‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 62 sur 67 · N'y pensons pas, en avant · texte numérisé non relu

N'y pensons pas, en avant

Le maréchal ordonne aussitôt de pointer dessus et il lance la tête de la colonne à toute allure. Mais le trot prolongé a bientôt calmé sa juvénile ardeur : il reconnaît qu'il sera impossible d'arriver avant la nuit à ce fameux camp et encore plus impossible de le surprendre. On prend donc le parti d'attendre le reste de la colonne. Mustapha Bonnemain, qui court la plaine en tous sens, découvre deux courriers d'Abd-el-Kader qu'il arrête ; l'un d'eux est un déserteur des zouaves, qui porte l'uniforme de l'infanterie de l'émir. Les lettres d'Abd-el-Kader, dont ils sont porteurs, sont adressées aux habitants de Djidjelli pour leur dire que la paix n'existe plus entre les chrétiens et lui et que, sous peu, il proclamera la guerre sainte. Elles sont datées de Mascara le 17 octobre, jour où nous étions à une journée de marche de Constantine et où, par conséquent, il n'y avait eu aucun prétexte de fourni.

Je ne crois pas que pour cela il fasse la guerre; je suis persuadé que ces lettres ne sont que les circulaires habituelles dont il inonde le pays pour entretenir l'inquiétude, la haine des Français et le système de brigandage qui est la base de son gouvernement. — Les populations y répondent bien peu : notre voyage, sans tirer un coup de fusil, est un bel éloge du système du maréchal et une éclatante constatation des résultats qu'il a obtenus. — J'étudie à fond cette affaire d'Afrique et j'espère rapporter une opinion raisonnée sur son ensemble et ses détails. — Le temps est très beau, mais froid. 11 n'y a pas de malades, et notre colonne va à merveille. Pour moi, ma santé n'a pas été un instant éprouvée. Puisse-t-il en être autant de toi et de tous les miens, auxquels je pense tant !

Mercredi 30 octobre.

DE KEF-REDJALA A BENi-DjAAD. — Le succès de notre Opération est assuré. C'est un succès miraculeux, car nous arriverons à Alger, recevant sur leur sol la soumission des peuples qui venaient nous attaquer jusqu'à Bab-Azoun et qu'Abd-el-Kader gouverne, et cela sans coup férir, sans malades et sans accident aucun, après une marche sans exemple dans les annales militaires de l'Afrique depuis les Romains. Le bonheur y a été certainement pour beaucoup : le temps admirable qui nous favorise, plutôt frais que chaud, est une chance bien heureuse; mais il y a eu du bien joué, et toute l'armée aujourd'hui est unanime pour dire que ce sont les vingt lieues, en deux jours, d'Aïn-Turk au pied des Bibans, qui ont décidé l'affaire. Nous ne réussissons si bien partout que parce que nous arrivons presque avant la nouvelle de notre départ et que nous prenons à revers des populations déjà préparées, par nos succès dans la province de Constantine, à se soumettre à nous, et que notre justice et notre discipline achèvent de rallier. — Celui qui eût dit que trois mille Français, alourdis par un bagage immense, parcourraient, en dehors de la saison des moissons et des semailles, cent vingt lieues de pays difficile et parsemé d'obstacles ([ue les Romains, les Turcs et Abd-el-Kader lui-même n'ont pas surmontés et qu'ils arriveraient au bout de leur entreprise sans l)rûler une amorce, sans laisser un homme en arrière, sans manquer de rien, cet homme-là eût paru fou à tous ceux qui ont servi en .Afrique. — L'on me dira à cela que je me vante trop

lot et que nous ne sommes pas encore à Alger; c'est vrai, mais, après ce qui s'est passé aujourd'hui, j'ai la confiance que ma prédiction se réalisera. Si la suite de mon Journal me donne tort, je demande d'avance l'absolution, car nul n'est prophète en... Afrique.

