dans un autre repaire oriental, à Tripoli de Syrie (d'où son nom populaire de Léon le Tripolitain), avait combiné cette expédition, A la tête de cinquante-

quatre gros navires, montés chacun par deux cents hommes, presque tous nègres gigantesques d'Ethiopie, combattant nus, brutes féroces triées avec soin, il parut subitement par une brûlante matinée du dimanche 31 juillet devant la belle cité surprise sans défense, en pleine paix, en pleine sécurité. Là population purement grecque, riche, nombreuse, paisible, encombrait les rues, les places, les églises si belles, ou s'ébattait dans les vastes jardins au pied du rempart. La panique fut aussi affreuse que soudaine. Les honimes, affolés, coururent prendre les armes. Les femmes, épouvantées, encombrèrent les temples ou se jetèrent dans les monastères. L'assaut de toutes les portes de la cité donnant sur la mei' commença sur l'heure. Batistes et catapultes sarrasines installées sur les ponts des navires, cou* vrirent le rempart 4' innombrables projectiles. Plusieurs des portes furent presque aussitôt incendiées. L'attaque était si violente, si imprévue, que la défense était presque impossible. Les habitants, secondés par des milices d'archers slavons au service du basiletis, combattirent avec un grand courage, autant que le permettait Tincroyable soudaineté de Tagression ; mais, après quelques assauts péniblement repoussés, les Éthiopiens, attachant deux par deux leurs navires, s'approchèrent sur un seul rang de cette portion la moins élevée du rempart qui longeait la mer. Ainsi fut soudain organi-

sée une haute et effrayante ligne d'attaque, sorte de muraille guerrière animée, assez élevée pour dominer celle de la défense. De tous ces ponts de navires encombrés d'une multitude féroce hurlant son effroyable cri de guerre, une avalanche de traits, de flèches, de projectiles enflammés tomba comme grêle sur les défenseurs pris au dépourvu, mal protégés. Presque aussitôt la position devint intenable. Les Byzantins durent fuir précipitamment, immédiatement suivis par les assaillants qui, comme une troupe de démons, s'élancèrent à leurs trousses, franchissant la muraille, puis se ruant pêle-mêle avec eux dans le dédale des étroites ruelles du port encombrées de fuyards des deux sexes.

C'en était fait de Salonique et de sa belle et riche population. Quelques heures à peine avaient suffi pour mettre cette grande cité aux mains de cette horde de bandits. Les Slavons et quelques bourgeois plus agiles réussirent à se sauver du côté des hauteurs qui dominent la ville. Tout le reste de la population tomba instantanément au pouvoir des vainqueurs, qui massacrèrent de suite tout ce qui n'était pas jeune ou du moins riche, par conséquent bon à «mmener.

Il faut lire la navrante, la douloureuse narration de Jean Kaméniale.'-Le récit des infortunes person-

nelles du pauvre jeune prêtre, qui, avec toute sa nombreuse famille, hommes et femmes, se sauva par les rues et tomba au pouvoir de ces noirs païens, est très vivant. Il nous décrit sobrement, sans phrases, cet égorgement de tout un peuple et raconte avec une douleur naïve ce qu'il advint de tous ses parents. La plupart furent barbarement mis à mort. Luimême, sa belle-sœur et quelques autres parmi les siens, durent à leur jeunesse d'être épargnés pour Tesclavage. ^

Le Tripolitain, qui redoutait la poursuite de Tescadre impériale stationnée à peu de distance, remit à la voile presque aussitôt. Outre le butin immense, il emmenait vingt-deux mille jeunes gens et jeunes femmes ou jeunes filles, Jean Kaméniate dit avec simplicité les souffrances inouïes de ces infortunés, entassée, durant ces longs jours d'été brûlant, par une atmosphère embrasée, dans les cales infectes de ces navires de forbans, sentines effroyables. On ne pouvait se coucher, ni même s'asseoir, tant la presse était horrible. Les pieds des malheureux baignaient dans leurs ordures. Sans cesse les Africains jetaient à l'eau ceux qui, trop faibles, mouraient épuisés de maux.- Presque tous les fils et les filles des grandes familles nobles d'archontes macédoniens faisaient partie du misérable convoi. Se iigure-t-on cette délicate jeunesse élégante, presque raffinée, soumise à de tels supplices, aux mains de ces mons-

1res. On erra longtemps d'île en île, de repaire en repaire, toujours évitant les galères du stratège impérial de TArchipel. On alla de Salonique en Eubée le long de la rive thessalienne, d'Eubée à Patmos, ce rocher fameux. Enfin, après plusieurs jours de cette brûlante agonie, on aborda à Chandax, la formidable forteresse de Crète. C'est là qu'on devait se partager les dépouilles. C'est là que s'étaient, comme chaque année, assemblés les marchands en quête de bétail humain. II faut, je le répète, lire dans Kaméniate même le vivant récit de cette arrivée infernale : toute la population sarrasine de cette cité de bandits se ruant sur la rive éclatante, secouée d'une joie sauvage à la nouvelle d'un si incroyable butin ; les cris perçants des femmes et des enfants applaudissant à une telle victoire; les hurlements des nègres ; l'épouvante des misérables captifs survivants jetés à terre liés étroitement comme des ballots. Quel spectacle à peindre dans cet admirable décor de la côte de Crète, sous ce ciel de feu I Pas un des captifs (sauf quelques-uns ttès 'considérables ou fort riches, qu'on destinait à rechange) n'avait un poil de barbe au menton. De tant de milliers de femmes, pas une qui ne fût jeune.

La plaine, aux portes de jla ville, devint le champ de foire infâme de tous ces infortunés, si heureux

encore quelques jours auparavant. Divisés en mille lots, « par grands las séparés, pour ne pas confondre ce qui revenait à chaque pirate chef de bande », arrachés aux étreintes de leurs plus proches, de leurs frères, de leurs sœurs, ils partaient pour les plus lointains, les plus affreux rivages, d'où ils savaient ne devoir jamais revenir. Plus heureux, Kaméniate, après avoir été, lui aussi, séparé de tous *les siens, fut emmené en Syrie, d'où, plus tard, il réussit à regagner sa ville natale. Tout ce qui ne fut pas vendu à Chandax fut transporté, en septembre, sur le marché de Tripoli.

Après cette tragique- aventure, de semblables dévastations s'étaient souvent encore renouvelées sur les points les plus opposés du littoral de l'Empire. A partir de Tan 825, six grandes expéditions byzantines, successivement dirigées contre cette Crète « que Dieu confonde », avaient échoué misera-

blement. L'insolence des pirates ne connaissant plus de bornes, une nouvelle expédition fut enfin organisée, en 960, sous le comniandement du fameux héros. Nicéphore Phocas. Elle se termina par le siège et la prise de Chandax et la conquête entière de l'île par les Byzantins. Après la croisade de 1204, Crète passa aux Vénitiens, qui la conservèrent plus de qi^atre siècles, puis aux Turks.

[Le Gaulois, 3 juin 1913.)

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