‹ Récits de Kabylie campagne de 1857Chapitre 13 sur 14 · partie de la basse Kabylie, qui règne jusqu’à Dellys et · texte numérisé non relu

partie de la basse Kabylie, qui règne jusqu’à Dellys et

la mer.

Plus on s’éloigne du Djurjura rocheux pour descendre vers la Méditerranée, plus les montagnes s’abaissent : les plaines montueuses succèdent peu à peu aux crêtes étroites de la haute Kabylie ; les vallées sont plus larges et moins profondes ; les précipices deviennent des vallons. La terre végétale remplace les rochers stériles de la haute montagne ; c’est à peine si, de loin en loin, une roche isolée dresse encore au-dessus du sol sa pierre aride et nue.

Le Sébaou ne roule plus enfermé dans le fond d’upe gorge étroite, bouillonnant de cascade en cascade, sur un lit de galets roulés dans ses flots : sa vallée s’est agrandie ; ses eaux rares serpentent lentement à travers une plaine de sables, semée çà et là de buissons et d’arbres isolés. A l’étendue dévastée de ses rives, on voit que ses flots d’hiver doivent s’étaler souvent sur plus d’un kilomètre de largeur.

Avec le sol, le climat se modifie. Une chaleur torride remplace l’air vif de la campagne. Les neiges du Djurjura ne sont plus là pour rafraîchir l’atmosphère embrasée du ciel de l’Afrique. Les hauts rochers de la montagne n’arrêtent plus les vents du désert, et aux moindres brises la poussière sablonneuse du sol africain passe dans l’air comme une pluie de cendres chaudes.

Avec le sol et le climat la végétation change. Les figuiers, les oliviers et les frênes de la haute Kabylie , disparaissent peu à peu ; il n’y a plus d’arbres qu’autour des villages : les orges, 'les blés et les champs de pâture régnent presque seuls.

Avec le sol, la végétation et le climat, se modifient

également la nature morale et physique, les mœurs de l’homme et des animaux qu’il élève. D’un bout à l’autre du globe terrestre il en est ainsi : l’homme, comme les animaux, n’est que l’hôte passager de la nature. Tôt ou tard, mais fatalement, il se façonne au pays qu’il habite. Le Berber des demi-plaines kabyles n’est plus le montagnard fier, travailleur et sauvage de la Kabylie indomptée. Sa nature, son aspect et ses mœurs participent à la fois de sa double origine berbère et arabe, de ses doubles voisins, de sa double existence de la montagne et de la plaine.

On sent que la conquête a passé sur lui : quand il rencontre le maître, conquérant chrétien ou kaïd musulman, il s’arrête et s’etforce de baiser la main qui l’a .dompté. Par son instinct kabyle, il est travailleur à demi; par son instinct arabe, il est pasteur contemplateur et paresseux à demi : il élève des troupeaux, mais il cultive la terre et vit à la fois de sa double vie agricole et pastorale.

Son aspect est berber autant qu’arabe. Le type blond des montagnards et des hommes du Nord ne se rencontre plus dans chaque bourgade, comme chez les Kabyles de la grande montagne. Il est plus petit, moins fort, plus brun que le Berber de la Kabylie.

Ses village# ne sont ni entassés à l’étroit sur les crêtes, comme les bourgades berbères, ni disséminés par les plaines, à la façon des camps arabes : ils sont posés en désordre sur les flancs des montagnes, ainsi que des ruches posées sur la terre pouf un temps, mais sans fondations dans le sol.

Ses maisons ne sont ni en pierres, comme celles des

Kabyles, ni en toile comme les tentes arabes ; faites de torchis, ou de terre maçonnée entre des branches entrelacées, elles annoncent, par leur construction môme, les mœurs de leurs habitants : demeures d’indiens qui se façonnent sans peines, qui se quittent sans regrets, quand le sol est épuisé autour d’elles, quand le caprice de l’émigration prend à leurs hôtes demi-sédentaires, demi-nomades.

La basse Kabylie est le trait d’union naturel de la plaine • et de la montagne : comme les demi-Kabyles qui l’habitent sont le trait d’union, le croisement des deux familles arabes et berbères : comme le métis ou le mulâtre sont les traits d’union divers des races blanche et nègre. Tout s’enchaîne sur cette terre, la nature elle-même aussi bien que les êtres animés qui la peuplent.