N'ayant point de guides pour ce pays, sauf deux sous-officiers de spahis qui ont fait une fois le voyage, il y a dix ans, et, étant dans une ignorance complète sur l'état du fort d'Hamza, de sa garnison, etc., je propose au maréchal — pour empêcher le bey de Sebaou, soit de l'occuper avant nous, soit d'en évacuer les magasins s'il y en a — de partir d'avance, mais seulement au lever de la lune, à cause des guides, avec une colonne légère, d'arriver au point du jour devant Hamza, et de l'occuper immédiatement, quelque chose que je trouve devant moi. Le maréchal, malgré mes efforts, n'adopte pas complètement ce plan, et ne m'autorise à partir qu'à cinq heures du matin, pour qu'il soit plus près de moi avec le reste de la colonne, afin de me soutenir.

A quatre heures, sans tambour ni trompette, et avant qu'on batte le réveil, je mets en mouvement cent cinquante chevaux, commandés par le lieutenant-colonel Miltgen, deux obusiers de montagne, commandés par le capitaine Jorry, soixante sapeurs conduits par Devaux, l'aide de camp du général Bernard, et six cents hommes des compagnies d'élite de la division, commandés par le colonel Corbin.

Les dikltantï di natura auraient admiré les beaux effets de la lune, puis ensuite du soleil levant sur des sites et dans une contrée qui est la plus belle de l'Afrique, au dire de tout le monde, même de Holder qui, comme tous les valets de chambre, a horreur de l'Algérie. Mais nous étions pressés d'arriver, et

les renseignements que nous arrachons en route à quelques maraudeurs arabes, ramassés par les spahis, nous font encore hâter le pas. A huit heures et demie, je grimpe avec de Salles, Gérard et quelques officiers sur un mamelon d'où l'on me dit que l'on peut voir le fort d'Hamza, et j'aperçois à une demilieue tout le camp du bey de Sebaou, venant de la montagne d'Ouannougha et en pleine marche sur le fort.

Je prends aussitôt mes dispositions pour tâcher de lui couper la route, ne sachant pas ce que peut être le fort, que je n'aperçois qu'à une grande lieue. Pendant ce temps, la colonne arabe, qui était fort en désordre, ne se doutait pas que les Français fussent si près. Je pousse mon infanterie droit sur un gué qui mène au fort, afin d'y devancer le bey, mais le lieutenantcolonel Miltgen m'enlève sans ordre ma cavalerie et se met à poursuivre quelques hommes écartés de la colonne du bey. Ce mouvement en fait sortir d'autres de toutes les broussailles et ils se sauvent sans tirer un coup de fusil. J'entends Miltgen commander : « Sabre à la main ! » Le moment était délicat : j'avais le choix entre une affaire d'avant-garde, où nous aurions ramassé une trentaine de misérables et tout au plus culbuté quelques bagages du bey, sans pouvoir arriver à ses drapeaux ; ou la gloire de pouvoir dire que nous n'avions pas tiré un coup de fusil dans toute cette expédition.

Ma résolution devait être prise instantanément, elle le fut.

I Autant j'aurais été bien aise d'avoir ce qu'on peut appeler une jolie affaire, autant je préférai, à une charge en fourrageurs sur des traînards, l'avantage de terminer sans hostilités une opération remarquable. J'envoyai, ventre à terre, au colonel Miltgen l'ordre de ne pas charger, à moins qu'on ne tirât sur lui, de

remettre le sabre dans le fourreau et de marcher au pas. L'occasion était belle pour le lieutenant d'Abd-el-Kader ; il avait autant de monde que moi ; ma cavalerie était fort séparée de mon infanterie, dans un terrain coupé. Mais il se sauva sans tirer un coup de fusil, après avoir échangé quelques injures avec le caïd Ali et les spahis. Je crois que nous ne le reverrons plus et qu'il aura soin de ne pas se trouver sur notre chemin. Car partout les populations kabyles se rapprochent de nous, et c'est un des symptômes les plus heureux pour l'avenir de la colonie, car

FORT U'IIAMZA, VIE EXTÉRIEDRE (DIUZATs).

le bey de Sebaou n'a presque que des Kabyles sur son territoire.

Pendant qu'il s'éloignait, je courus au fort : il venait d'être évacué par deux ou trois gardiens qui en formaient la seule garnison. Je fis rattraper les habitants des douars voisins, qui se sauvaient épouvantés. Je les rassurai et les installai, ainsi que leurs hideuses compagnes, dans les bouges infects qui leur servent de foyer domestique.

