MOINS LE FUSIL
On citait en même temps quelques traits d'insolence relatifs à la revue.
En voici un que le maréchal eût réprimé énergiquement, si le Roi ne l'eût retenu à temps; un grenadier sortit de son rang au moment où Sa Majesté passait devant lui, et dit hardiment à Charles X : « A bas les ministres! » Avec un noble sang-froid, le Roi répondit : « Monsieur, je suis venu ici pour recevoir des hommages, et non des leçons. »
Lorsque, après quelques moments de retraite, le maréchal reparut aux Tuileries, il était bien résolu à garder un froid silence, et il suivit ce plan malgré tous les témoignages de regrets dont il fut entouré; mais ces regrets s'adressaient à sa personne, et non à la mesure en question, dont on semblait au contraire se féliciter. Hélas! c'était bien plus pour la dynastie que pour luimême que votre père déplorait l'événement qui venait ■de s'accomplir, et qui fut certainement le prélude de la Révolution.
Mais je ne fus pas longtemps en état de suivre les «effets de ce mouvement. De plus en plus souffrante, je sortais à peine de chez moi, lorsque, le 13 mai, je fus atteinte d'une congestion cérébrale qui me fit passer pour morte pendant un jour entier. Le maréchal, éperdu, appelait en vain son énergie ; les premiers médecins de Paris s'épuisaient inutilement pour rappeler en moi un
souffle de vie, quand M. deCaunan,qui m'avait entendu vanter M. Dupuytren entre tous, l'envoya chercher à sa campagne de Courbe voie.
A deux heures du matin, Dupuytren arriva, m'examina, et dit : « Elle n'est pas morte. » Aussitôt il procéda énergiquement , et, sans vous fatiguer de détails pénibles et superflus, je vous dirai que peu d'heures après j'ouvris ces yeux fermés depuis la veille, et je reconnus immédiatement les visages penchés sur le mien. Est-il besoin de vous dire que celui de mon mari se fit jour immédiatement?
Je voulus parler à tous ; je croyais articuler, mais on ne m'entendait pas; je fis comprendre que je voulais voir mes enfants.
Je retombai dans un état, sinon mortel, tellement grave encore, qu'on tremblait toujours. Il en fut ainsi jusqu'à l'arrivée de mon dernier enfant, qui était mort avant de naître.
J'eus recours, dans ma douleur maternelle, au digne et suave abbé Busson, mon confesseur, qui me fut d'un grand secours.
Le traitement violent qui m'avait arraché à la mort avait attaqué mon système nerveux à un tel degré qu'il fallut bien du temps pour que je reprisse l'équilibre.
Je demandai un congé indéfini pour aller d'abord à Plombières et ensuite à Jeand'heurs. Le maréchal ne pouvait partir en même temps que moi; j'emmenai ma fille Louise, pauvre chère enfant qui, dans sa tendresse et ses soins de onze ans, faisait tout ce qu'elle pouvait pour sa mère. Elle était bien secondée par Mme Monniot, la gouvernante si dévouée de mes enfants.
Mais je ne gagnai rien au régime des eaux; ce que voyant, notre excellent ami M. Gouy, qui était là bien
à moi, comme il le fut en tout temps et partout, écrivit au maréchal de revenir à la hâte pour memmener à Jeand'heurs.
Nous rentrâmes à Paris à la fin de l'automne.
Toujours languissante et triste, je repris cependant mon service de cour, en retranchant le plus possible ce qui n'était pas d'obligation absolue.
Ce fut dans le courant de cet hiver, en février, je crois, que tomba le ministère Villèle.
L'hiver politique fut agité. Cependant le choix des nouveaux ministres satisfit généralement l'opinion.
Chargé du portefeuille de l'intérieur, M. de Martignac laissa son nom à ce cabinet où prit place un de nos amis, le comte de La Ferronnays, dont le noble et loyal caractère était bien connu et ne présentait pas une ombre.
Par son adhésion au système modéré qui s'annonçait, le comte de la Ferronnays, ce serviteur dévoué aux Bourbons dans l'exil, apportait une garantie bien appréciée de chacun à la politique nouvelle. On savait qu'il ne faillirait pas à son attachement inaltérable pour la dynastie régnante, mais en même temps qu'il éclairerait sa politique des lumières que son expérience avait acquises depuis sa rentrée en France.
La persistance de l'état languissant de ma santé, du rant l'hiver de 1827 à 1828, me fit demander un nouveau congé pour le printemps. Le mois de mai se passa à Jeand'heurs, où je croyais prolonger avec vous mon séjour, lorsque m'arriva une lettre de Madame, duchessede Berry, qui m'appelait immédiatement à Saint-Cloud, où elle se trouvait avec la Cour; c'était pour organiser, me disaitelle, une longue tournée qu'elle allait faire en France et qui se terminerait par un séjour aux Pyrénées, où certainement ma santé retrouverait ses forces.
Je m'arrête ici, mes enfants, pour quatre mois. Vous trouverez cette période relatée dans le journal de ce voyage officiel aux Pyrénées, qui, selon les prévisions de Son Altesse Royale, me rendit la santé.
Deux chagrins de famille se suivirent de près pour moi à cette époque : je perdis ma jeune et charmante belle-sœur de Coucy et mon excellent beau-frère de La Guérivière.
Rappris, à mon retour des Pyrénées, que le Roi avait accordé au maréchal, pour un avenir indéfini, la disposition du joli hôtel qui appartient à la Couronne, sur la place Vendôme. La proximité des Tuileries et le temps que cela me faisait gagner doublaient le prix de cette faveur.
Ce fut vers ce même temps que notre chère Stéphanie fut demandée en mariage par M. James Hainguerlot, qui réalisa, par quarante années de bonheur, les promesses qu'il avait apportées.
Que de regrets Stéphanie laissa dans la maison paternelle, à moi particulièrement ! De quel exemple utile et aimable elle était pour ses jeunes sœurs !
Mme James Hainguerlot fut présentée au Roi et à la famille royale avec le cérémonial que vous connaissez. Mme la Dauphine donna, à l'occasion de ce mariage, un bal dans ses appartements particuliers; c'était une faveur rare dont nous sentîmes le prix.
Je vous l'ai dit, le ministère Martignac avait paru rallier bien des esprits, mais on ne croyait pas qu'il eût les sympathies du Roi, et déjà l'on s'inquiétait sourdement de ce qui pourrait lui succéder. Cependant on avait recueilli lapreuved'unretour éclatant de la popularité de CharlesX, qui venait de faire dans l'Est une tournée triomphale.
Aux approches du carnaval, et à la suite de plusieurs
autres fêtes qu'elle avait données, Madame, duchesse de Berry , voulut organiser un grand quadrille historique pour une soirée qui devait avoir lieu dans les appartements de ses enfants. On se permit bien quelques petites irrégularités chronologiques, afin d'augmenter l'intérêt du spectacle par des noms et des costumes remarquables. Son Altesse Royale, malgré tout ce qu'on avait pu lui opposer, avait choisi le rôle de Marie Stuart. Sous aucun rapport cette idée n'était heureuse; mais à tout ce qu'on put lui objecter, elle répondit qu'elle prenait cette princesse à la fleur de son âge et dans la phase heureuse de sa destinée, lorsqu'elle venait d'épouser François II. Ce fut Mgr le duc de Chartres, alors âgé de dix-neuf ans, qui représenta le roi de France.
Enfin, arriva le beau jour du 21 mai 1829, qui marqua la première communion de mes filles Louise et Caroline. Avec quel attendrissement je conduisis mes deux anges dans la chambre de leur père , pour recevoir sa bénédiction ! Comme il était ému lui-même en étendant sa main sur ces jeunes têtes ! Mgr Dupanloup faisait alors •comme simple catéchiste, à l'Assomption, les débuts de son illustre carrière...
La confirmation suivit de près la grande journée : elle iut donnée par l'éminent et saint archevêque Mgr de ■Quelen.
Je devançai le maréchal afin de remplir, avec mes filles, la promesse faite à mes parents de Champagne, de leur consacrer huit à dix jours. Hélas ! je n'avais plus ma mère! Je n'avais plus ma chère tante Clotilde pour leur donner leur part des joies qui se préparaient sur ce petit coin de terre, mais elles les bénirent de plus haut !
Nous descendîmes chez ma tante la chanoinesse. *Quel remue-ménage dans ce tranquille petit intérieur!
Et comme on se laissait révolutionner de bon cœur par notre présence et par ce que nous apportions de mouvement avec nous !
Sophie, l'immuable Sophie, la dévouée servante que vous avez vue, au commencement de ces notes, aduler mon enfance, était encore là pour soigner la vôtre, et rien n'était plus amusant que son admiration pour les galons dorés des gens qui nous suivaient ordinairement.
Flattés de l'impression qu'ils produisaient et de la déférence avec laquelle Sophie leur parlait, ceux-ci la traitaient avec une bonté protectrice dont elle était pénétrée.
Mon oncle était revenu d'Hancourt à notre rencontre. Il y eut le dimanche soir, chez ma tante, une réunion d'anciens amis auxquels je fus un peu fière, je l'avoue, de présenter mes enfants. Le lendemain matin, nous partîmes en deux voitures pour Hancourt.
Je désirais aussi que mes enfants pussent saluer le berceau de la famille... Lentilles. Nous y consacrâmes une matinée.
L'on nous reçut au son des Cloches et je renfonçai en moi-même, et pour ne pas froisser les démonstrations des habitants de ce bon village, les souvenirs qui vinrent m'assaillir.
C'est que, en effet, non seulement les anciens propriétaires avaient disparu, mais aussi la maison paternelle. Elle menaçait de s'écrouler, et mon frère, à qui «lie était échue en partage, l'avait fait démolir et remplacer par un pied-à-terre où son service militaire ne lui permettait pas souvent de venir se reposer.
A bien dire, il ne restait à Lentilles, comme souvenirs matériels de mes ascendants, que leurs tombes rangées systématiquement sous le porche de l'église !
Nous consacrâmes ensuite quelques jours, à Frampas, chez nos parents de Beaufort. Ma cousine Zoelie de Coucy, une aimable sainte comme sa mère, avait épousé, ainsi que je vous l'ai dit, le spirituel et distingué M . Edouard de Beaufort.
Nous passâmes une charmante matinée au château de Puëlle-Montiers, chez le marquis de Meyronnet, et enfin nous reprîmes par Saint-Dizierle chemin de Jeand'heurs, pour y arriver en même temps que le maréchal venant de Paris.
Là, le mouvement et les réceptions reprirent leur cours ordinaire, mais mon mari et moi y fûmes promptement troublés par les nouvelles que nous reçûmes de notre excellent ami M. Gouy. « Ah! je ne le laisserai pas mourir sans aller lui dire adieu », me dit le maréchal; et nous partîmes pour Colmar, résidence de la famille.
C'était un saisissant spectacle que celui qui nous attendait dans cet intérieur. Le caractère et l'esprit du malade luttaient en vain contre la douleur qu'il ressentait en quittant sa femme et ses enfants encore si jeunes ! . . . A la vue de son ami, il y eut une explosion qui fut électrique, et lors de la dernière visite (nous avions passé trois jours à Colmar dans un hôtel), lors de cet adieu qui, dans la conviction des deux amis, était bien le dernier sur terre, mon mari suffoquait tellement qu'en arrivant dans la cour de cette triste maison, il appuya son front sur la muraille pour pleurer pendant quelques instants, ne croyant pas être vu.
Le reste de l'été se pas^sa, comme de coutume, dans ce lieu que votre père appelait avec tant de complaisance son paradis, et dont il était si heureux de faire les honneurs, non seulement à la famille et aux ami», mais aussi
à tout ce qui pénétrait dans son enceinte. On a peut-être ailleurs exercé une aussi large hospitalité, mais le maréchal Oudinot n'a pas été dépassé à cet égard. <c Vous êtes chez vous », disait-il à chacun, et dans son intention c'était vrai. A moi appartenaient les détails. Je cherchais à les faire accorder avec les volontés du maître du logis.
Ce châtelain si hospitalier avait soin de se soustraire le plus possible à ses hôtes; bien souvent, il suivait du coin de l'œil, derrière un arbre, les joyeux promeneurs qui se succédaient tout l'été sous ces beaux ombrages et sur les bords de cette transparente rivière, la Saulx. Il autorisait les repas champêtres qui s'organisaient sur tel ou tel point du parc, et n'exigeait en retour de cette infinie bonté que le respect dû aux massifs de fleurs et d'arbustes qui émaillaient la propriété.
Par exception, il y avait une catégorie de visiteurs que le maréchal abordait volontiers ; c'étaient ou MM. les curés en vacances, ou les Sœurs de charité. Il aurait voulu que les uns ou les autres acceptassent toujours quelques rafraîchissements; ils refusaient généralement, mais tous le quittaient si touchés de ses paroles, qu'ils n'auraient désiré ni accepté avec plus de plaisir ce qu'il persistait à leur offrir.
J'espérais ne rentrer à Paris avec mon mari et mes enfants qu'à la fin de l'automne; mais je reçus une dépêche qui me fut apportée de la poste par M. Malingrey. Il arriva un beau matin, tout essoufflé, chargé de cette grosse lettre qui portait la suscription de Son Altesse Royale : « Arrivez le plus tôt possible » , me disaitelle, a afin d'arranger un prochain voyage que je vais « entreprendre pour aller au-devant du roi de Naples, « mon père. Il va traverser une portion de la France
a en conduisant en Espagne ma jolie sœur Christine, « qui épouse le roi Ferdinand VII. »
Je partis de suite. Arrivée à Saint-Cloud, où se trouvait la Cour, je reçus aussitôt mes instructions, « II n'y a aura rien d'officiel dans ce voyage-ci, médit le Roi; a c'est une simple démarche de famille que fait aujour- « d'hui Madame, duchesse de Berry. Elle descendra « pour son compte dans les hôtels des villes où elle « s'arrêtera, et, si son incognito est trahi et que les a autorités se présentent chez elle, il faudra que ce soit « sans uniformes et sans discours. »
Ceci nous arrangeait fort, Son Altesse Royale et moi; nous étions à peine reposées du voyage précédent, qui, si on se le rappelle, nous avait tenues à peu près quatre mois en représentation. C'était d'ailleurs fort sage, dans les circonstances du moment, car il faut vous dire que le ministère Martignac venait d'être remplacé par le ministère Polignac. Cette mesure avait mis toute la France en émoi; des rumeurs sourdes se propageaient sur divers poinis, et une démonstration très ostensible venait en plus d'exciter l'attention générale. C'était un voyage presque triomphal que venait de faire le général La Fayette, précisément dans les contrées que nous avions à parcourir. Il ne fallait pas élever autel contre autel, et, sans chercher à envelopper d'aucun voile une action aussi honorable, aussi simple que celle d'aller au-devant de sa famille, Madame, duchesse de Berry, encore si rapprochée de ses triomphes de 1828, restait dans une parfaite mesure en n'usant pas de son rang royal dans cette circonstance-ci.
