I. C'était peu de chose
reçue, les Arabes n'avançaient qu'avec une extrême circonspection, et, voyant toutes les crêtes occupées et deux feux croisés constamment ménagés sur la route, ils se tenaient assez éloignés à une fontaine appelée Aïn-Taga, dans un étroit passage dominé de toutes parts el presque impossible à bien défendre. Ils essayèrent une espèce de hourra qui ne leur réussit pas, mais qui nous mit quelques hommes hors de combat; une embuscade que je leur tendis les arrêta et, sans être inquiété, j'arrivai, en traversant un beau pays avec de jolis villages kabyles dont les
CONVOI DE BLESSÉS (nAKKET).
habitants vinrent me faire leur soumission, à la montagne d'où, avant de descendre l'Oued-Kaddara, on voit Alger, la Mitidja et la mer.
Ce fut un joli moment que celui où, après tant de fatigues et d'efforts, encore échauffés par l'odeur de la poudre, nous pûmes montrer à nos blessés, dont quelques-uns, malheureusement, ne doivent pas guérir, le terme de notre course et le lieu de repos pour eux. — Nous saluâmes Alger d'un air de musique et forçâmes le pas sur les contreforts accidentés du Djebel-Ammal. Nous rejoignîmes la colonne sur les bords de l'Oued-Kaddara, notre territoire. Là, on rentre dans un nouveau défilé pire peut-être que tous ceux que nous avions précédemment traversés.
Avec de la pluie, nous ne nous en serions jamais tirés, et, une fois de plus, il nous faut bénir le ciel qui nous conserve un beau soleil dans une saison aussi chanceuse. L'opinion de beaucoup de militaires est qu'une armée courrait autant de dangers dans les horribles chemins que nous avons parcourus aujourd'hui que dans les Portes de Fer elles-mêmes.
Au Kaddara, nous trouvons l'avant-garde de la division Rulhières, commandée par le général Dampierre, et plus loin la division qui comprend un bataillon de zouaves, deux du 62% un du 48% deux escadrons du 1" chasseurs, un des spahis, quatre obusiers et une compagnie du génie. La tenue propre et les figures roses de ces troupes contrastent avec nos teints bronzés et notre habillement usé jusqu'à la corde. Je les trouvais noirs en arrivant de France, que sommes-nous donc nous autres !
A six heures ma tête de colonne débouche au Fondouck, où le pauvre 17% qui s'est si bien conduit et comme une bonne troupe bien éprouvée et bien rompue à la guerre contre les Arabes, n'arrive avec le convoi et les blessés — dont deux viennent malheureusement de mourir — qu'à huit heures du soir, après une journée de fatigues incroyables.
Les hommes ont encore montré aujourd'hui bien de l'ardeur et tout ce qui n'était blessé que légèrement — même des blessés à la jambe — a voulu rester dans le rang. Quelle excellente armée, et maintenant que j'ai fait tout ce qu'il a dépendu de moi pour éviter une affaire, je suis heureux d'avoir pu encore commander au feu d'aussi braves, d'aussi bons, d'aussi aimables soldats 1
Voilà notre expédition terminée quant aux difficultés. Et maintenant , en me reportant sur tous les obstacles qu'un
incroyable enchaînement de circonstances heureuses a écartés de nous; en songeant à tête reposée aux chances probables d'une telle entreprise, je partage l'opinion générale sur sa témérité et je suis certain qu'elle ne sera pas tentée de sitôt. Il y a dix mille contre un à parier qu'elle ne s'accomplirait pas une seconde fois avec le succès complet, inespéré, entier, parfait dans l'ensemble comme dans les détails, qui a couronné cette œuvre plus que hardie. Malgré les préventions que doit inspirer, même à notre insu, la nature désagréable des rapports que l'on a avec le maréchal, il faut reconnaître qu'il a déployé une habileté et une résolution rares ; l'administration était organisée admirablement; le secret et la rapidité d'une marche bien combinée ont permis de surprendre les populations, de devancer l'hostilité d'Abd-el- Kader, d'éviter tout contact avec lui et de garantir ainsi le maintien de la paix dont personne ne doute, après avoir fait reconnaître dans des pays ignorés l'autorité de la France, conservé ses droits sur les terrains de l'est, et porté un coup profond à la puissance de l'émir.