Le fort est un carré étoile, dont les murs, en médiocre élat, ont vingt pieds de haut ; il y a huit embrasures et onze pièces suédoises sans affûts et très détériorées. Ces casemates, qui pourraient contenir deux cents défenseurs, sont ruinées et il n'y a plus de logement que pour une trentaine d'hommes. Le feu de la cuisine brûlait encore, tous les ustensiles étaient là,

ainsi que les poules ; j'empêchai qu'on touchât à quoi que ce soit. J'empêchai même de fouiller là où les Arabes m'indiquèrent les silos d'orge du bey, parce que nous n'avions pas les moyens de transport pour les emporter, et qu'il ne fallait pas avoir l'air de les laisser. La position du fort, qu'on pourrait très facilement restaurer, est admirable; il est situé sur une sorte de table unie élevée au-dessus d'une immense plaine fermée par de grandes montagnes d'où débouchent trois vallées qui mènent à Bougie, aux Portes de Fer et à Alger, et un col qui conduit à Médéa. Seu-

KORT U'iItUZA, VUE IMÉRIKURE (DilZiTSJ.

lement l'eau est à plus d'une portée de fusil. Le fort, que, d'après la convention du 4 juillet, on avait cru sur la rive gauche de la rivière, se trouve sur la rive droite. C'est une des mille erreurs que nous rectifions chaque jour en parcourant ce pays inconnu. On reviendra à Hamza comme et quand on voudra ; il n'en est cependant pas de même des Portes de Fer. Mon avis — quoique ce ne soit pas celui du maréchal, qui veut détruire les Portes avec la mine — est de faire passer la route militaire par un autre point, et probablement par le col qui mène à Médéa. Quelle faute que d'avoir laissé la province de Tiltery à Abd-el- Kader! C'est là, à mon sens, la seule faute du traité de la Tafna, mais elle est grave et a de sérieuses conséquences. Du reste, la course que nous faisons sera un grand échec pour lui, car on

comparera notre système avec le sien qui n'est que la rapine et le brigandage, et, s'il veut ensuite prétendre que nous n'avons passé par ici que de son consentement, nous lui opposerons les lettres que nous avons prises hier, et qui sont importantes. Grâce à Dieu, il n'a pas été question d'occuper le fort d'Hamza, qu'il eût été bien difficile de soutenir cet hiver, et qui nous eût mis en hostilité ouverte avec Abd-el-Kader, ce qu'il faut, je crois, éviter à tout prix, et ce que, soit dit entre nous, le maréchal s'est, je crois, arrangé pour éviter.

La colonne passe le gué d'Hamza près d'un magnifique peuplier d'Italie qui sert de halte aux caravanes et qui est situé dans une jolie position, comme le sont tous les arbres isolés que les musulmans respectent autant qu'ils soignent peu les forêts. Le troupier traverse avec gaieté la plaine, bien cultivée et d'un aspect riche. Les plaisanteries vont toujours leur train : le soldat est content de lui, parce qu'il sent qu'il fait une belle opération, et qu'elle s'accomplit bien. Quant à l'habillement et à la chaussure ils sont en triste état : le 17° surtout a des trous aux pantalons et aux capotes, et les autres régiments leur demandent en passant ce qu'ils payent pour l'impôt des portes et fenêtres.

La dernière halte se fait dans une prairie qui est tellement remplie de menthe que nous la sentons une demi-heure avant d'arriver et nous bivouaquons à l'entrée du pays des Beni- Djaad dans un lieu extrêmement pittoresque'.

En écrivant ces dernières lignes à la lueur du feu aromatique et pétillant des lentisques, je remarque que le silence commence

1. Sur les bords de l'Oued-Rekane, qui, sous le nom d'Oued-Djeraàa, se jette plus loin dans l'Isser.

à succéder au tumulte de la journée. Les belles formes des montagnes se dessinent sur un ciel pur et étoile. Cela élève l'âme. Que de fois peut-être dans ma vie je regretterai, au milieu de l'agitation fébrile de ma difficile carrière, le calme de ces belles solitudes de l'Atlas où, aux prises avec les éléments et la barbarie, j'ai vécu content, entouré d'une poignée de Français dont le dévouement obscur et ignoré, mais infatigable et constant, mérite d'autant plus l'estime qu'il n'aboutit pour le soldat qu'à lui procurer des rhumatismes et pour l'officier à lui faire avoir la croix! Vue de loin, la grande figure delà France paraît être ce que nous la rêvons tous, car nous ne pouvons

distinguer d'ici les taches qui la déparent et la vermine qui la ronge.

