‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 18 sur 67 · Porte de l'Ouest · texte numérisé non relu

Porte de l'Ouest

de débris de toute espèce, de tronçons de bois encore fumants et tachés de sang. Tout était pêle-mêle; pas un objet n'était entier. Sur la place, qui devait être assez jolie, des mares d'huile de rose étaient recouvertes par un lit de tabac qu'on avait cherché à brûler, et que les pillards avaient mêlé avec toutes sortes de choses pour les rendre inutiles. Les maisons fumaient encore, et un millier de juifs se jetant à nos genoux et baisant nos étriers en pleurant étaient le seul reste d'une population qui, avant-hier, comptait près de dix mille âmes. Les soldats d'Abd-el-Kader s'étant débandés après l'affaire de Sidi-Ibrahim, étaient arrivés dans la ville; ils avaient saccagé tout, pillé même la maison de l'émir et les bijoux de sa femme, puis tué une trentaine de juifs, et enlevé à peu près toutes les femmes qu'ils avaient réunies en troupeaux et chassées devant eux dans le désert. Les Arabes de la ville se sont joints à eux et ont pillé les Israélites qui, seuls, possédaient quelque chose ici.

Le temps froid et couvert ajoutait encore à l'horreur de cette scène de dévastation. Les femmes qui avaient échappé à l'ennemi s'étaient réunies peu nombreuses sur un point et étaient comme folles; elles poussaient des cris inarticulés et nous montraient leurs enfants. Des bandes de chiens couraient en tous sens dans les débris; et les soldats d'Ibrahim achevaient de démolir les boutiques pour y trouver ce qui avait pu y être enterré. J'envoyai mon chirurgien visiter ce qui restait des blessés du massacre; il en revint le cœur navré. Il avait vu de cruelles blessures, des femmes, des enfants mutilés; beaucoup avaient déjà succombé. Nous descendîmes à la maison d'Abd-el-Kader : c'est une construction mauresque assez simple, avec la fontaine de marbre et les deux galeries. Mais tout était abîmé; une odeur d'huile brûlée

EXPEDITION DE MASCARA. iU

prenait à la gorge quand on y enirail; les conduits des eaux avaient été brisés, et tout était inondé. Les portes étaient enfoncées et l'escalier à naoitié démoli.

Nous prîmes des juifs pour nettoyer ces ordures, et nous allâmes à la casba. Le maréchal ordonna à Ibrahim d'en sortir avec sa troupe, et d'aller, avant la nuit, dans le faubourg d'Argoub-Ismail. Il faisait déjà sombre quand j'entrai dans la casba, mais nous eûmes le temps de voir les pièces de campagne d'Abd-el-Kader, l'obusier et les caissons en débris pris à la 3Iacla; de l'orge, du blé répandus partout, du biscuit dans lequel nous entrions jusqu'à mi-jambes, et qu'on avait couvert d'ordures pour le rendre immangeable. C'est avec joie que je retrouvai en notre possession les débris de la Macla, et que je vis nos soldats arriver en vainqueurs dans une ville où, depuis les Romains, aucune armée européenne n'avait mis les pieds. L'effet moral de noire victoire est très grand sur les Arabes.

7 décembre.

A MASCARA. — Toute la journée, des coups de fusil furent tirés sur les chiens, les chats et les pigeons qui venaient chercher des maisons qu'ils ne pouvaient plus reconnaître dans les ruines. Après que la générale eut été battue, le maréchal fil faire la visite des sacs, dans lesquels on ne trouva rien, ce qui prouve qu'il y avait plus de bruit que de mal : pttis nous sortîmes par une éclaircie de beau temps pour monter au haut du minaret de la grande mosquée. Je n'y aperçus guère que le triste panorama que j'avais déjà parcouru on détail. L'intérieur de la mosquée

ressemble en pelit à celle d'Alger: jamais aucun chrétien n'avait pénétré dans ce sanctuaire où Abd-el-Kader, en sa qualité de marabout, prêchait la guerre contre les Français; nous y remarquons de beaux lustres tout entourés de petites fleurs d'argent. Mascara est une ville moderne: c'est à tort que les géographes en font la Victoria des Romains. Les ruines de Victoria sont sur

LE FAL'BOUBG DA RGO L B- I S M AT L (v. DE MATHAREL).

la route de ïlemcen'. On trouve aussi, à trois journées de marche d'ici, sur la route du désert, une autre ville romaine, Gadauin Castra aujourd'hui Tagdemt \ où, d'après le dire des gens du pays, on rencontre des antiquités très remarquables. Depuis Mascara jusqu'à Tombouctou, il n'y a plus de montagnes, et l'on n'a que quelques collines à franchir pour arriver au désert. Il y a ici

1. Il est assez difficile de dire à quelles ruines le duc d'Orléans fait allusion. Les plus rapprochées dans la direction de Tlenicen sont celles d'Aïn-el-Hammamben-Hanefla, à vingt kilomètres, dont le nom ancien Aqux Sireiises a été révélé par des inscriptions.

