RUSSES ET BYZANTINS DANS LES BALKANS BN
l'an 972.
C'était à Tépoque très lointaine de l'an du Seigneur 972. Le basileùs Jean Tzimiscès, d'origine arménienne, régent de Tempire d'Orient pour les jeunes empereurs Basile IT. et Constantin après l'assassinat du héros Nicéphore Phocas, luttait depuis deux ans dans les Balkans et au sud du Danube contre la première invasion de la terrible nation des Russes ou « Ross », comme on les appelait alors, sous la conduite de leur grand prince, le fameux chef varégue Sviatoslav, le fils païen de la grande tsarine Olga. Dès 970, en effet, leurs hordes effrayantes avaient franchi le Balkan et mis à sac Philippopoli au milieu d'effroyables massacres. C'était la première grande ville qu'ils avaient rencontrée sur le versant sud des monts. Ils l'avaient prise d'assaut et noyée dans un horrible bain de sang. Léon Diacre, principal chroniqueur pour cette époque de l'histoire byzantine, raconte que vingt mille des défenseurs de la cité, saisis après la vie-
loire, furent empalés sur des alignements de pieuse ou pendus à des rangées de potences par ces démons du Nord, « les Ross homicides », comme les appelaient les Byzantins.
L'Empire grec trembla. La panique dans Conslan-
tinople, la terreur de cet ennemi barbare si proche,
furent extrêmes. Jean Tzimiscès prit en hâte les
mesures les plus énergiques. Durant que la flotte
s'apprêtait à cingler par la mer Noire vers les bouches
du Danube, Tarmée commandée par Bardas Skléros,
le meilleur général de l'empire, marcha droit aux
Russes. Une bataille sanglante se livra à Arkadîo-
polis, près d'Andrinople, au printemps de Tan 970.
Protégés par leurs immenses boucliers de bois
recouverts de cuir, les fantassins gigantesques de la
steppe opposaient une furieuse résistance à la
lourde cavalerie byzantine. Ils maniaient avec une
fougue irrésistible la hache et la lance. La frénésie
odinique décuplait leurs forces. Plutôt que de se
rendre, racontent les chroniqueurs, ils préféraient se
donner la mort en déchirant leurs propres entrailles.
Des épisodes dramatiques signalèrent cette première
grande mêlée héroïque entre ces deux peuples si
différents. Au plus fort du tumulte, alors qu'on
s'égorgeait de toutes parts et que les clameurs des
Grecs ne parvenaient pas à étouffer le terrible hurlement, le « barritus » ou cri de guerre des guerriers de Sviatoslaw, un chef russe célèbre parmi les siens par sa force extraordinaire et sa stature colossale, lançant son cheval sur Bardas Skléros, qui, également monté, combattait à la tête de ses troupes, lui asséna sur le casque un effroyable coup d'épéè. Le chef grec déchargea à son tour son arme sur la tête du Russe et telle fut, paraît-il, la force du coup, que Tépée, tranchant le métal du casque, (enditendeux le guerrier géant qui tomba mort. Un second Russe, encore plus teVrible d'aspect, se précipita sur Bardas. Mais un frère de celui-ci, le patrice Constantin Skléros, tout jeune encore, luttait â ses côtés. « A peine, nous dit le chroniqueur, un léger duvet marquait sa barbe naissante. » Ces jeunes patrices byzantins combattaient auprès de leurs aînés comme les jouvenceaux d'Occident à côté des vieux chevaliers. Voyant le péril que courait son frère, le vigoureux adolescent fond sur le Russe et veut le pourfendre. Lui, se courbant sur le dos de son cheval, évite le coup. La lourde épée, maniée d'un bras fort, n*en poursuit pas moins sa course et décapite à peu près la bête, qui tombe avec son cavalier. Constantin, se précipitant, saisit son adversaire au menton et l'égorgé incontinent. Je possède dans ma collection de sceaux du moyen âge celui de cet héroïque chef byzantin. Vers le soir, les Russes, définitivement accablés
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après la plus opiniâtre résistance, se débandèrent^ poussant des hurlements de crainte et de désespoir. Les Byzantins vainqueurs les massacrèrent en foule. La nuit seule sauva les survivants.
Il y eut, à la suite de ce désastre, une assez longue accalmie. Les débris de ce corps d*invasion si vigoureusement bousculé par Bardas Skiéros avaient probablement regagné en toute hâte vers Philippopoli le gros des forces de Sviatoslav, le grand prince de Kiev, et celui-ci, abandonnant la Thrace, avait aussitôt repassé le Balkan, se concentrant à nouveau en Bulgarie.
