‹ Récits de Kabylie campagne de 1857Chapitre 12 sur 14 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

1. Dissolution de l'armée expéditionnaire. — 2. Départ de Tamesguida.

3. Passage à travers la grande Kabylie. — lt. Fort Napoléon.—

5. Passage à travers la basse Kabylie. — 6. Embarquement à Dellys.

— 7. Arrivée à Alger. — 8. Examen de la campagne et de ses résultats.

I. Dissolution de l'armée expéditionnaire. — La Kabylie du Djurjura n’existe plus à l’état de nation indépendante. Toutes les tribus berbères algériennes sont domptées ; toutes ont reconnu sans réserve la domination de la France; toutes ont livré des otages et payent déjà la contribution de guerre.

L’armée expéditionnaire n’a plus rien à faire en Kabylie. Le 14 juillet, le lendemain de la dernière soumission, de celle des Beni-Idjer, elle se dissout : chaque corps de troupes rentre dans ses garnisons respectives.

La division Renault va campera Fort-Napoléon.

La division Mac Mahon traverse le territoire des Beni- Idjer, afin de sceller par l’occupation armée l’acte de soumission à la France, et se disperse sur Constantine et sur Oran, ses deux centres.

La division Jusuf rentre dans la province d’Alger.

La division Maissiat retourne à Constantine.

La cavalerie du colonel de Fénelon revient à Alger.

Les trois corps d’observation des , colonels d’Argent,

Marmier et Drouhot sont déjà dissous et en route pour leurs garnisons.

Les contingents kabyles se dispersent et rentrent dans leurs foyers. •

La campagne est close.

De son côté, le maréchal se dirige sur Alger en passant par Fort-Napoléon. Précédé d’une compagnie de chasseurs d’Afrique et suivi de son seul état-major, il traverse à cheval toute cette Kabylie du Djurjura, naguère en armes.

II. Départ de Tamesguida. — Dès le matin le camp de Tamesguida est levé. L’aride montagne se découvre peu à peu des tentes, des chevaux et de la foule qui l’encombraient. Les pierres grises du sol reparaissent tristes et nues, comme avant l’arrivée des troupes.

Chacun dit adieu à ces montagnes, à ce Djurjura neigeux, qu’il ne doit plus revoir. Chacun le regarde d’un dernier regard , comme en partant on suit des yeux la terre de la patrie. Au-dessous du pic môme de Tamesguida, les nuages , entassés couvrent d’un immense brouillard la Kabylie tout entière; mais l’horizon d’en haut est limpide et pur. Le ciel bleu de l’Orient garde encore çà et là quelques étoiles pâlissantes, qui s’effacent demi-noyées dans la clarté de l’aube, ainsi que des naufragés dans les flots de l’Océan.

Vers le nord, par-dessus les nuages, la Méditerranée se perd dans un lointain vaporeux et bleuâtre. Ses 1 flots bleus se confondent avec l’azur du ciel.

Au sud, le Djurjura ferme l’horizon : sa muraille désolée apparaît si distincte, qu’on pourrait compter un à un les

rochers de scs parois. Les feux dorés du soleil levant éclairent déjà ses crêtes; quelques filons de neige brillent à reflets d’argent, tandis que les masses sombres de la montagne, encore ensevelies dans le demi-jour de l’aube, se dressent, vaguement éclairées d’une lueur transparente et purpurine.

Les chevaux descendent lentement la pente pierreuse de Tamesguida. La brume prend tout : c’est à peine si on découvre autour de soi, répandîtes sur les premières déclivités, les tentes de la division Renault, qui déjà s’éveille pour le départ.

Les nuages, courant par brouillards rapides, aveuglent les yeux sous leur fine poussière. Chevaux et cavaliers, perdus dans cette pluie brumeuse, se suivent pas sur pas, descendant la montagne au hasard.

Bientôt, cependant, le soleil monte; sous ses rayons victorieux, les nuages s’évaporent ainsi que des fumées.

Les crêtes de la Kabylie, hérissées de villages, reparaissent au-dessus du brouillard qui les noie, comme en pays . inondé, les toits des maisons sortent rares et disséminés de l’horizon des flots.

Les vallées seules gardent encore une mer de nuages qui dort dans leurs gouffres, blanche et roulée sur elle-même, par flocons immobiles.