A peine avais-je recueilli tous ces premiers documents, qu'une de mes bonnes amies, la marquise de Béthisy, vint me trouver et me dit confidentiellement : « Je dois
à mon amitié pour vous un avertissement qui pourra vous être utile avant de commencer ce voyage. Il parât-» trait que l'ambassadeur de Naples, qui sera de la partie,; veut essayer de recommencer à votre sujet l'histoire Apponyi d'Autriche.
— Allons donc ! m'écriai-je.
— Oui, continua la marquise, il s'appuie sur cet antécédent, disant que votre Reggio ayant été proclaméêtre celui de Calabre, il n'y a pas de raison pour que le Roi, son maître, ne tente pas ce qui fut essayé par l'empereur d'Autriche. »
Aucun motif ne m'eût fait abandonner sciemment le titre acheté par mon mari au prix de ses hauts faits. Je me prononçai d'une manière énergique, et (anticipant ici sur l'arrivée du roi de Naples) je constate que, bien que le titulaire actuel du nom de Reggio, le prince Scilla, fît partie de la cour des princes italiens attendus, le roi François Ier m'aborda ostensiblement sous mon titre de duchesse de Reggio.
Madame, duchesse de Berry , n'était pas encore instruite du jour où le Roi son père atteindrait les frontières de France. Elle ignorait aussi le moment où l'infante Carlotta, sa sœur, mariée au frère du roi d'Espagne, dom François de Paule, arriverait dans le Dauphiné, où les deux princesses devaient se rejoindre pour se porter ensuite ensemble au devant de Leurs Majestés Napolitaines. Profitant de cette latitude, Son Altesse Royale se dirigea d'abord sur Sens, d'où elle gagna le château de M. de Rancogne; de là, nous fûmes visiter les grottes d'Arcis, fameuses par les stalactites et les stalagmites qui s'y sont agglomérées, depuis des siècles, sous les formes les plus bizarres. L'une d'elles représente la Vierge tenant l'enfant Jésus. Mais, pour parcourir les
diverses salles ou, pour mieux dire, cavernes qui renferment ces ténébreuses merveilles, il faut quelquefois se courber en deux et même ramper par moments. Malgré l'humidité qui suinte de tous côtés, Ton se sent suffoqué par cet air renfermé, encore épaissi par la vapeur des flambeaux que chacun tient à la main, et la position n'est point égayée par la vue d'un lac souterrain dont on côtoie les bords et qui semble un abîme sans fond.
Rien ne me saisit comme la vue de l'eau quand il fait nuit, et j'ai conservé cette impression en dépit de l'habitude de traverser, par exemple, le soir, les ponts sur la Seine ; et les mille lumières qui se reflètent là et qui sont, convenons-en, d'un admirable effet, n'ont cessé dem'impressionner péniblement en éclairant le fleuve pour ne m'en montrer que la couleur noire. Or, si j'ai conservé cette sensation toute ma vie en traversant les ponts de Paris, jugez de ce que j'éprouvai en fixant le sombre lac que nous côtoyions sous les voûtes des grottes d'Arcis. C'était du reste une réminiscence de ce que j'avais éprouvé l'année précédente, en pareille occasion, aux Eaux-Chaudes dans les Pyrénées, et comme alors je humai avec avidité, quand il nous fut rendu, un air pur et libre !
De la petite ville d'Avallon, où nous couchâmes dans un hôtel, nous partîmes presque avant le jour pour aller, à travers une contrée accidentée et charmante, déjeuner au féodal et beau château de Chatellux. Les sentiments et les manières des maîtres de ce beau lieu semblent remonter aux temps reculés de la monarchie ; mais leur parfaite courtoisie atténuait tout ce que pouvait avoir d'un peu imposant la solennité de leur réception.
Revenant sur nos pac, nous avons repris, d'Avallon à Autun, la route de poste.
Dès le lendemain Son Altesse Royale, quittant de bonne heure l'hôtel où nous avions couché, fut visiter les remarquables antiquités d'Autun. Elle vit d'abord la porte d'Arroux qui tire son nom de la rivière. C'est un ancien arc de triomphe, assez conservé pour qu'on en juge encore ; puis, dans un autre ordre d'architecture, la porte Saint-André ; ensuite un reste de temple de Janus et enfin un soi-disant amphithéâtre dont on n'aperçoit quelques vestiges que des yeux de la foi.
Son Altesse Royale avait promis d'accepter à déjeuner chez l'évêque d'Autun. Ce prélat, précédemment homme du monde sous le nom de marquis d'Héricourt, avait suivi la marche contraire à celle de son célèbre prédécesseur de 1789. M. de Talleyrand-Périgord avait abandonné les Ordres pour entrer dans le monde, que le marquis d'Héricourt avait quitté pour prendre les Ordres. Sa vocation datait à peu près de la même époque que celle du prince de Rohan, que j'avais encore vu danser en habit de mousquetaire aux premiers bals sous la Restauration. Tous deux offraient des types parfaits, d'une piété calme et douce, remplie de dignité. Je fus, pour ma part, enchantée de faire la connaissance de Mgr d'Héricourt ; Son Altesse Royale le quitta charmée de sa réception.
Nous couchâmes à Chalon le 15 octobre, et le lendemain nous partîmes pour Mâcon. La Saône était tellement débordée que c'était presque une vue de mer que nous avions sous les yeux. Descendue dans un bel hôtel, sur le quai, Son Altesse Royale fut bientôt informée que son incognito, bien respecté jusqu'alors, venait d'être trahi. Les autorités essayèrent d'obtenir des réceptions et voulurent offrir des fêtes; Madame s'en tira par de bonnes paroles ; elle consentit seulement
à voir, de son balcon, un feu d'artifice préparé par les soldats du 24*.
Mon appartement était séparé de celui de Son Altesse Royale par un salon, dont je lui laissai, naturellement, l'entier usage, ce qui était gênant, parce que l'autre entrée, donnant chez moi, où chacun avait besoin de pénétrer sans cesse, cette entrée, dis-je, était extrêmement étroite.
Nous reçûmes là des nouvelles de l'Infante; elle devait nous attendre à Vienne ou nous y suivre de près, ce qui décida Son Altesse Royale à ne point s'arrêter à Lyon. Elle trouva toutes les autorités de cette ville réunies au relai, mais elle ne céda point à leurs instances pour qu'elle s'arrêtât au moins un jour; elle leur promit sa présence au retour, à la condition, sine qua non, qu'on ne lui ferait aucune réception officielle.
Nous ne trouvâmes point l'Infante à Vienne; nous poursuivîmes notre chemin jusqu'à Tain, où les deux sœurs, descendant en même temps de voiture, s'embrassèrent tendrement.
Nous retournâmes coucher à Valence à l'hôtel de la Poste. Je passai tout le temps du dîner à observer le ménage royal qui venait de nous rejoindre. Je m'aperçois que je ne vous ai pas dit que l'Infant accompagnait sa femme. Cette princesse, mariée depuis longtemps (elle avait quatorze ans lorsqu'elle épousa l'Infant), exerçait, |
disait-on, beaucoup d'empire sur le roi Ferdinand VII, I
son beau-frère ; elle passait pour avoir de l'influence au conseil et on lui attribuait le mariage de la princesse Christine, sa propre sœur. Vous savez que ces deux princesses n'étaient sœurs que par leur père de Madame la duchesse de Berry.
Dona Carlotta était déjà mère de beaucoup d'enfants.
Son énorme embonpoint lui ôtait tout air de jeunesse. Elle fut fort accueillante pour moi, mais son ton était positif et tranché.
Nous revînmes coucher à Vienne. La visite de l'hospice et de beaucoup d'antiquités romaines occupa la journée; Ton ne peut, dit-on, remuer cette terre sans y trouver les preuves de l'importance de Vienne durant l'occupation romaine. A peu de distance de la ville on remarque une espèce de pyramide dressée sur quatre petites colonnes; on prétend que c'est un mausolée élevé sur la tombe du trop fameux gouverneur de la Judée, Ponce-Pilate, qui serait venu mourir là.
Le 20 nous rentrâmes à Lyon et descendîmes à l'hôtel de l'Europe, où l'on trouve de vastes appartements et une très bonne table.
Madame, duchesse de Berry, s'était fort occupée de la toilette de la princesse sa sœur; elle avait prévu dès Paris que ce soin serait nécessaire; quand chacun fut prêt, on partit dans les voitures de ville pour aller visiter les fabriques et les magasins et y acheter le plus possible, puis l'hôpital, édifice superbe et immense bâti par Soufflot, architecte de Sainte-Geneviève de Paris.
Le lendemain Son Altesse Royale, toujours sous un soi-disant incognito, et toujours accompagnée des autorités, déguisées en frac, continua son exploration de tout ce que Lyon renferme d'intéressant et de curieux.
En un mot, après avoir consacré à Lyon plusieurs jours qui ne furent pas perdus, je crois, pour la popularité de Son Altesse Royale, elle termina ce temps d'arrêt par un déjeuner qu'elle accepta du comte de Brosse, préfet du Rhône.
En quittant Lyon, nous nous arrêtâmes au château du général Guyot, près d'un lieu qu'on appelle le pas-
sage, pour la raison suivante : un bouclier carthaginois trouvé là, il y a cent ans, fit juger qu'Annibal traversa les Alpes non loin de là.
Le général Guy ot, qui avait fait toutes les grandes guerres avec mon mari et qui me parla de lui comme on en parle toujours, offrit à Son Altesse Royale une splendide hospitalité. La suite française et la suite espagnole trouvèrent place et soins dans cette belle habitation. Tout le luxe qui fut déployé ne nous préparait guère à la sérieuse entreprise du lendemain ; il ne s'agissait de rien moins que d'aller coucher à la Grande-Chartreuse, que nous prétendions visiter dans une saison où nul voyageur ne songe à l'aborder.
A mon réveil j'examinai le pays; il était pittoresque, montueux et terminé par les cimes neigeuses qui, probablement, dominaient la Chartreuse. On se réunit de bonne heure, on déjeuna en hâte; les voitures avancèrent et, après nos adieux faits au chevaleresque maître du château, nous voilà en route pour Beau voisin. La petite rivière de Guiers sépare, sur ce point, la France de la Savoie, et, à la moitié du pont, nous étions dans un royaume étranger. Ceci avait été autorisé par le roi de France, à la condition que les troupes sardes ne reconnaîtraient pas Madame, duchesse de Berry. Le poste sortit cependant, mais nous passâmes rapidement et, non loin de là, nous commençâmes à monter les échelles de Savoie. C'est une rampe taillée dans le roc. On se voit suspendu sur l'abîme, mais sans terreur, grâce au mur de parapet qui est très bien entretenu. Nous atteignîmes et examinâmes avec intérêt la voûte creusée sous l'Empire et qui abrège de plusieurs lieues les communications entre les deux royaumes. Les mesures furent si bien prises qu'après avoir creusé le rocher des deux côtés,
dans une profondeur d'environ mille pieds, les mineurs se retrouvèrent à point nommé face à face. Cette route souterraine n'est éclairée que par le jour d'entrée et celui de sortie ; mais elle est large, belle, et Ton n'a signalé jusqu'à présent aucun accident. Nous n'avions pas à la traverser, du reste, et, après avoir examiné l'immensité de l'entrée, comparée au petit point blanc que nous présentait la sortie , nous descendîmes enfin à Saint- Laurent du Pont, où nous attendaient nos mules et les guides qui devaient nous diriger vers la Grande-Chartreuse.
Un tumulte incroyable régnait dans ce village reculé, où l'arrivée de deux princesses et d'un Infant avait porté une agitation inaccoutumée. L'on se poussait, l'on se battait, et le maire, comme tous les maires ou presque tous les maires, avait perdu la tête. Chacun réclamait sa monture ; bientôt Madame, duchesse de Berry , fut établie dans la sienne ; mais quand vint le tour de l'Infante, ce fut bien une autre affaire. Je l'entendais crier, en espagnol, au général d'Audenarde (commandant le département et que j'avais oublié de mentionner) je ne sais quelles paroles véhémentes qui lui paraissaient péremptoires, car il faisait respectueusement des signes d'adhésion. J'ai su, depuis, qu'elle lui expliquait comme quoi elle ne pouvait entrer dans la selle à fauteuil qui lui avait été préparée. Ce n'était que trop vrai! Cependant la caravane était en suspens et je voyais avec effroi l'heure s'avancer, surtout en fixant le noir défilé dans lequel nous allions nous enfoncer. Le général prit alors un grand parti; sur sa demande, le maire fournit un fauteuil ; de vigoureux douaniers passèrent des bâtons sous le siège; ils soulevèrent l'Infante et la portèrent ainsi hors du village. Ce fut alors qu'elle se décida à reprendre
sa mule qu'elle monta, jambe de-ci, jambe de-là, sans autre difficulté.
La nuit arrivait, le froid devenait vif, et bientôt nous atteignîmes une couche de neige qui faisait ressortir plus noirs et plus imposants les rochers et les monstrueux sapins au milieu desquels est tracé, à grand'peine, ce rude chemin. Enfin je distinguai une masse se dessinant, noire et gigantesque, devant nous; c'était la Chartreuse. Elle mesure sept cents pieds de longueur, mais, alors, j'étais trop gelée et trop émue pour en prendre les dimensions, même dans mon esprit. Ce fut le lendemain que j'admirai ce miracle de construction dans un lieu presque inaccessible et dont nous venions de parcourir le chemin le plus facile.