Seulement au printemps de Tan 972, Jean Tzimis-r ces, qui depuis^lus d'un an avait été occupé par la répression de la grave révolte en Asie du duc Bardas Phocas, neveu du basileus défunt Nicéphore, put enfin se remettre en campagne contre le terrible ennemi du nord. Après avoir épousé, en novembre 971 , en secondes noces, en des fêtes solennelles et splendides, la porphyrogénète Théodora, fille du défunt empereur Romain II et de la célèbre Théophano, mariage qui fut suivi du couronnement de ïa nouvelle basilissa, il se trouva prêt au départ ainsi que son armée. Avant de marcher à Tennemi, il voulut implorer le secours divin.
Le 28 mars, cinquième journée de la semaine des Rameaux, sortant processionnellement des bâtiments palatins, tenant de la main droite l'étendard des autocralors qui n'était autre qu'une riche croix processionnelle à longue hampe, au centre de laquelle une capsule était fixée contenant le fragment le plus considérable de la Vraie Croix « très sainte, vivifiante », le basileus, suivi de la Cour tout entière, de tous les dignitaires, alla faire ses dévotions solennelles et invoquer le Dieu des Victoires dans l'église du Christ Sauveur, dite de la Chaicé, petit oratoire, merveilleusement décoré, qu'il honorait d'un culfe particulier et dans lequel il avait commencé à se faire élever un magnifique tombeau lamé d'or, enrichi d'émaux et de nielles.
Après ces premières prières dans Toratoire palatin, TEmpereur, toujours processionnellement escorté, se rendit à la Grande Église qui est Sainte-Sophie. Là, ses prières à la divinité revêtirent une forme toute spéciale. Il demanda avec ferveur à Dieu de lui donner pour le guider un ange de sa droite qui marcherait en tête de Tarmée et, de son glaive flamboyant lui montrerait la route. Puis l'immense cortège prit encore la route du temple des Blachernes, ce lieu saint illustre entre tous ceux de la capitale, où était déposée cette Icône célèbre de la Vierge, palladium de la Ville gardée de Dieu. Tout le long -du chemin, le basileus et sa suite, avec la longue
file des prêtres et des moines, chantèrent dévotement les psaumes et les litanies de circonstance. Combien ces grandes pompes religieuses devaient présenter un spectacle extraordinaire, ces visites aux principaux sanctuaires, dans ces circonstances augustes, lorsque l'existence de Tempire élait en péril, lorsqu'un ennemi cruel avait envahi les plus belles provinces, . lorsque le prince en personne, espoir suprême, s'apprêtait à partir à la tête de rarmée !
Puis le basileus Jean, quittant l'oratoire de Sainte- Marie des Blachernes, monta jusqu'au fameux palais du même nom. De ses hauts balcons en encorbellements, il passa en revue la flotte brillante des navires pyrophores, c'est-à-dire porteurs du feu grégeois, qui allait partir pour les bouches du Danube. Ce fut encore un éclatant spectacle que ce départ de la Corne d'Or, que le tumultueux passage de cette flotte imposante tout le long du Bosphore, jusque dans le Pont-Euxin.
Avant la fin de mars, le basileus et le quartier général avec les derniers renforts quittèrent la capitale pour rejoindre au sud des monts Balkans l'armée qui avait passé là ses quartiers d'hiver. La tragique campagne de l'an 972 était commencée. Les
redoutablesdélBlés de la montagne furent facilement franchis, les Russes ne les ayant point occupés. Derrière Tavant-garde chevauchait le basileus, certainement entouré du plus brillant état-major. 11 avait, nous dit le chroniqueur, revêtu une merveilleuse armure qui l'habillait admirablement de pied en cap. Il montait un cheval impétueux et tenait à la main une très longue lance.
