CHAPITRE XI
Funérailles d'Oudinot. — Quelques mots sur la duchesse de Reggio. — Sa 6n. — Conclusion.
Les derniers soins d'Oudinot, consacrés à l'armée dont il faisait partie depuis soixante ans, furent donnés à l'organisation d'une revue; mais à peine eut-il le loisir de contempler sous les armes ces braves qui avaient promené à sa suite les trois couleurs jusqu'au fond de l'Europe, et qui maintenant blanchissaient autour de leur vieux chef.
Ce corps ciselé de balafres et où la patrie avait puisé, comme en un réservoir généreux, une somme extraordinaire de services, était soutenu seulement par l'âme de fer qui , un soir de bataille, s'était peinte elle-même dans un mot typique, véritable épigraphe appropriée à cette vie de soldat.
L'Empereur félicitait le maréchal de sa bravoure ; il ajouta :
« Et pourtant il arrive toujours un moment où l'homme le plus brave a peur au moins une fois en sa vie.
— Sire, répliqua Oudinot, je n'en ai jamais eu le temps. »
Les années faisaient lentement ce que n'avaient pu les balles : le 13 septembre 1847, le vétéran expira dans sa quatre-vingt-unième année, après avoir reçu les secours de la religion.
Cette joie lui fut refusée de voir tous les siens réunis à son chevet pour l'embrasser : il avait livré 'à la France ses trois fils et son petit-fils (1) qui se battaient alors en Algérie. On les attendit pour célébrer les funérailles ; elles eurent lieu en grande pompe le 5 octobre, dans l'église Saint- Louis des Invalides, à l'ombre des drapeaux ennemis qui semblaient réunis là pour saluer le cercueil.
Ainsi en cette année 1847 quatre enfants du maréchal étaient à la fois devant l'ennemi. On voit par là, et l'on verra mieux encore par les notes biographiques publiées plus loin (2), l'énergie déployée maintes fois, jusqu'à nos jours, par les membres de la famille Oudinot, qui a sacrifié à la patrie deux existences moissonnées dans la fleur de la jeunesse. Si les traditions de courage et de dévouement, vivaces d'ailleurs chez plusieurs descendants des soldats de la Révolution et de " l'Empire, se sont en particulier implantées avec
(1) Charles Oudinot, depuis duc de Reggio, père du chef actuel de la famille, quia épousé Mlle de Castelbajac, fille du général marquis de Castelbajac et de Mlle de La Rochefoucauld.
(2) Voir Appendice III.
force au sein de la maison qui nous occupe, ce n'est peut-être pas seulement le souvenir du maréchal qui leur a fait pousser de multiples et profondes racines. L'aimable et gracieuse compagne qui éclaira de son sourire un peu grave la seconde moitié de la vie d'Oudinot n'est pas étrangère à l'épanouissement de ces caractères déterminés. A des hommes qui comptent parmi leurs proches une femme décidée, ardente, aux résolutions promptes et hardies, comme fut la duchesse de Reggio, la timidité ne pouvait pas -sembler permise. Elle offrait un beau modèle, cette jeune mariée de vingt ans qui, sur une nouvelle inquiétante, abandonna la tendresse des siens et le bien-être du séjour familial pour voler au secours de son cher blessé et le disputer à la mort en bravant un interminable voyage au cœur d'un pays ravagé par la guerre, et cela malgré la fatigue, malgré le froid, malgré le danger de tomber aux mains des Cosaques dans la désolation des grands steppes neigeux. Noble conduite, indice d'une âme à la fois aimante et virile ! Les flocons de neige cherchés sous un ciel si lointain avaient laissé comme une auréole au front de la duchesse. Par la suite, lorsqu'elle entrait brillante et parée dans les salons, au début de la Restauration, on devine. quel murmure s'élevait sur ses pas et quels mots les assistants se chuchotaient à l'oreille : a C'est elle! c'est cette jeune femme qui a pris part à la retraite de Russie ! » et toutes les têtes se penchaient pour la voir. Elle
jouissait alors d'un petit triomphe si chèrement payé, et elle ressentait plus pleinement la volupté étrange qui parfois nous fait savourer avec complaisance la mémoire de nos plus cruelles épreuves.