Une faible lumière apparut bientôt ; c'était dom Bruno, le supérieur, qui venait à la rencontre des princes. Il les reçut avec un mélange remarquable d'humilité chrétienne et de cet usage du grand monde dont il avait l'habitude. Toute la suite s'arrêta dans une grande maison, en dehors du monastère. Les princes seuls et leur suite immédiate avaient le droit de pénétrer dans l'enceinte des religieux. On nous assura même que les princesses n'y auraient point été admises si l'une d'elles n'avait été la mère de l'héritier du trône de France. Toujours guidées par dom Bruno, nous entrâmes dans une vaste salle dont les murs blancs et la grande cheminée (où pétillait un feu superbe) nous réjouirent tous. Quatre cellules, placées aux quatre angles de cette pièce, furent indiquées, Tune à ma princesse, la seconde au ménage espagnol; j'eus la troisième et Mme de Bouille la quatrième. L'on trouva aussi un coin pour nos femmes, et, tandis que le supérieur répondait avec respect et dignité aux nombreuses questions que chacun
lui adressait, le Frère Jean-Marie, économe et maître des cérémonies de la maison, s'agitait pour que tout le monde fût content. Bientôt il vint prévenir que le souper était servi.
J'avais eu le bonheur de lui inspirer confiance, et c'était par moi qu'il faisait passer ses paroles. Nous le suivîmes, accompagnés du supérieur, et nous avions marché longtemps, sans avoir parcouru la moitié d'un corridor, dont l'immensité nous était annoncée par un petit point lumineux qui avait été placé à son extrémité ; enfin une porte s'ouvrit et nous donna entrée dans une pièce chauffée, éclairée, et au milieu de laquelle était dressée une table où s'établit un souper, maigre, bien entendu. Le supérieur se retira. La double charge de faire les honneurs du souper et de nous servir à table resta au Frère Jean-Marie, qui s'en acquitta merveilleusement. Quand il éprouvait un moment d'hésitation, il venait me taper doucement sur l'épaule : a Est-ce le moment d'entamer ce plat? » me disait-il. Il suivait avec anxiété l'effet produit par la cuisine du monastère. Il dut être satisfait ; ne l'aurait-on pas trouvée bonne, on aurait fait tout comme.
A la fin du repas, je le vis revenir triomphant ; son œil brillait ; il apportait une crème au chocolat ! Il me coula dans l'oreille : « Je la crois bien réussie. » C'était le bouquet du repas ; il eut tout le triomphe désirable, et je n'oublierai de ma vie l'air heureux de ce bon religieux qui, voué à des privations éternelles, jouissait, par notre palais, de cette friandise exceptionnelle.
Au dessert, dom Bruno vint nous reprendre pour nous ramener dans la salle commune, où nous retrou vâmes le grand feu et, de plus, une grande table qu'il y avait fait apporter, des plumes, de l'encre et du papier,
plus un livre unique ; c'était la vie du fondateur, de saint Bruno.
Les uns écrivirent, d'autres parcoururent le volume ; l'on n'entendait dans cette salle que le sifflement de la bise et le bruit d'un feu pétillant. Nul de nous n'avait envie de parler, car nous attendions le signal des matines, auxquelles nous devions assister secrètement. Vers onze heures, les cloches se firent entendre. Quels sons imposants, à cette heure et dans ce désert ! c Venez, nous dit le Révérend Père en rentrant, mais marchez en silence, je vous en conjure, parce qu'aucun de nos Frères ne sait et ne doit savoir ce qui se passe ici. » Nous le suivîmes dans ce corridor sans pareil, auquel aboutissait chaque cellule. « Hâtons le pas, ajouta dom Bruno, il faut que vous soyez installés dans la partie la plus obscure de la chapelle avant que le second coup, qui va sonner, y réunisse la communauté. »
Nous allégions notre marche le plus possible et respirions à peine, pour ne pas troubler cet éternel silence. Nous pénétrâmes enfin, et notre groupe se rangea, sous la direction du Révérend Père, dans un coin tellement privé de lumière, qu'il était impossible que nous fussions aperçus, car deux cierges seulement étaient allumés sur l'autel; tout le reste de l'édifice était dans l'ombre. Une porte latérale s'ouvrit dans le chœur ; les Chartreux en sortirent un à un, à pas lents, tenant chacun une lanterne sourde n'éclairant que celui qui la portait. Leurs vêtements blancs, comme on le sait, avec un capuchon rabattu sur le visage, le silence, qui n'était interrompu que par la cloche, m'ont laissé un souvenir éternel. Quand chaque Père eut pris sa place dans sa stalle (ils étalent vingt-six) , commença un chant grave et solennel qui se prolongea environ une demi-heure, sans que
nous eussions fait un mouvement ; et cela se fût prolongé ainsi, tant nous étions magnétisés par cette scène imposante , si le supérieur , qui a toujours la liberté de ses actions, et qui seul peut se soustraire accidentellement à l'ordre établi, n'eût quitté sa stalle pour venir nous retrouver et nous ramener dans la grande salle, avant que les religieux regagnassent leurs cellules.
J'avais, pour mon compte, rapporté de l'église, non seulement un froid glacial (ceci eût été bien vite oublié devant un grand feu), mais un profond saisissement moral, qui s'augmenta de plusieurs détails que j'obtins de dom Bruno ; ainsi c'était dans leur premier sommeil que les religieux, vieux ou jeunes, étaient réveillés par le coup des premières matines que nous venions d'entendre. Ils se recouchaient, mais pour être appelés de nouveau avant le jour, dans la même chapelle, pour la suite des exercices; et, malgré la sévérité de leurs autres obligations, dom Bruno nous dit que ces interruptions du sommeil de la nuit étaient ce qui leur coûtait le plus dans leur vie. Ils passent les journées dans le plus complet isolement ; ce que l'on appelle leur cellule est composé de deux pièces, l'une où ils couchent, et l'autre où ils travaillent, soit intellectuellement, soit de leurs doigts ; quelques-uns font de la menuiserie ou des ouvrages de tourneur. A la suite de ces deux pièces, ils ont chacun un petit jardin clos d'une muraille ; ils ne se réunissent qu'à l'église et ne se parlent jamais que durant les promenades, qui ont lieu une fois ou deux par semaine. Ils marchent alors deux à deux, mais jamais l'association n'est à leur choix; on les change, afin qu'il n'y ait ni habitudes, ni affections particulières. Leur nourriture, toujours maigre, est néanmoins bien plus substantielle
490 LE MARÉCHAL 0UDIN0T.
que celle des Trappistes, par exemple ; ainsi, ils mangent du poisson, des œufs, etc. Les aliments leur sont portés et déposés à l'extérieur dans une case tournante, qu'ils font mouvoir à volonté pour prendre ce qui leur est destiné et rendre le plat vide. Ces plats leur sont particuliers ; ils forment quatre compartiments que Ton remplit, l'un de soupe, les autres, etc. L'Ordre des Chartreux n'exige pas un jeûne aussi rigoureux que beaucoup d'autres ; ainsi, quand il arrive un nouveau religieux, on examine avec soin ce qui revient dans le plat dont je viens de parler ; s'il le rend entièrement vide, on augmente les portions du lendemain, parce que tous les appétits ne sont point uniformes.
J'étais donc bien impressionnée de tout ce que je venais de voir et d'entendre, et, avant de laisser partir le digne supérieur, qui m'inspirait respect et confiance, je lui demandai, d'un ton craintif, ce que nous autres, gens du monde, pourrions espérer en comparant notre vie à celle de ces saints pénitents. « Rassurez-vous, madame, me dit-il, par cette pensée que nous avons recherché volontairement les épreuves que nous subissons ici ; tandis que celles qui vous sont envoyées, dans le monde où vous vivez, vous sont imposées par la volonté de Dieu ; vous ne les aurez pas choisies, et parfois peut-être elles vous paraîtront bien dures ; subissez-les avec soumission et vous serez aussi avancée que nous. » Là-dessus, il nous salua et se retira en nous souhaitant une bonne nuit, tandis que Frère Jean-Marie, poussant jusqu'aux dernières limites les soins de l'hospitalité, s'occupait, avec une activité surprenante, de bassiner tous nos lits. La tête encore remplie des souvenirs de la veille, je jetai les yeux, en m'éveillant, sur le site qui s'offrait à ma vue, et je frissonnai. C'est au-dessus de
toute description, et cet immense bâtiment sembla tellement inaccessible, qu'en 1793 on n'eut la pensée ni de l'utiliser, ni même de le détruire. On y laissa donc vivre et mourir en paix un religieux qui , seul , continua jusqu'à la fin sa vie de Chartreux.
Lorsque, à la Restauration, plusieurs des religieux de cet Ordre essayèrent d'utiliser de nouveau cet immense local, ils ne retrouvèrent rien de ce qui faisait vivre leurs prédécesseurs : bois, étangs, etc. ; tout, ou presque tout ce qui appartenait au monastère, était maintenant le domaine de l'État. On leur rendit ce qui, à la rigueur, pouvait être encore disponible, et, lors de notre visite, on nous assura qu'ils avaient environ quatre ou cinq mille francs de revenu." C'était assurément bien insuffisant pour vingt-six religieux qu'ils étaient alors, et surtout pour l'entretien des bâtiments.
Vous imaginez bien que, ayant à l'avance la connaissance approximative de cette situation, Son Altesse Royale n'avait demandé asile sous ce toit hospitalier qu'à la condition de se charger de tous les frais qu'elle entraînerait, condition qui fut acceptée et largement remplie.
Nous commençâmes la journée, je crois, par assister à une messe basse, dite par l'un des Pères ; mais en plein jour, nous n'avions pas à dissimuler notre présence à l'église. On nous fit visiter ensuite une cellule non habitée, pour nous en donner une idée; vous en avez vu plus haut la description. On nous mena ensuite aux cuisines, au réfectoire, où tous prennent ensemble un repas tous les dimanches, avec l'ordre de ne pas échanger un mot. Nous finîmes enfin par la bibliothèque, magnifique pièce ornée de nombreux tableaux représentant, tous, les scènes de la vie de saint Bruno. Il s'agissait encore de
reprendre les mulets, non pour regagner Saint-Laurent, mais pour monter, aussi haut que possible, la montagne neigeuse sur laquelle nous nous trouvions. En effet, il fallait visiter le point sur lequel la fondation primitive avait été établie. A mesure que nous gravissions, nous trouvions la couche de neige s 'épaississant sous nos pas. Nous nous frayions nous-mêmes le chemin, qui était d'autant plus pénible que le froid augmentait naturellement d'intensité ; enfin, nous arrivâmes à la petite chapelle, objet de notre dévotion. Elle est abîmée par l'humidité. Nous y fîmes notre prière en admirant de plus en plus le courage du fondateur ; il voulait fixer là sa demeure et celle de ses frères, et il n'y renonça que par suite des avalanches qui les eussent tous engloutis. Nous fûmes forcés de reconnaître, en regagnant la Grande-Chartreuse, que, comparativement, elle était placée dans une situation tempérée. Les compagnons de voyage que nous avions laissés à l'espèce d'auberge, refuge des voyageurs à qui la couchée dans l'intérieur du monastère n'est pas accordée, nous avaient rejoints et accompagnés pendant l'excursion dont je viens de parler, et bientôt toute la caravane prit le chemin du retour, non sans que Son Altesse Royale eût témoigné, par d'excellentes paroles, au supérieur et même au Frère Jean-Marie, toute sa gratitude pour les soins qu'ils avaient pris, et sa vénération pour leur vie de piété et de privations. Chacun de nous y ajouta son petit mot particulier; nous emportâmes, avec leurs souhaits de bon voyage, des boules de vulnéraire de leur composition et fort renommées, comme remèdes, dans les chutes et les coups violents. C'était alors leur seule industrie.
La fondation primitive de saint Bruno remonte à l'année 1020.
La descente à dos de mules était encore plus fatigante que la montée. J'étais à bout de forces, pour mon compte, quand j'arrivai à la voiture, et je ne pus juger des sites qui nous séparaient de Grenoble, où nous n'arrivâmes, du reste, qu'à dix heures du soir. La voiture nous déposa dans l'hôtel du marquis de Vaulserre, lequel, avec ses meubles, son argenterie, linge, etc., était mis entièrement à la disposition de Son Altesse Royale. Il nous fallut toute la journée du 26 pour nous reposer.
Sans développer les beautés du voyage, et sans revenir sur l'hospitalité charmante offerte à Son Altesse Royale, sur son parcours, par les familles de Bourcet, de Vaulserre, de Monteynard, je m'arrêterai avec vous devant le château du chevalier Bayard, si vénéré par les Dauphinois qui ont élevé la statue du preux chevalier. Cette statue le représente debout encore, mais chancelant et tenant embrassée la croix de son glaive, comme se préparant à rendre sa belle âme à Dieu.
Le 30, M. le duc, Mme la duchesse d'Orléans, M. le duc de Chartres et la princesse Louise, sa sœur, qui étaient arrivés le 29, au soir, vinrent faire une visite à Madame, duchesse de Berry, et aux Infants. L'on convint de faire ensemble la tournée des établissements publics. Militairement, surtout, ils sont importants. Les princes et les princesses restèrent réunis pour le dîner. M. le duc de Blacas, ambassadeur du roi de France (venant complimenter le roi de Naples) , était arrivé en même temps; je m'adressai tout de suite à lui, pour savoir jusqu'à quel point les lois de l'hospitalité m'obligeraient vis-à-vis des dames napolitaines, qui allaient accompagner la reine de Naples. 0 La première place vous revient, prenez-la toujours », me répondit-il. Durant toute cette rencontre le duc de Blacas se montra
très Français, (Tune bonne grâce parfaite, en ce qui me concernait particulièrement.
