RUE GARANCIÈRE, I O
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C'est une misérable vieillesse que celle de notre siècle. Elle s'achève dans l'impuissance. Le passé est détruit; l'avenir n'espère que dans la négation. Quant au présent, parmi tant de cendres éteintes, « il meurt de froid », selon ce mot si étrangement caractéristique de Tocqueville.
Aussi, quel bien-être, lorsque arrive jusqu'à nous, à la façon d'un chaud rayon de soleil, quelque grand souvenir du passé ! Quel soubresaut de cœur, lorsque éclate dans notre triste silence quelque fanfare héroïque ! Chacun alors relève la tête pour voir passer, comme dans l'admirable toile que Détaille a appelée le Rêve, les gloires de la vieille France.
Bien d'autres diront ce que je dis, éprouveront ce que j'éprouve en finissant ce livre, où j'ai vu revivre une des plus nobles figures de notre histoire militaire.
S'il ne faut pas, en effet, mesurer le soldat seulement à la chance de sa destinée, mais bien encore à sa passion du sacrifice, Oudinot fut doublement grand ; car, c'est du sang de ses trentedeux blessures qu'il a teint son bâton de maré-
chai. Sa vie offre l'exemple, à côté des plus hautes vertus* militaires, de la plus admirable unité. Jamais elle ne se dédoubla. Héroïque sur le champ de bataille, loyal ailleurs, on vit Oudinot résister toujours à ces ambitions qui brûlent l'honneur. Aussi son biographe a eu raison d'écrire que « si l'on avait demandé à ces vétérans fameux de nommer celui d'entre eux qui était le plus délicat, le plus généreux, le plus chevaleresque, il n'y aurait eu qu'une voix pour dire : Celui-là, c'est le maréchal Oudinot » .
A ce témoignage l'Empereur a lui-même ajouté cet autre témoignage, que a dans cent combats, Oudinot avait montré autant d'intrépidité que de savoir (i) » .
Comment après cela oser mettre mon nom sur les marges de ce livre ? On a toujours tort de parler une langue qui n'est pas la sienne, et je me serais refusé à l'honneur d'écrire ces quelques lignes, si l'histoire qu'elles précèdent n'avait retracé que les hauts faits du maréchal. Mais, derrière lui, dans son ombre, se dessine une idéale figure de femme. A lui les récits de guerre, à elle les récits de foyer. Au roman de cette double vie, lui a fourni l'honneur, elle, l'amour.
Ces pages échapperont donc à l'indifférence du lecteur qui si souvent feuillette sans lire. Pourra-
(i) Dixième bulletin de la Grande Armée.
t-il ne pas s'intéresser à l'enthousiasme d'une enfant de'seize ans qui rêve de gloire et la personnifie dans le soldat dont son imagination s'est éprise ?
Par atavisme, sans doute, car elle était de vieille race militaire, Mlle de Coucy s'enfiévrait aux belles histoires de guerre que lui contait un ami de sa famille qui avait servi sous les ordres d'Oudinot. Bientôt son cœur s'était mis à l'unisson de tant d'autres qui, elle-même le raconte dans ses Souvenirs, « bondissaient de gloire et de douleur selon les phases de la vie du maréchal, vie semée de triomphes et de blessures et entourée de tant d'éclat et de dangers » .
Et elle se l'imaginait à la taille de son épopée a démesurément grand, ayant une voix de tonnerre, ne parlant qu'avec des gestes et le ton du commandement. Je le voyais armé, dit-elle, jusqu'aux dents et traînant toujours un grand sabre. »
Ce que n'ajoute pas Mlle de Coucy, c'est qu'elle eût peut-être préféré son héros moins terrible. Mais bientôt l'aveu lui en échappe. A l'émotion que reflète son récit, écrit vingt ans après leur première rencontre, on devine tout ce que cette rencontre eut d'inattendu charmant pour la jeune fille.
C'était à Bar-le-Duc, après la paix de Tilsitt. Une blessure à guérir avait ramené Oudinot dans
sa ville natale, où sa première femme recevait tous les soirs bonne et nombreuse compagnie. Mlle de Coucy avait obtenu de s'y faire présenter. « Me voilà, dit-elle, suivant ma sœur, qui devait me nommer, avec une émotion qui croissait à mesure que nous approchions de l'hôtel. Le temps était superbe et chaud : après le dîner, on s'était dispersé dans le jardin naissant et déjà délicieux par son luxe de fleurs...
