CHAPITRE YI
1. Camps d'Ait-el-Hassem et d’Ait-cl-Arba. — 2. Prise de Taourirt-el- Hadjaj. — 3. Division Mac Mahon. — h .. Prise d’Aguemoun-Isen. — 5. Soumission des Beni-Yenni; — Ouassiff ; — Boudrar; — Menguillet ; — Ataff ; — Akbile ; — Bouyouccf ; — Zaoua ; — Ben-Akache ; — Yahia.
I. Camps d’Ait-el-Hassem et d'Ait-el-Arba . — Tandis que les villages yenni brûlent, le maréchal, letat-major, les deux divisions Renault et Jusuf, installent peu à peu leurs camps sur le sommet de la crête des Beni-Yenni, autour des villages incendiés.
Les mulets qui portent les tentes, bagages, sacs et provisions des trois camps, arrivent, pendant le reste de la journée du 25 juin, toute la nuit et la matinée du lendemain : ils viennent successivement, à intervalles inégaux, attardés et trébuchants, comme au soir d’une longue étape, les invalides d’une armée arrivent au bivouac. C’est qu’eux aussi ont eu leurs dangers, leurs blessés et leurs morts. Ceux de la division Jusuf surtout portent les traces des périls traversés ; l’un boite à faire croire qu’il va tomber; un autre s’agenouille à tout instant, comme à bout
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d’haleine ; celui-ci marque sa trace avec son sang : on pourrait le suivre à la piste, ainsi qu’une bête blessée que les chiens vont prendre ; un quatrième a le dos coupé par le bilt, qui a roulé avec lui : à chaque pas sa chair s’ouvre et saigne: on dirait qu’il va se disjoindre. Tous marchent cependant, tous avancent, tant qu’ils peuvent aller; la mort seule les arrête ; de fois à autres, elle prend l’un des blessés, le couche brutalement sur le sol, puis l’emporte à son heure, comme elle fait pour nous, pour tout, un jour ou l’autre.
Derrière chaque mulet, marche le trainglot qui le conduit. A la pesanteur de ses pas, on comprend les fatigues de sa course. Aucun ne se plaint cependant, et chacun d’eux, comme s’il revenait d’une route ordinaire, va décharger les bagages qui lui sont confiés. De fois à autres seulement, un homme arrive seul, sans mulet, s’approche, et, la main au képi, raconte son aventure.
«Colonel — lieutenant, — dit-il, la bête a roulé dans un ravin et s’est tuée. J’ai fait ce que j’ai pu.
— Et la charge?
— Mon colonel, les cantines sont brisées, la tente aussi. Mais j’ai tout recueilli, et cela vient derrière moi, dispersé sur les mulets du régiment. » — Ou encore: — «Tout est resté avec les bagages du capitaine ***, dont la bête .est tombée à côté de la vôtre. »
Quarante à cinquante mulets, dans la seule division Jusuf, manquent ainsi à l’appel. Huit de ceux du maréchal et de son état-mnjor ont roulé dans les ravins et ne se
sont pas relevés ou ont perdu leurs charges. Vainement derrière les bagages de chaque division la gendarmerie veille, attentive et vigilante, stimulée par le zèle éclairé du commandant Saint-Sauveur, son chef. Il n’est presque personne, parmi les officiers des deux divisions, dont les bêtes et les bagages n’aient été plus ou moins écloppés aux pierres de la route. Chacun cependant prend sa perte en patience, sans murmurer. Pendant des années entières, ceux dont la bourse est légère, tels que les capitaines ou leurs surnuméraires pliis jeunes, seront troublés dans leurs modestes existences par l’arriéré de ces désastres. Quelques-uns disent, à voix résignées, que la France est assez riche pour ne pas Laisser ses enfants s’endetter à la gloire qu’ils lui sèment ; mais la gaieté insouciante est une vertu à l’armée. Les capitaines oublient comme les autres.