Malgré la contrariété et l'humeur qu'éprouvent tous les militaires que nous trouvons ici, de n'avoir pas pris part à l'opération, l'enthousiasme est grand ; j'en suis même fort étonné : chacun voit dans ce que nous venons de faire un gage de stabilité pour la colonie, d'agrandissement pour notre puissance en Afrique, et d'éclat pour nos armes. — Puisse-t-on le juger ainsi partout ! Pour ma part, je n'y compte guère. — Le Fondouck, qui me paraissait si sévère il y a six semaines, nous semble à tous un lieu de délices : la vue du pain frais et blanc, des verres et de la faïence me causent à moi-même une impression réelle. Chacun assiège les cantines et les boutiques de boulanger; les
soldats de la garnison viennent au-de\ant des nôtres, qu'ils régalent de vin, tandis que ceux-ci payent cette hospitalité en récits de la campagne. Aussi la nuit qu'on devrait passer à se reposer s'annonce comme devant être des plus bruyantes.
Samedi 2 novembre.
DU Fo.NDoucK A ALGER. — Neuf Heues en dix heures par des troupes venant de Philippeville et ayant, depuis Sétif, fait soixante-quatre lieues en neuf jours, sans cartes, presque sans guides, ayant franchi chaque jour plusieurs rivières et plusieurs montagnes. Pour le bouquet, cela n'est pas mal. — La journée a été superbe, étourdissante, et j'avoue, quoique cela ne m'arrive pas facilement, que j'en ai été et que j'en suis encore fort ému. L'enthousiasme incroyable et que je n'aurais pas soupçonné, qu'excite ici le succès de notre entreprise, l'entrée vraiment triomphale que j'ai faite à Alger, la scène louchante des adieux à ma division, tout cela m'a communiqué l'émotion qu'éprouvaient la population et l'armée. Ainsi préparé, j'ai lu toutes tes lettres, celles de la Reine, de ma tante et cela m'a achevé. — Cette journée, si heureuse pour moi sous tous les rapports, est le plus beau dénouement d'une entreprise à laquelle je m'honorerai toujours d'avoir coopéré. La veine de bonheur qui m'a suivi en Afrique m'a ménagé encore ici une des belles journées de ma vie. — .le ne pourrais jamais bien la décrire, car je ne pourrais que vous raconter les faits matériels, sans rendre l'émotion, l'enthousiasme que chacun ressentait et qui a animé tous les incidents de cette journée.
A six heures, après une nuit troublée par un coup du vent brûlant du désert et par le bruit des soldats en goguette, ma division marchait sur la belle route du Fondouck à Alger. Je revois avec plaisir la Mitidja, les colons, les rouliers qui excitent l'étonnement des troupes de Constantine (elles n'en ont pas vu depuis trois ans !) et, à mesure qu'on approche d'Alger, il semble qu'on rentre insensiblement en France, en passant par des couches successives jusqu'au centre de la vie et des lumières.
Les vapeurs du matin se dissipent et un beau soleil, tempéré par la brise de mer, éclaire la colonne qui chemine en chantant joyeusement tous les refrains des troupiers. Dans la plaine, les colons accourent au-devant de nous et ne peuvent croire que nous revenions de Constantine par terre.
Avant la grande halte à la Maison Carrée, j'arrête la division et je dis au maréchal qu'au moment de quitter le commandement que j'exerce dans son armée, je tiens à défiler devant lui, à la tête des troupes que j'ai été assez heureux pour conduire dans l'opération que nous venons de terminer. Il s'en défend beaucoup, mais j'insiste parce que je pense qu'ayant une fois tant fait que de me mettre sous ses ordres, il faut aller jusqu'au bout, de bonne grâce, et ne pas avoir l'air de vouloir échapper aux conséquences d'un acte que j'ai accompli volontairement.