Peu à peu les crêtes se multiplient aux regards; les vallées mêmes se découvrent, et les montagnes africaines, dépouillant leur voile matinal, reparaissent avec leurs villages rougeâtres, leurs arbres disséminés, leurs

pentes jaunes et nues tachetées de verdure , leurs vallées ombragées.

III. Passage à travers la Kabylie. — Depuis Tamesguida jusqu’aux frontières des Menguillet, sur les territoires des Ithouragh, des Bouyoucef, etc., de toutes les tribus qui habitent les rochers, le pays offre un aspect uniforme, aride et désolé.

Presque partout des buissons rabougris de lentisques, des chênes nains, des oliviers sans culture, étendent pêlemêle leurs feuilles clair-semées et poudreuses. Çà et là quelques frênes épars dressent dans le ciel leurs troncs couverts de feuilles, mais sans rameaux, taillés à toutes les branches comme des moignons. Par places, la terre s’étale, pierreuse, grisâtre et nue.

De tous côtés, entre les pousses grêles des lentisques, à l’ombre des frênes, sous le soleil, on voit des cimetières kabyles abandonnés ou en exercice. Les pierres dentelées de leurs tombes blanchissent entre les herbes séchées, comme des ossements funèbres échappés des sépulcres. Morts ou vivants, les Berbers n’habitent que les crêtes de ' leurs montagnes.

Les villages sont rares, pauvres, sans jardins, sans vergers, sans murs d’enceinte qui les entourent. Leurs maisons inégales, basses, mal construites, sont entassées en désordre, deux par deux, ou une à une, à la file. La crête qui les porte est souvent trop étroite pour donner place à. deux demeures humaines, trop abrupte pour qu’un Kabyle lui-même puisse construire sa masure sur ses déclivités à

pic. Chaque toit de maison ondule en tous sens comme une houle : ses tuiles épaisses, irrégulières et mal enchevêtrées, sont défendues contre les vents de la montagne, par des pierres posées à distances inégales.

Les intérieurs de chaque héritage sont .misérables. Les cours sont étroites et infectes ; les maisons informes , les chambres, percées au hasard de portes basses et de meurtrières, sont ëntourées de murs non crépis, sans dalles à terre, nues ou garnies de meubles boiteux, de poteries ébréchées, de guenilles fétides et pendantes. Dans ces demeures obscures, des femmes et des enfants, hâves et chétifs, grouillent pêle-mêle avec des bestiaux décharnés comme leurs maîtres.

Sur les hautes pentes de chaque crête, quelques orges encore debout, quelques arbres disséminés, couvrent mal un sol pierreux dont l’humus, entraîné par la rapidité des pentes, descend peu à peu dans le fond des vallées.

Sur cette nature désolée, le soleil d’Afrique flamboie. Dès huit heures du mat'n ses rayons de feu brûlent l’horizon. Çà et là, sous les orges, une caille chante son chant monotone : quelques rares oiseaux, sans couleur, ‘voltigent silencieusement d’un buisson à un autre, et, dans le lointain des airs, des vautours perdus tournent par lentes spirales. Tout est morne et triste.

Mais dans les vallées ou les ravins, l’œil découvre une verdure éclatante. Des figuiers, des oliviers, des chênes à glands doux, des grenadiers, croissent épais et serrés plus que dans un verger d’Europe. Des lauriers étalent leurs

buissons de verdure et leurs fleurs roses , qui neigent la terre autour d’eux, comme un autel de village au lendemain d’une fête. Des eaux circulent, détournées en mille canaux par les mains industrieuses des Kabyles : des légumes apparaissent cultivés comme par des maraîchers de France, autour d’une grande ville. On sent que la vie agricole, la seule richesse de la Kabylie rocheuse, n’existe que •dans le fond de ces gouffres, avec les terres végétales que les eaux des hivers arrachent aux flancs dénudés des montagnes.

A mesure qu’on s’éloigne du Djurjura rocheux pour se rapprocher du territoire des Béni - Raten et de la basse Kabylie, la terre végétale reparaît sur les hauteurs ; le rocher nu ne se montre plus que rarement : les crêtes et les pentes deviennent moins abruptes, moins pierreuses, moins arides. Les arbres augmentent : les oliviers, les figuiers, les frênes, les orges et les blés, remplacent les buissons de lentisques et les chênes nains. Sur toutes le? déclivités des montagnes, des fontaines, protégées par des demi-dômes blancs comme des niches de saints, répandent leurs eaux rafraîchissantes bordées d’arbres et de verdure. Des haies cultivées séparent les héritages. Les récoltes sont plus abondantes, les arbres sont plus vivaces, plus forts, plus verts. Les vallées ne sont plus désormais la terre exclusive des cultures.