Ce lustre contribua apparemment, avec le charme personnel de la duchesse, avec la distinction de sa naissance, avec le retentissement de son nom, à attirer sur elle l'attention du nouveau pouvoir lorsque celui-ci chercha à ramener vers lui les notabilités du régime précédent. Désignée pour un poste élevé, elle en remplit avec tact les délicates fonctions. Son esprit souple démêlait adroitement les fils compliqués de situations souvent difficiles ; elle manœuvrait à travers ces personnages de cour sans froisser de susceptibilités, et elle savait trouver finement une attitude pleine de respect, et pour les tendances indépendantes qui sollicitaient son mari, et pour les idées absolues des souverains auxquels elle était attachée par sentiment et par obligation.
Puis lorsque les événements politiques et un long veuvage lui créèrent des loisirs, elle les occupa studieusement à retracer pour ses enfants les différentes phases de son existence accidentée. Le livre qui se trouva ainsi composé, presque sans qu'elle y prît garde, est d'un style exempt de prétention, aisé et naturel. Il atteste une intelligence ouverte, un jugement pondéré, avec un cœur bon et pitoyable aux misères humaines. Malgré un ton généralement contenu, l'émotion perce et se répand dans les passages pathétiques, comme
les événements de Russie et la mort du duc de Berry.
Grande est la surprise de ne pas trouver ces Souvenirs assaisonnés de traits satiriques contre le prochain, piment ordinaire à ce genre d'ouvrage. Les travers, les ridicules et les faiblesses des hommes échappaient-ils donc à la pénétration de la duchesse de Reggio, et faut-il croire que tant de gens ont passé si longtemps devant ses yeux sans qu'elle levât leur masque et discernât les côtés cachés de leur nature? Non, certes; sa finesse a scruté les mobiles inavoués et sa clairvoyance a débrouillé les intrigues mystérieuses. Mais au risque de laisser croire que sa perspicacité n'avait pas toujours été en éveil, elle ne voulut jamais divulguer des secrets qui ne lui appartenaient pas et s'exprima avec réserve sur le compte d'autrui. Qui sait si cette scrupuleuse discrétion n'avait pas été à la Cour sa principale habileté et le ressort de son succès? Amateurs de scandales, fermez donc ce livre ! Son charme n'est pas fait de méchanceté.
Cette heureuse disposition à la bienveillance se retrouvait dans le salon que la duchesse de Reggio tenait à Bar-le-Duc, pendant les dernières années de sa vie; salon original, unique, auquel les maîtresses de maison n'ont pas paru depuis très soucieuses de donner un pendant : on n'y médisait pas. Les visiteurs s'y plaisaient néanmoins. L'attrait en venait de la dame aimable et simple qui faisait à tous un accueil cordial,
sans distinction de partis politiques ; qui mettait chacun à Taise; qui savait tant de .choses et les contait joliment, sans malice; qui avait conservé les manières élégantes du dix-huitième siècle et dont la compagnie était une école d'urbanité.
Elle menait là une existence paisible, dans les pratiques religieuses chères à toute sa vie, au milieu d'un pays rempli par le nom dont elle se glorifiait, et pouvant voir chaque jour revivre publiquement la figure, coulée dans le bronze, de celui qu'elle avait aimé.
Les pauvres la chérissaient et, au mois de mai 1868, lorsque s'éteignit doucement celle qui était connue au loin à la ronde pour être consolante et charitable, tous pleurèrent « la bonne duchesse » .
« Je n'ai rien fait pour qu'on le raconte », répondait modestement le maréchal Oudinot aux écrivains qui venaient recueillir de sa bouche des notes destinées à l'histoire de sa vie : ce qui l'avait enflammé jadis, c'était donc l'amour de la patrie bien plus que celui de la gloire.