C'était le 31 qu'on attendait le Roi, la Reine, la cour de Naples et enfin la jeune reine d'Espagne. Nous avions trouvé fort simple que les princesses, filles et sœur du roi de Naples, désirassent aller à sa rencontre sans aucune suite. Il était convenu que nous irions attendre le retour général à la Préfecture, destinée au logement de Leurs Majestés. Nous étions, en effet, à notre poste entre trois et quatre heures, lorsqu'on arriva. Après un instant de retraite dans leurs appartements, le Roi et la Reine, suivis de toutes les princesses, entrèrent dans le salon où nous les attendions. Madame, duchesse de Berry, me prenant par la majn, me présenta au Roi, son père, et à la Reine, sa belle-mère.
Après de courts instants dans les appartements, on descendit pour le dîner : tout à coup la porte s'ouvrit, et le roi de Naples, suivi de sa famille, sortit et vint à moi. « Madame la duchesse de Reggio, me dit-il, je suis heureux de trouver ici l'occasion de vous dire que je connais votre dévouement à ma fille, la duchesse de Berry, et que j'en suis fort touché. 0
Cette avance du souverain m'émut profondément; j'avais, d'ailleurs, bien à cœur de contribuer au succès d'une réception faite à un roi de la famille des Bourbons, venant visiter les États d'un Bourbon sur le trône de France. Voici un résumé de l'aspect que présentait la cour de Naples : Le Roi, très énergique, était abîmé par un rhumatisme violent. La Reine sa femme, sœur de Ferdinand VII, à qui elle allait marier sa fille, offrait un air de grande bonté. Elle nourrissait encore son douzième enfant, le comte de Trapani. La Reine fiancée, âgée de vingt-quatre ans, était très jolie. Elle se maintenait dans
une grande réserve devant le Roi son père, lequel tenait avec autorité son double sceptre de roi et de père de famille. Venait ensuite l'Infant. Parmi les officiers et les dames attachés à la cour de Naples, je citerai le prince Scilla et les duchesses de San Martino et de San Valantino.
Le voyage de retour commença : il fut semé de grandes réceptions et fêtes.
Il y avait une recrudescence de zèle et d'acclamations très prononcées à la vue de Madame, duchesse de Berry, depuis qu'elle avait quitté le Dauphiné; mais c'était à elle personnellement qu'on voulait rendre hommage.
Cependant, le roi de Naples répondait bien à toutes les harangues qui lui étaient directement adressées; mais le texte ne prêtait point à la variété des répliques, car, à bien dire, il roulait sur ce fait, qu'on le remerciait d'être le père de sa fille.
Je vous l'ait dit en commençant le récit de ce voyage : le ministère Polignac, qui débutait, avait déjà agité, par son seul avènement, l'opinion publique, et le Dauphiné, particulièrement, était décidé à l'opposition avant d'avoir vu commencer l'œuvre du nouveau pouvoir.
A travers le sage incognito qui nous avait été recommandé, et qui sauvait la dignité du rang royal de ma princesse, il avait cependant été impossible de ne point apercevoir les signes par lesquels on prouvait qu'elle était reconnue, et malheureusement nous ne retrouvions plus les transports qui éclataient ordinairement à son aspect. Nous avions quitté les princes napolitains à la frontière d'Espagne.
Le voyage était terminé ! Je ne saurais assez dire avec quel empressement je retrouvai mari , enfants et enfin un repos relatif... L'hiver 1829- 1830 ne mit pas trêve à mes occupations. . . bien au contraire !
Les morts prématurées qui avaient laissé à mon frère et à ma sœur de vives douleurs, oppressaient mon cœur et mes esprits.
Au milieu des préoccupations qui en découlaient pour moi, il fallait suffire aux exigences du monde le plus animé. Le carême seul mit un terme aux plaisirs dont ma princesse avait voulu prendre sa large part. Hélas! n'était-ce pas le chant du cygne pour elle ! Que de tristes pensées en effet nous inspirait, au maréchal et à moi, la politique du moment !
Ce qui nous frappait péniblement, votre père et moi, c'était l'imminence d'un danger toujours croissant qui menaçait la dynastie régnante. L'aveuglement de ses amis semblait aider fatalement aux divers partis qui lui étaient opposés ; une des grandes préoccupations de la période où nous sommes arrivés était les préparatifs de la campagne d'Alger. Le ministère Polignac avait placé à la guerre le général de Bourmont.
A peine en possession du portefeuille de la guerre, et trouvant, dans le gouvernement auquel il allait prendre une part si active, une chance de guerre immédiate, il sollicita et obtint de suite le commandement en chef de l'armée de terre, résolus, lui et ses quatre fils, de se faire tuer ou de s'illustrer.
Il en résulta pour le ministre de la guerre un intérim dirigé par le comte de Champagny.
Étranges et déplorables résultats de l'esprit de parti! La guerre, cette fois, la guerre si sympathique en général à notre nation, excita, dès les premiers bruits qui en coururent, une improbation majeure.
On était décidé, parmi les masses, à blâmer les actes du ministère avant d'en avoir pesé les motifs. Nonobstant, les préparatifs s'activèrent, et l'on fut prêt à lancer
nos armées de terre et de mer contre ce nid de pirates, au printemps de 1830.
Quand je revins à Paris, Madame, duchesse de Berry, était très occupée de la prochaine arrivée du roi et de la reine de Naples. Ils y séjourneraient comme Bourbons et comme souverains ; c'est vous dire que le cérémonial et les fêtes n'allaient pas manquer.
Je l'avoue, j'étais effrayée, pour les couronnes étrangères, du peu de sympathie avec laquelle, peut-être, elles seraient vues. La révolution bouillonnait particulièrement à Paris. J'aurais voulu que cette Cour, que nous avions à cœur et à honneur d'accueillir convenablement, ne se ressentît pas des troubles qui parcouraient sourdement notre capitale.
Au commencement de mai, Madame, duchesse de Berry, obtint du Roi la permission d'aller jusqu'à Blois au-devant du Roi son père. Nous partîmes, ayant dans notre voiture le prince de Salerne, frère de François Itr, et beaucoup plus jeune que lui. Il était gai, avait de l'entrain, et, dans ses précédents voyages à Paris, ses manières avaient été généralement goûtées.
L'on ne fît que coucher à Blois, où eurent lieu les réceptions ordinaires. On s'arrêta ensuite à Châteaudun. Notre troisième station fut au château de Rambouillet, où M. le Dauphin et Mme la Dauphine étaient venus attendre Leurs Majestés Napolitaines, qui rentrèrent avec eux à Paris et s'établirent dans le Palais- Bourbon, où ma pauvre princesse, qui les installa, dut être assaillie souvent par de douloureux souvenirs.
C'est dans les derniers jours d'avril qu'eût lieu la grande revue du Champ de Mars, que le maréchal commanda. Ce fut le dernier jour de fête de la belle garde royale ! Ce fut l'adieu du souverain à cette troupe d'élite
qui devait, avant que trois mois fussent écoulés, lutter à son poste d'honneur dans les rues de Paris.
Mes enfants, vous avez un souvenir confus de cette mémorable matinée. Est-ce un pressentiment qui inspira à votre père le désir de vous voir assister, tout jeunes que vous étiez, à cette revue, la dernière que le maréchal Oudinot passa à la tête d'une armée ?
Et vous, mes petits -enfants, vous auriez senti une indéfinissable émotion, si vous aviez jamais vu l'attitude guerrière qui distinguait le maréchal, lorsque à cheval, passant devant le Roi, il le saluait de l'épée avec une grâce chevaleresque que je n'ai vue qu'à lui.
A partir du Ier mai, mon mari remit le commandement de la garde royale à son collègue le maréchal Marmont par suite de Tordre établi dans les quatre trimestres entre les quatre maréchaux commandant alternativement la garde : mon mari, dis-je, partit pour se préparer à présider le collège électoral à Verdun, et attendait à Jeand'heurs la réunion dudit collège électoral.
A peine les augustes étrangers furent-ils installés à Paris qu'on -s'occupa de leur tout montrer et de les fêter par tous les moyens possibles.
Il y eut jeu chez le Roi, réunions chez Madame, spectacles à tous les théâtres, etc. Le roi de Naples voulut aussi assister à une représentation du Gymnase, qui était, si vous vous le rappelez, sous la protection immédiate de Madame.
On fut à Compiègne : il y eut des chasses splendides qui enchantèrent la cour de Naples. Charles X montait admirablement bien à cheval et suivait la chasse comme eût pu le faire un jeune homme.
Madame, duchesse de Berry, avait demandé et obtenu une faveur inusitée à laquelle elle attachait un prix
immense ; c'était de recevoir pour la première fois son fils à Rosny, Rosny, ses amours, où dans le cours de Tannée elle faisait, avec délices, des séjours qu'elle cherchait à rendre le plus champêtres possible. Elle y avait emmené une fois sa fille; mais quant à M. le duc de Bordeaux, pour qui on aurait fait marcher un régiment, etc., elle n'avait encore eu jusqu'ici que l'espérance de le recevoir. L'occasion était bonne, puisque le roi et la reine de Naples se disposaient à séjourner à Rosny. Par une faveur plus spéciale encore, le roi de France déclara qu'il serait du voyage. La famille entière de M. le duc et de Mme la duchesse d'Orléans fut aussi appelée à cette réunion, dont les apprêts et les détails occasionnèrent, comme vous pouvez bien le penser, des soins infinis.
Revenus à Paris, les cours de France et de Naples ne tardèrent pas à être invitées par M. le duc et Mme la duchesse d'Orléans à un bal splendide, dont la composition et les préparatifs occupèrent bientôt tous les esprits.
Fait exceptionnel, le roi de France y fut annoncé. Naturellement, chacun des invités, même la cour de Naples, devança au Palais-Royal l'hôte auguste qu'on y attendait. C'était en plein mois de juin. Tout Paris était dehors et se portait naturellement vers le lieu de la fête, toujours si populeux, et offrant, cette fois, un spectacle rare et curieux. Jamais précautions de police ne furent plus négligées que dans cette circonstance; c'était avec une peine inouïe que l'on traversait ces flots de population, qui, si elle ne montrait pas d'hostilité, ne témoignait pas non plus de plaisir. Une curiosité ardente était tout ce que l'on pouvait distinguer dans les masses.
Nous trouvâmes, à notre arrivée, la famille de M. le duc d'Orléans dans une extrême agitation et une sorte d'inquiétude sur le compte qui lui était rendu de cette
5oo LE MARÉCHAL OUDINOT.
foule compacte que le Roi avait à traverser. Tout le monde, et même la cour de Naples, disparaissait à leurs yeux, et il était évident que le parcours et Parrivée du roi de France absorbaient toutes leurs facultés. Enfin il parut; avec sa grâce et sa sérénité habituelles, il accueillit tous les maîtres du palais et traversa, pour se rendre à la place qui lui était préparée, tous ces magnifiques salons remplis de ce que Paris renfermait de plus marquant et de plus élégant. Dans l'espoir d'apercevoir quelque chose de la fête, la foule, nombreuse partout, était venue, avec un redoublement d'ardeur, s'entasser dans le jardin du Palais- Royal, parfaitement illuminé. On ne voyait absolument que des têtes se touchant sans aucun intervalle. Combien de milliers pouvait-on en compter? je ne le sais ; nous pûmes avoir une idée de cette agglomération, lorsque le Roi, cédant à la proposition de M. le duc d'Orléans, fit le tour des galeries extérieures, où, bien entendu, tous les princes et les princesses le suivirent. Le Roi très remarqué en uniforme , naturellement, cordon bleu par-dessus, portant tous ses i ordres, le Roi, marchant librement, regardait avec sa I bienveillance ordinaire cette immense population qui se pressait au-dessous de lui. Il en sortait des acclamations; mais il était impossible d'en distinguer nettement le véritable sens. Il m'est resté l'impression qu'au milieu de beaucoup de curiosité et de peu d'affection peut-être, en ce moment, cette foule semblait solliciter quelque chose du Roi. Dans ma pensée, c'était» le changement du ministère.
Cette mémorable promenade sur les galeries extérieures terminée, le Roi rentra pour voir commencer les quadrilles officiels; mais, à peine la foule l 'eut-elle perdu de vue, que de son sein sortirent de grands cris; une
flamme s'éleva tout à coup : elle provenait de toutes les chaises du jardin du Palais-Royal que Ton avait empilées pour donner de la place et qui prirent feu sans qu'on ait pu jamais savoir qui accuser de ce désordre. Je me rappelle le comte de Rumilly, aide de camp de M. le duc d'Orléans, éperdu et me disant : « Ah! on va nous accuser de ne pas avoir pris toutes les précautions possibles, tandis qu'il n'en est pas une dont nous ne nous soyons assurés par nous-mêmes. 0
Je ne sais à qui fut la faute. Le public accusa le préfet de police d'inertie, mais la majorité crut particulièrement, en ce qui concernait l'incendie des chaises; que c'était un bout de cigare qui l'avait causé. Quoi qu'il en soit, ce spectacle fut très émouvant, mais on n'entendit point parler d'accidents graves par suite du feu. La sortie du Roi, au milieu de la même foule, ne souffrit pas de difficultés, et, après sa retraite, le bal commença avec beaucoup d'entrain.
C'était la fin des plaisirs officiels de ma pauvre princesse ! . . . Elle y dansa jusqu'au jour, et je me rappelle qu'un beau soleil levant éclaira ma rentrée chez moi.
Cependant j'étais à bout de forces et je demandai un congé de quelques semaines pour aller rejoindre mon mari à Jeand'heurs, bien résolue, en moi-même, à revenir pour l'ouverture des Chambres, qui était, aux yeux du maréchal comme aux miens, le moment où éclaterait, non une révolution radicale, nous étions loin de le penser, mais une lutte inévitable. Je voulais être présente et j'allais reprendre les forces qui m'étaient nécessaires.