Sur les crêtes, les villages ont autour d’eux des jardins remplis de légumes et de vignes ; des champs entiers de figuiers, d’oliviers et d’arbres cultivés. Les maisons sont

plus vastes, mieux bûlies, plus espacées les unes des autres. Les populations ont un aspect moins chétif et moins misérable; les bestiaux sont plus nombreux et plus charnus. Bêtes et gens vivent toujours confondus d’existence, mais on sent que pour les uns et les autres, la vie est meilleure et moins sauvage.

Sur toute la route suivie par le maréchal et son étatmajor, depuis Tamesguida jusqu’à Fort-Napoléon, les Ka-* byles, attirés par le bruit des chévaux, sortent de chaque village. Leur attitude ne trahit le plus souvent qu’un empressement curieux, sans amitié comme sans crainte. Les hommes et les enfants se rangent en haies à l’entrée de leurs bourgades ; çà et là, dans l’ombre d’une porte demi-close, quelques têtes de femmes , aux cheveux en désordre , apparaissent demi-effarées, demi-curieuses : tous suivent longtemps des yeux, en silence’, le convoi qui s’éloigne.

Souvent l’interprète principal de l’armée, M. Shousboe, leur adresse en passant, delà part du maréchal, des questions sur leurs besoins. De fois à autres, l’un d’eux élève

une réclamation individuelle, pour un mulet, une vache, disparus depuis la soumission de sa tribu ; le plus grand nombre répond aux demandes de l’interprète par des gestes de dénégation silencieuse, ou par des paroles amicales, mais brèves.

Dans le pays des Beni-Raten et des tribus soumises par les premiers efforts de la campagne, les travaux ont repris, comme avant notre arrivée. Des troupeaux de bestiaux, gardés par des enfants ou des vieillards, paissent sur les

flancs des montagnes; çà et là un Kabyle entoure de paille le tronc malade d’un figuier; un autre bâtit un mur de soutènement au pied d’un olivier dont les pluies dégarnissaient les racines ; des enfants coupent à la faucille des orges plus que mûrs. Dans les villages, des femmes assises à terre, devantles portesde leurs maisons, écrasent du grain sous un moulin de pierre, ou façonnent des tuiles et des poteries à formes diverses.

Les populations ne se dérangent qu’à peine au passage de leurs alliés. Les Français sont déjà pour elles comme des voisins connus, qui circulent librement à travers leur pays, sans qu’elles s’inquiètent de leur départ ou de leur arrivée. Une partie des hommes est employée à la construction de Fort-Napoléon, ou déjà répandue, pour les travaux de la récolte, dans la basse Kabylie et la Mitidja. Leur parti est ' pris, leur existence est tracée : la plupart vont s’engager à Alger pour les travaux de l’hiver.

Flatterie politique ou croyance réelle, un de leurs amins se propose de faire élever scs enfants dans la foi des chrétiens.

« Il y a longtemps, dit-il, avant le prophète, les aïeux de nos aïeux avaient la religion de la croix comme les Francs d’Europe ; nos enfants reprendront la religion de nos pères. »

Depuis le territoire des Mehguillet jusqu’à Fort-Napoléon, la roule est faite ou tracée, carrossable partout, destinée à traverser la grande Kabylie parle Djurjura lui-même, pour rejoindre Aumale et Bougie. Son méandre sinueux,

suivant les crêtes des montagnes, est couvert de soldats et de Kabyles qui travaillent simultanément. D’Ichériden au fort, tout est déjà terminé : les chevaux reprennent leurs allures des plaines sur ce large chemin qui ne fuit plus sous leurs pieds.

Chacun s’arrête, en passant, sur le champ du combat d’Ichériden ; chacun cherche des yeux les barricades kabyles. Mais les barricades ont disparu, comme au lendemain d’une émeute parisienne. Les poutres et les portes servent pour la construction du fort ; les bois sont sciés et rangés pour l’hiver ; les pierres sont dans la route. Tout est en ordre comme en pays de France. Çà et là, dans les buissons delentisques, on découvre encore quelques lambeaux abandonnés d’uniformes français, coupés pendant le combat même , par le scalpel hâté des chirurgiens d’ambulance. La carcasse dénudée du cheval du général Bourbaki gît là, vestige solitaire du courage et des dangers de son maître.

