‹ Récits de campagne, publiés par ses fils le comte de Paris et le duc de ChartresChapitre 7 sur 67 · Le duc de Nemours · texte numérisé non relu

Le duc de Nemours

pouvoir venir avec moi; je remis le commandement de la brigade au colonel Gémeau, du 20' léger, et je partis au galop pour Berchem où j'arrivai avec tous mes officiers, faisant quatre lieues en une heure dans une boue épouvantable et de nuit. En traversant des champs derrière Berchem, auprès de la citadelle.

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j'aperçus des pauvres gens qui cultivaient encore leur jardi« et s'occupaient à repiquer des navels que, dans quelques heures, nous devions arracher, en même temps que nous détruisions de fond en comble leurs potagers.

Partout, du reste, la même apparence de tranquillité. Cependant , peu à peu les troupes se rassemblèrent, mais dans le plus grand silence, sans battre la marche. Chaque caporal prenait les hommes de son escouade à domicile, et, à mesure que les com-

p<agnies étaient complètes, elles se dirigeaient vers les points de rassemblement; quand la lune n'éclairait pas, il faisait si noir et le silence était si parfait que j'ai plusieurs fois, à dix pas, pris des lignes d'infanterie pour de hautes haies, comme il y en a beaucoup dans ce pays-ci. Au moment où j'entrais dans Berchem, la lune brilla d'un éclat qui pouvait nous être fâcheux, car je découvrais jusqu'au bout de la grande rue les sapeurs du génie escortant les voitures d'outils, les officiers courant en tous sens et les troupes débouchant par toutes les rues. Je descendis chez le général Ilaxo, où je trouvai le maréchal à dîner; je m'entendis avec mes deux commandants en second, les colonels Tardieu de Saint-Aubanet, du 7° de ligne, et Auvray, de l'étatmajor, ainsi qu'avec le major de tranchée, le chef d'escadron Morin, de l'état-major.

Il était alors sept heures et le temps se couvrait : la première opération fut de faire distribuer à tous les chiens qui sont nombreux dans ce pays et dont les aboiements auraient pu nous trahir, des saucisses empoisonnées qu'ils mangèrent avec avidité. En un instant tous les emblèmes de la fidélité crevèrent. Ensuite le major de la tranchée s'entendit avec les chefs de bataillon du génie Morlet, Picot, Belmas, qui devaient diriger les trois attaques. On leur distribua cinq mille quatre cents travailleurs pris dans les trois brigades ZœpfTel, Rapatel et d'Hincourt.

Cette opération très compliquée se fit avec un ordre remarquable, tant la bonne volonté était grande et générale. En un instant nos cinq mille quatre cents hommes mirent bas schakos, sacs et buffleteries, placèrent leurs fusils en bandoulière et prirent chacun une pelle et une pioche. Les soins pour éviter tout

ce qui aurait pu donner l'éveil aux Hollandais furent si minutieux que l'on exigea que chaque soldat portât la pelle d'une main et la pioche de l'autre, afin que les deux outils ne pussent pas faire de bruit en cognant l'un contre l'autre. Pendant la distribution des outils et la composition des gardes de tranchée, qui étaient formées de neuf compagnies de grenadiers et

de voltigeurs formant en tout mille hommes, le reste des troupes qui s'élevait à sept mille cinq cents hommes se plaça en trois colonnes afin de soutenir, en cas de besoin, les trois attaques qu'on allait commencer contre la citadelle.

orricign iiollamoais (croquis oc dic o'oRLiAXs).

La brigade

Zœpfîel (19* léger et 18° de ligne) se forma dans Berchem, serrée en masse dans un champ et si bien cachée que de la maison voisine même on ne pouvait la voir. La brigade Hapatel (7' et 25' de ligne/ fut en colonne sur la route de Wilryck, et la brigade d'Hincourt (61* et 65") occupa la digue sur la route d'Hoboken. Ce mouvement s'exécuta très rapidement et avec un ordre parfait. Nos soldats couraient dans la boue jusqu'au ventre avec une inconcevable agilité et observaient si

bien la consigne qu'on leur avait donnée de ne point parler, qu'il est à la lettre de dire que, dans la marche des colonnes d'infanterie, on n'entendait d'autre bruit que celui des pas dans la boue et de la pluie qui commençait à tomber par torrents.