De tous les mulets de l’armée expéditionnaire, les plus malheureux, dans l’ascension du territoire yenni, sont les • mulets qui portent les provisions des chefs et des officiers : presque tous ont éprouvé des infortunes surprenantes. Ce n’est pa6 qu’ils soient tombés plus que les autres. Non. Les jambes d’un mulet ne chancellent pas à porter plus ou moins de vin. Ce n’est pas que la mort les ail choisis de préférence. Non. La mort est une vieille aveugle, qui, assise au faîte de notre planète, prend à tâtons tout ce qui pousse autour d’elle, bêles et gens, mais sans choisir. Ce n’esl pas que les Kabyles les aient pillés. Non. Les Kabyles, quand ils pillent, sont comme la mort,
— avides et ne choisissant pas. Cependant, sans chutes
exceptionnelles, sans mort, sans pillage, les charges de ces mulets maudits ont disparu, comme par des mains enchantées. ,
Ainsi, quelques poulets, — quoique, ou plutôt parce que — rôtis de la veille, se sont envolés de compagnie, pour des pays ou des estomacs inconnus; différents comestibles de même nature, tels que jambons, etc., ont pris la fuite sans motifs plausibles, mais en laissant intactes les assiettes de porcelaine qui les escortaient ; • des caisses de vins se sont si étrangement brisées en route, que les bouteilles sont revenues, — les maladroites ! — non cassées et bouchées, — mais vides. Les mulets, quoi qu’on prétende, doivent être coupables ! Quelques-uns ont fait la campagne de Crimée, et ont appris ainsi toutes les ruses de la guerre. Bêtes malicieuses, elles se seront allégées des charges qu’elles portaient. Puis lesdites charges, tombées, entr’ouvertes, isolées, tentantes comme du fruit défendu, roulant à travers des ravins et des hommes altérés, auront été englouties par les uns ou par les autres ! Paix et digestions faciles soient à leurs mânes, quel que soit le tombeau. En guerre comme en garnison, ce qui roule dans le fossé est pour le soldat.
En dépit de ces petites misères de la vie guerroyante, les deux divisions sont campées à leur aise autour des trois villages yenni. La crête qu’elles occupent est large et ombragée; l’air de la montagne, imprégné des neiges du Djurjura, circule frais et pur à travers les arbfes. Le désagrément indescriptible des camps prolongés ne blesse plus
l’odorat comme à Souk-el-Arba, dont un mois de séjour avait rendu les faubourgs infranchissables, chevaux
et les mulets ont des orges ou des blés verts jusqu’au ventre. A l’abri des frênes et des figuiers kabyles, officier ou soldat, chacun a sa tente pour la nuit, son gourbi ou cabane de feuillage pour la chaleur du jour. La montagne est boisée de frênes gigantesques, -tels, que le général Liniers établit sa salle à manger dans je tronc creux de l’un d’eux et peut recevoir à sa table plusieurs officiers à la fois. Dès le second jour du campement, les chemins kabyles, tra-' vaillés et refaits par le génie, permettent aux mulets de venir désormais sans peine.
Les approvisionnements sont la préoccupation constante du chef de l’armée : sous la direction de l’intendant en chef, M. Donop, l’intendance pourvoit aux vivres avec ponctualité.
L’un des sous-intendants, M. Raoul, installé à Sikhou- Meddour, se multiplie : son activité intelligente sait concilier tous ses devoirs avec les besoins des troupes ; par ses soins surtout, les provisions abondent sur les montagnes yenni comme dans Alger môme. Le bois sec ne manque pas pour faire cuire les vivres ; les débris toujours embrasés des villages kabyles évitent aux soldats jusqu’aux ennuis de préparer le feu de chaque repas. Les Yenni ont autour de leurs villages des potagers comme les petites villes d’Europe : tous nos alliés kabyles apportent au camp et vendent des poules, des légumes frais. Les Beni- Raten surtout exploitent de leur mieux la bourse de leurs
vainqueurs, et comme ils le disent en riant, leur font payer la contribu^m de guerre. Les habitants du rocher, les Benb Boudrar, en partie soumis dès le lendemain de l’ascension du territoire yenni, apportent incessamment dans le camp des blocs de neige glacée. Les cuisiniers des chefs font des sorbets, les canliniers neigent des limonades. Grâce au Djurjuraet moyennant obole, chacun peut boire à la glace r sous le soleil africain, comme dans les cafés de l’Europe.
La santé, la joie et le confort régnent dans les deux camps.
