‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 31 sur 67 · Poignées de main · texte numérisé non relu

Poignées de main

aille aussi bien à Paris ! Je trouve dans les journaux les dernières promotions de colonels : il y a des choix vraiment affligeants.

28 septembre {suite).

J'ai passé ma journée à la visite des hôpitaux, à la revue et aux manœuvres. Les hôpitaux réunis du Dey et de la Salpêtrière

..A..,,,,,.. i,b è.,.,»,., DU DEÏ (daUIATS).

forment un local magnifique qui contient neuf cents malades,

avec un beau pavillon où se trouvent trente officiers. Tout le

monde a décrit les délicieux jardins de la Résidence. Je les ai

trouvés embellis depuis quatre ans : on a rétabli les conduites

d'eau jusqu'au pied de chaque oranger, et un petit bois de bananiers chargés de fruits et entourés de grands jasmins est d'un heureux effet. L'établissement a fait aussi de grands progrès; il est sain, bien tenu ; tous les lits sont en fer, bien épais, les salles aérées et propres; les malades y sont bien; c'est fort changé depuis mon dernier voyage. Les médecins n'aiment pas cet hôpital, parce qu'il est loin de la ville, mais il est excellent, et je n'en

liMiinlËUR DE LA GIIANDe MOiiQLCE (UAIZATS;.

ai vu nulle part de meilleur. La mortalité y est bien faible et le caractère des maladies peu dangereux.

A Oran, la ville et les environs sont très sains; il n'y a de malades que les hommes qui, pendant les expéditions boivent l'eau salée de l'intérieur du pays et alors prennent la dysenterie. A Bône, les miasmes pestilentiels delà ville donnent des gastrites et des fièvres typhoïdes. A Alger, les maladies sont des fièvres intermittentes simples ou fièvres de mafaria, que l'on prend dans la plaine où il y a deux classes d'endroits malsains : ceux

qui le sont en permanence par leur situation, et ceux qui le sont accidentellement par suite de terres remuées.

La plaine descendant, par une pente à peu près insensible, depuis l'Atlas jusqu'au massif d'Alger et les rivières qui y coulent lentement étant obstruées à leur embouchure, la partie qui borde circulairement le massif escarpé de Douera, Koubba, etc., est constamment malsaine en été, par suite de l'exhalaison des eaux qui s'y infiltrent pendant tout l'hiver, et que le soleil pompe dans les chaleurs. C'est la seule partie, dans la province d'Alger, qui soit constamment malsaine, et qui le restera tant que de grands travaux n'en changeront pas la condition. Le reste de la plaine ayant une épaisseur de plus de vingt-deux pieds de terre végétale qui n'a jamais été remuée, les premières chaleurs en font sortir, quand on la retourne pour la première fois, des exhalaisons qui donnent la fièvre. La seconde année, l'effet est produit et la salubrité revient. La Maison-Carrée, Bir-el-Touta, Ouled-Mendil sont des localités constamment malsaines; Boufarili, au contraire, qui mit toute sa garnison à l'hôpital la première année de la construction de la ville et du camp, ne présente pas maintenant une proportion de malades plus forte qu'en France. Les camps de l'Arba et de l'Harrach, construits ce printemps, ont donné la fièvre à toute leur garnison ; l'année prochaine l'efTet sera produit.

Le même fait s'est manifesté pour les cultures, et ce ne sera pas un des moindres empêchements à la colonisation. La première récolte ne s'obtient que par la maladie de tous ceux qui ont travaillé la terre ; à la .seconde, que ce soient les mêmes ou d'autres qui aient pris leur place, personne n'a la fièvre. Quant à tout le massif d'Alger à Blida et aux camps qui sont déjà au pied de l'Atlas, il n'y a que le nombre ordinaire de malades.

Cependant l'hiver a été très pluvieux et l'été horriblement chaud, par conséquent l'année très mauvaise, et ce qui a augmenté extrêmement le nombre des malades c'est qu'à mesure que la fièvre faisait entrer à l'hôpital des hommes des postes malsains.