A neuf heures et demie, je rentrai chez le maréchal où je fus témoin de tous les embarras qu'avaient fait naître les réticences. Le général Duprez était accouru en toute hâte sur la nouvelle que les troupes belges ne voulaient pas nous remettre les postes, et le général Haxo, sans lui donner le temps de s'expliquer, lui disait de si grosses injures, que la rougeur en montait au front à tous les assistants. Mais le sang-froid du général Duprez croissait avec la brutale exaltation de son interlocuteur et il parlait avec autant de mesure que de convenance. Néanmoins, personne ne s'interposant, le maréchal se bornant à faire des signes à Haxo pour le faire taire, et le général Saint-Cyr se sauvant de la chambre, je pris le parti de couper court à cette discussion ou plutôt à cette querelle, qui n'avait aucun fondement sérieux, et je profitai d'un moment où le général Haxo disait : « Monsieur le maréchal n'ira-l-il pas sur-le-champ à Bruxelles? Il faut faire retirer l'armée française, si nous devons être les valets des hommes qui servent deux maîtres à la fois » ; et je lui répondis que je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire et que je croyais même lui rendre service en ne voulant pas le comprendre; que ni l'armée ni la France n'étaient valets de qui que ce soit, et que nous ne ferions pas plus notre retraite devant la mauvaise humeur de qui que ce fût que devant la mitraille hollandaise. Il reprit alors avec violence : « Eh bien! moi, je vais faire cesser les travaux, je ne puis continuer ! » Le maréchal, au lieu de lui répondre ouvertement, se bornait à lui faire signe de se faire. Alors je dus

dire au général Haxo : « Mon général, le maréchal sait bien que c'est sa volonté seule qui dirige ce soir les opérations de l'armée, c'est lui seul qui a ordonné l'ouverture de la tranchée et lui seul qui la décommandera s'il le faut. »

Le maréchal ajouta alors : « Oui, oui, sans doute; » et la tempête fut apaisée. Je pus alors faire expliquer le général Duprez, et il fut évident pour tout le monde, même pour le général Haxo, que les troupes belges n'avaient nullement refusé de nous remettre les postes, mais qu'elles n'avaient pas voulu rentrer dans leurs cantonnements avant un ordre de leurs chefs, ce qui était parfaitement convenable. Sur ce, le général Haxo partit, le général Duprez donna l'ordre par écrit, le colonel Huzen, qui est d'une activité et d'une intelligence rares, s'entendit avec le maréchal sur quelques dispositions, et les chefs d'escadrons Delmotte et de Chabanncs furent chargés d'aller continuer l'opération du relèvement des troupes belges qu'on avait interrompu.

Cette opération n'était pas chose facile à cacher aux Hollandais, surtout dans la partie qui avoisine l'Escaut où les factionnaires sont à deux pas les uns des autres. Mais M. de Chabannes, qui était chargé de cette partie du service, s'en acquitta avec une grande intelligence; il profita d'un moment où la pluie tombait avec une telle violence qu'il était impossible aux factionnaires de rester dehors, pour aller les relever, et, quoiqu'on ne fût qu'à deux pas des Hollandais, ceux-ci ne s'en aperçurent aucunement.

Au Melkhuys surtout, où les factionnaires sont côte à côte, le poste était dangereux pour les nôtres, que les Hollandais pouvaient recevoir à coups de fusil. Un sergent du 65° s'offrit pour

monter la faction auprès des deux Hollandais et y fut immédiatement placé. On donna aussi à nos soldats le cri particulier que les Belges font pousser ù leurs sentinelles lorsque l'heure sonne, en sorte que le général Chassé ne se douta de rien, ce qui a été pour nous un avantage immense et ce qui sauva la vie à bien du monde qui aurait été tué la première nuit. Du reste, le général Chassé n'avait aucunement à nous taxer de déloyauté, puisque nous avions eu soin de faire tracer tous nos ouvrages en dehors du terrain neutre et sans sortir du territoire occupé par les Belges.