Après le passage des Balkans, l'armée byzantine alla mettre le siège devant la Grande Péréiaslavetz, Tétrange et sauvage capitale des rois bulgares, où se trouvait concentrée une notable partie de l'armée russe d'invasion. Ce furent alors d'effroyables combats épiques. Le siège se termina par une scène ter-, rible. Les derniers guerriers russes enfermés dans Taoul ou rustique palais des rois bulgares y périrent par le feu. Une colossale tuerie acheva les autres. Puis l'armée victorieuse marcha sur Dorystole, la Silistrie d'aujourd'hui que les Roumains viennent d'arracher diplomatiquement aux Bulgares. Dans cette place, Sviatoslàv, grand prince des « Ross », attendait les Grecs avec les restes de son armée. Ce fut un siège plus affreux encore. La flotte byzantine, maintenant arrivée par le Danube, menaçait l'immense flottille de barques des guerriers du nord. Chaque jour, les troupes attaquaient les soldats de Scythie. Chaque nuit, on entendait les Russes pleurer leurs morts. Leurs hurlements lugubres ne ces-
saient qu'à l'aube. La lune étant dans son plein, on les voyait du camp grec sortir en foule des portes de la ville pour ramasser les cadavres gigantesques de leurs braves compagnons épars dans la plaine. Groupant par monceaux ces corps ensanglantés, ils les disposaient en face du rempart sur autant de bûchers. A la lueur des flammes, les guerriers du Christ, les dévots byzantins, voyaient avec une curiosité ardente, mêlée de terreur superstitieuse, les grandes ombres de cette foule barbare s'agiter autour des blancs cadavres flambant sous la nuit étoilée. Ils virent, hélas ! bien autre chose ! Ils virent à leur horreur entraîner sur ces bûchers de nombreux captifs, leurs frères, pris dans les derniers combats. On égorgea tous ces malheureux suivant des rites très anciens. Leur sang versé devait assouvir les mânes des héros massacrés qui criaient vengeance. Non contents de mettre à mort tous ces infortunés sur ces bûchers monstrueux, ces « Ross homicides » jetaient dans le Danube, nous dit le. chroniqueur Léon Diacre, des enfants à la mamelle, préalablement étouffés suivant des coutumes spéciales. Avec ceux-ci encore, ils jetaient des coqs qui se noyaient aussitôt. — Le lendemain de cette fête funèbre, les Grecs, dépouillant les derniers cadavres russes qui n'avaient pu être enlevés par leurs frères, trouvèrent parmi eux les corps raidis de plusieurs femmes qui, déguisées en hommes, avaient combattu
auprès de leurs maris jusqu'à la mort. Il y avait des amazones parmi les Russes.
Je passe rapidement sur ces combats furieux sous Dorystole. On croirait assister à une nouvelle guerre de Troie. Six jours de suite, on se battit corps à corps. Le sixième jour, les Byzantins, une fois encore vainqueurs, ramassèrent sur le champ de bataille vingt mille boucliers, une masse énorme d'épées et d'autres armes. Ce prodigieux butin semble exagéré. Même pour un enragé combattant comme Sviatoslav, après un tel désastre, la situation n'était plus tenable. Éprouvant une mortelle douleur, le fils païen de la grande sainte Olga comprit qu'il n*y avait plus qu'à traiter avec ce vainqueur qui Tétranglait de sa main de fer. Toute la jiuit il pleura avec les siens sa défaite, se lamentant, donnant libre cours à son exaspération. Ces formidables guerriers d'Odin étaient de grands enfants, prompts à l'illusion comme au Tiésespoir.
La campagne était finie. Constantinople, qui avait tant tremblé, respira soudain. Le 25 juillet au matin, voulant sauver la vie de ses guerriers survivants, n'ayant plus de quoi les nourrir, résolu aux suprêmes sacrifices si durs à son âme violente, le prince russe envoya demander la paix au basileus. H promettait
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de repasser j le Danube et de disparaître à jamais^ pourvu qu'on le laissât regagner sa patrie lointaineavec le reste de son peuple. Jékn Tzimiscès accepta volontiers les propositions du grand prince de Kiew. La paix fut conclue et les fournisseurs de Tarmée impériale distribuèrent deux Ibaédimnes de blé à chacun des vingt-deux mille guerriers russes qui subsistaient. Trente-huit mille avaient péri par le fer des Byzantins. Les barques « monoxyles », creusées dans un seul tronc d'arbre, transportèrent cette foule de vaincus sur la rive septentrionale du Danube, et les galères ignifères ne s'opposèrent point à ce passage.
