‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 19 sur 67 · La plaine d'Eghris · texte numérisé non relu

La plaine d'Eghris

reflet des flammes de Mascara éclairait l'horizon, qui bientôt redevenait aussi sombre qu'avant.

Ce fut seulement à El-Bordj que nous nous arrêtâmes. Les habitants vinrent parlementer; mais ils ne se souciaient guère de nous voir entrer chez eux, ce que nous avons pourtant fait sans qu'ils nous tirassent des coups de fusil.

LA PLAINE D'EGHRIS (V. DE MATIliBEL).

Ce village, comme je l'ai déjà dit, est une réunion de jardins et de vergers fort beaux, avec des huttes en paille pour mille à douze cents personnes, une grande mosquée en pierre et les restes d'une casba. Les brigades furent établies à l'enlour : elles avaient de l'eau et du bois; quant à nous, après avoir vu dans le cimetière les lombes fraîchement creusées des guerriers de la tribu que nous avions tués dans les combats des jours précédents, nous nous installâmes dans la grande mosquée. Un feu gigantesque éclaira bientôt ce quinconce de colonnes mauresques. Nous étalâmes, sur l'escalier de bois de cèdre, nos provisions qui

étaient fort courtes, et cuites dans de très mauvaise eau ; puis chacun se coucha sur la paille hachée, pendant que les soldats de garde entretenaient le feu.

/O décembre.

d'el-bordj a ouled-sidi-ibrahim. — Deuxième passage de l'Atlas. — Voici une terrible journée pour la fatigue, les privalions, le mauvais temps, le froid , les diflicultés de toute sorte et les spectacles affreux que nous avons eus sous les yeux. Je ne sais si je pourrai vous donner une idée des scènes d'horreur de ce passage de l'Atlas.

Le matin, quand les troupes se formèrent autour d'El-Bordj, il faisait un vont glacial et un brouillard épais. Les brigades se réunirent en bon ordre et prirent chacune leur place respective, mais les chameaux, les juifs de Mascara et les troupes d'Ibrahim étaient dans une confusion complète. On parvint pourtant, après de longs efl'orts, à cerner toute cette masse et à la pousser sur la route qui mène à Aïn-Kcbira, en gravissant l'Atlas. Celte route n'était qu'un ravin fangeux rempli d'une boue glaiseuse, où les chameaux s'abattaient h chaque instant et où les

LE C«PIT4INE BEBTIN DE VllIX, AIDE DE CIMP DU DEC d'ORLÉANS

(dauzats).

soldats entraient jusqu'au genou. Plus nous montions, plus le vent devenait glacial ; la pluie, qui était tombée toute la nuit sans interruption, se changeait en grêle, lancée si fort qu'elle coupait la figure. La jjoue, de plus en plus grasse, ralentissait la marche des colonnes.

Alors la scène devint vraiment hideuse. Ces malheureux juifs de Mascara, pieds nus, leurs vêtements déchirés, souillés de boue, et eux-mêmes chancelants sous le poids de leurs enfants qu'ils portaient, voyaient les troupes les dépasser sans qu'ils pussent les suivre. J'ai vu plusieurs de ces femmes encore belles, et drapées comme les juives de la Bible, rouler toutes ensemble dans la boue, d'où elles ne voulaient plus se relever, et où elles seraient mortes si nos soldats ne les en avaient tirées. J'ai vu des enfants étendus à côté d'elles, sans pouvoir se remuer, n'ayant plus même la force de pleurer, tout bouffis et rougis par le froid. Un vieillard de soixante-dix ans tombé dans la vase était tellement défiguré qu'on ne pouvait plus voir si c'était un être humain ou bien une avalanche de boue. J'ai vu trois aveugles conduits par un borgne : un œil pour quatre; des chameaux chargés de familles entières s'abatlant des quatre membres et restant comme écartelés dans la glaise où eux et leur charge semblaient une masse informe; un de ces aveugles, qui tenait un âne par la queue, chantait un psaume pour soutenir son courage. J'ai vu des mères s'arrêter en sanglotant, puis choisir celui de leurs enfants qui était le plus faible, l'embrasser en pleurant et l'abandonner déjà à moitié mort sur le bord de la route pour sauver les autres.

Mais j'ai vu aussi le courage et la patience de nos excellents soldats : pas un murmure, pas une plainte. Qui eût osé se plaindre de son sort, auprès des misères bien plus affreuses que nous

avions sous les yeux? Et cependant c'était un acte d'humanité que d'emmener tous ces juifs. Mais ce qui a été plus admirable encore que la patience des soldats, c'est leur bon cœur. Presque chaque chasseur à cheval avait recueilli un enfant à qui il donnait

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S0LD1T8 PORTAIT LES ETCFl^TS DES JlIVES (LE BL4\C).