Je serre ma division en masse et, pendant une petite halte, je fais mes adieux âmes officiers et à mes bons et excellents soldats. Nous avions tous les larmes aux yeux, et c'est vraiment avec une émotion profonde que je m'éloigne de ces braves compagnons. Puis la scène finit par un roulement que j'ordonne et, à la tète du 2° léger, je défile devant le maréchal : c'est une des belles revues auxquelles j'ai pris part. Sur une hauteur d'où l'on
découvre à la fois Alger et Mitidja, défilait le long d'une route construite par leurs bras, une poignée de soldats dont les habits usés, les souliers troués attestaient les grands travaux. C'étaient les conquérants de l'Algérie. Comme fond du tableau nous avions la Maison Carrée, emblème de la domination turque que nous avons renversée; la mer et trois bateaux à vapeur, notre lien avec la mère patrie: enfin à la queue de la colonne, les spahis de Constantine, symbole de l'alliance des vaincus et des vain-
OtriLt DEVINT LE UIDÉCUII. (RAFFET).
queurs. Tout cela, éclairé par un beau soleil, formait un coup dVi'il remarquable et qui a frappé tous les spectateurs. Valée était enchanlé et pleurait en disant : « 11 faut que je meure maintenant, car après avoir eu dans mon armée les trois fils du Hoi, et en avoir vu deux au feu, je ne peux plus que déchoir. » Notre émotion paraîtra sans doute ridicule à Paris ; il faut pourtant qu'elle fût bien motivée pour être éprouvée simultanément par quarante mille personnes qui la témoignaient avec ardeur, comme nous l'avons vu à Alger peu après, .le reprends le récit. Après un bon déjeuner à l'auberge de la b Nouvelle-France, au pont de l'Ilarrach, la colonne se remet en
mouvement. Petit à petit la foule vient au-devant de nous, et nous renaissons en quelque sorte à notre vie habituelle en retrouvant dans les scènes qui se déroulent sous nos yeux tous les détails des habitudes françaises qui, mêlées aux coutumes orientales, donnent à Alger un cachet si frappant. Les omnibus, les fiacres, les cavaliers nous entourent bientôt et je m'aperçois, à l'attitude de la population, de l'impression extraordinaire que produit notre arrivée. La gendarmerie elle-même, et les dames à chapeau rose agitant les mouchoirs pendant que les hommes crient à gorge déployée, complètent l'ensemble des plus belles fonctions de France. Mais ici nous avons de plus ce mélange inconcevable de tant de populations et de races, ce ciel transparent, ce climat délicieux et embaumé.
A mesure que nous approchons d'Alger, la foule et les acclamations augmentent; les bourgeois donnent aux soldats du vin et des cigares, on leur offre de porter leurs sacs; les toits des maisons (dont déjà un grand nombre se sont bâties depuis un mois) se couvrent de monde ; l'impériale des omnibus est chargée de spectateurs ; dans les cabarets on porte notre santé en passant.
En avant du fort Bab-Azoun, la foule devint si compacte qu'il nous fallut plus d'une demi-heure pour aller de là à la place du Gouvernement. En avant du marché de Bab-Azoun, toute la pente qui descend de la Casba est couverte jusqu'en haut de monde si pressé qu'on ne voit pas la terre. Celte fourmilière d'Alger et de ses environs a vidé tout son contenu sur notre route par un mouvement spontané et électrique. — Personne ne savait que l'opération des Portes de Fer dût avoir lieu ; on était sans nouvelles de nous; à midi l'autorité afficha sur les murs un simple avis ainsi conçu : « S. A. H. Monseigneur le duc d'Orléans
as o
el Monsieur le maréchal gouverneur général sont arrivés hier au Fondouck, venant de Constantine par terre. » Aussitôt, sans ordre, sans invitation, la population de toutes les religions s'est mise en habits de fête ; chacun a pavoisé sa maison ; tous ont couru au-devant des soldats qui venaient de sillonner l'Algérie dans ses parties les plus sauvages et les plus inconnues. Les officiers de la milice se réunissent spontanément, les colons de la plaine, qui ne vivent que par la paix, accourent à Alger pour s'associer à l'accueil que la ville que j'ai appelée la capitale de la France nouvelle va nous faire, et pour témoigner qu'ils regardent notre expédition comme un gage de paix, de force et de stabilité. Toutes les corporations musulmanes avec leurs musiques viennent à ma rencontre, et, ce qui est surtout remarquable, toutes les femmes indigènes se groupent au pied des arbres et sur les toits des maisons. Des musiques de femmes me donnent partout des sérénades et celles qui n'ont pas d'instruments font entendre leur gloussement habituel.