Lorsque tout eut été réglé, le fier Varègue, avant de s'éloigner à jamais vers sa froide patrie, sollicita du basileus une entrevue. L'autocrator Jean descendit sur la rive du fleuve. Il était à cheval, revêtu do sa fameuse armure. Derrière lui chevauchait une suite innombrable de patrices, de dignitaires étincelants d*or, chamarrés superbement. Aussitôt, on vit apparaître sur le Danube le chef russe qui se dirigeait vers le groupe éblouissant. La sublime simplicité de son allure contrastait avec la somptuosité du cortège byzantin. Le héros de tant de combats était dans une petite barque de son pays, ramant confondu avec les autres rameurs. « Il était, nous dit Léon Diacre, auquel nous devons ce saisissant portrait, de taille moyenne ; il avait les sourcils épais.
les yeux bleus, le nez aquilin, la barbe rare ; il portait d'épaisses et immenses moustaches tombantes ; il était presque chauve, sauf sur chaque tempe, une boucle de cheveux, en signe de la noblesse de son rang ; il portait la tête très droite, il avait la poitrine large et était bien membre. Sa physionomie avait quelque chose de sombre et de féroce. »
Détail curieux : Sviatoslav portait à une oreille une boucle ornée de deux perles séparées par une escarboucle. Son vêlement, entièrement blanc, ne se distinguait de celui de ses compagnons que par une plus grande propreté.
Qui ne croirait, en lisant ce portrait plein de saveur tracé par le chroniqueur de cet homme si intéressant, qui ne croirait voir passer le chef hardi de ces guerriers audacieux accourus des glaces de Scythie pour faire trembler Byzance ! Qui ne se le représente franchissant les eaux du grand fleuve dans son sauvage et martial appareil, ramant avec une ardeur farouche, plein à la fois de simplicité et de barbare élégance !
De l'entrevue des deux princes, nous ne savons, hélas I rien de plus. Léon Diacre dil uniquement ceci : « Sviatoslav, debout sur le banc des rameurs, échangea quelques paroles avec le basileus au sujet
de la paix. » Il est probable que Jean Tzimiscès ne descendit point de son coursier et qu'il parla à cheval de la rive à son étrange interlocuteur.
Au printemps de Fan suivant — 973 — Tarmée russe fugitive, qui avait installé ses quartiers d'hiver sur les bords du Dnieper, l'antique Bôrysthène, reprit enfin la routé de Kiev lointaine. Déjà les infortunés survivants de tant de combats revoyaient en rêve leur sauvage capitale. Déjà ils croyaient apercevoir en songe leurs épouses fidèles, leurs enfants blonds accourir vers eux, descendant de la haute falaise pour sécher les larmes de tant de mois de misère vaillamment supportée, leur tendant leurs bras blancs. Hélas ! ils comptaient sans les pirates de la steppe, les Petchenègues impitoyables qui les guettaient, a Les Petchenègues, dit simplement Léon Diacre, race errante et innombrable, barbares, mangeurs d'insectes, vivant toujours dans leurs maisons roulantes, leurs chariots, tendirent des embuscades aux Russes de Sviatoslav et les massacrèrent tous. Sviatoslav demeura parmi les morts. Il avait régné vingt-huit ans sur la nation des Russes. » Le prince des Petchenègues se fit fabriquer une coupe de son crâne.
(Le Gaulpîs, 7 mai 1913.)
LA BATAILLE DE STILO EN L*AN 982. — l'eMPEREUR OTTON II D^ALLEMAGNE CONTRE l'ÉMIR DE SICILE ABOU'l » KASSEM, LE « BULCASSIN » DES CHRONIQUEURS.
Le futur empereur d'Allemagne Otton II, né en
955, prince séduisant entre tous, avait été en grande
pompe, Jiuit jours après Pâques, en l'an 972, le
14 avril, le jour de Quasimodo, marié à Rome dans la
basilique de Saint-Pierre, au milieu de Tallégresse
universelle des Italiens et des Allemands, à la jeune
porphyrogénète byzantine Théophano, fille de feu le
basileus Romain II et de la célèbre impératrice
Théophano. Le grand empereur régnant, Otton P',
avait à force d'habile diplomatie obtenu du basileu&
Jean Tzimiscès la main de cette princesse pour ce
fils, objet de toute sa tendresse. Cette impériale
fiancée était destinée à devenir une des plus illustres
et des plus énergiques impératrices d'Allemagne.
Dès l'année suivante, Pauguste empereur Otton 1"
expirait, dans la nuit du 6 au 7 mai 973, après un
règne infiniment glorieux de près de quarante années,
au monastère de Memleben en Thuringe.
