Au sud-est de Sétif : on l'appelle aussi Sidi-Brahara
haut; mais ce ne sont pas les anciennes murailles romaines, ce sont des i-econslructions faites probablement par Bélisaire. Il y vint parla roule des Abd-el-Nour qui, traversant la plaine, est la véritable voie militaire et vaut bien mieux que celle passant par Djemila. La forteresse a un caractère byzantin très prononcé, et on retrouve, dans les murailles, des pierres taillées pour d'autres destinations ou portant des inscriptions. L'enceinte de
MURS BYZANTINS UE SÉTIF (dADZATS).
la ville de Sitifis et ses monuments qui étaient beaucoup moins beaux que ceux de Cuiculum sont détruits. Je ramasse pourtant quelques bagatelles que je ferai venir à Paris. — En arrivani, moi, le premier prince chrétien qui ait jamais visité ces contrées, à la tête d'un cortège triomphal de populations musulmanes, dans cette forteresse romaine gai-dée par des Turcs avec le drapeau tricolore, je ne puis m'empècher de faire de singuHères réflexions. Ce bataillon turc, qui a fait notre avant-garde ici, est excellent et d'un dévouement à toute épreuve; mais il est indignement traité. — Ces malheureux, qui sont plus compromis que nous
vis-à-vis des Arabes, et que nous devrions soutenir avec un soin tout particulier, n'ont ni vêtements, ni nourriture, ni logement. On leur donne seize sous par jour et un petit morceau de biscuit ; avec cela il faut qu'ils s'habillent et s'entretiennent : c'est impossible! En outre, on les envoie dans les postes où ils ne peuvent môme pas trouver de la viande ou de la farine, et on les laisse au bivouac en plein air, sans une couverture ni un manteau. — Ils souffrent, meurent et ne se plaignent pas. Les officiers qui les commandent ne sont guère mieux traités; il y a là quelque chose à faire.
En fouillant dans les ruines, je vois un serpent qui a plus de cinq pieds de long, et les Turcs me disent qu'il y en a de plus de sept pieds, mais ils sont inoffensifs. Il y aussi beaucoup de lions dans ce pays-ci, où ils sont attirés par la grande quantité de troupeaux, et je crois que Mokrani va en faire chasser pour moi. — 11 y a de bonne eau, très abondante, ce qui est précieux, mais le bois manque complètement, et, dans l'hiver, où il neige beaucoup, ce serait un grand obstacle à un bon établissement.
Sélif est une position bien importante et destinée à jouer un rôle principal dans l'occupation de l'Algérie. Du plateau élevé où ce poste est situé, on descend, par les vallées, à Constantine, à Zamoura, à Dellys, à Bougie; on va au désert par les cols du mont Aurès, à Alger par lesBibans, à Médéa en passant derrière l'Atlas. Il n'est pas une seule de ces routes qui, par suite de la situation géographique de Sétif et le cours des rivières, ne soit obligée d'y passer. —Ce sera le point le plus utile de la province de Constantine, après Constantine même; et la province de Constantine sera toujours notre ancre de salut, car, quelles que soient les chances de l'avenir avec Abd-el-Kader, les Français
pourront toujours se maintenir dans cette province et en débouclier pour conquérir ou reprendre le resle de l'Algérie. — Le pays est entièrement soumis; je viens de faire soixante lieues de Pliilippeville ici, au milieu de populations complètement conquises, et il faut songer qu'il y a trois ans nos avant-postes étaient à Drean, à près de quatre-vingts lieues d'ici. — J'oubliais
de dire qu'il y a à Sétif un tremble très gros et très vieux auprès duquel se trouvent trois fontaines dont les inscriptions romaines sont surmontées d'un croissant grossièrement fait '. M. Desfontaines, le dernier cup.TEAi ..E LA co.o^NB Europécn qui soit venu ici avant D'ORLÉANS. l'armée française cl qui voyageait
vers le milieu du siècle passé, parle de ce tremble comme d'un arbre déjà âgé.
