Nom espagnol de Sidi-Fcrruch
frappé, c'est la belle ferme de M. Urtiz, entre Koubba et Birmandreis : de beaux champs d'oliviers, quinze mille pieds de mûriers plantés l'année passée, et de nombreux troupeaux entourent son habitation. Tout le massif d'Alger renferme une population de treize mille âmes de toutes races, d'où, avec de la paix, de la persévérance et des efforls bien entendus, il sortira un véritable peuple algérien. Les vues de Koubba et de Mustapha sont charmantes et
Bin KADKM.
Tonne s'en lasse pas; le climat est très agréable ; quatorze degrés à l'ombre au moment le plus chaud et toujours de la brise.
Nous dînons dans la cour, et à découvert. Le soir, spectacle dans une nouvelle salle fort laide. Mademoiselle Lloyd, la première actrice, est la curiosité du jour; elle est assez jolie. La troupe est exécrable : on n'en voudrait pas à Maringues ou à la Croix-Saint-Oucn; ici, faute de mieux, on s'en contente; la troupe italienne vaut mieux, mais elle n'est pas en faveur en haut lieu et, comme je tiens h me ménager les faciles adiius, je m'en prive comme du bain maure, du bal du Mezzouar, de Karagous et des autres gentillesses du lieu. Il m'importe trop de ne pas
cabrer mon susceptible amphitryon. Il est revenu enchanté du spectacle et fredonnant tout seul. — Mon métier ici me rappelle les fonctions que j'ai exercées autrefois auprès de Dupont (de l'Eure) sur la terrasse du Palais-Royal; le Roi se les rappellera bien.
Lundi 30 septembre.
Départ d'Alger à six heures du matin en calèche, tète-à-tête avec le maréchal. Le soleil levant éclaire le fort de l'Empereur et le faubourg Bab-el-Oued : c'est très beau. Des routes remarquables nous conduisent jusqu'au premier relai, Dely-Ibrahim, où nous changeons de chevaux devant le bureau des diligences. Jusque-là tout le pays est cultivé. Dely-Ibrahim est un village allemand de sept ou huit cents âmes; il y a une centaine de protestants; en tout cinq cents dans la colonie. Le pasteur, que je connaissais de Marseille, où il a été, se plaint de ne pas être régulièrement institué. Le maréchal dit qu'il a demandé plusieurs fois, et qu'on lui a toujours promis, mais en vain, de présenter l'ordonnance au Roi.
Une demi-lieue au delà de Dely-Ibrahim, les cultures deviennent plus rares; un peu plus loin elles cessent, et les burnous rouges ou bleus des spahis et des gendarmes qui nous escortent au galop ne se détachent plus que sur la triste verdure des palmiers nains. A Douera nous changeons de chevaux dans un triste et pauvre village d'environ trois cents habitants, presque tous Français, et nous descendons au grand trot vers la plaine qui se montre à nous grise, avec des bandes noires de bois et des arbres
tranchant sur un fond brûlé; c'est une peau de tigre au pied du
bel Allas dont la verdure fraîche fait encore ressortir les minarets blancs de Blida qui ressemble de loin à une capitale. Le Djurjura perce un moment la brume et nous montre sa tête couverte de neige; bientôt il disparaît pour ne plus être revu.
«ENDARMRS MAtnES (raFFEt).
Nous tournons adroite, au hameau de Ouled-Mendil, et prenons la route de Coléa, à travers des pâturages couverts de nombreux et vilains troupeaux. Plus loin commence le bois de Masafran, où, au milieu de fouillis impénétrables, s'élèvent quelques beaux arbres qui prouvent quelles belles forêts on pourrait obtenir dans cette terre qui ne demande que du soin pour donner les plus riches produits. Je veux m'occuper ici de cette question des
forêts; il n'y a qu'à empêcher la vaine pâture pour que partout le pays se boise; ce serait une grande ressource, surtout dans les lieux malsains, qui généralement ont le triste privilège de la plus belle végétation. .\u pied de la montagne de Coléa, nous montons à cheval; le colonel de Bellonnet, du génie, est emporté par le sien et jeté à trente pieds dans un ravin où il reste sur le coup. Pasquier le saigne, et maintenant il est hors d'affaire.
AColéajevoisdes travaux superbes.
Des casernes comparables aux plus belles de France ont été élevées comme par enchantement par l'armée ; les matériaux ont été fabriqués sur place, et tout a été créé depuis le printemps. La position militaire est bien prise; je ne m'attendais pas, je l'avoue, à trouver ce que j'ai vu là.