« Nous cherchâmes la maîtresse de maison, qui, bientôt avertie, vint à nous avec empressement. . . Son aimable accueil me rassura un peu... Mon mari, dit-elle à ma sœur, est allé voir mon père à la ville haute, je crains que la course ne soit un peu forte pour sa jambe qui a été brisée... A peine avait-elle achevé ces paroles, qu'elle reprit en disant : « Ah! le voici!... » Nous vîmes en effet un homme qui s'avançait lentement, appuyé sur le bras d'un officier...
« Dès le premier coup d'œil, il déconcerta toutes les idées que je m'étais faites sur lui. Sa taille souple et mince offrait cette bonne grâce particulière à qui porte habituellement l'uniforme. Sur son teint très pâle, se dessinaient de fines moustaches brunes de la couleur de ses favoris et de ses cheveux ; son front découvert et orné de beaux sourcils bien marqués était véritablement admirable : son sourire un peu fier, fugitif et rare, était néanmoins parfaitement gracieux. Son regard per-
çant se fixait peu, et il y avait dans l'ensemble de cette physionomie quelque chose de profond et de rêveur qui préoccupait. »
Comme dernier trait, la maréchale ajoute que a ce ne fut pas son premier coup d'oeil qui lui fit découvrir tous ces détails » .
Plus heureux qu'elle, le lecteur sera sans doute moins long à découvrir dans son récit ce bel élan de l'esprit et du cœur qui fait la femme supérieure. Chaque ligne y révèle en effet une faculté d'observation étrangement pénétrante et tournée vers le vrai, tout en restant capable du plus sincère enthousiasme.
Ce fut à cet ensemble si rare de qualités contraires que le maréchal dut ses dernières années de bonheur; car, lcjrsque après un court veuvage il demandait Mlle de Coucy en mariage, celle-ci, sans hésiter, acceptait l'honneur et les périls d'une telle alliance. D'avance elle savait que l'on n'associe pas impunément sa vie à celle d'un héros. Mais un tel avenir était pour séduire son courage et son cœur.
« Elle sait, avait dit le maréchal, que j'ai six enfants, quarante-quatre ans et cinq cent mille livres de rente. Quanta ma position sociale, elle est connue, et je serai heureux de la lui faire partager. »
Hélas ! cette situation si brillante touchait à son déclin. Comme voyage de noce, la jeune femme fit
avec son mari la campagne de Russie. Parmi les horreurs de la déroute on la verra digne de lui. A toutes les grandes époques de l'histoire il y a eu des femmes, comme la maréchale, pour féminiser le courage. Celles-là ont été les plus aimées, les plus honorées, les plus admirées. Un bonheur paisible, en effet, ne grave rien, n'enfonce rien. Il ne fait qu'effleurer l'âme de l'individu, comme celle des peuples. Il n'est pour s'enraciner que ce que la souffrance a planté.
Je ne sais qui dans l'épreuve fut le plus grand, du maréchal ou de sa femme. Je ne sais qui, d'elle ou de lui, montra plus de dignité aux heures troublées qui suivirent le retour de l'île d'Elbe. Mais je sais qu'on vit le vieux soldat, appuyé sur sa noble compagne, se montrer supérieur à son propre cœur et à ce que Taine appelle « les grandes pressions environnantes ».
Dégagé de ses vieux serments, victime d'une fidélité nouvelle, Oudinot répondait au ministre de la guerre Davoust, qui lui enjoignait de rallier le drapeau tricolore :
« Ne voulant et ne pouvant jouer un rôle
double, je quitte Metz pour me rendre à Bar-sur- Ornain, mon domicile... Je ne te recommande qu'une chose, mon cher ministre, c'est de ne pas t'informer qui fournit à ma subsistance. Je vendrai le peu que j'ai, pour payer la portion de mes dettes la plus délicate. Surtout empêche qu'on
espionne mon régime et réponds qu'Oudinot dans sa misère est incapable d'un trait de perfidie, n
Et aussi ferme dans son attitude que dans sa noble pensée, le maréchal partit pour sa terre de Jeand'heurs. Mais que de ressouvenirs et de douleurs dans cette vie brisée ! ... « Oh ! je me demande, écrivait-il à Davoust, ce que l'Empereur aurait à me reprocher; car, outre ma conduite entière pendant son règne, ma fidélité constante ne lui a rien laissé à désirer. Depuis, je suis fidèle à mon nouveau maître. Il n'a donc pas lieu de me faire entrevoir une grâce dont je ne voudrais pas, si j'avais été un instant coupable; car, l'existence me serait à charge, si elle était entachée d'une faute déshonorante ; d'un autre côté, je ne ferai jamais une bassesse pour recouvrer une estime que l'on me doit... »
Un assaut plus terrible encore devait échouer contre cet inébranlable sentiment du devoir.