J'ai dit que mon mari, nommé par le Roi président du collège électoral convoqué à Verdun, était parti dans les premiers jours de mai, et je me rappelle que, durant
le séjour à Rosny, le Roi, me demandant de ses nouvelles, me dit : « Qu'obtiendra-t-il des élections? — Sire, des députés de l'opposition. — Bah ! sur quatre il n'y en aura pas un pour le ministère? — Il ne le croit pas, Sire. »
Le Roi n'eut pas Pair convaincu ; rien ne le sortait de sa sécurité. Vainement on lui parlait du refus de l'impôt, etc. ; toutes ces tristes vérités lui paraissaient l'effet d'une menace de quelques factieux dont les timides voulaient lui faire peur. En se trompant, son entourage le trompait. Vers la même époque je lui ai entendu dire que, dans sa conscience de souverain, il lisait pieusement les journaux des deux couleurs les plus opposées, afin d'être éclairé sur l'opinion des masses. « Eh bien, ajouta-t-il, quand on en vient à connaître le nombre des abonnés, l'on voit, par exemple, que la Gazette de France en a six fois plus que le Constitutionnel. »
C'était précisément le contraire. Qui donc avait ainsi trompé ce bon prince sur un calcul matériel qu'il ne pouvait aller vérifier lui-même ? „
Après la première quinzaine de juin, j'annonçai à Jeand'heurs mon arrivée au maréchal. Je désirais le voir encore avant son départ pour Verdun. Je fis tout doucement mes préparatifs et mes adieux à Paris. Un matin j'avais fermé ma porte, place Vendôme, je vis arriver le maréchal Marmont, duc de Raguse, qui avait forcé ma consigne. Il avait, si vous vous le rappelez, pris son quartier de service, comme major général, le i* mai. Il arrivait de Saint-Cloud, où déjà le Roi était établi. « L'on m'assure que vous partez pour rejoindre Oudinot, me dit-il ; répétez-lui ce que je lui ait dit souvent, c'est qu'il était le plus heureux des hommes et moi le plus malheureux. J'en trouve une nouvelle preuve dans les
événements du jour; votre mari m'a remis le bâton de commandement, juste pour la durée du trimestre où le gouvernement va prendre les plus fatales et les plus dangereuses mesures, et c'est pendant le cours de mon commandement de la garde royale que j'aurai à faire soutenir militairement des résolutions que je déplore autant pour la dynastie que pour le pays. Ah ! si j'échappe à la chance presque certaine que j'entrevois comme immédiate, je demanderai un long congé afin de laisser se débattre les questions qui s'agitent et j'irai porter loin de la France la fatalité qui m'a toujours poursuivi. »
J'écoutais tristement le maréchal Marmont, tout en cherchant à combattre un peu ses sombres prédictions. « Non, reprit-il, je ne puis guère m'y tromper depuis que je suis à Saint-Cloud, à portée d'observer ce qui se passe autour du Roi; je ne puis douter qu'un coup d'État n'éclate prochainement. » Là-dessus il me quitta et je ne le revis plus qu'une fois, lorsque je fus moimême à Saint-Cloud, la veille de mon départ. Là je dînai chez le comte de Cossé-Brissac, un de nos plus aimables amis, avec un grand nombre de convives dont faisait partie le duc de Mortemart, qui se trouvait placé à table près de moi. Il arrivait de Saint-Pétersbourg (où il était ambassadeur), pour jouir d'un congé qu'il venait d'obtenir. « Mais que se passe-t-il donc ici, madame la duchesse? me dit-il, je tombe des nues; tout ce que je vois, tout ce que j'entends, me fait craindre un coup d'État aussi dangereux qu'intempestif. »
Mais ce langage d'hommes dévoués à la France et au Roi me prouvait, de plus en plus, qu'une crise était inévitable ; je ne l'entrevoyais que pour la réunion des Chambres en septembre, et je me hâtai d'autant plus
504 LE MARÉCHAL 0UDIN0T.
d'aller rejoindre mon mari et de profiter, avec lui, de notre commun petit congé. En saluant le Roi, ce jourlà, à Saint-Cloud, je n'eus donc pas le pressentiment que ce serait la dernière fois que je le verrais, ainsi que son auguste famille.
Madame, duchesse de Berry, était restée à Paris pour y jouir de la fin du séjour de la cour de Naples. Ce fut donc au pavillon Marsan que je fus lui faire mes adieux !
Je partis avec mes filles le 25 juin. A peine avionsnous passé les premiers relais de poste que ma voiture cassa. L'accident était léger; on s'occupait à le réparer lorsqu'un grand tumulte se fit entendre derrière nous. L'on rangea ma voiture sur les bas-côtés de la route, afin de laisser le milieu du pavé à plusieurs équipages attelés de six chevaux. C'était la livrée de M. le duc d'Orléans, lequel, avec sa famille et son service, conduisait la cour de Naples à sa terre de Rency. Mes enfants et moi, qui avions mis pied à terre pendant que l'on réparait notre voiture, reconnûmes chaque figure. Le tout passa devant nous comme une flèche. Ce fut le dernier tableau dont nous emportâmes le souvenir.
Peu après mon arrivée on eut à fêter partout la conquête d'Alger. C'était un beau fait d'armes de terre et de mer; nous nous en réjouîmes de grand cœur, et je suis encore indignée de ce que l'esprit d'opposition, qui s'était infiltré dans les masses, les ait empêchées de se réjouir, en vrais Français, d'un aussi beau triomphe.
Notre vie de château se ressentait, naturellement, du malaise général; nous étions ainsi arrivés au 27 juillet. Le maréchal, je le vois encore, faisait son piquet avec le marquis de Montmort; le reste de la société et moi étions sur le perron de la grande cour, lorsque nous vîmes arriver une estafette envoyée au maréchal par
M. de Caunan devenu, depuis peu, préfet de la Meuse. Il annonçait les Ordonnances...
Plusieurs s'écrièrent : « Ah ! il y aura des coups de fusil. — Peut-être que non, reprit le maréchal qui, avec un calme apparent dont il était doué pour les grandes circonstances surtout, cherchait toujours à maintenir le sang-froid chez les autres ; il faudra voir. »
En ce qui le regardait, il était dans une position bien légale sous la garantie d'un ordre officiel du Roi, qui lavait envoyé dans la Meuse comme président d'un conseil électoral; et, durant la période des terribles jours qui suivirent, il eut à se dire : « Je suis à mon poste, où mon souverain sait pouvoir me trouver afin de m'envoyer à mon commandement de Metz au besoin, et je ne puis et je ne dois pas tenter d'accourir sur un autre terrain où je ne suis pas appelé encore et risquer ainsi de croiser les ordres utiles qui me seraient adressés ici. » Il pouvait se dire et il se disait : « En cas de menace d'une nouvelle révolution, on ne recommencerait pas la faute commise en 18 15, lorsqu'on négligea de me transmettre des ordres à temps dans ce poste militaire d'une importance incontestable; j'en suis à vingt-cinq lieues, on le sait, ne brusquons rien par suite d'un zèle intempestif qui pourrait me détourner de la voie légale et utile dans laquelle je me trouve. Dans tous les cas, me dit le maréchal, qui se trouva ainsi parfaitement d'accord avec ma pensée, vous, ma chère, qui êtes dans une position spéciale et particulièrement attachée à la personne de votre princesse, si les événements s'aggravaient pour elle, vous iriez la rejoindre. »
Il faut vous rappeler qu'à cette époque on en était encore réduit aux lents services de la poste ordinaire; que nous n'étions pas sur la ligne des télégraphes
5o6 LE MARÉCHAL OUDINOT.
aériens, qu'en un mot les communications subissaient des retards dont on ne peut se (aire une idée aujourd'hui, et, malgré la bouillante impatience dans laquelle nous vécûmes, à dater du premier avis des Ordonnances, nous étions forcément en retard des événements de vingtquatre à trente-six heures. Enfin les nouvelles du 28 juillet, qui ne me parvinrent que du 29 au 30, décidèrent mon départ individuel. Le maréchal me fit accompagner de son premier aide de camp, le comte de Bourcet, et je partis dans le double but de rejoindre mon poste au moment du danger et d'obtenir des ordres et une direction de la part du Roi pour le maréchal, qui se desséchait dans une vaine attente.
Les détails qui déterminèrent mon départ étaient d'une telle nature, que ce fut avec un saisissement extrême que je laissai mes enfants et mon mari derrière moi... Je ne savais jusqu'où je pourrais aller et ce que je trouverais en arrivant. On se tuait dans les rues de Paris, voilà tout ce qui nous paraissait de plus positif. C'est dans cette conviction qu'il fut décidé que, si je pouvais arriver jusqu'en vue de la capitale, afin de savoir s'il était possible de traverser les barricades qui l'emplissaient, je la tournerais pour me rendre d'abord à Stains, qui en est à deux lieues, et me dirigerais ensuite vers mon poste, en mettant par devers moi toutes les chances possibles de l'atteindre.
Tous les services publics étaient suspendus ; plus de diligences sur notre route, que nous suivions le plus vite possible ! A je ne sais quel relai, l'on nous dit que la population de Paris ayant triomphé de l'armée et particulièrement de la garde royale, elle avait chargé des canons avec de la chair humaine et notamment avec le corps du maréchal Marmont... Malgré l'horreur de ce
propos, auquel je me refusai de croire, vous comprendrez néanmoins que mes impressions s'assombrissaient au fur et à mesure que nous avancions. A la poste d'Épernay on nous demanda notre passeport. Une garde nationale plus qu'hostile, presque brutale, nous entoura de ses baïonnettes. J'avais pris un de mes prénoms sur ledit passeport qui m'avait été délivré à Bar. M. de Bourcet, qui avait coupé ses moustaches, se dit négociant, et finalement on nous laissa passer après nous avoir regardés de très mauvais œil.
J'abrège les détails et je vous amène avec moi à Stains, où nous arrivâmes accablés par la situation et, de plus, par un chaleur tropicale, ce qui ne m'empêcha pas de presser le départ de M. de Bourcet pour Paris. Il devait d'abord aller avertir M. et Mme de Vatry de ma présence chez M. Hainguerlot leur père, à Stains, puis appeler près de moi immédiatement, si c'était possible, Mme Monniot, gouvernante de mes enfants, et M. Morel, mon secrétaire.
Nous avions enfin appris le plus fort des événements qui venaient de s'accomplir. J'avais lu la proclamation de Louis-Philippe, dans laquelle se trouvaient ces mots : «r La charte sera enfin une vérité », etc. Cette pièce avait suivi les abdications successives du Roi et de M. le Dauphin, lesquelles, toutes deux, se résumaient en faveur de M. le duc de Bordeaux dont la minorité était confiée à M. le duc d'Orléans, désigné par Charles X comme régent du royaume. La proclamation de ce prince gardait le silence sur ces derniers faits et, de plus, j'apprenais que la famille royale, tout entière, avait été obligée de quitter sa résidence de Saint-Cloud pour se retirer devant la révolution triomphante.
Où s'était-elle dirigée? Qu'était-ce que le présent?
Que serait l'avenir? Ces immensesjévénements venaient de m 'être appris dans leur ensemble, lors de mon débotté à Stains, par un vieux parent de M. Hainguerlot qui habitait cette terre. Est-il besoin de vous peindre mes angoisses dans l'attente de nouveaux détails? Les minutes étaient des siècles, et cependant chacun mit bien de l'empressement à venir à mon aide.
Le général Pajol avait pris de suite une position éminente dans le gouvernement provisoire, et ce fut sa femme, votre sœur, mes enfants, que je vis apparaître la première. Mettant de côté le triomphe de son opinion, constamment opposée à la Restauration depuis les Centjours, elle ne vit plus que mon sort personnel et elle en comprit tous les devoirs et les difficultés. Se mettant à ma merci, elle retourna à Paris pour prier, sur ma demande, son mari de me procurer, par ses nouveaux pouvoirs, le moyen de rejoindre la famille royale dont, en ce moment, on ignorait encore la marche. D'autre part, M. et Mme de Vatry arrivèrent, les poches pleines de billets de banque, les mettant à ma disposition dans le cas où je partirais immédiatement pour un exil inconnu. Les précautions que j'avais prises me dispensèrent de profiter de ces bons procédés.
Mme Monniot et même son mari (qui venait de reprendre du service) arrivèrent avec empressement; cette bonne amie s'installa près de moi, pour la nuit qu'il me fallut passer à Stains, afin d'y attendre les nouvelles qui devaient diriger mes plans du lendemain.
M. de Bourcet était revenu navré, éperdu de l'aspect de Paris qu'il venait de traverser en divers sens. L'excellent M. de Xaintrailles, autre aide de camp de mon mari, était aussi accouru pour se mettre à ma disposition. Dieu m'envoyait bien des secours au milieu du dédale qui
résultait, pour moi, de la situation générale. J'en étais pénétrée de reconnaissance, mais mon esprit fiévreux se portant de votre père à vous, mes enfants, et de là à la famille royale, ne savait où se reposer. L'excellente Mme de Vatry (je la vois encore) me servit elle-même un souper improvisé auquel elle avait travaillé, de sa main, à la cuisine. Je me jetai quelques heures sur un lit et le 2 août, dès le matin, je m'éveillai plus brisée que jamais pour attendre mes nouvelles de Paris. Mme Pajol revint avec la réponse du gouvernement provisoire qui était présidé par le maréchal Gérard. J'avais oublié de vous dire que je m'étais adressée à celui-ci par une lettre, dont s'était chargée ma belle-fille et dans laquelle j'exprimais catégoriquement la volonté de rejoindre ma princesse. A ceci me fut répondu, verbalement* par Mme Pajol, qu'aucun pouvoir humain ne pourrait, en ce moment, assurer mon trajet au milieu d'une émeute populaire qui, de Paris, se dirigeait ce même jour sur le château de Rambouillet, où s'étaient réfugiés le Roi et sa famille.
Dans cette position extrême, je n'avais, à mon sens, qu'un parti à prendre; c'était de retourner à mon mari, de lui exposer les faits, de prendre ses ordres avant que de me lancer dans une émigration qui devait résulter de ces mêmes faits, puis, s'il me donnait la liberté d'agir, de mettre mes enfants, encore bien jeunes alors, en sûreté, et de rejoindre aussitôt que possible dans son expatriation la princesse avec laquelle j'avais vécu, alors qu'elle était sur les marches du trône! Dans cette pensée, voici ce que j'écrivis à Son A4tesse Royale :
« Stains, 9 août 1830.