Alors les autorités, auxquelles j'avais fait dire que j'entrerais sans tambour ni trompette, croient devoir s'associer au mouvement. Le comte Guyot' m'adresse au milieu des acclamations étourdissantes de plusieurs milliers de spectateurs, et du bruit de toutes les musiques mauresques que domine pourtant la marche du 2° léger, un discours auquel je réponds avec émolicjn. Tout cela se trouve dans le Moniteur algérien. Ce cortège immense me précède en sillonnant avec peine une foule compacte, joyeuse et émue. Quand je passe sous la porte de Bab- Azoun, la musique du 2° fait entendre la marche que je t'ai
1. Direcleur de l'intérieur, chargé de l'administration civile de l'Algérie.
envoyée et qui a été baptisée : Marche des Portes de Fer. Toute la traversée de la ville présente le même spectacle. Sur la place du Gouvernement, la musique se place sous l'horloge de la Jemina, nous en face, et la colonne défile au bruit des bravos de
DÉFILÉ DiSS ALGER (RAFFET).
toute l'élite de la population qui nous entoure. En voyant passer ces braves à demi déguenillés, tendant fièrement le jarret et relevant la tête ; en voyant dans les rangs des hommes qui, quoique blessés, ne les avaient pas plus quittés le jour de la parade que le jour du combat, je pense aux beaux vers de Déranger :
De quel éclat brillaient...
Ces habits bleus par la victoire usés.
C'est une des plus belles scènes qu'aucun de nous ait jamais
vues ; et je sens que je la décris bien mal, si je ne parviens à vous la faire comprendre à tous. Peut-être me trouverez-vous théâtral et ampoulé ; mais j'ai vu et senti comme cela, et, si mon tableau est faux à Paris, il était au ton à Alger.
En entrant au palais du Gouvernement, tout ce que la ville renferme de mieux, l'évèque en tète, se presse chez moi. Je suis surtout heureux de cet accueil, en ce qu'il achève de dissiper les craintes de guerre qu'on aurait encore pu entretenir. La chambre de commerce, tous les capitalistes qui sont engagés dans l'affaire d'Alger regardent ce que nous venons de faire comme une des circonstances les plus heureuses pour la colonie et comme un gage de paix et de force à la fois. Les colons de la plaine, à qui la guerre ferait perdre la vie et la fortune, sont les plus ardents ù m'exprimer les mêmes sentiments. Tous se réunissent pour m'offrir par souscription un grand banquet et une fête. J'accepte l'un et l'autre; la ville vole en outre des réjouissances et, pour couronner l'œuvre, je prépare un diner monstre que je donnerai sur la place Bab-el-Oued à toute ma division.
Dimanche 3 novembre.
Hier au soir encore une foule distinguée a envahi l'hôtel du Gouvernement. Ces mots : « De Constantine à Alger, par terre, à travers les Portes de Fer », produisent ici un effet magique et que j'ai peine à m'expliquer. Toute la soirée ce n'a été que danses, fandangos sur les toits des maisons ; les juifs ont recommencé leur fêle des Cabanes. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous
avons fait une chose qu'on ne renouvellera pas d'ici à longtemps, que j'ai agrandi par les soumissions reçues des chefs, depuis la Galle jusqu'à Hamza, le cercle de notre influence, et que ce qui n'était que des villes avec leur banlieue est devenu un véritable royaume.