2. Le nom romain de Tagdemt n'est pas connu. En revanche Gudautn Castra parait devoir être placé plus au nord, près d'Iiikermann.

plusieurs personnes qui ont été à Tombouclou, et la plupart des nègres viennent de ce pays-là. Le désert n'est point ce que l'on s"imaginc généralement : ce n'est point, comme celui de Barca, une mer de sable ; ce sont des dunes à perte de vue couvertes d'une herbe courte et rare qui nourrit d'immenses troupeaux de moutons. De distance en distance, des puits donnent de l'eau aux bergers de ces troupeaux qui n'ont point, comme en Egypte, d'oasis pour se réfugier; car le désert est seulement coupé par une longue zone de palmiers que l'on appelle IJeled-el-Djerid'.

8 décembre.

A MASCARA (Suile). — Nos chevaux commencent h reprendre di'puis qu'ils ont de l'orge à discrétion, mais ils sont encore si maigres que je ne comprends pas comment ils ont pu nous amener ici. Aujourd'hui, nous avons fait bonne chère, et bu même d'un vin blanc fabriqué par les juifs et qui n'est pas très mauvais. Les Arabes avaient vidé tous les tonneaux devant les fondoucks ou bazars, où se tiennent les marchands étrangers, mais une partie a coulé dans des espèces de citernes, où les soldats le puisent et qu'ils vendent trente sous les cent litres. Nous avons parcouru toute la ville. Ces maisons déjà consumées et où le feu se rallume encore, — ces soldats alTamés courant de décembre en décombre pour prendre et dévorer les animaux sans maîtres qui errent de touscôlés, — ces pauvres juifs qui, échap-

i. Le nom de Beled-el-Djcrid (pays des Dattes) appartient spécialement à la contrée autour des lacs, à l'ouest de Gabès ; mais ce nom a été étendu souvent à toute la région des oasis méridionales.

pés au massacre, se sont mis sous notre protection, — une boue affreuse dont tout le monde est sali de la tête aux pieds : voilà le tableau de Mascara aujourd'hui.

Mais ce qui nous a particulièrement intéressés, c'est la visite

des établissements qu'Abd-el-Kader avait fondés ici. Il était temps d'arriver et de les détruire: car plus tard ils auraient pu nous faire bien du mal. C'est dans la casba, sorte de fort triangulaire placé à l'une des exirémilés de la ville, qu'étaient renfermés l'arsenal, la manufacture d'armes, les magasins et le palais de justice. Ce palais de justice, où .\bd-el-Kader présidait le tribunal en personne, n'a rien de plus remarquable que la grande salie de la casba d'Oran, dont c'est en quelque sorte une répétition. Je ne parle pas de la monnaie, que l'émir faisait battre avec des marteaux, parce que ce n'est, à mes yeux, qu'une satisfaction de vanité qu'il voulait se donner.

La manufacture d'armes était bien établie. J'y ai vu deux cent cinquante bois de fusil, douze forges à soufflet, des alésoirs pour les canons de fusil, des élaux, en un mot tout l'attirail d'une manufacture d'armes; et, d'après les renseignements que je me suis procurés, il pouvait s'y faire trois fusils par jour. Derrière, je trouvai un atelier de construction, où étaient trois affûts non

LE GÉNÉRAL MARBOT {croquis IXÉDIT 1)E dalzats).

encore terminés, d'un mauvais modèle, ainsi que des roues copiées sur celles prises à la Macla, et qui étaient entassées dans le fond d'une cour. Les magasins contenaient quatre cent mille livres de soufre magnifique, quatre-vingt mille rations de biscuits, et environ douze cents quintaux d'orge et de blé. Le magasin à poudre avait été pillé par les Arabes lors du massacre. N'ayant avec nous aucun moyen de transport, il fallait renoncer à l'idée d'emmener les quatre pièces de campagne et les dix-sept pièces de position que nous avions trouvées, et il devenait nécessaire d'anéantir tous les établissements militaires et les moyens de défense qu'Abd-el-Kader y avait accumulés. Déjà l'artillerie et le génie s'étaient préparés hier à exécuter ces ordres. La manufacture d'armes fut détruite avec un soin tout particulier.