Jeudi 31 octobre.

DE BENi-DjAAD A BENi-HiNi'. — Ma prédiction d'hier ne sera pas réalisée : il a fallu aujourd'hui en découdre avec les Arabes. Le temps a continué à être magnifique, et les sites qui servaient de fond de tableau à notre combat, étaient bien beaux. Voici le récit de la journée que je ferai en détail, moins encore pour toi que pour satisfaire la curiosité militaire de Nemours et d'Aumale.

Pendant la nuit quelques coups de fusil isolés avaient été tirés sur le camp, ce qui indiquait de la part des tribus ces dispositions malveillantes que nous avons su, par nos fautes inspirer aux populations voisines d'Alger, à la place de Tesliroe

l. Aujourd'hui Palestro.

et de la crainte. A six lieures du matin, au pelit point du jour, ma colonne était en mouvement par un temps beau mais frais. Le 17" léger faisait l'avant-garde, le 23° était au centre, la cavalerie et l'artillerie partagées; le 2° léger formait l'arrière-garde. A huit heures et demie nous avions franchi, par un froid très piquant, le plateau de Dra-el-Bagahal ou plateau des Mules, et nous

nETOUR OFFENSIF DE l'a I\ P, 1 È K E-C AB U E (rAFFET).

commencions à redescendre en très bon ordre vers la belle vallée de rOued-Zeïloun, lorsqu'une soixantaine d'Arabes et de Kabyles à pied et à cheval descendirent d'une montagne voisine et vinrent tirer sur le 2° léger, qui, par ordre, ne riposta pas, tant j'étais préoccupé du désir d'achever celte campagne sans coup férir. Mais ces hommes, dont le nombre grossissait, s'approchant déplus en plus de mes flanqueurs, qui marchaient l'arme sur l'épaule droite, blessèrent un voltigeur, frappèrent le cheval du colonel Changarnier et envoyèrent des balles jusque dans la colonne.

Je me décidai alors à tirer; je fis brusquement retourner mon arrière-garde, qui courut sur un bois d'oliviers où les assaillants étaient embusqués, et un feu commandé à propos en coucha plusieurs sur le carreau. Trois cadavres ne purent être emportés par eux. Le maréchal m'envoya l'ordre d'aller brûler un village dans la montagne, d'où il supposait que venait une partie de ces tirailleurs; je pris sur moi de ne pas le faire, d'abord parce que je croyais qu'en revenant de celte expédition on eût été poursuivi vivement; que cela eût fait une affaire et que je tenais à en éviter une; ensuite cela eût retardé extrêmement la marche, et enfin je voulais conseiller au maréchal de passer cette échauffourée sub silentio; ce qui du reste n'eût pas été facile, avec la blessure du cheval d'un homme conspicuous\ comme Changarnier, qui sait son pain manger. Ce n'était d'ailleurs pas une punition pour les Arabes que de brûler des maisons de bois dans un pays où tout est bois; c'est par le sang qu'on les punit : j'en avais fait verser, cela me suffisait.

La colonne continua tranquillement son mouvement pendant quelque temps, ne recevant que des coups de fusil isolés, auxquels je ne faisais pas répondre. Deux lieues plus loin, avant d'entrer dans un défilé, des groupes plus nombreux vinrent encore attaquer l'arrière-garde. Une charge de trente chasseurs, bien conduite par le lieutenant de Mas-Latrie et soutenue par les tirailleurs du 2' léger, donna le moyen à notre immense bagage de passer le défilé sans être inquiété. Le cheval d'un chef tué fut pris parles chasseurs du 1", mais les Arabes, arrivant de tous côtés, et les costumes des troupes soi-disant régulières du bey

Page 1