Les habitants se sont emparés des soldats hier au soir, les ont fait boire, leur ont donné des cigares, etc. Ce matin, messe, discours très convenable de Monseigneur d'Alger. Dîner en plein air par un temps délicieux; quel climat ! Le soir, réception immense ; l'enthousiasme va croissant ; on est obligé de fermer la liste des souscriptions pour le banquet, qui est fort cher par tète, et pour le bal. Je passe ma journée à écrire et à mettre mes affaires en ordre; à préparer le départ pour Paris de Chabaud que j'y envoie porter les détails. — Les désagréments recommencent avec le maréchal; il veut mettre dans son rapport un faux chiffre de tués et de blessés. Il a bien tort. — Ma division a eu six tués, quarante et un blessés. Voilà la vérité.
Lundi 4 novembre.
Journée d'affaires et d'écritures. Le temps se gâte et je crains bien que ma belle fête de demain, oii je donne à ma division un grand banquet avec députations de la marine, de la milice, de toutes les troupes et avec toutes les autorités, y compris Tévêque, ne soit troublée.
Il est arrivé cinq déserteurs de chez le bey de Sebaou ; ce sont des fantassins réguliers ; ils prétendent que nous leur avons tué plus de trente hommes sans compter les blessés. Bono! Mais
les déserteurs mentent toujours et disent ce qu'ils croient être agréable. Abd-el-Kader ne bouge pas; notre affaire produit toujours un effet dont je suis étonné. J'ai été voir mes blessés; ils vont tous bien, excepté trois qui sont fort mal : quant aux autres, Pasquier n'a pas d'inquiétudes et même il dit que ces trois là s'en tireront peut-être. Tous sont fort bien soignés. Plusieurs intéressants : un maréchal des logis de chasseurs qui avait reçu de ma main la croix à Philippeville, il y a trois semaines, est malheureusement un des plus mal; un des officiers blessés est M. de Lestapis, fils du receveur général de Pau; il va bien : quoiqu'il ait une balle tout au travers du corps, il marche et se promène; un autre, M. Ducret, est un ancien sous-officier de mon régiment; la balle lui a fait le tour des côtes et on croirait qu'il est percé de part en part, tandis que la poitrine n'est pas entamée : il sera guéri dans quinze jours.
.Mais ce sont des bavardages et j'arrive au banquet de ce soir. La réunion avait lieu dans le grand salon de l'hôtel de La Tourdu-Pin ; nous étions deux cents à table ; tous les capitalistes et colons d'Alger avaient souscrit et le diner était excellent et chaud. Les toasts ont été leur train, ils sont dans le Moniteur algérien. Après le diner, je dormais debout; le bal a commencé avec un entrain extraordinaire, qui vient de ce qu'on ne fait que boire et manger dans Alger depuis deux jours. Tous les gens de la plaine ont afflué ici : la ville est comble et regorge de monde. Ils sont dans l'enchantement et je les laisse aller. Le maréchal, dont le banquet d'aujourd'hui a été le début parlementaire, a très convenablement débité quelques phrases bien tournées; je doute cependant qu'il arrive jamais au discours de longue haleine.
La mer a été très dure aujourd'hui, et je renâcle un peu pour aller à Bône où je n'ai presque rien à voir, et dont j'ai inspecté presque toutes les troupes à Conslanline. Le maréchal retient toujours ce malheureux paquebot qu'il aurait fallu faire partir dès le jour de notre arrivée. Il va mécontenter le commerce, peut-être donner des inquiétudes en France ; but he is most unmanageable '.
Hardi S novembre.
Il est temps que je parte, car je vais d'émotion en émotion. Voilà encore une journée qui m'a vivement remué et dont je ne suis pas encore complètement remis. Le matin, j'ai reçu le corps consulaire, conduit, à défaut du consul anglais qui s'absentait, par M. d'Erico, consul général de Naples. Les consuls m'expriment des félicitations et surtout la satisfaction que leur cause un événement qu'ils regardent comme propre à consolider la colonie et à augmenter les débouchés ouverts au commerce de leurs nationaux. A huit heures du matin la pluie, qui était tombée h verse pendant toute la nuit, cesse, et un beau soleil se prépare à éclairer le grand banquet que je donne à toute ma division. J'y invite en outre toutes les autorités civiles, militaires et religieuses, l'évêque compris, des députations de tous les grades et des soldats de tous les corps de l'armée, de la marine et de la milice. Nous sommes trois mille deux cent quarantedeux à table; dont deux cent soixante-dix officiers ou assimilés, et deux cent soixante-dix sous-officiers.
l. Mais il est très peu maniable.