Je passe en revue le régiment de zouaves, qui a toujours fort bonne mine mais qui ne peut se recruter que de volontaires de France ; puis je déjeune avec tout le corps d'officiers sous l'ombre de beaux orangers dont l'un a quarante-cinq pieds de haut et est trop gros pour que mon mouchoir, aussi haut que je puisse le tenir, fasse le tour du tronc. Le jardin du régiment est superbe,
Kiîvcp De ZOUAVES (baffet).
et que de botanique tu y ferais! Quant à la ville, dont l'accès est très sagement interdit aux Européens, il n'y a qu'une jolie mosquée avec de belles eaux, des palmiers et des saules pleu-
jr^ reurs; le café, ordi-
nairement si pittoresque dans les villes musulmanes, est une cave remplie de sales marchands d'huile , cuisant au soleil dans la graisse rance dont leurs burnous sont imprégnés. La population est d'un millier de misérables vivant des produits de leurs champs, qu'ils prennent
K 0 L B - E ] 1 - Il 0 U M I A 1) * U Z A T S
Bl.OC KAUS (dAUZATS).
à peine le soin de cultiver; mais si l'on mettait les agioteurs de maisons là dedans, il n'y aurait plus que des voleurs et des ruines. On a de Coléa une belle vue du Koub-er-Roumia, ou tombeau de la Chrétienne, étrange et informe monument qui, de tout temps, a excité la curiosité des voyageurs, et exercé l'érudition des savants. Don Quichotte même en parle, et il est probable que c'est le tombeau
LK GÉ.NÉBAL I) U V I V I K B ( H A K F E t).
de la fille d'un des derniers gouverneurs chrétiens de l'Afrique'.
Nous redescendons dans la plaine en face de cette coupure de la ChifTa que l'on voit dans le petit tableau de Gudin que tu as copié, et nous longeons la belle partie de la Mitidja qui appartient aux Hadjoutes. En examinant la configuration du terrain, nous ne comprenons pas comment on l'a laissée à Abd-el-Kader.
Au delà des cultures de Coléa on trouve les bois que j'avais
«EvtE m Î4' (rafpbt).
déjà traversés. Puis commence, tout le long de la Chiffa, le pays ravagé par la guerre des Hadjoutes et de nos soldats. On ne voit ni un homme ni un troupeau, mais de belles fermes abandonnées, des bois d'orangers étouffés par des chardons ayant plus de dix pieds de hauteur qui attestent la fertilité du pays et sa misère actuelle.
Deux blockhaus gardés par les coulouglis d'Oued-Zeitoun, qui restent couchés toute la journée au pied du rempart, tandis
1. Des travaux ullérinurs ont établi d'une manière définitive que le tombeau de la ChrC'lienne, comme le Madracen et autres monuments du même genre, est beaucoup plus ancien et remonte à l'époque numide.
qu'un d'entre eux fait faction en guenille sur le sommet de l'ouvrage, sont les seuls endroits habités que l'on rencontre le long d'une route desséchée, droite à perle de vue, sur un terrain uni comme un tapis de billard. Plus loin, l'herbe devient tellement touffue qu'elle est impénétrable et tellement haute que la route semble, quand on est à pied, taillée dans un mur; les différentes espèces de plantes se cantonnent ensemble et dominent exclusivement sur de vastes terrains; le fenouil jaune, les chardons gris, rouges, bleuâtres même, se succèdent par bandes, et la plaine paraît une palette où les couleurs sont mêlées. Depuis le poste français de l'Oued-Laleg* les détails de l'Atlas paraissent très distinctement, et ses coteaux bien boisés et bien cultivés se développent de plus en plus, à mesure que l'on approche de Blida, que nous laissons à gauche pour monter au camp Supérieur.
Revue des troupes : le 24% qui est un régiment tout méridional (Languedociens, Gascons et Corses), est très beau et a une tenue fort militaire. Duvivier, dont la promotion a été accueillie à merveille par l'armée, est souffrant d'une ophtalmie.
Pendant que l'artillerie tire son salut, une bourre met le feu aux herbes sèches, et plusieurs hectares de terrain brûlent jusqu'à un ravin qui arrête l'incendie au bout d'une heure.
Mardi 1" octobre.