Je reprends le fil de ma narration; il élail dix heures et demie quand tous les postes furent relevés et quand toutes les colonnes des gardes de tranchée et de tirailleurs se mirent en mouvement, sous la direction des officiers du génie qui devaient les conduire à leur destination. Ce fut un spectacle tout à fait pittoresque et intéressant. Les gardes de tranchée se glissèrent à travers les haies presque jusque sur le glacis de la place, et là se couchèrent à plat ventre dans la boue, le dos exposé à la pluie qui tombait par torrents, le fusil couché, le bassinet couvert, à côté des soldats, de manière à ne se servir contre une sortie que de la baïonnette. Les factionnaires étaient à genoux contre de petits arbres, le fusil entre les jambes, à dix pas en avant des postes. Quant aux travailleurs, on les voyait (ou plutôt on ne les voyait pas tant il faisait noir) traverser les sentiers comme des fourmis qui portent leurs œufs. Au moment où ils arrivaient sur le terrain qu'ils devaient occuper, les officiers et les sous-officiers du génie leur faisaient poser leurs fusils à terre, faisant face à la place et leurs outils entre les jambes, et, quand tout le monde était bien à sa place on commandait à voix basse : « Haut le

LE VABÉCBAL GÉRARD.

bras! » chacun se munissait de son outil, et puis au commandement de : « A l'ouvrage! » cliacun commençait son trou comme il l'entendait, de manière à se mettre le plus tôt possible à l'abri du feu de la place.

Pendant les premières heures du travail, ce service fut si bien fait et le silence si bien gardé qu'on n'entendait de très près rien d'autre que les coups de pioche. Lorsque toute cette besogne fut en train, le maréchal témoigna le désir de faire une ronde générale avec le général Haxo et moi. Nous nous mimes en route vers onze heures et quart ; tous les travailleurs n'étaient pas encore placés, mais ceux qui étaient en retard n'étaient pas nombreux. Notre tournée dura, par la pluie battante, jusqu'à trois heures et demie. Je n'entreprendrai pas de vous raconter toutes les chutes que chacun de nous a faites, le maréchal tout le premier; et en cela il ne faisait que suivre l'exemple de noire guide, le général Haxo, qui, le chapeau brassé carré avec un manteau de scapin, chutait régulièrement à chaque haie. Pour moi, je ne suis tombé que deux fois : une fois sur une touffe de groseilliers, une autre fois dans une rivière où je suis entré jusqu'au ventre, ce qui ne m'a pas réchauffé, d'autant que j'ai dû garder ma culotte jusqu'au lendemain dix heures du soir.

Mais, pour ne plus vous parler que de la chose et non pas de moi, je vous dirai que ce qui m'a le plus frappé c'est le zèle et l'intelligence des officiers et sous-officiers du génie, qui ont admirablement fait leur devoir. Si j'étais poète, et surtout sentimental, je pourrais vous faire une belle élégie sur le passage de la tranchée dans le cimetière Saint-Laurent, où chaque coup de pioche découvrait les ancêtres des habitants de Berchem et où on

pouvait aller dans le parapet de la tranchée observer tous les degrés de putréfaction.

Joignez à cela la lune qui venait parfois éclairer cette scène mélodramatique, et vous aurez un tableau de Victor Hugo. Si vous aviez pu recueillir les réflexions des soldats, elles auraient pu servir de pendant aux conversations des clowns de Shakespeare.

Voilà pour la tragédie; quant à la comédie, elle eût trouvé son compte dans la représentation de la petite chambre où j'ai passé le peu d'instants pendant lesquels je n'étais pas dans les tranchées, boyaux, zigzags, parallèles, etc., que j'ai parcourus trois fois, de la droite à la gauche, pendant la nuit. Figurez-vous tout ce qu'un estaminet flamand a de plus hideux joint à tout ce qu'on peut voir de plus dégoûtant dans une cahute bretonne; pour propriétaire, un homme ruiné depuis que les Belges ont fait de la maison un poste militaire, et qui est couvert de poux et presque imbécile.; cet homme passant tout son temps côte à côte avec nous qui étions entassés au moins trente dans une chambre grande comme la main, dont la fenêtre ne pouvait s'ouvrir et ne s'était pas ouverte depuis deux ans. La puanteur ne se sentait pas seulement ; elle se mangeait, tant l'atmosphère était dense.