Le spectacle de celle source, entourée de soldais français et de sauvages d'au delà du mont Bou-Taleb, était fort curieux. Le soleil se couchait, et nous admirions les effets sublimes que produisait, sur le vaste panorama ouvert à nos regards, l'alternative des rayons solaires, des orages et des arcs-en-ciel. Mais nous avons payé bien cher ce plaisir, car, peu après, la pluie est venue mouiller nos pauvres soldats qui ne possédaient d'autre bois que la paille et les chardons qu'ils avaient ramassés sur la route, avec l'esprit d'industrie qui caractérise ces Gil Blas en uniforme.
1. Ce croissant est romain comme les inscriptions qu'il accompagne : c'est le disque lunaire, emblème de Tanit, la déesse punique. On le rencontre fréquemment dans l'épigraphie africaine.
Mardi 22 octobre, au matin.
J'enverrai par le prochain courrier le Journal de ce jour. Je me porte à merveille, et, grâce à mon organisation de campagne, je n'ai pas senti une goutte d'eau; mais les pauvres soldats ont été bien mouillés ; heureusement qu'il y a abondance de nourriture et que les tribus nous apportent du bois.
7 heures et demie du soir.
Mon Journal d'aujourd'hui sera court. '
Le séjour que nous devions en tout cas faire ici, pour nous
CAMPEMENT PAR LE UADVAIS TEMPS (rAFFET).
organiser, a été paralysé par le mauvais temps. Depuis hier,
huit heures du soir, jusqu'à quatre heures aujourd'hui, il a plu
par grains et avec coups de vent de deux heures en deux heures. Le soldat a souffert, mais nous avons eu à hii donner du bois, du charbon et des vivres à profusion. — La gaieté dure encore; on voyait, pendant la pluie, les troupiers se promener, les couvertures sur le dos, chantant et dansant. Le vent est mieux placé; les Arabes disent que demain tout sera fini et que nous aurons une série de beaux jours. Cependant nous ne nous engageons dans aucune opération à la légère et tout sera calculé avec excès de prudence sous tous les rapports. Les nouvelles d'aujourd'hui sont une incursion d'un lieutenant d'Abd-el-Kader dans le territoire contesté, et le départ pour Tlemcen de la petite garnison d'Hamza. J'ai fait encore la fonction arabe avec tous les grands du pays. On nous a apporté des vivres pour plus de dix jours, si c'est nécessaire. Tu recevras de mes nouvelles encore avant que je rejoigne la mer. — Sétif, qui heureusement est extrêmement sain, sera, un jour, un point très important, et je suis satisfait d'y être venu.
Mercredi 23 octobre.
SÉJOUR A SÉTIF. — Il a rcpIu encore assez fort celte nuit, mais la gaieté du soldat ne l'abandonne pas. Je parcours ce matin les bivouacs, et, tout en admirant l'adresse ingénieuse de ces troupes d'Afrique, dont l'activité doit suppléer à tout, et qui font tous les métiers, je recueille une foule de ces mots spirituels qui sont si naturels aux soldats français. Jfe' tâchais "de consoler quelques pauvres diables que j:e voyais tout mouillés. « La pluie ne mouille, nie répondit l'un, que lorsqu'on bat en retraite. » — r- « En France,
dit un autre, le soleil luit pour tout le monde; ici il ne luit pour personne. » — « Ah çà! mon prince, me dit un troisième, on veut envoyer des colons; ce sont des marchands de parapluies qui feraient fortune. » Quelle bonne race que ce mélange de tant de sangs différents d'oti est résultée la nation française!
SCKME DR BI\UL,IC ^KAFFET).
Peu à peu le soleil qui se montre fait sortir les plus paresseux de leurs tentes improvisées avec des couvertures et des capotes; on fait des feux avec des chardons qui sont la futaie de ce pays-ci, des crottes de chameau qui en sont le charbon de terre, et des las de sauterelles mortes. Les gosiers se dérouillent et la fable de Phœhus et Dorée est mise en action. Le camp devient une salle de concert; les souffrances de la nuit sont bientôt oubliées, même par les malades qui demandent à marcher, et que je suis obligé
I ^■d'aller voir pour les pérorer.
