VIII. Appréciation de la campagne et de ses résultats
— Un beau fait militaire, fécond en résultats utiles, a été accompli : eq deux mois, sans effusion considérable de sang humain, sans dépenses exagérées, sans perturbation dans la colonie, une expédition a été faite, victorieuse constamment.
Ce succès est dû, selon nous, d’abord aux efforts persévérants de la France et au temps, ce pacificateur des passions humaines ; — aux forces considérables qu’une auguste prévoyance, éclairée par le gouverneur de l’Algérie, a permis de réunir pour cette campagne , — à l’habileté des dispositions administratives et militaires,* — à la bravoure ardente des troupes.
Les Kabyles, épuisés par une lutte de vingt-sept années, par quatorze campagnes successives, traqués dans leurs
RÉCITS DE LA K A lî Y LIE.
montagnes par une politique persévérante, fatigués de guerres civiles et de misère, instruits de l’équité bienfaisante du Gouvernement de la France, étaient mûrs pour $la soumission. Ils se sont défendus malgré tout avec la bravoure habituelle de leur race, mais sans le fanatisme furieux des premiers jours de notre conquête africaine, par devoir d’honneur national plutôt que par passion : comme un homme qui se bat en duel, par point d’honneur, mais sans haine mortelle.
Une force militaire comptant près de trente-cinq mille baïonnettes, la plus considérable qui jusqu’à ce jour ait été réunie en Algérie, a envahi simultanément le pays ennetni. Les Kabyles, écrasés sous le nombre, ont compris l’impossibilité d’une lutte, et n’ont pu prolonger nulle part une résistance inutile.
Des dispositions générales, prévoyantes, telles que la force même de l’armée expéditionnaire, l’abondance des approvisionnements de toute nature, la division semée parmi les Kabyles, ont préparé le succès de la campagne. Des dispositions militaires habiles et prudentes, telles que le fractionnement circulaire de l’armée d’invasion, la simultanéité des attaques, la précaution constante d'éviter toute retraite sous le feu de l’ennemi, le percement de routes, la sécurité des approvisionnements, ont à la fois déconcerté les résistances de l’ennemi, assuré le moral et la santé des troupes. L’honneur de ces dispositions revient tout d’abord au gouverneur de l’Algérie, au maréchal Randon, puis à ses lieutenants. La bravoure française de l’armée
expéditionnaire, son ardeur au devoir, son intelligence des combats ont secondé dignement les dispositions des chefs.
Un éloge tombé d’une bouche auguste, savante de la guerre, — et par droit de naissance et par droit de science, a déjà désigné l’armée d’Afrique et son chef à la reconnaissance de la patrie :
« L’Algérie a vu nos troupes se couvrir d’une nouvelle gloire par la soumission de la Kabylie. Cette expédition, habilement conduite et vigoureusement exécutée , a complété notre domination. »
L’aspect le plus remarquable de cette campagne est sa marche à la fois guerrière et pacifique. Les travaux nécessaires à la pacification du pays conquis ont marché de front avec l’invasion : un fort et ses routes ont été faits pendant l’expédition même.
Grâce à ces travaux et à l’attitude à la fois énergique et indulgente de l’armée, la soumission des Kabyles s’est accomplie sans effusion considérable de sang humain, par une' pression savamment organisée , plutôt que par des combats hasardeux.
C’est la gloire première de la campagne de 1857. Car le
succès par la prévoyance, par la science humaine, vaut mieux que le succès par la force brutale : la pensée avant la matière ! Les triomphes sanglants portent sur leur gloire un crêpe funèbre. Comme les fortunes d’héritage paternel, ils traînent derrière eux des années de larmes, et ne brillent qu’à travers le deuil? Les triomphes pacifiques sont moins bruyants, ils flattent moins les âmes vaniteuses, ils tracent
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moins profondément la mémoire des hommes ; mais leur éclat est plus pur, ils sont plus doux à la patrie pensante, et les chants de fête qui les suivent ne sont pas troublés par lés sanglots des mères.
Si des incendies et des destructions souvent nécessaires, quelques pillages, déparent çà et là le pur éclat de cette conquête , ce sont crimes de la guerre bien plutôt que des hommes.
La guerre est la guerre : à tout prix, ceux qui la dirigent doivent chercher le succès, car c’est le succès qui la termine.
La guerre est la guerre : partout et toujours elle s’est faite désastreuse pour l’homme ! partout et toujours elle se fera ainsi, quoi qu’on prétende. Après la lutte, le pillage, la contribution, le traité : le vœ viclis ! sous toutes les formes. Le grand Brennus, notre grand ancêtre, jetant sa lourde épée dans la balance de Rome vaincue, les Arabes- Kabyles de l’Afrique envahissant l’Espagne au nom du Coran, les croisés du moyen âge envahissant la Judée au nom de l’Évangile, la France d’hier meublant Paris des dépouilles de l’Europe, l’Europe nous rançonnant de par les traités, n’ont fait ni mieux, ni plus mal, que la France moderne envahissant l’Algérie , que les zouaves de la Kabylie pillant la bourgade de Lalla-Fathma. Quelle qu’elle soit, la guerre est la guerre, c’est-à-dire la lutte, la destruction, le vm victis! le droit du plus fort !