Le fils d'Otton P', âgé de dix-huit ans, déjà oint roi des Romains et empereur du vivant de son père, lui succéda sous le nom d'Otton II. Ainsi, la fille de Romain et de Théophano, la belle Grecque, devint, au bout d'un an de mariage à peine, impératrice d'Occident. Les débuts du nouveau règne furent heureux et pacifiques. Même les Arabes de Sicile et d'Afrique continuèrent à respecter les trêves.
Au mois de novembre de Tan 980 seulement, le jeune empereur, accompagné de l'impératrice Théophano, du petit Otton son fils encore au berceau, de sa sœur l'abbesse Mathilde de Quedlinbourg, quittant la froide Germanie, gagnait par Saint-Gall, Pavie, Ravenne et Rome, où il séjourna très longtemps, Tltalie méridionale. Son armée était composée de contingents allemands, surtout saxons et italiens. Il projetait de restituer l'ancien empire romain, de reprendre à ses deux beaux-frères de Constantinople, les jeunes empereurs Basile et Constantin, les dernières possessions byzantines de TUalie méridionale, de chasser enfiil de Sicile les Arabes qui s'y étaient très fortement installés.
Olton passa les fêtes de Noël de Tan 981 dans l'opulente Salernc. Puis il fit un long séjour à Tarente, où lui et ses guerriers célébrèrent dévotement les solennités de Pâques, se préparant aux grands événements qui étaient proches, car Theure allait enfin sonner du choc suprême avec les Infi-
dèles. Comme presque tous les ans, eu effet, Témir de Sicile, AbouU Kassem, dédaigneux de rapproche de la grande armée allemande, avait, dès le début du printemps, reparu avec ses bandes innombrables aux blancs manteaux sur les rivages de Calabre, et les guerriers du Maghreb, plus nombreux que jamais, fourmillaient sur cette terre infortunée italo-byzantine, devenue le champ clos des guerriers du Septentrion et de ceux du Midi.
Décidés, suivant i*expression du moine de Saint- Gall, chroniqueur de ces faits extraordinaires, à « conquérir l'Italie jusqu'à la mer de Sicile », Otton et son armée, vers la fin de mai seulement, alors que la saison était déjà brûlante sur ' ces étincelants rivages, quittèrent enfin leurs cantonnements de Tarentè se dirigeant sur la Calabre, longeant les bords si plats, si marécageux, si désolés du golfe de Tarente, traversant la Salandra, l'Agri, le Sinno qui est le Siris des anciens, tous ces fleuves torrentueux qui avaient vu la grâce et la mollesse des grandes cités grecques de jadis.
On touchait maintenant aux frontières de la Calabre actuelle. L'aspect de la contrée devenait à chaque heure plus sauvage, plus rude, plus inhospitalier. La voie, nullement entretenue, était fréquemment coupée par tous ces torrents au lit large et pierreux. D'âpres montagnes nues, arides, aux pentes escarpées, apparaissaient maintenant, descendant
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parfois jusqu'à la mer, ne laissant à la route que le plus étroit passage.
A Rossano, l'empereur laissa sous la garde de révoque Dietrich de Metz, chancelier de l'empire, avec toute sa suite, son épouse grecque qui Tavait courageusement suivi jusque dans ces régions extrêmes, bravant, pour ne point le quitter, les fatigues atroces de cette vie des camps, si dure sous ce soleil presque africain. Auprès de cette ville aussi, dans quelques escarmouches, on se heurta enfin aux premières avant-gardes de Tarmée arabe et les blonds Saxons étonnés virent pour la première fois les noirs guerriers du Maghreb vêtus du blanc burnous d'Afrique.
Otton, comprenant bien que le gros de l'armée ennemie était proche, pressait sa marche. De son côté, Témir Abou'l Kassem remontait lentement la rive calabraise à la rencontre des Allemands. Son armée et sa flotte cheminaient de conserve.
Otton, qui n'avait pas de flotte et en éprouvait de cruelles difficultés, surtout pour son service de renseignements, s'était abouché avec les capitaines ou « protocarabes » de «deux grands et magnifiques navires byzantins, des chelandia rencontrés par lui probablement à Tarenle. Tous deux étaient munis d'appareils à feu grégeois. Bien qu'il fût en guerre avec Byzance, il avait réussi à prendre à prix d*or à son service ces commandants de ces bâti-
ments très allongés et, par ce fait, merveilleusement agiles et rapides, portant double rang de rames sur chaque bord, chacun ayant cent cinquante hommes d'équipage. C'était le type le plus parfait du vaisseau de guerre byzantin à cette époque.