GHODPE d'aBADES près d'une boutique (DECiMPs).

on y renvoyait, pour faire le service, de nouvelles troupes qui y prenaient encore la maladie. C'était un cercle vicieux. Dans un mois, presque tout le monde sera rentré dans le rang et la majeure partie est déjà convalescente.

La revue, sur la plage de Mustapha, était fort belle. La milice est assez mal tenue, quoiqu'il y ait des sapeurs, des canonniers, des

EXPÉDITION DES PORTES DE FER. 2i5

pompiers, etc., tout comme en France, et elle est moins militaire qu'à Oran; l'armée avait huit bataillons, quatre escadrons, huit bouches à feu, plus le génie, l'administration, etc. ; le tout sous les ordres des généraux Rulhières, de Dampierre et de Rostolan. Le 41% qui vient d'arriver, est fort mou, et l'efTct salutaire de l'Afrique va le rajeunir. Le colonel et neuf capitaines demandent leur retraite. Si on avait proposé le voyage de Constantine à tous les promus du choix récent du ministre, le Roi aurait, je crois, eu plus de retrailes que de grades adonner. Le 2" léger, au contraire, est composé à merveille; les cinq officiers supérieurs sont excellents; les capitaines jeunes et bien élevés ; les lieutenants et les sous-lieutenants militaires; le corps des sous-officiers est bien; les soldats sont forts, le régiment a l'air guerrier et porte la tête haute. Ce régiment a plus qu'un numéro, il a un nom; et il est fâcheux qu'il quitte l'.Vfrique au moment où il est le plus en étal d'y bien servir. Les officiers le regrettent et le maréchal a quelque idée d'en emmener un bataillon pour nous servir d'escorle dans la province de Constantine. (Pour ma part j'en serais bien aise, mais on ne sait jamais ce que fera le maréchal). L'artillerie est superbe ; la cavalerie fort médiocre et très pauvrement conduite. Rulhières a voulu faire manœuvrer et n'a pas su conduire les troupes; c'est, je crois, un très bon officier, mais il faut quelqu'un au-dessus de lui. C'est ce que sent le maréchal, quoiqu'il en ail fait son factotum. Il me disait aujourd'hui, à dîner, oïl j'avais quatre-vingts personnes et tous les gros bonnets : « Ehben! eii ben! Monseigneur croit avoir du monde à dîner; il a .sa salle pleine, et il n'a personne ; il n'a pas un homme dans tout ça : ça ne sait que parler et manger, ça ne sait ni commander, ni obéir, ni comprendre. » Je dois dire qu'il a un peu raison

dans sa sauvage brusquerie qui n'est, du reste, soit dit en passant, pas agréable pour ceux qui, comme moi, ont affaire à lui. — Il veut être à merveille et ne peut pas l'être; mais je me livre à lui, il me mènera et me conduira comme il l'entend, sauf à moi à faire mes réflexions et à beaucoup regarder et à observer. La sceneri/ que j'ai eue sous les yeux toute la journée m'enchante toujours et je ne m'en lasse pas, mais je n'avais jamais vu tant de monde à Alger. Cette foule est une tour de Babel, un carnaval perpétuel. Les deux côtés de la roule, de la place jusqu'à Mustapha, étaient bordés d'une population compacte. Des bandes de Mauresques voilées, conduites par leurs négresses, sillonnaient comme des fantômes cette foule de toutes les couleurs où, sur des masses de burnous et de blouses, se détachent en vif les modes des femmes européennes, les costumes des Espagnols, des Juifs, et la peau luisante des nègres à turban blanc. Au milieu de cette fourmilière qui sort de maisons que l'on ne peut soupçonner renfermer tant de monde, au travers du tohu-bohu des chameaux qui reviennent du marché, des omnibus, des fiacres et des caravanes d'ânes, on voit le véritable roi d'Alger, le tourlourou français, se promenant gaiement, le képi sur l'oreille, le briquet battant entre les jambes et regardant

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KARAMOUSSA (RAFFtTJ.

fièrement du haut de sa petite taille toutes les races diverses de l'Europe et de l'Afrique qui se pressent autour de lui.

