En vue
de Sebaoïi se faisant remarquer, je jugeai qu'il n'était désormais plus possible honorablement d'éviter une affaire. Aussi, après avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour la prévenir, je résolus de la mener le plus vigoureusement que je pourrais et de faire aux Arabes tout le mal qu'il dépendrait de moi de leur faire.
Le maréchal se chargea de faire filer tout le convoi avec le 17° léger et le 23% qu'il massa au bout d'une assez longue vallée traversée par un ravin très profond et très boisé mais peu large, et dominée à gauche par des crêtes garnies de maquis épais. J'envoyai le 2" léger, moins trois compagnies d'extrême arrièregarde, au delà de ce ravin, au fond duquel je fis embusquer une compagnie, et je garnis la crête la plus rapprochée de ma colonne d'une ligne de tirailleurs pour assurer la retraite de mon extrême arrière-garde. Je tendis en même temps une embuscade de cavalerie, mais l'ennemi s'en aperçut et l'évita. Je plaçai alors ma cavalerie de manière à pouvoir m'en servir à volonté, mais le maréchal m'en fit demander une partie, puis emmena la colonne en me faisant dire qu'il allait prendre position à une lieue de là. E scmpre bene.
Les Arabes, voyant ce mouvement, deviennent plus entreprenants, passent en masse le ravin sur ma gauche et en dehors de ma ligne, puis se portent en avant avec de grands cris et d'autant plus d'ardeur qu'ils voient l'arrière-garde restée seule. C'était le moment de leur donner une poussée. Je divise ma cavalerie — quatre-vingts chevaux — en trois détachements : deux pour tourner l'ennemi par la droite et par la gauche, le troisième pour courir sus aux traînards et soutenir la charge. En même temps trois compagnies du 2' léger devaient marcher de front contre l'ennemi et couronner la position.
Le mouvement, malgré quelques fautes de détail, réussit, parce qu'il fut exécuté avec grande résolution et promptitude. Les Arabes furent culbutés, jetés dans le ravin ; les carabiniers du capitaine Forey et les voltigeurs du capitaine Bouisset arrivèrent de front en même temps que les charges circulaires
eHBCSClDE (RiFFET).
conduites par de Salles et Miltgen ; tous les cadavres ennemis restèrent sur la place; les Kabyles îi pied, poursuivis dans un douar, y furent atteints et tués. L'un d'eux, blessé, tombait par terre : il voit approcher le carabinier qui va l'achever; comme César, il jette son burnous sur sa figure et reçoit la mort sans bouger ni mot dire. Le 2' léger prend un cheval, des mules et des armes, et se prolonge aussitôt sur une crête qui nous rend la retraite facile. Profitant du moment où les Arabes, en déroute et fusillés, à mesure qu'ils repassent le ravin, par la compagnie
438 EXPÉDITION DES PORTES DE FEft.
qui y est embusquée, se retirent en désordre, je rallie les compagnies que j'avais au delà du ravin, et je commence mon mouvement de retraite, car je crois qu'avec les Arabes il ne faut jamais se retirer sans les avoir chargés à fond, et ne jamais s'arrêter soit pour marcher en avant, soit pour marcher en arrière, après leur avoir donné une frottée.
Le coup de collier a été assez court mais vif; sur quarante chasseurs, qui à la droite ont abordé les Arabes, il y a eu un homme tué, deux officiers et six soldats blessés, un cheval tué et quatre blessés. Les chasseurs de gauche, qui n'ont rien eu, me font onze prisonniers dont je ne sais que faire et qui indignent le 2° léger lequel est très animé, et veut, disent-ils, faire manger à leur général de la tête de Bédouin au naturel. La plupart des blessés du 2° léger refusent de quitter le combat, et restent dans le rang malgré les balles dont ils sont atteints. Les capitaines Bouisset, Forey et Soutoul et le sergent-major de Bray, que Nemours connaît bien, mènent cette attaque avec beaucoup de vigueur et de promptitude; les soldats font preuve d'une grande intelligence et d'un grand sang-froid, malgré leur ardeur, ce qui paraît une contradiction et se trouve cependant vrai.