VI. Embarquement à Dellys . — Peu à peu cependant la brise fraîchit et souffle une haleine salée annonçant la mer. Au détour d’une colline, la Méditerranée paraît. Dellys resplendit dans le lointain, avec sa longue muraille accidentée, ses maisons blanches, qui s’échelonnent de la mer au sommet de la falaise, comme les gradins d’un amphithéâtre.

A la vue de la ville, chacun se hâte, chacun presse de l’éperon son cheval fatigué. Chevaux et cavaliers, altérés d’arriver, baignés de poussière et de chi#eur, courent vers Dellys comme on court au port : les uns et les autres savourent en espérance des flots d’eau limpide, un repas digne des héros d’Homère et toute une nuit de long repos.

Mais :

Infandum, regiua, jubés renovare dolorem.

Sur la porte de Dellys, en travers du passage, les autorités de la ville surgissent vêtues de noir : un maire ou commissaire civil est à leur tête, ceint d’une écharpe, des papiers à la main.

L’ombre de Banquo, l’épée de Damoclès, le doigt de feu de la salle du festin apparurent moins sinistres à leurs victimes pâlissantes.

Le magistrat * municipal éprouve un besoin impérieux de haranguer le gouverneur. Il commence 1... un cahier tout entier!...

Vainement les cavaliers essuient leurs fronts rassasiés de fatigue ; les chevaux dorment debout ; vainement les uns comme les autres étalent sous toutes les formes leur détresse silencieuse. « Grâce, nous venons de faire treize heures de chemins kabyles, de soleil africain, de poussière algérienne ; nous louchons au port ; la ville est là, devant nous, grande ouverte avec ses fontaines, son repas, son gîte qui nous attendent! grâce! »

Les minutes s’entassent sans pitié. M. le commissaire civil ne se lasse point de complimenter, éous toutes les formes, le maréchal gouverneur général de l’Algérie, le triomphateur de la Kabylie... Il continue...

Les feuillets du discours municipal se multiplient sous sa main : ils tournent, tournent, tournent lentement, inflexibles comme la roue du temps par une nuit de souffrance. Chacun les fixe d’un regard inquiet, espérant en vain le feuillet sublime, le feuillet blanc de la dernière page !

Enfin! tout finit, même une harangue!

Sur les pas du maréchal, l’état-major entre dans Dellys. Chacun cherche un gîte, et satisfait de son mieux sa soif, sa faim — et le sommeil qu’il a conquis.

Le lendemain, dans la matinée, ceux qui retournent à Alger s’embarquent à bord du Cacique, avec le gouverneur.

Depuis le commencement de la campagne, le Cacique, le Grégeois, etc., transportent des troupes, des vivres, des munitions et des blessés entre Dellys et Alger. Depuis deux mois, sans relâche, ces navires sont la providence maritime de l’expédition. Depuis deux mois, leurs commandants, MM. Bizien et Cuisinier-Delisle, leurs officiers et leurs équipages se multiplient de zèle et d’efforts pour satisfaire à toutes les exigences d’un service incessant. S’ils n’ont pas conduit leurs navires jusque surlesommetdu Djurjura, ce n’est ni faute de désirs, ni faute de courage, c’est que le Sébaou n’a pas d’eau. Par les services et les vœux ardents, ces navires font partie ded’ armée expéditionnaire. Le maréchal a choisi le Cacique pour participer aux joies du retour.

Après les coups de canon et les hurrahs d’usage, le vapeur quitte Dellys, et, en quatre heures, arrive à Alger.

VII. Arrivée à Alger. — Le fort de la ville salue l’arrivée du Cacique ; le Cacique répond. Des deux côtés, les canons d’allégresse brûlent de la poudre, et font du bruit à rendre jalouse la campagne même qu’ils célèbrent.

Sur le rivage, à l’hôtel de la marine, il y a réception

officielle, arc de triomphe, harangue municipale, vivats de la foule. Le soir, il y a dîners, fêtes et lampions. Pendant trois jours, ce ne sont par la ville que revues, visites, dis-

cours, festins, toasts, félicitations, congratulations, illuminations — à ne savoir où fuir.

Mais au-dessus des cérémonies à orchestres poudrifères;

— au-dessus des lampions aux lueurs fétides; — au-dessus *

Des vœux des aldermcn courbés sur l’encensoir.

Des pompes du matin et des fêtes du soir ;

— au-dessus de ces bruits et de ces fumées dont lés banalités fastidieuses escortent tous les triomphes, les bons comme les mauvais; — au-dessus de ces regocijos de parade, il y a dans tous les cœurs amants de la patrie une reconnaissance sérieuse envers le chef et l’armée qui ont moissonné cette gloire pour la France.

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