Pourtant elle méritait de ne pas être mise en oubli cette existence d'un des acteurs les plus brillants du drame qui déroula pendant vingt-cinq ans la féerie de ses fantastiques tableaux sur des scènes sans cesse renouvelées et indéfiniment agrandies.
Le récit de tels événements a toujours pas-
sionné les imaginations, et la voix de ce passé déjà fuyant, loin de s'affaiblir, s'enfle chaque fois que les figures de ces temps fabuleux se dressent pour nous conter leurs hauts faits. Ils surgissent tout armés du sépulcre, ces vaillants, et nous, comme des enfants qui joueraient avec des épées de géants, ravis de les voir si imposants sous leurs uniformes chamarrés, nous écoutons le bruit de leurs clairons. C'est un rêve; c'est un émerveillement! Eh quoi! ils ont déployé une si grande puissance d'expansion ! Eh quoi ! leurs troupes volaient d'un élan si impétueux ! Il n'y avait pas de montagnes trop abruptes pour leurs escalades, ni de fleuves trop larges ou trop profonds pour leurs enjambées. Forêts épaisses, steppes infranchissables, chaleur dévorante, froid stupéfiant, forteresses blindées, régiments hérissés de baïonnettes, rien n'étonnait leur audace. Plus loin, toujours plus loin ils allaient, assoiffés de gloire, grisés par le succès. Ils ignoraient jusqu'au nom de la peur; la notion de l'impossible s'effaçait devant leur présomption sublime, comme la nuit devant l'aurore, et leurs fanfares chantaient la jeunesse, la confiance, l'enthousiasme.
Et pourtant ces efforts ont été stériles. C'est en vain que tant de sang a été prodigué, que tant d'ossements jonchent les plaines. L'ouragan s'est calmé; après avoir débordé sur le monde, après avoir blanchi de son écume les plus fiers sommets, l'océan est rentré dans son lit; la France a repris son niveau.
Aussi ce qui nous séduit dans ces luttes, ce ne sont pas les résultats pratiques qu'elles devaient engendrer, résultats moins durables que la mousse légère sur la crête des flots. Non; ce qui nous frappe, c'est l'énormité de l'effort en lui-même, c'est la somme incalculable d'énergie dépensée pour réaliser une conception d'une immensité monstrueuse.
Et si notre curiosité s'avive aujourd'hui, il ne faut voir là ni hasard ni caprice. Cette séduction qu'exerce sur nous l'époque la plus héroïque de notre histoire, c'est l'accompagnement obligé du relèvement de la France à la suite d'une défaillance passagère. Quel spectacle plus réconfortant, en effet, que celui de cette ardeur surhumaine et de cette fermeté inflexible qui soutenaient nos aïeux? A nos doutes, à nos inquiétudes ils répondent : Zurich, Friedland, Wagram! Ils nous disent : « Pourquoi donc vous abandonneriezvous? Pourquoi donc n'auriez -vous pas, vous aussi, assurance et hardiesse ? Voilà ce que nous avons fait. Voilà ce dont sont capables les hommes de notre race ; voilà ce que, au besoin, vous sauriez faire à votre tour. »
Alors, nous repaissons nos yeux de ces tableaux fortifiants et nous apprenons à cette école sur quelle enclume se forgent les volontés et les courages. Comme dit le poète :
Nous désirons qu'on ait présent à la mémoire Que nos pères étaient des conquérants de gloire,
et nous éprouvons une orgueilleuse et salutaire volupté à répéter :
Nous sommes les petits de ces grands lions-là !
De ces grands lions-là, Oudinot en fut, et l'un des plus terribles. Mais, dans le déchaînement de cette chose atroce qu'est la guerre, il resta, autant que possible, juste et compatissant : il entre autant d'humanité que d'héroïsme dans cette gloire de soldat.