Ce furent très probablement ces navires qui apprirent au jeune empereurque l'armée arabe, effrayée par un ennemi trop nombreux, s'était mise soudain à battre en retraite le long du rivage calabrais et qu'il fallait se hâter. Laissant en arrière tous ses impedimenta^ le jeune héros, croyant enfin tenir la victoire tant cherchée, se jeta en avant avec la fleur de ses troupes, faisant telle diligence que dans la journée du 13 juillet, il atteignit Tarmée sicilienne. De loin, il crut Tennemi peu nombreux. Hélas ! il n'avait pas la pratique des guerriers de l'Islam qu'il voyait pour la première fois.
Une grande bataille s'engagea sur la plage même, au bruit des flots de la Méditerranée, en un point appelé « Colonne », non loin des poétiques débris du temple célèbre de Junon Lacinienne, au sud de Cotrone.
L'armée d'Abou'l Kassem, rangée en bataille sur le bord de la mer, barra la route à l'empereur allemand. L'heure était solennelle. Les bataillons des guerriers du Nord se jetèrent sur l'ennemi avec un brillant courage. Ils rencontrèrent la plus opiniâtre résistance soutenue par l'enthousiasme religieux le
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plus ardent. Une lutte furieuse s'engagea autour des étendards de l'émir. Abou'l Kassem, le chevaleresque Bulcassin des chroniqueurs latins, périt avec un groupe nombreux de la noblesse arabo-sicilienne, et ce trépas glorieux devait le faire inscrire au nombre <ies martyrs de Tïslam morts pour la foi. Apprenant * que leur chef aimé, leur vaillant émir, était mort, la masse des Arabes prit la fuite après qu'une foule d'entre eux eut péri sous ie sabre des Teutons.
Malgré l'écrasante chaleur d'une journée de juillet en ces parages si méridionaux, Ôtton, sans perdre une heure, fit reprendre la poursuite d'un ennemi qu'il croyait définitivement vaincu. Hélas ! ce n'était qu'une feinte ! Comme l'empereur s'était imprudemment jeté très en avant avec une faible escorte à la poursuite d'un petit groupe de cavaliers qu'il serrait de près sur le rivage, de nouvelles bandes innombrables d'Arabes descendirent soudain de toutes les hauteurs avec des cris affreux. L'armée allemande, surprise dans ce second combat, livré peu après le premier, plus près encore du cap Colonne, se vit tout à coup attaquée avec la dernière violence en tête, en queue, et sur le flanc droit. A gauche, on était acculé à la mer, c'est-à-dire à la pire mort. La plus horrible confusion s'ensuivit parmi tous ces infortunés guerriers d'Allemagne et d'Italie. Ce ne fut bientôt plus qu'un affreux massacre, dans ce site étrange et tragique, sous ce ciel de feu, entre ces arides et brû-
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lanies montagnes et la mer qui reluisait comme de For fondu. Une foule de soldats de Germanie périrent sous le cimeterre et la masse d'armes des Arabes siciliens et des noirs d'Afrique. D'autres, en non^bre» se jetèrent dans les flots, comme plus tard les Bour- * guignons à Morat, et périrent noyés. Le combat sans merci dura jusque bien avant dans la nuiL Une foule de hauts personnages germains ou longobard& perdirent la vie. « Là périt sous l'épée des infidèles^ s'écrie douloureusement un chroniqueur, la fleur éclatante de la patrie, l'ornement de la blonde Germaniei cette jeunesse si chère à l'empereur, qui eut la douleur de voir le massacre du peuple de Dieu sous l'épée des Sarrasins, la gloire de la chrétienté foulée aux pieds des païens I »
Le sort des survivants fut peut-être plus terrible encore. La chaleur torride, la soif ardente en firent périr une foule dans les pires souffrances. Une multitude enfin tombèrent immédiatement dans l'escla- > vage des Siciliens et des Africains. Dépouillés, entiè-^ rement nus, étroitement liés de cordes, ils furent expédiés comme un vil bétail pour être vendus sur les marchés de Palerme, de Mehedia d'Afrique et du Kaire, d'où bien peu devaient revoir leur brumeuse patrie.