Vingt jours à peine ont passé sur la terre funèbre, où saignaient tant de blessures, et voici déjà que les os blanchis d’un cheval trahissent seuls le champ du combat ! Vingt jours à peine ont passé sur la mémoire des hommes, et voici déjà que de tout ce bruit humain qui remplissait l’Algérie, quelques deuils silencieux, quelques lignes oubliées d’un bulletin de guerre consacrent seuls le souvenir de cette journée. Et bientôt? quand les pères raconteront à leurs enfants celte Kabylie tombée sous leur effort, les enfants écouteront d’une oreille dédaigneuse et ce combat oublié et cette gloire morte! Comme nous sommes peu de

chose, comme tout s’efface, comme tout meurt vite ici-bas!

IV. Fort-Napoléon. — D’Ichériden, la route va rejoindre le plateau de Souk-el-Arba. v

Au détour du haut sommet d’Aboudid, l’ancien camp du général Mac Mahon, Fort-Napoléon apparaît tout à coup. Une ville entière est sortie de la montagne: ses constructions, son mouvement et son bruit ont remplacé la nudité silencieuse du plateau central des Beni-Raten. Tout est changé : c’est à peine si chacun peut reconnaître la place où fut sa tente.

Par les soins symétriques du général Chapuis, qui commande Fort-Napoléon, l’ordre le plus parfait règne au milieu du mouvement de cette ville naissante. Tout est rangé, tout a sa place marquée d’avance, comme dans une métairie des Flandres. De larges écriteaux indiquent les emplacements de chaque compagnie de la garnison, de chaquemagasin, de chaque corps d’ouvriers civils ou militaires.

Par les soins habiles des officiers du génie, MM. Guillemaut, Dambrun, Lanty et Willamme, qui dirigent les constructions, la forteresse souveraine de la Kabylie s’élève comme par miracle. L’économie savante et patriotiquement désintéressée du génie préside à tout. Ses officiers pnt su trouver de la chaux dans un gisement de marbre, au pied de Souk-el-Arba, de la terre à brique et à. tuile sur le plateau même de la forteresse, des pierres à bâtir dans les rochers de la montagne, du bois de construction dans les frênes abattus pour le passage des routes, du bois de chauffage dans les buissons inutiles de la Kabylie ; réali-

sant ainsi pour la France une économie matérielle de centaines de mille francs.

Sous leur direction, les soldats du génie conduisent tous les travaux du fort. Ils se multiplient de zèle, d’intelligence et de probité sévère. Déjà les murs et les bastions s’élèvent, par places, jusqu’à deux mètres de hauteur, les fossés des fondations sont creusés autour de l’enceinte de la forteresse, sur plus de deux kilomètres de développement. On peut comprendre sur le sol tous les bâtiments que le fort abritera.

Ici s’élèvent, à moitié construits, les logements des officiers, les casernes des soldats, la maison des hôtes, les écuries des chevaux, etc. Les magasins de vivres, de fourrages, dé munitions, les ateliers de travail, les bâtisses des fontaines sortent du sol ou sont tracés sur la terre.

Outre ces constructions définitives, des baraques en bois de toutes grandeurs servent temporairement de casernes aux troupes ou abritent des munitions, des vivres, des outils. Un parc d’artillerie renferme les canons de la forteresse future. Un village entier de cabanes en planches ou de gourbis de feuillages, donne asile à des cafés, des gargottes, des boutiques remplies de tous les demi-luxes de la vie civilisée.

Autour de la forteresse, ou dans son enceinte même, une foule d’hommes, d’animaux, de soldats, de Kabyles, de citadins, de femmes et d’enfants, s’agite dans ün mouvement bruyant et confus. Chacun des êtres de cette foule court vers un but individuel ; mais chacun, dans sa sphère, participe à la construction du fort, et, comme l’abeille d’une ruche gigantesque, vient entasser là sa récolte ou son travail.