Au retour, la route était si encombrée des diligences et des voilures qui revenaient et ressemblaient à des chars de masques, qu'il a fallu avoir recours aux chaouchs et à Karamoussa nommé par moi, il y a quatre ans, caïd des gamins.

Une double distribution de coups de bâton lit l'aflaire, et, en un clin d'œil, après quelques cris gutturaux des Africains et quelques jurons espagnols, allemands et français, tout ce qui était sur la route fut refoulé dans les bas côtés, où le flot, qui nous suivait en rasant les maisons, enlevait les Bédouins de toutes les nuances, depuis le blanc jusqu'au noir, accroupis le long de la route et serrés les uns contre les autres comme les pingouins sur les rocliers.

Pour ceux qui connaissent Alger, je dirai que partout l'on bûtit, que la route de Bab-Azoun à Mustapha n'est qu'une rue sans interruption, que presque toute la rue Bab-Azoun est construite en belles arcades et que le mouvement est prodigieux. Voilà ce que deux ans de paix ont créé. Que les hostilités recommencent : les cabarets doubleront et les entreprises utiles disparaîtront. Et cependant ils sont assez aveugles ici, parce qu'il y a quelques brigands dans la plaine, pour vouloir qu'on aille faire la guerre à Abd-el-Kader. Ce sera bien assez tôt le jour où il nous y obligera ; l'épreuve sera terrible pour la colonie; il faut l'éloigner le plus possible.

Le soir, je suis allé au bal, qui est, comme tous les bals d'Alger, un mélange d'élégance de province, de grâces de garnison et de mascarades orientales. Mais ce qui était charmant, c'était la

nuit ; la transparence de l'air est telle dans ces climats que la

nuit même on voit à des dislances énormes, et que toutes les formes des objets sont surfines. Mon cortège, au travers des rues illuminées, précédé par de beaux gendarmes indigènes à turbans et burnous bleu de ciel, était fort pittoresque.

Dimanche 29 septembre.

Jour de la naissance de M. le duc de Bordeaux. — De mon lit, où je suis paresseusement étendu sous une arcade mauresque,

dans une chambre toute de faïence, je vois le muezzin se démener sur son minaret et j'entends en même temps le serpent et le plainchant de la cathédrale Saint-Philippe, attenante au palais du Gouvernement. Ma matinée se passe avec le maréchal, il n'est pas en belle humeur aujourd'hui, et je me dis à moi-même : Keep off^ my good man\ [1 veut cependant être aussi bien que possible pour moi et rend incontestablement de grands services dans ce pays.

Nous allons ensemble à la messe. L'évêque d'Alger me reçoit avec grande pompe. Il a fait du bien ici, mais il est mal entouré.

IVANS ET MKUBLES (uil'ZATS).

i. Sauve-toi, mon bonhomme !

et le maréchal, qui l'aime beaucoup, m'a dit qu'il ne prenait pas maintenant une très bonne allure. Aïcha' était à la messe avec les sœurs : elle avait un chapeau de la rue Vivienne. J'ai été ensuite faire une promenade au jardin d'essai, à Koubba, à Birmandreis, etc.

Les pépinières sont très remarquables; les mûriers y font des

nOUTF. DU DUC UE BOVIGO (OAUZATS

pousses extraordinaires; les oliviers aussi. Évidemment l'huile, le vin, la soie, les céréales, les foins et le bétail, voilà l'avenir agricole de ce pays, avec du coton et du tabac pour petites cultures auprès des maisons. Toute la partie du ma.ssif que j'ai parcourue, sauf une ligne de Douera à Torre-Chica', est cultivée comme en France, sans un pouce de terrain perdu; les routes sont superbes, même les chemins vicinaux. Ce qui m'a surtout

1. Jounc fille indigène qui avait été amenée en France quelques années auparavant, puis l)uptisée et éievéo à la française.

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