à manger; les soldats d'infanterie soutenaient les vieillards, les

malades cédaient leur place aux femmes; il n'est personne qui,

en celle circonstance, n'ait fait plus que son devoir.

En voilà assez sur ce triste sujet. En approchant du col de

r.\tlas, le brouillard s'épaissit tellement, qu'on ne se voyait plus

à dix pas; il fallut ballre la marche des régiments, pour que

chacun suivît son chef de file ; le froid devenait de plus en plus vif et la grêle redoublait : c'était une tourmente des Alpes. Mais nous en sortîmes tout à coup et sans transition ; nous passâmes des brouillards et de l'obscurité au beau temps et à la lumière. On voyait jusqu'à Arzeu, et la plaine était éclairée par un beau soleil; des flocons de fumée nous indiquaient, dans la gorge qui mène à Ouled-Sidi-Ibrahim, que la queue de la colonne d'Arlanges était harcelée par quelques tirailleurs'. Le maréchal fit tirer un coup de canon à poudre pour leur apprendre que nous approchions, et le feu cessa aussitôt comme par enchantement. En se retournant de l'autre côté, on voyait les chameaux, avec tout le convoi, sortir un à un du brouillard et se former en bon ordre à la descente d'Aïn-Kebira; mais la route, où avaient déjà passé trois brigades, était tellement glissante que plusieurs chevaux s'y tuèrent en s'abattant ; ils appartenaient à ces malheureux juifs. Leurs maîtres, épuisés de fatigue, s'arrêtaient à leur tour et chantaient d'une voix nasillarde leur psaume du retour de la captivité. Ces sons lugubres se mêlaient aux sifflements des chameliers et aux cris rauques des chameaux qui tombaient euxmêmes, et donnaient un caractère tout particulier à cette scène. Derrière le rideau de nuages déboucha en bon ordre la brigade Marbot, marchant en colonne serrée par peloton, avec les zouaves en demi-cercle derrière, pour ramasser les traînards et éloigner quelques maraudeurs qui suivaient à distance. Le général M.arbot, qui conduisait à merveille sa brigade, et qui a montré un grand zèle en demandant à se charger de ce commandement, resta une

1. On a vu plus haut que le maréchal Clauzel avait laissé la brigade d'Arlanges avec le convoi entre Aïn-Kebira et El-Bordj. Elle y resta dans l'expectative, et, quand l'armée quitta Mascara, se replia sur Ouled-Sidi-Ibrahira. D'arrière-garde elle se trouvait ainsi marcher en avant-garde.

LE CAPITAINE DE C 11 A U A U » - L A 1 O U n (d'aPR

ES LE DLANC

heure à descendre celte côle en poussani devant lui le convoi ; la pente était si glissante que la plupart des soldats étaient obligés de se servir de leur fusil pour ne pas tomber. Enfin, on arriva au bas sans autre accident que deux juifs égarés, quelques-uns de leurs chevaux et quatorze chameaux hors d'état d'aller plus loin. Un de ces chameaux chargé d'eau-de-vie tomba, ses tonneaux se défoncèrent; une compagnie du 2' léger s'y précipita elles soldais se disputèrent la boue ainsi formée. Quand les deux brigades furent réunies, le maréchal jugea qu'il n'y avait personne à combattre jusqu'à Ouled-Sidi-Ibrahim et qu'il pouvait lancer tout de suite le convoi dans le défilé; il fil seulement occuper les hauteurs de droite et de gauche par deux compagnies, plaça le régiment de cavalerie à mi-chemin et mit tout le convoi en mouvement. Nous arrivâmes sans un coup de fusil aux marabouts. Les soldats venaient à notre rencontre tout trempés; le peu de soleil qu'il y avait faisait fumer leurs capotes, qui étaient comme des éponges.

Un peu de riz et quelques figues sèches, voilà toute leur nourriture : ces malheureux faisaient peine à voir.

Nous allons nous coucher dans les marabouts, et nous nous estimons bien heureux que l'on bâtisse des maisons pour les morts, dans un pays où les vivants couchent à la belle étoile.

// décembre.

L)'0ULED-SIDI-1BRAH1.M A EL-MASERA*. La joumée d'au-

jourd'hui a été très fatigante; mais il fallait arriver ici, parce que

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