‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 20 sur 67 · Aujourd'hui Aboukir · texte numérisé non relu

Aujourd'hui Aboukir

c'est le seul endroit où il y ail un peu d'eau. Nous nous sommes mis en marche à huit heures du matin, et nous ne sommes arrivés •qu'à huit heures du soir. On a été obligé dédoubler les attelages des voitures pour sortir de la montagne ; mais dans la plaine le terrain était très bon. Nous n'avons trouvé que trois ravins, sur deux desquels le génie a jeté des ponis; le troisième a été comblé à coups de pioche. Ce travail nous a pris une heure et demie; mais, comme les Arabes n'ont fait que tirer quelques coups de fusil dans la montagne, et qu'une fois dans la plaine, ils ne nous ont pas inquiétés, le retard n'a pas été fâcheux.

J'ai profité de la halte pour lire les dépèches de Paris. Elles m'ont été apportées par le commandant Youssouf, qui a eu la témérité et l'adresse de venir à cheval, en uniforme brodé sur toutes les coulures, d'Oran à Ouled-Sidi-Ibrahim; c'est un homme remarquable, non seulement par son courage dont il a donné bien des preuves, mais par son esprit; il parle notre langue comme un Français, et travaille à s'instruire ; il monte le plus beau cheval que j'aie vu en Afrique, et est lui-même fort joli homme.

Quand nous nous remîmes en marche, le maréchal et moi nous gagnâmes rapidement la tête de la colonne, et, en sortant de la plaine, qui a le même aspect que celle du Sig, nous entrâmes dans une succession de mamelons très légèrement ondulés, couverts de magnifiques vergers, et d'une belle culture. Des douars nombreux avaient été abandonnés par les Arabes ; dans l'un d'eux, à une centaine de pas de la roule, se trouvait de la paille fraîche et magnifique ; nous nous y portâmes avec notre escorte; le maréchal proposa, en attendant les colonnes, de donner un peu à manger aux chevaux; tout le monde s'y précipita au galop; chacun débrida, excepté moi qui commençais à connaître trop

bien le pays. En eiïet, au même instant, des coups de fusil parlirenl : « C'est sur des lièvres », dirent les chasseurs d'escorte, et aucun ne bougea. C'était une quinzaine d'Arabes qui arrivaient, sans pousser un cri, et en faisant feu. Mais soixante zouaves, commandés par le capitaine Cuny, nous avaient suivis à la course; ils éloignèrent l'ennemi à coups de fusil; bientôt le régiment de chasseurs arriva au galop; une compagnie delà brigade Perregaux arriva aussi, et les Arabes disparurent.

MtRABODT PBÏ8 DE MOSTAOtNCII (o'iPBkS RAVOISIt).

Un peu plus loin, la nuit nous prit, il fallut battre la marche des régiments, et l'on arriva à EI-.Masera sur deux colonnes : les brigades Perregaux et d'Arlanges h droite; les brigades Marbot et Combes h gauche, le convoi au centre. On bivouaqua dans cet ordre autour de quatre grands marabouts, d'une fontaine et d'un bois sacré d'énormes jujubiers. Décidément, nous voyageons de cimetière en cimetière.

Nous avons eu des nouvelles d'Abd-el-Kader, il est tout à fait abandonné, errant seul avec quelques cavaliers, et la plus grande consternation règne parmi les Arabes ; la meilleure preuve, c'est qu'ils ne nous ont pas harcelés à notre retour.

y 2 décembre.

d'kl-masera a mostaganem. — Le zèle des troupes ne s'est pas ralenli, malgré les privations et la diarrhée. Le maréchal et moi nous ne nous sommes pas ménagés davantage et n'avons pas fait meilleure chère que le reste de l'armée ; je souffrais même d'une assez forte attaque de dysenterie; néanmoins on s'est mis en mouvement de bonne humeur, sans que personne soit resté en arrière. Quelques hommes seulement ont voulu se constituer malades. Le matin, tous les chevaux ont été au fourrage dans cette plaine si riche; on y a trouvé de la paille, de l'avoine, de l'orge, du blé, des raisins, des figues, du miel; on en a pris tant qu'on a pu. Hier et aujourd'hui le temps a été très beau, mais la nuit glaciale. Nous avons marché en très bon ordre d'El-Masera à Mostaganem, où nous sommes arrivés à deux heures après midi. Ce fut presque un étonncment pour nous, de voir la garnison propre et bien tenue comme en France, tant le contraste était frappant avec nos pantalons déchirés, nos redingotes en haillons, nos figures de bandits, et nos cheveux en désordre. Avant d'arriver à Mostaganem, nous avons traversé deux lieues debeaux jardins et de belles maisons de campagne". La situation do Mostaganem est jolie, et la ville comme toutes les villes mauresques.

Nous avons fait une campagne que l'on n'appréciera peut-être pas en France ; comme nous n'avons eu qu'une soixantaine de

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