Une partie de la journée se passe pour moi à antiquailler : on me montre dans les monts Aurès l'endroit, à quatre journées de marche d'ici, où est Lnmbessa, qui est certainement la ville romaine la plus curieuse que renferme l'Afrique. J'ai la certitude que les ruines sont absolument dans le même état où elles étaient lorsque Peysonnel les visita en 172S; c'est-à-dire que le beau temple d'Esculape, les quinze portes de la ville, les cinq temples, les arcs de triomphe, les bains, etc., sont tous encore debout, quoique le tremblement de terre de 1829 ait fait tomber quelques pierres. On peut y aller quand on voudra avec une petite escorte de Constantine ou de Sétif, and il is well ivorth seehig\ — A moins que la commission scientifique ne l'essaye, voihï ce qu'il faut garder pour l'époque où Totone' exécutera ses caravanes en Afrique. Du reste toute l'exploration de ce pays-ci est à faire, et avec les auteurs à la main; il y a deux fois plus de ruines que de noms sur la carte et la plupart des voyageurs sont inexacts. Shaw parle évidemment de choses qu'il n'a pas vues; Bureau de la Malle, de même; Desfontaines n'est qu'un botaniste; Peysonnel est le seul qui décrive bien fidèlement. — Tout ce que j'ai vu se rapporte parfaitement à son dire. Il y a ici, à cinq lieues, les ruines d'Azel, mais je leur soubaite bien du plaisir et ne vais pas les voir. — M. Boblaye me parle des Actes des martyrs de Numidie comme étant pleins de renseignements curieux.
Les mœurs des Arabes qui nous entourent ne sont pas moins intéressantes à étudier. Ce sont les vrais Bédouins, les vrais Arabes nomades : au marché où ils sont réunis au nombre de près de deux mille, je vois des détails fort curieux. Il y a notam-
i. Et cela vaut bien la peine d'être vu. 2. Le duc de Montpensier.
ment un grand nombre d'hommes très blonds et roux venus d'au delà du mont Aurès. Est-ce l'efTet du climat des montagnes, ou sont-ce des descendants des Vandales? Ce qu'il y a de certain, c'est que les Byzantins ne prirent ni Djemila ni le mont Aurès, et
NOMAUt» .IJCCAUrhJ.
c'est pour cela que les ruines romaines y sont pures et n'ont été altérées par aucune reconstruction de ville. Bélisaire s'empara de Sétif par la plaine des Abd-el-Nour; mais il ne put forcer le col de Mons, ni lo mont Aurès; ensuite il enferma h Papua, près de Slora, les derniers Vandales et les détruisit. Les lions dont il se servit à son triomphe venaient de Sétif. Il y en a encore beaucoup et, cet été, le fils d'Kl-Mokrani, que les soldats nomment le Macaroni, en a lue sept dont il a les peaux. — Le maréchal et
tous les gros bonnets de l'armée l'appellent très sérieusement « Monsieur de la Medjana » . C'est un homme fort nul, mais son secrétaire est capable et mène tout. Des autres chefs arabes, Bou- Hamelaoui est le plus distingué et, à mon avis, ce serait un homme supérieur en tout pays. Son gendre, le caïd AH, est un brave soldat qui nous est très dévoué.
Ce qui me frappe toujours c'est l'extrême soumission de ces Arabes; ils viennent de vingt lieues à la ronde, non seulement nous vendre tous leurs produits, mais aussi nous apporter la diffa, c'est-à-dire une espèce de dîme. Des frontières de Tunis aux Bibans le pays est parfaitement soumis. Cependant le fanatisme égare encore quelques tètes et nous en avons eu une triste preuve aujourd'hui. Des cavaliers arabes sortaient du camp et traversaient la ligne de nos soldats occupés à faucher les chardons, lorsque l'un d'eux tua un caporal du 2° léger assis par terre, uniquement pour le plaisir de tuer un chrétien. Les chefs promettent d'indiquer le coupable et même de le livrer, et je ne suis pas éloigné de croire qu'ils le feront.
Des tribus j uives vivant sous les tentes et vêtues comme les Arabes, mais conservant leur religion, sont une des curiosités du lieu.