Ce fut donc le 13 juillet de l'an 982 que fut livrée cette bataille fameuse de Stilo ou de la « Colonne », si douloureuse au cœur du vieux peuple allemand^
OÙ périt sous la luaia d*Ismaël la brillante «oblesse^ teutonne et italienne. Longtemps, par toutes les contrées de la Germanie, cette date demeura dans la. mémoire populaire comme celle d'un des deuils les» plus cruels, les plus universels, les plus sanglants. Il n'y eut presque pas une église, dans toute Tétendue^ de Tempire, dont le livre des morts ne contînt au^ moins un nom inscrit à ce jour.
L'empereur Ottpn lui-même n'échappa à la mort que par mirache. Le récit de sa fuite tient du roman^ le plus extraordinaire. Comme les cavaliers sarrasins- Tentoyraient déjà de toutes parts, il réussit un instant à leur échapper, et, suivi de son neveu Otton, le duc de Bavière, lança sou cheval à toute bride* vers la mer où les deux grands chelandia grecs, qui avaient assisté de loin au combat lui apparaissaient comme un dernier espoir de salut. Une meut& d'Arabes le suivait, galopant sur ses talons. SoU" dain son cheval, épuisé, s'arrête, refus$int de le porter davantage. Les Sarrasins arrivaient, il allait périr ! Alors un juif, nommé Kalonymus, probablement un juif d'Apulie ou de Calabre, qui lui était dévoué, dans un élan sublime, descendant de s» monture, la lui donna, lui disant ces uniques paroles i « Prends mon cheval et, si je meurs ici, donUe du pain à mon fils. »
En un clin d'œil, OttojQ, bondissant sur le cheval du juif, toujours poursuivi par ces noirs démons,.
arrive aux flots de la Méditerranée, seule voie ouverte devant lui. Il y pousse son coursier à la .nage, appelant à grands cris le capitaine du navire byzantin le plus proche. Mais le navire passe sans s'arrêter ! Otton, désespéré, regagne la plage devenue déserte, car ses persécuteurs, ignorant à qui ils ^nt affaire, ont déjà poussé plus loin. Il n'y trouve que le juif fidèle, qui n'avait pas voulu s'éloigner, oublieux de lui-même, anxieux pour son seigneur tant aimé. Au loin, on voyait' accourir d'un galop furieux un nouveau groupe de cavaliers d'Afrique,
*(( Que faire ? » demandait tristement Tempereur, abandonné de tous, à ce dernier fidèle. Il croyait «on heure suprême venue, puis, se Reprenant, il ajoutait : « Pourtant, il me reste un dernier ami I » Il n'y avait toujours de salut possible que du côté <le la mer. Du moins, on y pouvait périr en paix, loin des coups et des insultes de l'ennemi, éviter surtout la captivité, affront suprême dont la seule idée ne se J)ouvait supporter. De nouveau, le jeune empereur se lance dans les flots, toujours sur le cheval du juif, cherchant à atteindre un autre navire qu'il aperçoit au loin. Pendant ce temps, les Sarrasins accourus hachent saris pitié l'héroïque serviteur. Le brave coursier, comme s'il devinait son précieux fardeau, nage avec ardeur, s'éloignant de la rive. Les Sarrasins n'osent ou ne peuvent le rejoindre. Enfin Otton atteint le bateau sauveur. Hélas ! c'était
le second navire byzantin qui passait en ce moment ! L'empereur, qui se noyait, n'avait pas le choix. Il tit signe d'arrêter. Quand le capitaine vit ce hardi cava- v lier fendant ainsi les flots pour éviter la mort ou la captivité qui le guettait sur la rive, la pitié le prit. Peut-être aussi l'espoir d'une riche rançon fut-il le mobile vrai de sa conduite ? Il fit hisser Olton à bord. On le porta défaillant sur le lit du capitaine. Nul n'a pris soin de nous dire ce qu'on fit du noble et vaillant cheval qui venait de sauver un empereur, le plus grand prince du monde à cette époque.
Quel drame ! Sur le pont de ce beau navire byzantin, sous ce ciel étincelantde juillet, quatre rangs de rameurs esclaves condamnés à la chiourme, cent cinquante marins, de nombreux soldats de marine contemplent ce sauvetage étrange de ce jeune guerrier somptueusement accoutré nageant sur les flots comme jadis les héros antiques. Cependant ils ne se doutent point encore qu'ils ont devant les yeux le premier personnage de l'Europe, le tout-puissant empereur d'Occident. Sur la rive une foule de cavaliers au noir visage, guerriers pittoresques de blanc vêtus, agitant leurs armes au soleil, poussent dans leur rauque langage des clameurs de rage, voyant leur proie leur échapper.