Dès le matin, l'esplanade Bab-el-Oued est évacuée et l'on place sur les tables dressées la veille par le génie, du rôti, des pâtés, des jambons, du fromage, de la salade et des légumes à profusion plus une bouteille de bon vin, un pain blanc, du café et un cigare pour chaque soldat, à qui je donne en outre son couvert, son assiette, son verre et tous les plats qui se trouvent sur la table. Les sous-officiers ont, de plus, une bouteille de Champagne pour deux. Les tables sont arrangées à merveille, formant sur plusieurs lignes trois faces d'un carré; le quatrième côté est occupé par toutes les musiques et tambours groupés autour du buste du Roi et des drapeaux des régiments qui ont passé les Portes de Fer.
A une heure et demie je réunis chez moi les gros bonnets et je me mets en marche à pied pour aller à Bab-el-Oued. Je fais littéralement une seconde entrée à Alger : même monde, môme temps, même coup d'oeil, même élan. Toute la montagne qui va de Bab-el-Oued ïi la Casba, toutes les terrasses de la ville, tout le fort des Vingt-Quatrc-Heures sont couverts de celte variété de costumes que je l'ai si souvent décrite. .\ notre arrivée, mes trois mille deux cent quarante-deux convives sont debout en face de leur place ; grande batterie aux champs : nous nous asseyons. Je jouis, pendant tout le repas où je ne mange pas, du ravissant coup d'œil que j'ai sous les yeux. Ces lignes de képis, entrecoupées de loin en loin par les turbans des spahis, les chapeaux des marins ou les képis bleus des armes spéciales et de la milice, sont d'un joli effet.
Au bout de trois quarts d'heure un roulement se fait, tout le
monde se lève, un coup de baguette et tout le monde remplit ses
verres ; mais avant que le maréchal ail eu le temps de porter
la santé du Roi, un hourra général de « Vive le Roi ! » avec tous les képis en l'air, rend tout discours impossible. Les tambours battent aux champs, la musique joue, le canon tire; adieu le speech du maréchal, si toutefois il devait en faire un. Pendant plusieurs minutes, ces trois mille voix répètent encore le cri de « Vive le Roi ! » et l'on ne peut les arrêter. « Il faut, disent-ils, qu'il l'entende à Paris ! >>
Entîn, le bruit se calme, un nouveau roulement se fait et, avant que la salve pour le Roi soit finie, je grimpe sur la table,
LE PRINCE PARCOCnT LES LIGNES DE TABLES (kAFFEt).
et j'y porte, au nom du Roi, la santé de l'armée d'Afrique, dans un discours que tu trouveras au Moniteur algérien et qui, probablement à cause de l'émotion avec lequel je l'ai prononcé, fut accueilli par des transports. Les soldats demandaient à grands cris que le prince vînt les voir à leurs tables, et je fus obligé d'en faire le tour.
Quand je revins à ma place, je trouvai tous les officiers et
sous-officiers de ma division réunis. Le plus ancien lieutenant, M. Salaûn-Penquer, des grenadiers du 23", tenait une palme des Bibans, avec un manche sur lequel on avait gravé une inscription. Il me la remit, les larmes aux yeux, au nom de la division. J'avouerai que je fus fort touché du bon goût, de la simplicité de ce présent, et de ce qui me fut témoigné par ceux qui me l'apportaient ; mais je pensai qu'avant tout, il me convenait, à moi jcHne homme, d'être modeste auprès du vieux maréchal.
L4 I-ILIIE DES BIBINS (nAFFET).