Après une de ces belles soirées étoilées du Midi, il est survenu, vers minuit, un ouragan terrible qui lançait les pierres
1. Appelé aussi Oued-el-Alleg et, d'après la carte d'état-major, Oued-el- AUeug.
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contre les baraques et a enlevé plusieurs toitures. C'est le vent du sud-ouest ou vent du désert qui, heureusement, a passé sur l'Atlas, mais n'en est pas moins insupportable; il nous empêche tous de dormir. Mais avec le matin revient le beau temps. Je visite tous les établissements de la posilion de Blida. J'avoue, que je suis encore plus surpris qu'à Coléa; ce sont des travaux magnifiques, parfaitement entendus , très bien exécutés, en un mot, des établissements modèles.
C'est une belle pensée exécutée avec persévérance, avec cet espritd'ordre et cette volonté arrêtée qui estlecachetdistinclil du maréchal Valée.
Je ne puis donner ici un mémoire sur la position militaire, mais je dirai que Jilida est parfaitement occupé, et que la création des établissements n'a pas dû être chose simple ni facile. Tout cela a un caractère permanent qui frappe; ces belles casernes, ces fortifications en pierre, cet ensemble de citadelles et de forts détachés, qui saisit la ville sans la gêner et sans en changer le caractère, sont vraiment très remarquables. Ce sont les meilleures proclamations aux Arabes, et c'est la première phase d'une occupation réelle. Il faut
maintenant qu'il n'y ait pas le vide derrière cela, et la conquête
LP. HtKFM JIORG MOHÀUUEU.
sera réelle, la prise de possession complète. Je le répéterai encore : on ne se fait pas d'idée de ce que sont ces travaux, ni du bel ensemble de l'occupation de la plaine exécutée par le maréchal Valée, sans bruit, sans coup férir, mais sûrement et fortement. Les troupes sont aussi bien qu'en France dans ces établissements ; ce doit cependant èlre un bien monotone séjour avec
la défense absolue de dépasser les glacis des ouvrages sous aucun prétexte. Mais grâce à cette défense, la ville de lUida existe encore.
Si le maréchal y avait laissé entrer les soldats et surtout les agioteurs d'Alger, la population eût fui, et il est utile pour nous qu'elle soit là, les maisons, après avoir été vendues et revendues vingt fois à des tripoliers, auraient été ruinées et les orangeries coupées pour en faire du bois de chaufTage. Pour les véritables colons, il n'y a rien à faire à Blida, car les orangeries et les vergers ne sont pas les grandes cultures qui seules peuvent rendre les nouvelles entreprises coloniales profitables. Il y a d'ailleurs, à côté, de la place pour cent mille âmes dans la Mitidja, qui serait une Terre promise avec la sécurité, et ce n'est que pour jouer sur les maisons qu'on convoite Blida. Le
LE CHU Df.\ A M A 11 1 P, A t F E T
maréchal, selon moi, maintenant que j'ai vu les lieux, a eu raison d'interdire aux colons l'accès de la ville. He Is a most iinpleasant companion' , mais en somme, il conduit bien ce pays-ci, et y rend d'immenses services.
Pendant que je déjeune à la citadelle, le long de la ville, où pas un officier ni un soldat n'ont eu la permission d'entrer, le hakem Jiorg Mohammed et tous les grands viennent me complimenter. Blida n'ayant pas été occupé par Abd-el-Kader ni par nous, il y est resté beaucoup de Turcs, et des Turcs comme Joinville les aime. Le caïd Ben Amar, l'un des grands de la ville, n'a pas cinq pieds ; il est grassouillet avec un ventre comme une citrouille; les jambes trop courtes et assez grêles, contrastent avec le volume démesuré de son cou qui déborde ses joues des deux côtés; quand il parle il a la langue épaisse; ce bon Hadji^ en raffolerait. Tout cela me baise la cuisse, puis la main, puis se frappe le front sur mon genou; les rabbins, qui viennent après, ne me baisent que le genou, et les chaouchs le genou, la main et l'élrier. Je leur donne des présents et leur adresse quelques mots en mauvais arabe. J'accorde ensuite la grflce à une douzaine de prisonniers, qui baisent le cou de mon cheval, puis j'entre en ville où personne ne s'attend à ma visite, précédé par les chaouchs, le hakem et tous les grands.