A six heures, le colonel Auvray me quitta pour aller par la ville d'Anvers, porter la sommation que le maréchal Gérard l'avait chargé de remettre au générai Chassé; au même moment, c'est-à-dire un quart d'heure avant le jour, j'envoyai le colonel de Saint-Aubanet faire rentrer dans la parallèle où l'on commençait à être couvert, les postes qui étaient en avant des travaux. Les soldats avaient été pendant sept heures le ventre dans l'eau le dos à la pluie, et pourtant pas un ne murmurait, parce que

leurs officiers , et moi tout le premier , nous avions donné l'exemple et nous avions bravé les intempéries de la saison tout autant qu'aucun d'eux.

A six heures et demie le jour parut; les travailleurs de nuit furent relevés par les travailleurs de jour. Je pus alors examiner tout à mon aise l'ouvrage de nuit; quelques parties de la parallèle étaient fort avancées , d'autres presque point; il y avait même des interruptions complètes; enfin les batteries étaient très en retard et nous avions à nous plaindre du peu de soin que les officiers d'artillerie avaient mis i'i leurs travaux. Je ne sais si c'est un contrecoup du chagrin et de l'irritation bien fondés du général Neigre, mais il est cer- "^^ ;?>-

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tilleurs ont apporté beaucoup de confusion partout où ils ont été, et le bruit qu'ils faisaient était tel que. sans le vent violent qui s'est élevé vers deux heures, les Hollandais se seraient certainement aperçus de notre présence et ils nous eussent tué beaucoup de monde. Mais le vent venait en droite ligne de la citadelle, en sorte que nous entendions toutes les heures le monotone cri de : Ileraus! que poussaient leurs

OFFICIF.n HOLLANDAIS (CROQCIS DD DlC d'ORLÊANsV

sentinelles, tandis qu'eux n'entendaient point le bruit de nos soldats qui sont restés silencieux à peu près jusqu'à trois heures du matin, mais dont il a été impossible de retenir la langue plus longtemps. Quel que fût notre espoir de dérober l'ouverture de la tranchée aux Hollandais, nous avons eu plusieurs fois de chaudes alertes. Ils ont lancé, à différentes reprises, des pots à feu qui éclairaient le ciel et qui auraient dû nous faire découvrir, si on s'en était servi adroitement. Quoi qu'il en soit, lorsque le jour est venu et même jusqu'à dix heures du matin (ce qui paraîtra incroyable, mais ce qui est pourtant un fait certain), la garnison de la citadelle ne s'était pas aperçue de nos travaux; mais nous nous attendions vers huit heures à être salués par une salve de la citadelle : il n'en a été rien, et nous avons pu rétablir tranquillement nos communications, élargir nos parallèles et faire des canaux pour l'écoulement des eaux.

Une partie de la tranchée était pourtant si boueuse que rien ne pouvait épuiser l'eau, que la terre s'affaissait et ne formait pas de parapet assez élevé pour garantir les travailleurs et les cacher aux assiégés.

Les soldats commençaient à crier la faim ; on leur avait fait laisser leurs sacs dans leurs cantonnements et leur pain était resté avec. Beaucoup n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures; je parcourus deux fois toute la ligne pour m'assurer des besoins de la troupe, et je parvins avec une peine infinie à organiser une distribution régulière au moyen de corvées que j'envoyai chercher du pain dans Berchem.

Il était neuf heures quand j'eus assuré ce service de subsistances, et déjà les soldats, qui s'étonnaient comme nous de ne pas voir les Hollandais tirer sur nous, chantaient et criaient à tue-

tête, quelques-uns proposant à haute voix de sortir en corps de la tranchée pour aller défier la garnison de la citadelle. En un mot ils s'occupaient plus de rire et de plaisanter que de travailler. Les officiers et les soldats d'artillerie seuls, qui s'étaient aperçus comhien ils étaient en retard sur leurs camarades, se donnaient beaucoup de peine et leur ouvrage avançait beaucoup.