L'Empereur avait mandé le maréchal. Imaginez par ce dialogue ce que fut la rencontre.
« Eh bien, qu'est-ce donc que les Bourbons ont fait de plus pour vous que moi , monsieur le duc de Reggio, pour que vous ayez si bien voulu les défendre de mon approche? » demanda l'Empereur. Et le duc de répondre : « Je ne servirai personne, Sire, puisque je ne vous servirai pas »
Trois mois plus tard, le maréchal reprenait
aux Tuileries sa place si noblement gardée, et sa femme y revenait avec lui, doublement fière de la gloire et de la fidélité de son mari. Elle rayonnait de charme et de grâce, si j'en crois son portrait que je trouve dans les Mémoires inédits de Mme la comtesse de la Ferronnays.
... « Les yeux de la maréchale, dit-elle, étaient de velours noir, son teint était éblouissant, son sourire charmant, son ensemble infiniment gracieux, avec un rare mélange de douceur et de fermeté. Je crois impossible de rencontrer une femme d'un plus grand mérite. »
La maréchale eut en effet celui, dans ce milieu si difficile de la Restauration, d'être à sa place et d'y laisser chacun. Que de jugements excessifs pourtant, que de secousses contradictoires, que d'espérances précipitées, que d'impressions trop avouées, que de propos lancés dans d'excusables colères, parmi ce monde si nouveau pour la jeune femme ! Elle s'y montra séduisante pour tous, sincère toujours, sachant louer, blâmer, excuser sans trahir. Un tel rôle n'était pas facile et impliquait, à chaque instant, bien des délicatesses, a Non vraiment, ajoute Mme de la Ferronnays, comme une dernière touche à ce portrait de la maréchale, non, je ne saurais dire trop de bien sur ce que chacun pensait et sur ce que je pense de la duchesse de Reggio. Elle a fait taire l'envie... »
Tracées à l'heure où la maréchale était nommée dame d'honneur de Mme la duchesse de Berry, ces lignes sont un éloge auquel rien ne saurait s'ajouter... Mais il fait bon sourire quand on est heureux. La noble femme ne perdit rien d'ellemême lorsque, quelques années plus tard, tout s'écroula de nouveau. Son charme continua d'illuminer l'obscurité où son mari et elle reléguèrent pour la seconde fois leur fidélité.
La secousse n'avait point abattu l'entrain de son âme et ne l'avait point aigrie.
C'est dans sa paisible retraite de Bar que la maréchale entreprit d'écrire pour ses enfants ces Souvenirs, qui aujourd'hui échappent au cercle intime auquel ils étaient destinés. On y trouvera des pages qui sont de vrais tableaux de genre, d'autres sont des tableaux d'histoire. Il y a là des portraits qui valent des pastels authentiques du temps. Çà et là, la plume de la maréchale a semé d'admirables paysages ; parfois elle mord comme le burin d'une eau-forte vigoureuse. Les traits fins qui émaillent ce livre enchanteront les délicats, les anecdotes y charmeront les curieux. Ceux qui aiment leur pays vibreront à de glorieux récits. Enfin toutes les femmes qui se sont appuyées sur un bras ferme, comme celui du maréchal, y retrouveront quelque chose de leur orgueil et de leur bonheur.
Le maréchal Oudinot est mort à quatre-vingts
ans, jeune encore : car, l'âme n'a pas d'âge. Sa femme s'est éteinte voilà quelques années à peine, gardant sous ses cheveux blancs la vivacité d'impression, la chaleur d'enthousiasme, et l'infinie bonté dont témoignent les pages que l'on va lire.
...Je me souviens d'être entré dans le cabinet où dorment les reliques de ces deux nobles existences. Je me suis respectueusement incliné devant l'image du soldat qu'encadrent des drapeaux pris à l'ennemi. Mais je me souviens surtout du rayonnant portrait qui illumine ces trophées, celui de la femme qui fut le bon génie de cette vie toute d'honneur et de sacrifice.
Costa.
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