Quant aux résultats de la campagne :
Cette Kabylie du Djurjura, qui, ddpuis vingt-sept ans, résistait à la France, est domptée. Ce foyer éternel de toutes
les révoltes du nord de l’Afrique sommeille pour un temps, sous la pression victorieuse de la France.
Une population de plus de deux cent cinquante mille individus, honnête, intelligente, brave, laborieuse, va concourir à la prospérité de l’Afrique française. Déjà, avant la campagne, des Kabyles servaient la colonie dans les régimentsde tirailleurs indigènes outurcos : d’autres louaient leurs services soit' dans l’Algérie, soit chez les nations voisines ; le nombre des turcos, si la France les réclame, et celui des travailleurs décupleront désormais. Les colons de l’Afrique, que le manque de «bras enchaîne sans cesse, trouveront dans la Kabylie une pépinière nouvelle d’ouvriers acclimatés.
Une contribution de guerre de deux millions de francs a été versée par les tribus soumises au trésor de la colonie. Les Kabyles auraient pu payer une amende plus forte encore ; mais leur existence matérielle eût souffert pendant longtemps d’un impôt trop lourd. Le gouverneur de l’Algérie n’a pas voulu exploiter leur défaite. Le pays, non moins que les Kabyles, lui garderont reconnaissance d’avoir agi selon les traditions françaises.
Car jamais, c’est notre légitime orgueil, jamais après les enivrements de la lutte, de sang-froid, la France n’abuse de ses victoires pour pressurer ses vaincus. Ce qu’elle cherche dans la conquête, c’est l’assouvissement de ses ardeurs guerrières, l’amour peut-être exagéré de la gloire, l’amour peut-être despotique de l’humanité, ce n’est jamais une exploitation avide.
Enfin, comme résultat suprême, le plus grand de tous,
l’Algérie est pacifiée.
Notre conquête africaine, fièrement entreprise en 1830, agrandie sans relâche pendant vingt-sept années, par du sang, de l’argent et des dévouements répandus à pleins flots, glorieusement fécondée naguère encore par les mains glorieuses du vainqueur d’Isly, vient d’être dignement achevée par la soumission de la Kabylie. En vingtsept ans la France a soumis et pacifié pleinement un pays si rebelle aux dominations étrangères, que les Romains eux-mêmes ne l’ont gardô*qu’à travers des révoltes incessantes 4 ; que les héritiers des Romains, les Arabes, ne l’ont jamais dompté que partiellement 2 ; que les Turcs, nos devanciers, vivaient cernés dans Alger et quelques villes, acculés à la mer par les Arabes et les Berbers soulevés contre eux*.
1 Voir les Époques militaires de la grande Kabylie, par Berbrugger, et spécialement la période romaine. Des inscriptions et des textes laborieusement rapprochés constatent les soulèvements incessants ou les invasions, tantôt des Numides, taniôt des Berbers, confondus dans une commune haine .par les Romains, pendant toute la durée de leur domination africaine.
s Voir les Éludes et liecherches historiques sur les Berbers, par Henri Fournel. En lisant cette étude, si scrupuleusement approfondie, il est facile de se convaincre que jamais, même aux beaux jours de la conquête musulmane, les dominateurs de la plaine, les Arabes, n’ônt soumis les naturels du pays, les Berbers, les hommes de la montagne.
3 Voir Y Algérie, par Galibert, et spécialement la période turque. L’impuissance oppressive des Turcs, leur domination circonscrite et incertaine sur les tribus de l’intérieur, les incursions incessantes des Arabes et des Berbers, révèlent la situation précaire de nos prédécesseurs en Algérie.
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Aujourd’hui, du nord au sud, depuis la Méditerranée jusque dans le désert même ; de l’est à l’ouest, depuis la régence de Tunis jusqu’aux frontières du Maroc, il n’est plus désormais une seule tribu arabe ou kabyle, une seule bourgade, qui soit en dehors de notre domination. De la Méditerranée à Tuggurt, de Tunis au Maroc, un enfant sans défense peut circuler à travers les populations indigènes, plus respecté que dans Paris môme. L’Algérie tout entière est dans la main de la France.