Lorsque les compagnies du 2" montèrent sur ce mamelon, je voulus pour animer les hommes, leur faire sonner la marche du régiment. « Non, non! me répondit-on avec une fanfaronnade gasconne justifiée d'ailleurs par le courage des soldats, ils sauraient que c'est le 2° léger qui charge, et ne nous attendraient pas. Qu'on nous sonne simplement la charge ! » Et en deux reprises de la charge la crête était couronnée et les Arabes fusillés abandonnaient leurs morts et leurs blessés. Pendant que j'exécute mon mouvement de retraite, je m'aperçois que le caro mares-
ciallo, au lieu de prendre position à une lieue, s'en est allé droit avec la colonne jusqu'au pont de Reni-Heni, à trois ou quatre heures de marche de là. Je suis obligé dès lors d'user de plus de précautions : je fais occuper en arrière de moi toutes les crêtes et tous les passages de ruisseaux, mais les Arabes m'inquiètent beaucoup moins. Cependant, voyant des groupes nombreux se reformer sur ma droite, je fais avancer un de mes obusiers —
i;L»iEn (kaffet).
dont par parenthèse un mulet fut blessé, ce qui me rappelle le mulet de Pasquier, — et deux obus portant bien suffisent pour tenir l'ennemi à dislance. Quoique je ne voulusse employer le canon que comme moyen de terminer l'affaire, je n'étais pourtant pas fâché de m'en servir pour lui montrer que nous en avions fait passer à travers les Portes de Fer, ce qui lui paraîtra fabuleux et est propre à accroître l'opinion qu'il doit avoir des Français.
Le déploiement de mes chasseurs achève d'en imposer aux assaillants et j'arrive en bon ordre au pont môme de Beni-Hini, où je bénis le ciel de notre bonne étoile qui nous permet de tra-
verser Tisser à gué à la nuit tombante. Cette rivière considérable grossit tellement après un seul orage que les courriers demeurent quelquefois cinq ou six jours sans pouvoir la passer. Si cela nous était arrivé, nous pouvions nous trouver dans le plus cruel embarras, obligés de consommer nos vivres, de soutenir sur place les attaques des populations voisines du bey de Sebaou, peut-être d'Abd-èl-Kader lui-même ; condamnés enfin à allumer ainsi la
PONT DES BEM-UIM (DABZiTS).
guerre malgré nous, ne sachant comment rapporter nos blessés et ayant encore des défilés devant nous. C'est une des mille chances défavorables et probables que nous avons courues dans cette expédition, où toutes les circonstances, par une succession de bonheurs inouïs, ont tourné en notre faveur. Si seulement il avait fallu monter de nuit la rampe de Tisser avec des mulets éreintés comme ceux que nous traînons avec nous, il nous eût été impossible de ne pas perdre une grande quantité d'animaux, mais tout le convoi était passé avant la nuit close, cl il ne restait que le T léger à faire entrer dans le camp.
On ne peut voir ces troupes excellentes sans les aimer et les admirer; aujourd'hui, quand les premières balles sifflèrent, ces hommes fatigués par des marches forcées et une charge extrême, redressaient la tête; les yeux brillaient; les officiers étaient leurs manteaux; les soldats, leurs cartouchières; tous se sen-
te DOCTEUR PàSQUIER PANSE LES BLESSÉS (RIFFEt).
taient légers et en train. La colonne ressemblait à un jlion secouant sa crinière. Mes officiers ont bien servi; Chabaud, Bertin et Munster sont ceux qui ont le plus d'œil militaire. Chabaud surtout.
Le pont de Beni-llini, quoiqu'il n'ait que soixante-cinq ans
d'existence, a été emporté par les crues terribles de l'Isser — qui,
il y a deux jours, n'était pas guéable. — C'est un assez bel ouvrage d'Omar-Pacha, le plus illustre des deys. Ayant été battu à plate couture par les Kabyles des Beni-Kalfoun, à la journée de Flissa, il construisit ce pont et la route pavée qui y mène pour éviter le col, plus facile du reste, de Beni-Aïcha*.