De mon côté, j'étais inquiet de ne pas avoir de nouvelles du colonel Auvray qui, depuis six heures du matin, était parti pour la citadelle ; et je craignais déjà que le général Chassé ne l'eût fait prisonnier, quand j'appris par M. Lafontaine, l'aide de camp du maréchal Gérard, qui était de service avec moi à la tranchée, que le colonel Auvray n'avait pu pénétrer dans la place ni voir le général Chassé; que l'officier hollandais auquel il avait remis la sommation lui avait annoncé qu'il recevrait incessamment la réponse, mais qu'il s'étonnait bien que pendant qu'on parlementait nous eussions remué la terre du côté de la route de Wilryck. Nous ne pûmes nous empêcher de rire de l'idée qu'ils ne s'étaient pas aperçus des cinq mille quatre cents mètres de tranchée que nous avions tracés pendant la nuit et qu'ils n'avaient vus de la terre remuée que vers la route de Wilryck. En même temps le maréchal me faisait dire, s'il se présentait un parlementaire hollandais, de lui faire rebrousser chemin et de lui dire que ce ne serait que par la ville qu'il communiquerait avec lui.

Je partis aussitôt de la lunette Saint-Laurent où j'étais allé organiser ma réserve, et j'envoyai le colonel de Sainl-Aubanet porter l'ordre aux attaques de la droite. Moi-même je me rendais à la gauche pour exécuter le même ordre, lorsqu'un lieutenant de voltigeurs du 1 r vint me dire qu'un colonel, un lieutenant-colonel, un sous-officier hollandais, portant un drapeau blanc, s'étaient

présentés aux avant-postes, demandant à parler au maréchal Gérard. L'officier qui commandait mes avant-postes leur dit de lui-même, ce dont je fus fort satisfait, de passer par la ville. Ces officiers, qui parlaient français, répondirent alors qu'ils n'avaient pas le temps, que ce qu'ils avaient à dire était très pressé; l'officier français leur répliqua qu'il ne pouvait les laisser approcher des ouvrages que nous élevions contre la citadelle. Alors le lieutenant-colonel hollandais ajouta qu'il venait précisément pour se plaindre de la construction de ces ouvrages; que le général Chassé ne souffrirait pas qu'on les continuât, mais qu'il avait servi dans l'armée française et qu'il connaissait trop la loyauté française pour ne pas être persuadé que nous nous abstiendrions de travailler pendant les négociations. Cela dit, ils se retirèrent tous les trois.

Quoique l'officier m'eût fait son rapport, je me rendis jusqu'à l'extrême gauche des attaques pour y prescrire quelques dispositions en cas de sortie. Je revenais avec le général Marbot au centre de la tranchée, lorsque j'aperçus de loin M. de la Hamelinaye, officier d'ordonnance du maréchal, qui venait à moi. Je me rendis au-devant de lui dans la rue Large, et il me rapporta la réponse du général Chassé, que vous devez avoir lue et où il dit, en résumé, qu'il ne rendra la citadelle qu'après avoir épuisé tous les moyens de défense ; qu'il ne consentira à neutraliser la ville que si l'on neutralise l'Escaut et les ouvrages extérieurs de la place, et que si, à midi, nos travaux ne sont pas interrompus, il tirera sur nous. Il était déjà midi et je hâtais le pas pour aller rejoindre mes officiers que j'avais laissés à la chapelle Saint- Laurent et les distribuer aux différents postes, lorsqu'un boulet passant au-dessus de notre tête alla s'enfoncer dans les champs

auprès d'une des maisons de Berchem et nous entendîmes le coup presque aussitôt après. Ce coup de canon fut suivi immédiatement de trois autres.

Je dirigeai aussitôt mes officiers dans toutes les directions pour faire rentrer tout le monde à son poste ; et au même instant je vis arriver à toute course les officiers de santé avec un service complet d'ambulance. J'envoyai à leurs régiments tous ceux qui appartenaient à des corps, et j'établis l'ambulance sous les ordres de M. Larrey fils, dans l'église Saint-Laurent, avec ordre d'évacuer les blessés sur Berchem par la tranchée, vu que la route était très exposée au feu : plusieurs maisons y ont été atteintes.

Moi, de ma personne, j'allai parcourir toutes les tranchées : les soldats étaient très gais et travaillaient avec une ardeur nouvelle ; ceux des batteries surtout qui devaient travailler presque à découvert montraient beaucoup de courage et de sang-froid.