Dans l'après-midi, nous travaillons à compléter les défenses du fort et à y créer des établissements permanents pour les soldats du bataillon turc, qu'il faut y laisser avec toute leur famille, de manière à y faire une petite colonie militaire qui créera un centre de population musulmane et dévouée dans ce poste si important. Je crois que c'est une opération éminemment utile, et qu'indépendamment des autres avantages qu'elle présentera, elle rendra impossible la conquête delà Medjana, si souvent tentée par Abd-el-Kader. Si colui-ci mettait le pied dans la
province de Conslantine, il pourrait y faire bien du mal. Sétif doit être l'exlréinité de la ligne intérieure dont l'autre bout est à Conslantine, mais je crois que la communication intermédiaire doit être par la plaine des Abd-el-Nour et non par Djemila et Malialla, qui sont sur l'ancienne voie romaine de Carlhage à Césarée (Tunis à Cherchel), que Bélisaire n'a pu rétablir. Bougie devenant le port de Sétif, comme Philippeville l'est de Constantine, les approvisionnements seraient faciles, et un avenir serait assuré au point jusqu'à présent stérile de Bougie. De bonnes garnisons à Conslantine et à Sétif constitueraient un ensemble bien plus satisfaisant que ce qui existe aujourd'hui, et le résultat si important que le maréchal Valée a obtenu serait atteint à meilleur compte, mais l'élat de cette province n'en est pas moins remarquable. Il y a trois ans il fallait de fortes escortes pour aller à quatre lieues de Bône; aujourd'hui nous allons jusqu'aux Portes de Fer, c'est-à-dire à plus de cent lieues de Bône, sans brûler une amorce ; Philippeville est créé en un an ; les contributions commencent à rentrer, et il est déjà possible, comme dans un gouvernement régulier et ancien, d'apercevoir les abus et de les combattre. Cela fait, selon moi, beaucoup d'honneur au maréchal Valée et je crois qu'il faut le soutenir dans son système.
Des renseignements venus de Bougie nous font penser que si nous commençons maintenant la route qu'il faut nécessairement établir d'ici à cette ville, les Kabyles prendront les armes en masse. Comme ils sont en train de se soumettre, que plusieurs de leurs chefs et surtout de leurs marabouts sont en négociation avec nous, qu'Abd-cl-Kader leur fait des propositions qu'ils ont
I'B repoussées jusqu'à présent, le maréchal craint que ce ne soit l" """■■"'"■■
route qui, tentée plus lard à propos, pourrait se faire pacifiquement. Aussi revient-il à son idée favorite d'aller par terre de Conslanline à Alger, à travers cent lieues de pays. — Il is no joke\ — Il dit avoir reçu des nouvelles d'Abd-el-Kader, qui est retourné vers Oran et qui a retiré son monde d'Haraza, après la défaite de son bey do Sebaou par les Kabyles ; il prétend que son lieutenant Omar a fait une excursion dans la Medjana, pour masquer ce mouvement, et que le moment est favorable pour passer les Bibans, détruire Hamza et établir ainsi notre droite sur les terrains à l'est d'Alger de manière à nous conserver la contiguïté avec la province de Constantine.
Il s'engage entre nous sur cette question une discussion de deux heures qui est des plus pénibles. Je lui dis en somme que je ne veux participer qu'à quelque chose d'utile à la colonie et ne menaçant pas la paix avec Abd-el-Kader ; que je pense bien que la route par terre d'Alger à Constantine est utile, plus encore le maintien du droit de la France sur les terrains contestés, et l'éloignement d'Abd-cl-Kader de la province de Constantine; mais que je ne veux pas, quel que soit mon désir de participer à cette belle et difficile opération, m'associer à un acte qui pourrait avoir le caractère d'une provocation; que ma conscience et mes devoirs vis-ù-vis de mon pays me le défendaient ; que, toutefois, s'il pouvait me garantir que la guerre ne s'ensuivît pas, j'étais prêt à le suivre; que c'était le langage que je lui avais tenu à Fhilippeville et à Constantine; que je ne varierais pas, et que c'était à lui à voir s'il pouvait me donner cette assurance sïnequà non. — J'ai cherché à voir les documents originaux de ses renseignements sur Abd-el-Kader et de ses correspondances, mais il