Cependant tout danger n'est pas écarté pour l'empereur allemand. Pressé par la mort. qui le traquait, il avait dû prendre refuge chez ses plus grands enne-
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mis, les Byzantins, ceux dont il venait d'envahir si injustement le territoire sans provocation aucune. Il n*osa se nommer, craignant le pire traitement. Mais le destin s*en mêlait. Sur le navire byzantin se trouvait un officier de fortune slave, nommé Xolunta^ qui avait jadis servi Otton. Il reconnut Tempereur, lui fit signe de ne trahir à aucun prix son incognito. Puis lui-môme, beau parleur, racontant aux Grec& que l'homme qu'ils venaient de sauver était un des grands officiers de l'empereur d'Allemagne, valant une forte rançon, réussit à les décider à retourner à Rossano où se trouvaient précisément la caisse impériale avec le chancelier, l'impératrice Théophaaa et Tarrière-garde de l'armée allemande. Le voyage^ plein d'angoisse pour l'empereur si complètement isolé au milieu de ses ennemis, dura tout un jour au moins. La foi de ce grossier officier de fortune ne fit point défaut au prince. On atteignit sans incident nouveau la rade de Rossano. Xolunta, se faisant descendre sous prétexte de négocier la rançon, courut haletant trouver de la part de l'empereur son chancelier, l'évêque de Metz, qui, en l'absence d'Otton, avait le commandement suprême.
On vit bientôt le prélat accourir sur la plage avec l'impératrice éperdue. Une longue file de bêtes de somme suivaient qui portaient, criait-on du rivage aux marins grecs, le trésor impérial. A cette vue, le capitaine alléché ordonna de jeter l'ancre aussitôt,.
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«trévéque de Metz, se jetaùt dans une barque avec <}uelque$ [officiers, se fit conduire au navire. Lés byzantins, toujours sans défiance, le laissèrent monter à bord et s'entretenir avec l'empereur. Otton, <]ui avait revêtu un costume plus léger, tout en conversant avec le prélat, se rapprochait insensiblement <lu bord du navire. Soudain on le vit d'un bond se jeter dans les flots, puis nager Vigoureusement vers le rivage. Un marin grec qui voulait le retenir est instantanément traversé par Tépée du brave chevalier Liuppe, un des compagnons de Tévéque. Un eombat s'engage sur le pont du navire entre les Grecs revenus de leur prodigieuse surprise et les suivants de Févôque. En môme temps, de nombreuses barques se détachent de la rive, pleines de guerriers teutons accourant au secours de leur prince. Cependant Otton, nageur intrépide, a déjà gagné la plage. Le tour était joué I Quant à Fallégresse que témoignèrent les siens à l'empereur sorti vivant d'une telle aventure, je renonce à la décrire. Otton, toujours loyal, voulait dédommager magnifiquement le capitaine byzantin ; mais lui, affolé, mit aussitôt à la voile sans attendre son dû.
L'empereur, en atteignant la plage, avait bondi sur le cheval qu'on lui avait amené. Éperdu de joie pour cette délivrance miraculeuse, bénissant Dieu, il galopa follement vers la cité où il tomba dans les bras de l'impératrice et de tous les siens.
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Tel semble bien être le plus vraisemblable récit de cette impériale aventure à laquelle ne manquent ni les traits de Taudace la plus fabuleuse, ni ceux de la ruse la plus habile, ni ceux surtout du dévouement sublime allant chez le Juif jusqu'à la mort, chez le Slave jusqu'à la fidélité la plus inébranlable.
J'ai longé jadis ces beaux rivages par une éclatante matinée de printemps. Une barque m'a porté du petit port de Cotrone à la plage déserte où blanchit au soleil la colonne solitaire, ultime débris de Fantîque temple de Junon. J'ai tenté en vain de retrouver, du moins en esprit, ce point précis de la rive où les noirs cavaliers du Maghreb fondirent à rimproviste sur la chevalerie du Nord, où le fier empereur allemand, pour leur échapper, se précipita par deux fois dans les flots, renouvelant les prouesses des héros de jadis ; j'ai dû me résignera passer mon chemin, sans emporter même cette satisfaction fugi* live.
{Journal des Débats, 21 mars 1914.)