Des diligences et des omnibus arrivent de tous les centres voisins de la Kabylie,. remplis d’ouvriers, de marchands et de provisions. Des prolonges du train roulent à grands bruits, pleines de ferrures, de zinc, de madriers, d’outils, qu’elles apportent en quatre jours de la capitale algérienne jusqu’à Souk-el-Arba. Des Arabes passent lentement conduisant des chevaux, des mulets, des chameaux qui portent des poutres, des planches, des vivres, des objets de toute nature venus d’Alger par la mer et Dellys. Des Kabyles marchent à grands pas, poussant devant eux, à la main, comme on pousse une charrette embourbée, des ânons chétifs qui ploient sous l’amicale pression de leurs maîtres. Chaque bête trottine, ensevelie sous une pyratnide de fagots destinés aux fours à chaux , ou porte aux deux côtés de son maigre dos deux paniers de paille, étroits à ne rien tenir, et à moitié remplis de pierres à plâtre ou à construction tirées de la Kabylie même.

Une légion de charpentiers, de tailleurs de pierre, de forgerons, de maçons, etc., civils et militaires, bruit sur les constructions. Autour des travaux ou dans les cabarets, les Européens s’agitent d’un mouvement continuel et presque fébrile, causent bruyamment entre eux, s’appellent sans cesse d’ün mur à un autre ou 'chantent à demi-voix les refrains de la patrie. Les kabyles et les Arabes, qui leur servent d’aides, sillonnent lentement la foule, impassibles, silencieux et toujours drapés dans leurs longs burnous.

Depuis l’aube jusqu’au soir, à travers la poussière, le soleil et le travail qui régnent sans trêve, les cafés, les ca-

barels et les gargottes sont incessamment remplis : des ouvriers et des soldats chantent attablés. Dans ces officines de gaieté bruyante , l’argent de chacun se répand en plaisirs : le travailleur soldé du matin, le riche du jour partage ce qui lui reste avec le riche de demain : et des rires, des chants joyeux, des senteurs de victuailles en fusion planent incessamment sur la montagne kabyle, comme dans les faubourgs populeux d’une cité de France.

Partout où le Français s’implante, il iihplante avec lui son cabaret et sa gaieté prodigue. C’est son génie national d’avoir foi dans sa force quotidienne et de répandre au jour le jour ce que Dieu lui donne : d’émietter ses heures aux bluets de son chemin, son pain aux pauvres de la route, sa joyeuse humeur à tous les vents, sans calculer jamais ni le temps, ni le pain, ni l’avenir; de vivre, ici-bas, à la façon des cigales insoucieuses et des gais oiseaux, plutôt que de la vie souterraine des prévoyantes mais tristes fourmis.

Des épargneurs ou des pfodigues, des fourmis ou des oiseaux, lesquels sont les sages, lesquels sont les fous? Dieu seul le sait, car la mort vient pour tous. Mais, quoi qu’on en dise, gardons, gardons comme un trésor et noire humeur joyeuse et nos élans charitables, car partout, d’un pôle à l’autre, c’est la force sympathique de notre peuple aimé.

V. Passage à travers la bcÊse Kabylie . — De Fort-Napoléon, le maréchal se dirige sur Dellys où un steamer l’attend pour le porter à Alger. Seize lieues de route à travers la basse montagne séparent Souk-el-Arba de la Kabylie. C’est l’étape d’une joui'née pleine.

Depuis le fort juqu’au bordj de Tizi-Ouzou, sur 33 kilomètres environ, la route récemment faite par l’armée, rend la course facile et rapide. Dans la vallée du Sébaou, le chemin traverse le camp de Sikhou-Meddour qui, depuis deux mois, sert, ainsi que Tizi-Ouzou, de dépôt provisoire à l’armée expéditionnaire ; le camp s’est peu à peu transformé en village.

Bientôt le bordj apparaît avec ses vieilles constructions à la turque, blanches sous leurs terrasses aux murs dentelés. Autour du bordj, de tous côtés campent des com- - pagnies en route pour le retour : on retrouve çà et là des figures sympathiques, entrevues naguère dans les villages ennemis. Quelques soldats portent encore au dos des armes kabyles, trophées de la campagne : mais le gros du butin a déjà filé, comme ils disqnt, sur les mulets de retour ou plus souvent dans la bourse avide du premier cantinier rencontré sur la route. Tous reviennent joyeux, brunis par le soleil, les barbes longues, beaux de la fatigue et du hâle de guerre.

Une compagnie de soldats rapporte sur une civière le général de Ligny dont la blessure fait craindre une guérison lente et douloureuse : le chirurgien principal de l’armée d’expédition , le docteur Berlherand, escorte le blessé et combat ses souffrances avec une sollicitude attentive.

De Tizi-Ouzou, le maréchal et son état-major traversent, aussi vite que le permettent les chemins kabyles, toute la

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