Je me retournai vers lui et je lui dis qu'ayant été mon chef dans la circonstance mémorable dont cette palme était destinée à me retracer le souvenir, le bonheur que j'éprouvais à la recevoir de ces braves gens serait incomplet s'il ne joignait son suffrage au leur et que je lui demandais la permission de l'accepter. Le maréchal, qui pleurait réellement, ce qui vous paraîtra incroyable à tous à Paris, balbutia quelques mots entrecoupés et me fit un signe d'assentiment. Je pris alors la palme au milieu des acclamations vraiment touchantes de tous les soldats ; puis je leur fis une réponse que je viens de rédiger pour le Moniteur
algérien, à peu près comme je l'ai dile, et qui renferme ma pensée intime. — Je garderai toute ma vie cette palme : la manière dont elle a été ofTerte, le moment et le lieu où je l'ai reçue, et ceux de qui je la tiens me la rendront toujours bien chère'. Cette campagne m'a créé, je ne sais en vérité pourquoi, des liens élroits avec l'armée et m'a fait pousser dans les troupes des racines bien plus profondes que je ne pouvais l'espérer. — Tout cela vous paraîtra, à Paris, ridicule et exagéré; mais cela est vrai, et ces scènes, qui semblent du Chauvin ou du Franconi quand on les lit tranquillement au coin du feu, ont un autre caractère ici. Maintenant que tout est fini, je dois dire que j'ai plus d'une fois regretté de ne pas avoir Aumale avec moi : et je suis sûr qu'en lisant mon Journal \\ y aura pensé; mais son tour viendra et il entrera dans la carrière, quand ses aînés... y seront encore.
La fin du dîner a été plutôt joyeuse, ce qui amusait beaucoup l'évêque ; dans chaque régiment, on portait la santé des blessés ; puis est venue celle des tués et alors j'ai fait lever la séance pour ne pas avoir too much of a good thïng '.
On a battu la marche des régiments, chacun s'est reformé, et ce soir un piètre feu d'artifice, préparé par l'artillerie, sera censé amuser tous ces braves gens.
Je presse le maréchal de faire partir ce malheureux paquebot qu'il relient toujours, ce qui est déplorable : l'amiral est désolé ; le commerce souffre de ce relard; je suis sur des charbons ardents pour expédier en France des nouvelles que le Roi et la
\ . Le duc d'Orléans tint sa promesse pendant sa courte vie, et, à ses funérailles, la palme des Bibans fut placée sur son cercueil. 2. Trop d'une bonne chose.
famille doivent attendre avec impatience, mais je ne gagne pas grand'chose.
J'espère pourtant que demain, au point du jour il partira, et je ferme ce Jownal effrayant de longueur en te répétant que je me porte à merveille. Je n'ai pas eu un seul instant de malaise ou d'indisposition, mais je suis noir comme une taupe avec des moustaches dont le soleil a mangé la couleur, et des cheveux presque en brosse. (Ici tout cela sied très bien ; on est au ton.)
Selon toute probabilité je serai à Marseille le 11, au matin, ou peut-être même un peu plus tôt, si je lâche Bône, ce que je ferai probablement à moins que les vents ne changent. Ce que je crains maintenant, c'est qu'un brick qui est parti pour Celte n'apporte des nouvelles en France avant ce paquebot que le maréchal s'obstine à ne pas laisser partir.
Maintenant je dirai, comme il y a quatre ans à Mostaganem : E finïta la fimzione, e venite vi ad abbraciare '.
Je ne ferai plus de Journal pour les deux jours que je suis encore obligé de rester ici; puis le 7, dans l'après-midi, je quitterai l'Afrique, rapportant avec moi quelques souvenirs et beaucoup de puces. Finis coronal ojnts. Amen.
/*.-.S'. — Je rouvre ma lettre afin de citer deux traits bien honorables pour nos troupes : trois hommes blessés de la compagnie Forey du 2' léger n'ont pas cessé de faire leur service, quoique le bras de l'un fût percé de part en part et que les deux autres eussent un trou à la cuisse et à la hanche. — M. de Mar-
i. La cérémonie est finie, venez nous embrasser.
guenat, lieutenant du 17» léger, a été blessé d'une balle à la jambe en emportant le mamelon auprès de Beni-Hini : non seulement il n'est pas sorti du rang et a fait deux étapes à pied, mais ce n'est que ce soir que son colonel a appris qu'il était blessé, tant il craignait de ne pas se trouver à quelque nouvelle affaire ou expédition. Et il y a beaucoup de traits comme celui-là.
l'aBKIVÉE a paris ^RAF^ET).