Madame,
« Aux premiers bruits des troubles affreux de Paris,
je suis partie pour venir vous rejoindre; j'ai pu arriver jusqu'ici, d'où j'espérais gagner Saint-Cloud. Votre Altesse Royale venait de partir... Personne ne peut me dire précisément où vous êtes. Dans mon profond chagrin, ne voulant pas mettre le pied à Paris, je retourne sur le seul coin de terre qui m'appartienne ; si j 'y retrouve \
mon mari et mes enfants, si Dieu, que j'implore pour eux et pour vous, Madame, me laisse me réunir à eux, c'est là que j'attendrai vos ordres, prête, au premier mot qui m 'arriverait de votre part, à partager votre prison ou votre exil, si telle est votre destinée.
« Adieu, Madame, croyez que mon cœur déchiré vous est fidèle. Je suis, etc. »
Cette lettre écrite, je la remis à M. Morel, qui aussi était arrivé à Stains sur ma demande ; il remplit fidèlement son mandat. J'avais laissé ma lettre ouverte, et, toujours par l'intermédiaire du général Pajol, je m'étais de nouveau adressée au gouvernement provisoire pour qu'il protégeât mon messager et le fît arriver le plus |
vite possible à destination ; mais le général Pajol, de sa personne, ne put pas s'occuper de cet intérêt, parce qu'il s'était porté à la tête du mouvement populaire qui se dirigeait sur Rambouillet, dans le but d'accélérer la sortie de France du Roi et de la famille royale. J'ai toujours cru que l'intention du général Pajol, comme celle du colonel Jacqueminot qui l'accompagnait, avait été de contenir cette population qu'on ne pouvait arrêter, et de s'opposer de toutes leurs forces aux attentats qui eussent dépassé la menace. Ce n'en était pas moins un triste commandement pour ces deux brillants militaires.
Ils furent rejoints à Rambouillet, on le sait, par des commissaires de l'espèce de pouvoir du moment, lesquels, devançant l'attroupement, en avertirent le Roi qui vou-
lut bien les admettre en sa présence. Ce furent particulièrement M. le maréchal Maison et M. Odilon Barrot qui portèrent la parole. Il dut leur en coûter !
Le Roi aurait pu se défendre encore avec les troupes qui l'avaient accompagné jusque-là, mais la douleur qu'il ressentait du sang déjà versé, la crainte d'en faire de nouveau couler, le déterminèrent sur-le-champ à reprendre le chemin de l'exil...
On sait le reste.
Dans l'ignorance de tous ces détails et après avoir donné à ma lettre toutes les chances qu'il m'était possible de lui offrir pour qu'elle arrivât vite et bien, je pris congé de tous ceux qui m'avaient secourue, et, sans perdre un instant, je repartis avec M. de Bourcet, dont l'accablement me frappa. Hélas ! il touchait de bien près à la perte de sa raison !
Rien de saillant n'arrêta notre marche de retour, quoiqu'il y eût beaucoup de mouvement sur notre route. Nous remarquâmes particulièrement une foule d'hommes marchant isolément et revêtus de blouses bleues ; presque toutes semblaient neuves, et il ne nous fallut pas longtemps pour deviner que ce devaient être des soldats de la garde qui venait d'être dissoute par la force des choses et qui ne tarda pas à être licenciée. Ainsi, c'était pour avoir fait son devoir que cette brave troupe était obligée de cacher son uniforme devant des Français, des frères !
Victor, qui avait obtenu un congé pour aller aux Pyrénées avec sa femme, revint en toute hâte à son commandement de Saumur, non pour reconnaître un nouveau pouvoir, puisqu'il donna de suite sa démission, mais pour faire respecter l'ordre dans l'intérieur de l'École de cavalerie, jusqu'au moment où il y serait remplacé.
Cependant, je hâtais par tous les moyens ma marche sur Jeand'heurs ; j'y rentrai enfin presque en même temps qu'y arrivait le maréchal Molitor, venant de sa terre pour s'entendre avec mon mari sur ce qu'ils avaient à faire. Je rendis compte de tout ce que j'avais su et vu, mais je ne pouvais encore rien dire des faits qui s'étaient accomplis derrière moi à Rambouillet.
Une pièce importante était enfin arrivée à la connaissance de tous ; c'était l'abdication conditionnelle, dont j'ai parlé plus haut, de Charles X en faveur du Dauphin son fils, et de celui-ci en faveur du duc de Bordeaux, remettant le pouvoir à M. le duc d'Orléans, comme régent du royaume pendant toute la minorité de l'enfant. Cette pièce fut déposée dans les archives de l'État, elle doit y être encore; mais M. le duc d'Orléans, en acceptant le pouvoir comme régent, gardait le silence sur le reste. Les Chambres étaient convoquées, les deux maréchaux ne doutèrent pas que les droits d'hérédité de M. le duc de Bordeaux n'y fussent, sinon reconnus, au moins discutés ; et c'est dans cette pensée qu'ils partirent tous deux de Jeand'heurs, le 5 août, pour prendre leurs places à la Chambre des pairs et mettre le poids de leur vote et de leur opinion dans la balance en faveur de M. le duc de Bordeaux.
Je n'entrerai point ici dans les détails qui, à la grande douleur de mon mari, l'obligèrent dans sa conviction de reconnaître le seul pouvoir qui, dans cette épouvantable crise, se présentait pour sauver la France d'une orageuse république avec toutes ses terribles conséquences. En définitive, il envisagea qu'il devait l'appui de sa personne et celui de sa haute position militaire à son pays. Mais, si le parti qu'il prit laissait sa conscience en repos, il affligeait son cœur.
De mon côté, je fléchissais sous le poids de tant d'émotions, attendant d'heure en heure la décision qu'allait prendre Madame, duchesse de Berry, à mon égard. J'avais appris le départ de Rambouillet, et j'avais su qu'on se dirigeait vers la Normandie, et que M. Morel avait pu partir et suivre cette ligne ; mais où conduiraitelle la famille royale et mon messager ?
Huit grands jours s'écoulèrent dans cette incertitude, lorsque enfin m'arriva, non pas M. Morel en personne, ainsi que je l'attendais, mais une lettre de lui, m'anaonçant qu'il avait pu rejoindre Madame, duchesse de Berry, dans le Calvados, et m'envoyant la réponse de Son Altesse Royale, dont voici la copie ;
« Vire (Calvados) , le 1 1 août.
« J'ai reçu, chère duchesse, votre mot et je vous ai bien retrouvée là; comme nous ne savons pas où nous allons, après nous être arrêtés à Cherbourg, je vous conseille d'être tranquille à Jeand'heurs; dès que je serai quelque part, je vous écrirai.
« J'ai envoyé M. Nichols à Paris arranger mes affaires et payer mes dettes et que tout le monde puisse être content dans de pareilles circonstances. Il s'entendra avec Sassenay, Morel, Cuchetet, Mme de Noailles, pour les différents services et caisse.
« Il a une procuration illimitée.
« Mes enfants sont bien, moi, triste de quitter cette belle France que je regardais comme ma patrie. Priez pour nous et faites prier vos enfants que j'embrasse. Vous, croyez que, dans le malheur comme dans la prospérité, vous n'avez pas de meilleure amie que — C.
a MM. de Mesnard, de Brissac, Mmes de Bouille et Charette me chargent de leurs amitiés. »
Elle me disait d'attendre à Jeand'heurs et d'y rester tranquille; je souscrivis naturellement à la première recommandation; quant à l'autre, il ne dépendait pas de moi de m'y soumettre. La position du maréchal à Paris, l'état général du royaume, les pensées que m'inspiraient les augustes exilés, ne donnaient-ils pas lieu aux tristesses de mes journées et aux insomnies de mes nuits ?
J'attendis, mais non sans faire arriver à Madame, d'une manière certaine, mes instances pour la rejoindre, lorsque je la sus établie à Edimbourg. Elle n'accepta pas ma présence, et de ce moment jusqu'à celui où je la sus prisonnière à Blaye, nos relations furent suspendues.
La révolution de 1830, comme celle de 1815, amenait un nouveau bouleversement dans la position et la fortune de mon mari.
Le maréchal était resté à Paris, où tout était effervescent, avec son fils Auguste qui, dépossédé de sa situation dans les hussards de la garde, voyait, à la fleur de l'âge, briser, pour la seconde fois, ses chances d'avancement.
Le maréchal était donc resté à Paris, bien résolu, ainsi que je l'ai dit, à user de sa personne au besoin et, dans tous les cas, de sa voix à la Chambre des pairs, pour empêcher le désordre, autant que possible.
Par une anomalie que l'histoire jugera, la révolution de Juillet, non contente d'avoir dépossédé du trône le Roi et ses successeurs, agissant avec une inconséquence sans nom, voulut en plus faire payer aux ministres, toujours responsables avec une charte constitutionnelle, ce qu'elle reprochait au souverain lui-même. Mais il fallait l'un ou l'autre, au point de vue de la logique, et, du moment où le trône s'était écroulé, avec lui disparaissait la responsabilité du ministère. Et pourtant on se prépa-
raît avec violence à mettre ce ministère en jugement. C^était pour apporter le poids de son opinion et de ses efforts en faveur de l'impartialité que le maréchal, menant à Paris une vie de retraite et de sacrifices, restait sur le terrain par conscience.
L'exaspération publique se portait principalement sur le chef du dernier cabinet, le prince Jules de Polignac. Si ce dernier péchait par le jugement, il avait assez de cœur pour en supposer aux autres, et, à travers les cris de mort qui menaçaient sa tête, il eut la noble pensée de confier sa défense à son principal antagoniste, à M. de Martignac, chef du précédent cabinet.
L'appel fut entendu, et ce cœur généreux, dont les battements étaient comptés, accepta sciemment, au péril du reste de sa vie, cette grande tâche.
Il resta à la hauteur de la situation et les derniers accents de cette voix, toujours forte et persuasive, laissèrent un souvenir éternel de ce que fut M. de Martignac. Il ne survécut que peu de mois à son plaidoyer.
Pas plus que dans les pages précédentes, je ne reviendrai sur les événements politiques quand ils ne se lieront pas indispensablement à mon sujet. Je vous ramènerai donc avec votre père, après les premiers mois du gouvernement de Juillet, dans notre Jeand'heurs bien attristé.
J'avais facilement obtenu du maréchal une condition à laquelle je tenais essentiellement; c'était de nous établir, annuellement, dans notre maison de Bar-le-Duc pour les trois mois d'hiver. Mes sympathies pour cette ville et les ressources qu'elle renfermait et qui pouvaient aider à la bonne volonté de mes enfants dans le complément de leurs études, me rendirent cette détermination précieuse.
Des liens de famille et d'amis pour tous les âges de
notre intérieur étaient des trésors où nous avons toujours puisé avec succès.
L'hiver s'écoula à Bar. Le printemps nous revit à Jeand'heurs.
Le choléra qui éclata, en 1832, foudroya notre famille par la mort de ma belle-fille, la comtesse Pajol, si exceptionnellement douée, qui fut enlevée dans la force de l'âge. Le fléau fit des ravages partout, et particulièrement en Lorraine.
Depuis peu j'avais eu, en plus de tant d'autres agitations, celle que m'avait causée la guerre de Vendée, tentée par Madame, duchesse de Berry.
Quand vous relirez avec attention, mes enfants, les récits des voyages de Son Altesse Royale, en 1828, sur cette terre historique, vous y trouverez le germe de ce projet, que les événements de 1830 développèrent. Cette entreprise était basée sur des illusions, que des gens de bonne foi, mais aveuglés par leurs sentiments politiques, avaient fait partager à ma princesse. Je ne fus étonnée que d'une chose, c'est qu'elle ne se soit pas jetée tout à travers la Vendée, sur le coup même des ordonnances de Juillet.
J'avais suivi de cœur ses destinées, j'avais su qu'elle avait quitté le Roi et la famille royale à Edimbourg, pour aller en Italie, où elle avait passé à peu près toute l'année 1831. Il y avait quelque temps que j'étais tombée dans l'ignorance des actions de Madame, lorsque, au printemps de 1832, se répandit la nouvelle de son arrivée en Provence, suivie bientôt de sa marche en Vendée. Je vis, dans cette résolution hardie, le dévouement d'une mère, mais je n'eus pas un instant la pensée d'un succès. Tout était donc angoisses pour moi, dans cette périlleuse entreprise. Mes alarmes étaient vagues, mais
elles se réalisèrent dans les premiers jours de novembre, lorsque nous arriva, avec tous ses navrants détails, la nouvelle officielle de l'arrestation de Son Altesse Royale, incarcérée d'abord au château de Nantes, et envoyée ensuite, par mer, dans une citadelle de Blaye !
A Nantes ! où, deux ans auparavant, je l'avais vue, pour ainsi dire, portée en triomphe! A Blaye! où, la même année, elle avait été accueillie avec transports.
Vous imaginez bien que mon premier mouvement fut de réclamer près d'elle, dans sa prison d'État, la place que j'avais autrefois le droit d'occuper près d'elle aux Tuileries. Voici la lettre que j'écrivis de suite à l'auguste recluse :
« Madame,
« Depuis la nouvelle de votre arrestation, je n'ai « qu'une pensée, celle de partager votre captivité; je « l'aurais essayé de suite, si l'on ne m'avait fait obser- « ver qu'avant tout le consentement de Votre Altesse « Royale m'était nécessaire; je l'attends de vos an- « ciennes bontés pour moi.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
<« Jeand'heurs, le 11 novembre 1832. »
A cette lettre, que je laissai ouverte, j'en ajoutai une autre.
Appuyée sur la proposition que, à peine appelée à partager les pouvoirs de son mari, la reine Marie- Amélie m'avait fait faire, dans les termes les plus pressants, d'user de son autorité dans toutes les occasions où j'aurais besoin de la réclamer, je lui adressai la lettre suivante ;
518 le maréchal oudinot.