C'est une pure ville musulmane de cinq mille âmes. Vue du dehors, elle parait une capitale par la fraîcheur des eaux, par ses riches vergers et par son étendue; mais l'intérieur ne répond pas à cette première impression. Excepté les mosquées, pas une maison n'a dix pieds de haut; ce sont des loges de bêtes féroces ou
t. Ce n'est pas un compagnon commode. 2. Le prince de Joinville.
des cartons à chapeau; les rues sont couvertes de joncs, d'un côté à l'autre, et je suis obligé de me courbera cheval pour y passer. La population nombreuse, mais immobile, paraît plus résignée que contente, plus soumise que dévouée. Chaque maison a une boutique, elles sont assez bien garnies ; les cafés ou les fondoucks
LE PRINCE ACCOUDE I. A GRiCE DES PRISONMERS (liAFKET).
sont pleins, le tribunal où siège le hakem, sorte de cave ornée de colonnettes et de nattes, rappelle les tableaux de Decamps ; l'ensemble de la ville a beaucoup de caractère et cette population musulmane, prise sur le fait de manière à laisser voir toutes ses habitudes, m'intéresse beaucoup.
En sortant par-dessous la mosquée où, en 1830, le 35° tua quatre cents Kabyles à la baïonnette, on traverse le cimetière au bout duquel périt M. de Trélan. Puis on longe de beaux jardins
qui s'étendent jusqu'à plus d'un quart de lieue et qui ne sont limités que par la quantité d'eau nécessaire à l'arrosage. J'y vois des arbres admirables et le soleil qui, en ce moment, perce les vapeurs, nous fait respirer le parfum distinct de chacune des espèces de plantes qui nous entourent, Blida est, comme je l'ai dit, complètement et habilement occupé, mais derrière, se trouve la plaine de la Mitidja qui est presque vide. 11 faudrait verser de la population européenne dans cette Terre promise, et ce serait, je crois, très facile, mais cela viendra en son temps.
.\vantBoufarik, les cavaliers de Beni-Khelil viennent au-devant de moi faire la fantasia avec toutes les gentillesses ordinaires, ce qui impatiente le maréchal. Je trouve à Boufarik un village de sept à huit cents ûmes ; mais ces gens-lii ne font que faucher les foins qui viennent naturellement et je ne les regarde pas comme de vrais cultivateurs. Ils fournissent cependant déjà deux compagnies à la milice de la plaine, et je crois que, dans l'avenir, la position centrale de cet endroit lui assurera un développement considérable.
Je visite ensuite Douera qui est vilain, mal établi et mal tracé et, grâce aux belles routes que le maréchal a fait faire par l'armée, je rentre de bonne heure à ,\lger par la belle descente du fort de l'Empereur, qui frappe toujours.
Chemin faisant, le maréchal me confie quelques-uns de ses plans sur moi. Il va embarquer pour Philippeville, afin de me servir d'escorte dans la province de Constantine, de manière à ne pas toucher aux postes qui y sont établis : le 2° léger, un escadron de chasseurs, des mulets de bât pour les bagages, et deux calèches avec des chevaux d'artillerie. C'est avec une peine infinie que je lui soutire ces renseignements : il est si volontaire et si imprévu. 11 a fait de grandes choses ici, il est très capable, il
veut être bien pour moi, mais il n'est pas agréable à manier. Aussi, tout en lui rendant justice, on ne l'aime guère.
Mercredi 2 octobre.
Arrivée du courrier de France, à la joie universelle ! Je reçois de bonnes nouvelles télégraphiques du 28 septembre de Paris, et une lettre de la Reine du 29, mais rien de toi, probablement par quelque malentendu ou quelque erreur de poste; cependant de loin on ne dit guère : « Point de nouvelles, bonnes nouvelles. » Le bateau amène aussi le maréchal Clauzel, dont la visite n'amuse que fort médiocrement mon amphitryon, et MM. de Loynes ' et de MirbeP; le premier est le seul débris de la colonne de députés dont le maréchal devait être le cornac, le second vient pour étudier la circulation de la sève dans les palmiers ; pro-di-gious l
Après avoir dévoré tous les journaux qu'on lit à peu près comme dîne un homme qui a longtemps jeûné, c'est-à-dire avec une extrême avidité à laquelle la satiété succède promptement, et après avoir un peu raisonné sur toutes les nouvelles qu'ils contiennent, nous allons à l'hôpital civil, qui est bien insuffisant et auquel le maréchal se plaint que M. Laurence (qui est ici l'Antéchrist) ne veuille pas faire faire quelques travaux indispensables. La plupart des malades sont des Allemands; ils supportent moins bien le climat que les Méridionaux, et la fièvre leur donne promptement le Heimwch\ En outre ils ne connaissent pas les cultures
{. Député du Loiret.