Cette pacification profonde est l’une des gloires les plus pures de notre civilisation actuelle : car notre administration, non moins que la force de nos armes, ont accompli cette conquête. Si les Arabes et les Kabyles sont aujourd’hui pacifiés, c’est autant par la conviction de leur impuissance, que par la comparaison qu’ils savent établir entre l’oppression sanguinaire de leurs derniers maîtres et l’équité de la France, entre leur misère passée et leur prospérité présente. La clémence de notre civilisation moderne éteint jour à jour la double haine religieuse et nationale des peuples algériens.
C’est que l’apaisement par l’équité indulgente est plus efficace que l’apaisement par les rigueurs. C’est que le raisonnement est plus puissant que la force. C’est que, tôt ou tard, les clémences répandues apaisent les colères, désarment les haines, émoussent les convictions, germent des dévouements; comme des semences savamment répandues germent des blés vivaces, qui étouffent les ivraies et mûrissent en riches moissons ; comme sur tout pays, si
dévasté que soit le sol, Dieu rend à l’homme plus encore que l’homme n’a semé !
Au sein de cette pacification, la prospérité agricole et commerciale de l’Algérie doit se développer désormais. La conquête est terminée : la colonisation commence. L’élément civil, appuyé par les garnisons de la métropole, peut désormais grandir. La liberté civile, qui seule sait féconder les jeunes colonies, peut s’étendre jour & jour sur l’Algérie pacifiée. Un Urge horizon s’ouvre pour l’Afrique française.
Puisse la patrie, libérant peu à peu sa jeune Algérie, n’oublier jamais que les colonies ne sont pas des fermes exploitées; qu’elles sont les reproductions des peuples et l’espoir de leurs nationalités, comme les enfants sont l’espoir des familles !
Puisse la patrie n’oublier jamais que les enfants apportent en naissant des joies et des douleurs en espérance ; que leur adolescence fait tantôt le souci, tantôt l’orgueil de leurs pères ; que c’est le génie et le droit naturel de tout ce qui croît, de vouloir incessamment marcher sans lisières et prospérer sans guide ; comme c’est le droit des aiglons de voleter autour de leur mère, quand les ailes leur poussent, de s’envoler pour vivre libres, quand leurs forces les emportent !
Puisse la patrie n’oublier jamais, que s’il arrive parfois aux enfants grandis d’oublier leurs pères, aux colonies devenues nations d’oublier la mère-patrie : malgré tout, à travers le temps et les intérêts contraires , des liens pri—
mordiaux et indissolubles enchaînent toujours les enfants à la famille, et que si libre qu’elle soit devenue, la jeune Amérique est la gloire utile de l’Angleterre !
Puisse enfin la Fi ance ne jamais se décourager à sa tâche paternelle 1
Nos grands-pères, eux aussi, avaient commencé les grandes colonies. Labourdonnais, Dupleix, Montcalm, ces héros oubliés par la France oublieuse, avaient pris l’Inde et fondé une Amérique. Malouet avait fécondé la Guyane. Nos pères ont perdu l’Inde et l’Amérique, délaissé la Guyane. Le repos, la gloire et la. richesse de la patrie souffrent encore aujourd’hui de ces pertes. L’Inde et les Amériques manquent à l’expansion fébrile, à la force, au commerce de la France.
Aujourd’hui l’Algérie vient d’ouvrir à nos portes un continent tout entier; la Guyane, les Antilles, Bourbon, etc., nous restent.
En fécondant ces tei*res fertiles, en donnant jour à jour à leurs colons l’appui paternel et la liberté d’expansion que les jeunes pères donnent à leurs enfants, la France retrouvera bientôt l’Inde et l’Amérique perdues, retrouvera toute une source tarie d’expansions nécessaires, de force et de richesses.
L’histoire à la *iain,$l*ciMi 4r‘ nous peut voir comment les nationalités gran^^euf. ^ ^ k
Ce n’est pas, en ne vivant que d’elles-mêmes, en ne demandant qu’à la patrie le pain de chaque jour ; ce n’est pas en se nouant comme des arbres malades, en se tordant
sur elles-mêmes à la façon des serpents blessés, en se consumant dans des regrets ou des aspirations stériles, dans des convulsions civiques plus stériles encore !
Non.
Les nationalités, la France surtout, sont comme ces arbres gigantesques, rois de la forêt. Pour vivre, il leur faut étendre au loin leurs racines et leurs rejetons, épandre en mille rameaux leur sève, qui déborde et les étouffe, chercher sans cesse un air nouveau, des sucs nouveaux, des terres nouvelles, pour leurs troncs vigoureux, qui doivent grandir incessamment, à peine de périr.
Puisse Dieu, protecteur de la France, la guider par la main dans la voie féconde des colonisations. C’est la conclusion de ce livre, c’est le vœu le plus ardent, la prière du cœur, qu’un Français passionné de patrie, adresse humblement à Dieu, à l’Empereur, à ses concitoyens.