« Madame,
« Je viens solliciter de votre bonté une faveur à « laquelle j'attache le plus grand prix : c'est de vouloir « bien lire et faire arriver à Madame, duchesse de « Berry, la lettre ci-jointe, et, si l'offre qu'elle contient « est acceptée, j'aurai encore à demander à Votre « Majesté son secours pour que les portes de la prison « me soient ouvertes.
« Si ma demande est téméraire, je vous conjure de « me la pardonner; mais, dans la circonstance, je n'ai « pu avoir d'autre pensée que celle de m 'adresser à « Votre Majesté, dont je connais les bontés pour moi.
« Persuadée, d'ailleurs, qu'on ne verra rien de poli- « tique dans ma démarche, je sens, à la confiance qui « m'anime, que je n'aurai pas à me repentir de mon « inspiration.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
» Jeand'heurs, le 1 1 novembre 1832. u
Je remis ces deux lettres sous le couvert du général Oudinot, en le priant d'obtenir de suite une audience de la Reine, ce qui lui fut immédiatement accordé. Il trouva cette princesse en pleurs. « Je comptais » , lui ditelle, « sur la démarche de votre belle-mère et tout ce « que je souhaite, c'est qu'elle arrive près de ma nièce. « La chose ne dépend pas uniquement de moi; il faut « qu'elle passe au conseil des ministres ; comptez sur « mes vœux et sur ma bonne volonté, etc. »
Mes lettres furent en effet remises et discutées au conseil des ministres. Une estaffette fut expédiée à Blaye, et voici la réponse qui m 'arriva tout ouverte à Jeand'heurs, par les soins du président du conseil, maréchal Soult.
« Du château de Blaye, ce 23 novembre 1832.
« Vous ne pouvez douter, ma chère duchesse, corn- « bien j'ai été touchée de votre lettre, qui m'a été trans- « mise, par une bien parfaite du marquis Oudinot, que « je vous prie de bien remercier de ma part. Je n'ac- « cepte point ce que vous m'offrez; le sacrifice serait « trop grand. Je sais combien votre famille a besoin de « vos soins et je ne me pardonnerais pas de l'en priver. « Je serais fort aise d'avoir de vos nouvelles et de vos « enfants.
« Ne doutez pas, ma chère duchesse, de ma reconc naissance et de mon amitié.
« Ma santé n'est pas bonne, mais j'ai du courage et « de la patience.
a Signe : Marie-Caroline. »
a M. de Mesnard me prie de vous parler de lui. »
Voici ce que je répondis au refus ci-dessus :
m Bar-le-Duc, Ier décembre 1832.
« En lisant votre refus généreux, motivé sur mes «r sentiments et intérêts de famille, j'ai pensé que je « devais avoir l'honneur de renouveler ma démarche, « vous assurant, Madame, que rien ne me coûterait « pour vous entourer des soins que mon devoir et mon « respect me commandent, car c'est surtout en pareille u circonstance qu'il m'appartient de faire acte, près de « vous, de l'attachement que vos anciennes bontés « m'ont inspiré. »
Ceci, mes enfants, est le texte que j'ai là, écrit de la main de votre père; j'ai changé si peu de chose au sens de ses paroles que j'ai préféré sa rédaction à la mienne.
Mais, sur ces entrefaites, le maréchal fut saisi tout à coup d'une indisposition si vive, qu'elle nous rappela le choléra, si près de nous encore! Le général Oudinot, sa femme et son fils, arrivèrent sur le coup : les soins les plus prompts nous délivrèrent de cette mortelle angoisse, et tous nous arrivâmes à Bar, pour y être, dans cette mauvaise saison, plus près des secours. Ce fut de là seulement que, le 14 décembre, je fis partir, sous le couvert du maréchal Soult, président, comme nous l'avons dit, du conseil des ministres, ma seconde lettre à Madame, duchesse de Berry, en adressant au maréchal les lignes suivantes :
« Monsieur le maréchal,
0 Une grave et douloureuse maladie de mon mari, en « absorbant toutes mes facultés et tous mes mouve- <i ments, a retardé jusqu'à aujourd'hui l'envoi de ma « réponse à la lettre de Madame, duchesse de Berry. a Je commence à me rassurer et mon premier soin, « Monsieur le maréchal, est de réclamer encore votre « obligeance pour faire parvenir à Blaye mes nouvelles « instances.
a Si, dans le principe, je me suis adressée à la Reine, a ce n'est point pour me soustraire à votre compétence, « Monsieur le maréchal, mais pour avoir, de plus, une « chance puissante de succès; je savais que cette affaire u suivrait ensuite sa marche naturelle et viendrait sous « votre influence, que j'étais loin de redouter.
« Le général Oudinot s'est empressé de me faire con- « naître toutes vos bonnes dispositions pour moi; si je « ne lui confie pas aujourd'hui le soin de vous remettre « cette lettre, c'est qu'il est retenu ici par la santé de « son père. »
Voici la réponse du maréchal :
« Paris, le 20 décembre 1832.
« Madame la maréchale,
« J'ai appris avec une vive peine, par la lettre que « vous m'avez fait l'honneur de m 'écrire le 14 de ce « mois, que M. le maréchal, duc de Reggio, était malade « et très souffrant; mais, depuis, l'heureuse nouvelle « que sa santé est rétablie m'est parvenue. Je vous prie « de lui témoigner la part que j'y prends.
m Votre lettre en renfermait une pour Madame, du- « chesse de Berry. J'ai l'honneur de vous prévenir que « je l'ai adressée à M. le colonel Chousserie, comman- « dant supérieur de la citadelle de Blaye, pour qu'il en « fasse remise.
ce Agréez, Madame la maréchale, etc.
« Signé : Maréchal DUC DE Dalmatie. »
Je ne reçus jamais de réponse à ma lettre du 1" décembre, et je fus bien saisie lorsque, dans le cours de l'hiver de 1832 à 1833, je trouvai dans le Moniteur une déclaration officielle de Madame, duchesse de Berry. Cette déclaration était de Blaye et annonçait que, en 1831, Son Altesse Royale avait contracté un nouveau mariage pendant son séjour en Italie.
Ce ne fut qu'un peu plus tard que la princesse déclara avoir épousé le comte de Lucchesi-Palli dont elle n'avait pas ajouté le nom à sa première déclaration. Pour taire ce nom elle avait des motifs politiques qu'elle seule put apprécier; mais tous ses amis regrettaient cette omission qui, aux yeux du public, ne s'expliqua pas dans le premier moment.
Les preuves authentiques de cette union sont incontestables ; mais Madame ne jugea à propos de les fournir que plus tard.
Le premier enfant issu de ce second mariage était une fille. Elle naquit à Blaye, peu de temps avant la mise en liberté de Son Altesse Royale, qui s'embarqua avec cette enfant.
Le comte de Lucchesi était venu au-devant de sa femme. Ils voguèrent vers l'Italie, et l'on fut longtemps ensuite sans connaître les détails de la nouvelle existence adoptée par Son Altesse Royale. On sut seulement qu'elle avait été accueillie fraternellement par le roi de Naples, Ferdinand, son frère.
Après tous ces événements je me renfermai, de plus en plus, dans ma vie de Jeand 'heurs.
Mes meilleurs moments étaient ceux des vacances, qui ramenaient mes chers fils au logis.
J'avais toujours à demeure une des trois filles du général de Lorencez. La famille d'Arros, nos chers parents de Beaufort et, de loin en loin, ma sœur et son fils, embellissaient ces réunions.
Mais ma sœur touchait au veuvage, et dans le cours de 1833 nous eûmes à pleurer, elle un mari modèle, et moi un frère profondément affectionné.
Nous étions arrivés en 1834. A cette époque, la santé de l'excellente Mme Poriquet nous donnait de vives inquiétudes, et, en effet, elle nous fut enlevée dans le cours de l'été, laissant dans la famille une lacune vivement sentie.
Pendant ce temps, mon petit Charles avait bien marché dans ses études à Nancy, et il fut décidé qu'il passerait, en automne, son premier examen. A la pensée de cette épreuve, au-devant de laquelle je devais aller
à Nancy, j'en avais une autre à subir. M. le duc d'Orléans, allant au camp de Luné ville, passa à Jeand'heurs, où il accepta un déjeuner. Je me trouvai donc obligée de reprendre, dans des conditions toutes nouvelles, des obligations officielles auxquelles j'étais devenue bien étrangère depuis 1830.
Ce. prince était charmant; j'avais connu l'affection, presque maternelle, que lui accordait Madame, duchesse de Berry. J'appuie sur ce mot : maternelle, parce que j'étais dans la confidence du désir de la princesse de le marier à Mademoiselle (depuis duchesse de Parme) . Que de choses eût pu arranger cette excellente combinaison !
Nous étions en juin 1835. Les lettres d'Auguste, de plus en plus émouvantes et de plus en plus honorables en ce qui concernait son amère et difficile tâche (1) de chef de corps , nous tenaient dans une alternative fiévreuse, lorsque tout à coup il nous annonça, comme une sorte de délivrance pour lui, qu'il allait enfin marcher en guerre contre Abd-el-Kader, qui bravait l'armée française dans la province d'Oran.
« Le général Trézel (nous disait Auguste) prend sur « lui une énorme responsabilité en allant attaquer « l'Émir dans les conditions où nous sommes ; mais « cette question n'étant pas % la mienne, je ne vois « qu'une chose : nous allons enfin à l'ennemi. »
Ici, mes enfants, il me faut du courage pour revenir sur une catastrophe dont les détails navrèrent nos cœurs. Tels furent les pressentiments du jeune colonel,
(x) Les subordonnés du colonel Auguste Oudinot manifestaient une certaine hostilité contre lui parce qu'il avait servi dans les hussards de la garde sous la Restauration. V. page 515.
la veille de son départ pour cette campagne, qu'il fit soir testament. Hélas ! il n'avait eu que trop raison dans ses prévisions ; et l'affaire, mal calculée, fût devenue désastreuse pour nos armes, si le régiment d'Auguste (2* chasseurs d'Afrique), qui formait l'avant-garde, ne s'était jeté au-devant du danger.
« En avant! s'écria le colonel. Pour l'honneur du a régiment ! En avant ! »
Il était le premier, et il fut le premier atteint d'une balle au front. Il tomba pour ne plus se relever. Les officiers se précipitèrent pour le soustraire aux Arabes. Un homme de cette nation, nommé Abdallah, sousofficier dans son régiment, qui lui était particulièrement dévoué, chargea ses précieux restes en travers de son cheval, avec une telle dextérité, et il fit prendre à l'animal une telle allure qu'il put enlever cette belle proie à l'ennemi.
Bientôt il fallut opérer une retraite. Dès que l'armée put prendre une disposition quelconque, elle fit creuser deux tombes pour y déposer, tel qu'il était dans son uniforme, le colonel Auguste Oudinot, et un jeune sousofficier tué à ses côtés.
On marqua la place où ils furent enterrés, de manière à les retrouver un jour.
Votre père était retenu par la Chambre, à Paris. Son cœur fut percé de part en part. Il y a des sentiments qu'on ne peut exprimer. Un jour qu'on faisait célébrer dans la chapelle de Jeand'heurs une messe pour cette âme d'élite, les sanglots du maréchal révélèrent sa présence à cette cérémonie dont on lui avait caché la connaissance, pour ménager sa sensibilité arrivée à l'extrême.
Bientôt nous arrivèrent d'Afrique les malles d'Auguste,
renfermant ses armes ensanglantées. Quelle vie fut la nôtre, à Jeand'heurs, à la suite de ce malheur! Quel deuil à porter, que celui de cet homme jeune, plein d'avenir, qui toujours avait fait la gloire de sa famille comme il en avait fait le charme à l'intérieur !
Victor, le fils aîné du maréchal, était resté volontairement dans l'inaction depuis la révolution de Juillet; mais il n'avait pas brisé son épée. En apprenant qu'on préparait une expédition pour venger notre désastre de la Mac ta, il demanda à y prendre un rôle actif, ce qui lui fut immédiatement accordé. Il partit en novembre I835, avec le titre de commandant de la cavalerie de l'avant-garde d'une armée, qui avait pour général en chef le maréchal Clausel, et dans laquelle armée figurait activement M. le duc d'Orléans.
Non seulement le général Oudinot voulait venger son frère, mais il s'était promis de rechercher sa dépouille mortelle et de nous la rapporter à nous, qui lui préparions Une place dans le cimetière de la famille.
L'armée suivit la même direction que celle du général Trézel.
Arrivés sur la place où l'on avait inhumé le colonel Oudinot, son régiment prit les armes et s'avança, ayant en tête le maréchal commandant, M. le duc d'Orléans et le général Oudinot.
Un aumônier suivi d'une bière se préparait à remplir son funèbre ministère. Un silence de mort présidait à cette scène, mais il fut suivi de la plus douloureuse surprise.
Lorsqu'on eut cherché en vain le corps du brave auquel on voulait offrir des prières et des hommages; tandis qu'on retrouvait non loin de sa fosse les restes du sous-officier enterré en même temps que lui, on ne
put recueillir le moindre vestige, ni du corps, ni de l'uniforme du colonel.
Ce sombre mystère n'a pu être éclairci, et je n'ai pour consolation que la croyance de la paix accordée dans un meilleur monde à celui qui, ici-bas, n'avait fait que le bien.
Malgré sa cruelle déception, le général Oudinot poursuivit avec l'armée les travaux de la campagne. Il y fut, comme toujours, actif et brillant; mais, grièvement blessé à la cuisse, il dut être transporté à Mascara.
La campagne fut terminée bien avant le rétablissement de votre frère. Toutefois, il ne se laissa pas arrêter; acceptant les plus rudes moyens de transport, il rentra à Oran avec notre armée, et, peu de temps après son arrivée en France, il fut nommé général de division.
Depuis lors, il exerça annuellement les fonctions d'inspecteur général de cavalerie, et bientôt fut élu député de Maine-et-Loire, marque touchante du souvenir que l'on gardait de son commandement de l'école de Saumur.
Nous apprîmes bientôt la nouvelle de l'horrible attentat de Fieschi. Les assassins furent traduits devant la Cour des pairs. Le maréchal alla prendre sa place au Luxembourg, afin qu'il y eût une voix de plus contre les criminels.