Le retour avec le temps incertain que nous avons eu aujourd'hui sera une opération des plus ditTiciles; mais je compte sur la démoralisation que les divers combats, où nous avons battu les Arabes, ont répandue parmi eux, et je me flatte que nous n'aurons maintenant à triompher que du climat et des privations. L'armée a un bon moral, et nous sortirons de là comme nous sommes venus.

Au moment oii je finis cet article de mon journal, ma chambre, (jui est celle d'Abd-el-Kader, est éclairée par la lueur d'un incendie; je monte sur la terrasse pour en reconnaître la cause : c'est le faubourg d'Argoub-Ismaïl, occupé par les troupes d'Ibrahim, dans lequel le feu a pris ou a été mis. Une partie de leur butin va être consumée : il n'y a pas grand mal.

9 décembre.

DE MASCARA A EL BORDJ. — Oiî a distribué ccnt trenle-cinq cartouches par homme à l'infanterie, et deux cents aux cavaliers d'Ibrahim, qui sont devenus maintenant de l'infanterie, car ils conduisent par la bride leurs chevaux chargés de butin. Et quel butin ! ce sont des morceaux de bois, des serrures, des barres de fer, des fragments de marbre, enfin tout ce qui leur est tombé sous la main. Le maréchal et moi n'avons pu attendre en ville que la distribution des cartouches fût terminée; notre cuisinier, ayant vu des tas de bois préparés pour mettre le feu au palais d'Abd-el-Kader, les alluma sans attendre l'ordre, et nous fûmes obligés de déguerpir au plus vite : l'incendie gagnait déjà l'escalier. On sortit de la ville, et les brigades se formèrent en bon ordre sur le plateau situé au-dessus de la porte Bab-el-Cherg. Là nous aitendîmes les zouaves, qui étaient restés pour protéger les opérations de Chabaud-Latour. D'épaisses colonnes de fumée jaune et noire, qui formaient au-dessus de ville comme une calotte toute brune, nous annoncèrent que le beylick, le palais d'Abdel-Kader, l'arsenal, la casba et les magasins brûlaient. Le soufre avait déjà été consumé la veille au soir par suite d'un ordre particulier, ce qui nous eût tous asphyxiés, si le vent n'avait été, fort heureusement pour nous, bien placé.

La retraite battit et les zouaves sortirent. Il fallut encore une heure pour rétablir de l'ordre dans la colonne des chameaux sur lesquels on installa quelques malades qui n'avaient pu être mis à l'ambulance. Ibrahim-Bey fut placé en tête; derrière venait la

caravane des juifs, et c'était vraiment un spectacle lamentaijle. Ces pauvres gens, à qui nous sauvions la vie en leur accordant la permission de venir avec nous, portaient chacun deux ou trois enfants. Les femmes riches étaient entassées par cinq ou six sur des chameaux que les Arabes leur avaient loués au poids de l'or; d'autres étaient sur des ânes, pieds nus, grelottant, et tâchant de réchauffer leurs enfants ; des aveugles tenaient la queue d'un âne pour pouvoir suivre la colonne. Des mères avaient fait de leurs châles un sac où elles avaient placé jusqu'à trois petits enfants qu'elles portaient sur leur dos. J'ai vu des scènes et des expressions de figures que je n'oublierai jamais.

Derrière les juifs venaient les deux brigades Perregaux et Marbot; le maréchal les avaient réunies sous le commandement du général Oudinol, qui était remonté à cheval. Le général Marbot formait l'arrière-garde avec les zouaves. Quelques Arabes vinrent rôder pour voir s'ils ne ramasseraient pas des traînards, mais le commandant Lamoricière fit coucher à plat ventre une douzaine de ses zouaves, sous les ordres de M. de Garderens. Ceux-ci, quand les assaillants furent à quinze pas, se levèrent et firent feu. Les .Arabes se sauvèrent h toutes jambes, laissant sur le carreau quatre des leurs, et le reste de la journée se passa sans qu'il y eût un coup de fusil tiré, grâce à cet avertissement salutaire.

IS'ous longions la vaste plaine qui s'étend de Mascara à ïagdemt'. Un grand nuage noir l'obscurcissait : elle paraissait d'un ton violet et rouge brun, et les ravins bourbeux se détachaient comme des fils blancs sur un lapis foncé; de temps à autre le

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