Je les ai de mon mieux encouragés, ce dont au reste ils n'avaient pas besoin. Le feu a continué jusqu'à trois heures et demie, plus particulièrement dans la direction des batteries et des grandes routes. Il y a eu plus de quatre-vingts coups tirés, mais heureusement cinq hommes seulement ont été tués, savoir : un maréchal des logis et deux canonniers du 11° d'artillerie, deux sapeurs du génie du i" régiment; un seul homme a été blessé par un biscaïen qui a passé à travers le parapet et l'a frappé au corps; on espère que sa blessure ne sera pas grave. Parmi les hommes tués, deux l'ont été par suite de leur imprudence et du même coup. C'était sur la route de Wilryck. Un maréchal des logis chef et un canonnier du 11', qui revenaient de chercher des gabions, se sont obstinés, malgré tout ce qu'on leur a dit, à suivre cette route qui était déjà sillonnée par les

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projectiles hollandais, et sur laquelle plusieurs arbres avaient été emportés par les boulets ; ils ont été tous les deux coupés par le milieu du corps du même coup. Le maréchal des logis est tombé en avant et son buste détaché s'est tenu un moment sur ses mains. Comme la vue de ces cadavres, qui étaient près de la tranchée, faisait de la peine à nos soldats, quels que fussent d'ailleurs leur gaieté et leur courage, je les fis enlever. Plusieurs fois les boulets passèrent à travers le parapet de la tranchée, les soldats ne faisaient que rire et leurs plaisanteries étaient fort spirituelles. Nous avons vu passer aussi dans le parapet de la tranchée plusieurs obus dont la mèche avait été cassée et qui n'éclataient pas, ainsi que beaucoup de biscaïens d'une demi-livre qu'ils tiraient comme de la mitraille. Un homme a eu son bonnet de police emporté par un de ces biscaïens; un autre en a reçu un sur le bras à travers le parapet ; mais le coup était déjà assez amorti pour qu'il ait pu continuer à travailler. Beaucoup d'hommes ont été couverts de terre par l'explosion des obus. Pendant que j'étais dans la batterie numéro 7, un obus fit explosion dans le parapet et projeta de la terre jusqu'à dix pieds en l'air; un autre nous éclata audessus de la tête et fit tout à fait l'effet d'un météore.

Du reste, il était facile, à cause des arbres dont les branches étaient coupées, de suivre la direction des coups. Quant à la mitraille, ils la tiraient surtout dans les petites maisons où ils supposaient qu'il y avait du monde établi, mais nous avions soin d'en interdire l'accès. Le feu continuait encore très faiblement quand j'ai remis le commandement au général Zœpffel qui avait été désigné pour me remplacer. Une demi-heure après il avait cessé.

Brasschaet, le 3 décembre 1832.

Quoique je laisse aujourd'hui le soin de vous écrire à Nemours qui vient de visiter la tranchée, cependant, ma chère maman, je vous donnerai en deux lignes mon bulletin de la journée.

Nemours s'est, comme j'en étais sûr d'avance, parfaitement bien conduit ; il a été sous le feu aussi calme et aussi de sangfroid que d'habitude, et il a montré la plus grande fermeté sans aucune fanfaronnade : je puis dire maintenant qu'il a vu le feu de près, car il a été couvert de terre par un boulet qui a passé h deux pieds de lui dans le parapet. Nos travaux sont fort avancés :

déjà l'on couronne le chemin couvert de la lunette Saint-Laurent, et j'espère bien que demain j'aurai mon jour de tranchée. Si les Hollandais n'ont pas évacué cet ouvrage, nous le leur enlèverons de vive force. L'ardeur des soldats est de plus en plus grande; notre perte n'est pas considérable. Nous n'avons perdu cette nuit que trois hommes, quoique les Hollandais aient fait une sortie assez vigoureuse, mais les voltigeurs du 65° l'ont vivement repoussée à la baïonnette et sans tirer un coup de fusil. Tout le monde cite avec éloge la conduite du régiment, ou regrette que pas un ordre de jour ne soit venu apprendre à l'armée quels sont ceux qui se sont distingués.

Le tir de nos canonniers est toujours excellent : déjà plusieurs incendies ont éclaté dans la citadelle, par suite du feu des obus et des bombes, mais les Hollandais sont parvenus à les éteindre.

Comme je monte ma garde demain à midi, ce ne pourra être qu'après-demain, chère maman, que je vous donnerai encore de mes nouvelles.

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