Un beau bivouac en arrière du Bou-Zegza ou Djebel-Ammal, que je ne m'attendais pas, il y a un mois, à voir sitôt par l'autre face, est lestement pris, quoique le soldat soit fatigué, surtout le 2° léger qui n'a arrêté ni mangé de la journée et qui s'est parfaitement comporté. Nos mulets, qui ne dorment pas, peuvent à peine mettre un pied l'un devant l'autre, et l'odeur de la poudre ne leur redonne pas des jambes comme au soldat. Les blessés que je vais visiter vont bien. Pasquier, enchanté d'avoir de la besogne, m'assure que les balles que deux officiers de chasseurs, MM. de Lestapis et Ducret, ont reçues dans la poitrine sont très heureusement placées, et que peu de blessés sont en danger. Au 2° léger plusieurs restent au feu, et un plus grand nombre ne va pas à l'ambulance. Mais nous avons pas mal d'hommes dont les pieds sont écorchés; les souliers s'abîment en passant constamment dans l'eau ; il n'y a plus de graisse pour les adoucir et cependant le soldat va toujours, et nous n'avons pas de malades. Il est vrai de dire que l'administration, qui sert admirablement dans cette campagne, de nous laisse manquer de rien, et que, dans la province d'Alger, on trouve du bois partout.
Demain, je serai au Fondouck et le Fondouck c'est la France. Chacun s'en réjouit. Et moi, quelles nouvelles y trouverai-je?
i. Aujourd'hui Menerviile.
Vendredi 1" novembre.
DE BENi-HiNi AU FONDOUCK. — JouF de la Toussaint ; heureuse journée. Les généraux Hulhières etde Dampierre me donnent, en arrivant ici, des nouvelles du Roi et de la pauvre Reine jusqu'au 23. Tout va bien. Je lis les journaux; je vois que la femme Girodet est vraiment folle. J'atteins avec un bonheur insolent le
mRCIlE DE L'*V4?iT-GiIlBE (BAFfKT).
terme d'une opération architéméraire ; je suis heureux et bien soulagé de toutes mes inquiétudes, dont la plus grande était celle qu'involontairement me causait l'accident du 18 octobre, et je jouis de l'impression que produit, sur tous ceux que nous rencontrons, le succès complet et sans anicroche de l'opération que nous venons de faire : enfin, c'est une bonne journée. En voici le récit; Cambis, je crois, la trouverait plus que bou/fone.
Après des marches aussi énormes que celles des jours précédents, faire huit lieues dans des défilés affreux et soutenir en dehors de la route un combat d'arrière-garde : il is strong work\ Je ne connais nulle part de terrain aussi difficile que celui que nous avons parcouru aujourd'hui et notre étoile nous a encore été bien utile. Au point du jour, j'engage l'avant-garde dans le défilé qui commence sur la rive même d'un affluent de l'Isser, à petite portée du fusil du camp, et je pousse le plus vivement possible la tête pour aller occuper le col d'Ain-Sultan qui est la clef de la roule à deux lieues et demie de là. C'est le 2" léger qui fait l'avant-garde. Je défie de donner une description du chemin qui est un escalier de rochers roulants ou pointus comme des épées, entremêlés de débris de pavés, de broussailles épineuses : tantôt il est tellement encaissé qu'il faut courber la tète sous les broussailles qui le recouvrent, tantôt il est en chaussée au-dessus de précipices.
Pour laisser filer le convoi, dont je double l'escorte, le 1 V léger, avec deux obusiers et cinquante chasseurs, reste en position à Beni-Heni, tandis que l'avant-garde court occuper Aïn-Sultan de manière que l'entrée et la sortie du défilé soient gardés.
A peine ai-je placé mon monde à Ain-Sultan qu'on me dit l'arrière-garde attaquée. Impossible de suivre ce qu'on appelle la route : huit cents animaux chargés la barrent sur une longueur de plus d'une lieue; en outre une caravane, qui se rendait aux Bibans et que la fusillade a fait rebrousser, occupe une autre partie du chemin. Pressé d'arriver, je fais deux lieues et demie dans des terrains à pic vraiment effrayants. Il n'y a que l'odeur