Une de leurs victimes, le bon et digne maréchal duc de Trévise, ami de votre père, avait succombé aux premiers coups de la machine infernale. M. de Rieussec, ancien colonel de la garde nationale parisienne, ayant servi en cette qualité pendant douze ans sous les ordres du maréchal Oudinot, duc de Reggio, tombé aussi parmi les morts, emportait tous ses regrets.
J'avais eu récemment la douleur de perdre mon oncle, le chevalier de Coucy. Diverses atteintes cérébrales avaient amené près de lui sa fille, Mme de Beaufort, dont les lettres, de plus en plus alarmantes, m'appelèrent à son chevet. J'arrivai à temps. Le cher malade, qui avait rempli tout ses devoirs religieux, me reçut avec sa bonté et sa grâce ordinaires, et trois jours après nous reçûmes, «a fille et moi, son dernier soupir.
Vous savez trop ce qu'il avait été pour moi, mes enfants, pour qu'il soit nécessaire de vous parler des profonds regrets que je lui donnai.
En août 1837, ma fille Louise fut demandée en mariage par le jeune comte Ludovic de Vesins. Le nom me sourit tout d'abord parce qu'il avait été porté par un ami de mon père, en captivité avec lui, et il était personnellement doué de tous les dons.
Présenté d'abord par le comte de Courchamp, il nous annonça un matin la prochaine arrivée de son père ; ce père, vous tous, mes enfants et petits -enfants, vous l'avez connu et honoré.
Le digne et saint abbé de Vesins (1) , marié à vingt ans à Mlle de Faramond, resté veuf avec cinq enfants, avait embrassé l'état ecclésiastique depuis dix-huit mois, lorsqu'il fut appelé à bénir l'union de son fils aîné avec ma fille.
La cérémonie nuptiale fut célébrée à Jeand'heurs le
(1) Le vicomte Jean-Aimé de Lévezou de Vesins avait épousé Mlle de Faramond, qui mourut après la naissance de son cinquième enfant. A la suite de ce deuil le vicomte entra dans les Ordres ; il fut bientôt nommé grand vicaire au diocèse de Bordeaux par Sa Grandeur Mgr Donnet, archevêque et depuis cardinal. Peu de temps après, M. l'abbé de Vesins fut intronisé évêque d'Agen, et il occupa ce siège pendant vingt-six ans, il mourut le 11 avril 1867. {Note de la famille.)
4 octobre. De nombreux amis avaient été convoqués pour cette matinée, qu'éclaira un soleil splendide.
Tandis qu'on se groupait dans les salons, le maréchal portait lui-même des fleurs dans la chapelle du château où le mariage allait être bénit.
Cependant, moi et ma fille nous étions prêtes, quand le père ému vint présenter son bras protecteur à cette enfant chérie. Il la conduisit d'abord à la salle d'étude, où le maire de la commune avait apporté les registres.
MM. de Vesins, les témoins et la foule, s'y rendirent à notre suite. Là fut célébré le mariage civil. On passa ensuite à la chapelle, et M. l'abbé de Vesins, réunissant sur sa noble tête le double privilège de célébrant et de père, partageait avec les deux mariés l'intérêt palpitant qui se manifestait sur tous les visages. Mais l'émotion fut à son comble , lorsque le prêtre essaya d'exhorter
son fils à rendre heureuse la compagne de sa vie Un
sanglot arrêta tout à coup sa parole, et l'assemblée entière, s 'unissant à un souvenir qui n'avait pas besoin de mots pour être compris, l'assemblée pleura!
Le maréchal lui-même ne pouvait ré tenir ses larmes. Le général Oudinot s'efforçait en vain de contenir les siennes. Lorsqu'on passa à table après la cérémonie, on eut un beau coup d'œil. C'était dans la grande galerie formant arsenal que le maréchal, seul ordonnateur de toutes choses, avait fait dresser le couvert. Et, tandis qu'au dehors tonnait le célèbre Mincto, les mariés si jeunes et, pourquoi ne le dirais-je pas? si beaux, encadrés par les vieilles armures , gardés par les hommes de fer du temps passé, se souriaient, et, à leur imitation, parents et amis jouissaient pleinement de cette touchante matinée.
Mais, bientôt, il fallut qu'individuellement chacun
quittât Jeand'heurs. M. l'abbé de Vesins partit avec le comte de Vesins, son frère aîné, et son second fils Ladislas, alors âgé de dix-sept ans ; M. de Courchamp s'en alla en même temps. Mon fils Charles entra à Saint-Cyr, mon fils Henry au collège de Nancy. Les Reggio regagnèrent Paris et , peu après , le maréchal , appelé par la Chambre des pairs, fut rejoindre son poste, après nous avoir installés à Bar-le-Duc pour l'hiver. Mais l'homme propose et Dieu dispose.
Fidèle à un ancien souvenir dont il se fit un devoir, votre père assista à un service anniversaire qui fut célébré pour la reine Hortense. Le froid était rigoureux, et mon mari rapporta de l'église une maladie sérieuse. On me cacha, lui le premier, la gravité de cette atteinte, qui, du reste, ne menaça jamais sa vie. Le général Oudinot, dans sa bonne amitié, me révéla la vérité.
Je demandai mes chevaux de poste, et me voilà, pour la première fois depuis sept ans, sur la route de ce Paris, où j'allais rentrer dans des conditions fort tristes. Je partis avec Caroline; le jeune ménage de Vesins me suivit dans sa voiture ; il descendit chez le marquis et la marquise Oudinot, rue de Bourgogne, où il était désiré, tandis que je fus rejoindre mon mari à l'hôtel de Bruxelles, rue Richelieu.
Je trouvai le malade bien plus changé que je ne m'y attendais, et c'est qu'en effet il avait beaucoup plus souffert que lui ni d'autres ne me l'avaient avoué.
Mon cher mari occupait avant mon arrivée le meilleur appartement de l'hôtel, mais, tout souffrant qu'il était encore, il voulut me le céder et il employa ses premières forces à ce déménagement, qui lui souriait. Bientôt les enfants, les amis abondèrent. Parmi ces derniers, il y en avait beaucoup que je revoyais pour la première fois
depuis les immenses événements de 1830. C'étaient des émotions bien vives et bien multipliées.
Le maréchal me dit qu'il avait reçu des témoignages d'intérêt exceptionnels en cette circonstance, et notamment une lettre du prince Louis-Napoléon ; je la transcris ici :
« Gottlieb (je crois), 14 février 1838.
« Maréchal,
« J'avais chargé Mme Salvage de vous remercier de la part que vous avez bien voulu prendre aux derniers honneurs rendus à ma mère; je n'avais pas voulu vous importuner moi-même de mes remerciements ; mais, comme je viens d'apprendre que, peu de temps après la cérémonie funèbre de Rueil , vous avez été indisposé, je m'empresse de vous exprimer mes regrets. Les hommes qui, comme vous, ont contribué à illustrer l'Empire, sont toujours sûrs d'exciter en moi une vive sympathie; c'est donc avec des sentiments de reconnaissance et de véritable intérêt que je viens aujourd'hui vous exprimer les vœux que je forme pour votre prompt rétablissement.
« Recevez, Monsieur le maréchal, l'assurance de ma haute estime et de mes sentiments distingués.
Signe: NAPOLÉON LOUIS.
D'autre part, la famille régnante avait manifesté au maréchal, pendant sa maladie, d'instantes sollicitudes.
Remontant vers un récent passé, j'ai toujours cru que le duc d'Orléans voyait les dangers se multiplier autour de la branche aînée, avec ce sentiment que, n'ayant aucune possibilité de les détourner, sa dynastie à lui en profiterait sans doute un jour.
Je ne justifie rien dans cette manière de voir. Je dis que, nommé par le roi Charles X régent du royaume, il aurait dû avant tout protéger l'héritage de l'orphelin ; que, disons mieux même, les impossibilités qu'il voyait s'accumuler contre ce futur règne n'auraient pas dû l'arrêter, et qu'en principe il était tenu de remplir son mandat.
Mes enfants, en retrouvant votre père, âgé alors de soixante et onze ans, malade et seul dans un hôtel garni, je pris la ferme résolution de le quitter désormais le moins possible, et cette préoccupation majeure me retint à Paris et m'y ramena chaque fois que le maréchal y revenait lui-même, quelque effort que cela me coûtât.
La saison de Bourbonne, indiquée au maréchal, vint faire une diversion à nos tristesses.
Au retour mon mari put reprendre ses habitudes d'activité.
Une deuxième saison fut ordonnée.
Vers ce temps mon fils aîné était entré comme souslieutenant au i6e léger. Comme son père, il avait eu pour première garnison Perpignan, et ce fut chose touchante, lorsqu'il obtint sa première permission, d'entendre le père questionner le fils sur des localités qu'un demisiècle écoulé n'avait pas effacées de sa mémoire.
Charles fut ensuite envoyé à Clermont-Ferrand, où l'attendait une émeute épouvantable contre laquelle le régiment fut obligé de prendre les armes. Après avoir fait son devoir à coups de fusil contre une population française, mon fils en fut si affecté qu'il vint supplier son père de le laisser permuter pour l'Afrique.
« De mon temps, lui dit d'abord le maréchal, on restait à son corps.
— De ton temps, répondit le jeune homme, on se
battait partout. En ce moment, on ne se bat qu'en Afrique. »
Le maréchal sourit, ne s'opposa plus à rien, et Charles entra dans les zouaves.
Brave enfant! quelle réputation il acquit parmi ses camarades !
Ils l'appelèrent « Brave de nuit ».
Ce fut peu après le retour de mes enfants de Vesins parmi nous que s'arrangea le mariage de Caroline avec l'excellent et loyal Joseph Perron, dont le père avait accompli une glorieuse carrière dans les Indes.
Nous confiâmes avec sécurité le sort de notre angélique enfant à cet homme de bien, qui n'a d'autre défaut que celui de ne pas vouloir qu'on lui reconnaisse les qualités dont il est doué. .
Aux avantages de son alliance personnelle se joignait celui de l'alliance de toutes ses sœurs avec les noms les plus honorables de France, les Montesquiou, les La Rochefoucauld, les Nansouty, etc., familles avec lesquelles nous étions déjà, mon mari et moi, dans les meilleures relations. Le mariage se fit avec toutes les pompes parisiennes, dans les salons du palais de la Légion d'honneur, dont le maréchal venait d'être nommé grand chancelier, et. la cérémonie religieuse fut célébrée à la chapelle de la Chambre des pairs par Mgr de Vesins, qui était venu d'Agen pour donner la bénédiction.
Je m'étais attachée aux maisons d'éducation de Saint- Denis, de la rue Barbette et des Loges. La vue de ces jeunes filles, pour la plupart filles d'officiers et de simples légionnaires, me touchait sensiblement. Je n'avais aucune fonction officielle à remplir, mais de cœur je visitais le plus possible ces établissements bien conduits et si utiles ! Nous y étions accueillies, mes filles
et moi, avec un affectueux élan. Le maréchal portait un vif intérêt à ces maisons pour lesquelles il rêvait diverses améliorations; mais il ne pénétrait jamais sans être ému dans ce cercle immense de jeunes filles. Tous ces yeux brillants qui le regardaient lui imposaient, nous disait-il, autant qu'une revue de ses grenadiers.
En septembre 1845, le maréchal accepta de voir changer sa charge de grand chancelier de la Légion d'honneur contre celle de gouverneur des Invalides.
Il avait toujours préféré ce poste à tout autre , pour la fin de sa carrière. Il lui allait bien, j'en conviens.
Quant à moi, hélas! j'y vis la dernière étape...
Enrichis d'un beau petit garçon qui naquit à l'hôtel des Invalides au bruit du canon, mes enfants de Vesins retournèrent dans le Midi.
De ce moment la santé du maréchal commença à me préoccuper beaucoup ; il en fut ainsi dans le cours de toute l'année 1845 et dans le cours de 1846. Je rappelai à grands cris mes enfants du Midi. Ils arrivèrent en février 1847. On partit pour Jeand'heurs; on y fut réuni. Mais plus de sécurité ni de bonheur !
L'été se passa dans des angoisses indescriptibles ; une idée fixe poussait le maréchal vers les Invalides. Il ne voulait pas, disait-il, tardera se rendre à son poste. Ce fut là qu'il reçut les derniers secours de la religion...
Ici je m'arrête, car, si Dieu m'a donné la force de vivre après la mort de mon mari, il me refuse la volonté d'en donner les détails.
Disons seulement un mot de la statue :
Résultat d'une souscription spontanée, dont sa ville natale prit l'initiative, et à laquelle d'autres contrées apportèrent leur concours, l'œuvre, confiée à l'habile
statuaire Jean de Bay, prit de suite une satisfaisante et noble ressemblance. Mais avant le jour de consolation où nous la vîmes s'élever aux yeux des habitants attendris et frémissants (29 septembre 1850), nous eûmes à compter, parmi les pauvres comme parmi les riches, les noms qui se pressaient de tous côtés, et particulièrement dans cette ville de Bar-le-Duc qui fut tant aimée d'Oudinot!!!
Elles sont là, les listes, rangées dans les titres les plus précieux à notre famille !
Neuchâtel, en Suisse, n'oublia pas en cette occasion plus qu'en aucune autre le général dont elle avait fait l'un de ses bourgeois en souvenir de 1806.
Et quelles réponses nous reçûmes de tous les souverains étrangers qui avaient décoré de leurs ordres le duc de Reggio !
Instruits par le fils aîné de la perte que nous venions de faire, ils s'exprimèrent, j'ose le dire, dans des termes exceptionnels. Ces lettres, nous les avons là aussi!
Ce furent, mes chers enfants, des faits que je saisis avec ardeur, et qui contribuèrent à me soutenir, sans doute; mais que seraient ces lueurs éphémères qui viennent éclairer passagèrement un noir horizon, si l'on n'entrevoyait celui qui ne s'obscurcira plus et vous montrera pour toujours, dans un monde meilleur, ceux que vous avez tant aimés sur la terre ! ! !