Les coups de feu qui se tirent entre les grand’gardes et les Kabyles dispersés dans les ravins, servent de spectacles. À l’abri des barricades de nos postes avancés, on va voir Taourirt-el-Hadjaj et l’ennemi, comme aux jours de- nos discordes naissantes, on va voir dans Paris les rassemblements du boulevard ou de la barrière. D’un côté comme de l’autre, il n’y a que peu ou point de blessés : la fusillade a lieu de loin, abritée et prudente. Au commencement de la nuit, elle se ravive de la part des Kabyles, qui tirent sur les clartés des bivouacs ; les soldats ne répondent que rarement, quand la lueur d’un coup de fusil leur montre l’ennemi. Puis, à mesure que le besoin de repos grandit de part et d’autre, les coups de feu cessent progressivement pour reprendre au petit jour.
Cependant, durant la nuit du 26 au 27 juin, l’une des grand’gardes de la 3 e division subit une alerte assez vive. Les défenseurs de Taourirt-el-IIadjaj , encouragés par le silence qui règne dans les camps, tentent une attaque sur l’avant-poste placé en face d’eux. Vers neuf heures du soir,
ils quittent leur village et viennent à portée de voix de la grand’garde française. Le capitaine Martin du 75 e , qui est de garde à ce moment, ordonne à ses soldats d’attendre que les Kabyles soient arrivés jusque sur le retranchement, puis de sortir brusquement la baïonnette en avant. Au moment où il donne cet ordre, une voix s’écrie, dit-on, en pur français :
« Tu ne l’oserais pas ! » Puis en même temps le capitaine se sent saisir et entraîner par des mains ennemies. Mais les soldats ont vu les Kabyles ; ils se précipitent au secours de leur chef. Les assaillants lâchent prise ; la grand’garde entière sort des retranchements et poursuit vivement l’ennemi qui, en fuyant, tire encore quelques coups de feu, perdus dans l’obscurité. Cette légère escarmouche ne coûte que deux bois de fusils brisés par les balles kabyles, et fournit aux lieutenants Loigerot et Harel, ainsi qu’aux sous-officiers et soldats, Ilortelieb, Chambil, Heringuer et Marin , l’occasion de recevoir les éloges de leur chef.
II. Prise de Taourïrt-el-Hadjaj . — Pendant le reste de la nuit et la journée qui suit, les coups de feu isolés des Kabyles se multiplient au lieu de diminuer. Ait-el-IIadjaj semble se repeupler d’ennemis. Les balles arrivent dans le camp et blessent quelques hommes. Un marchand de coco est tué dans l’enceinte entourée par les grand’ gardes. Le frêne gigantesque du général Liniers et presque toutes les tentes d’officiers, qui restent éclairés pendant la soirée, servent de points de mire aux Kabyles embusqués et sont
percés par leurs balles. Les transfuges employés par le bureau, politique racontent que, loin (le se rendre, les Beni- Yenni veulent continuer la résistance, ainsi que les Menguillet et les contingents réunis à Aguemoun-Isen, devant la division Mac Mahon. Le maréchal ordonne la prise de Taourirt-el-Hadjaj pour le lendemain , et envoie son premier aide de camp, le colonel Ribeurt, porter de nouveaux ordres au général Mac Mahon. Le colonel est auprès du gouverneur de l’Algérie depuis des années : il a sa juste confiance : il sait sa pensée intime, administrative et guerrière. Mieux que personne il saura la transmettre au chef
isolé de la 2 e division. Le maréchal, confiant dans le coup d’œil militaire du général de Mac Mahon, lui laisse entière liberté d’action guerrière, mais l’inspire de sa pensée directrice.
Le général Jusuf commence, le jour môme, ses préparatifs contre le village yenni. Dans la soirée du 27, l’artillerie de la 3 e division exhausse les retranchements de la grandgarde placée en face de Taourirt-el-Hadjaj, les perce d’embrasures et y établit une batterie de quatre pièces de campagne. Deux artilleurs sont blessés pendant cette opération , exécutée à quatre cents mètres du village ennemi, sous son fea incessant. '
Le lendemain, dans la matinée, le général dispose ses troupes : la 3 e division marchera sur le village, divisée en trois colonnes, sous les ordres de ses trois généraux. Le général Jusuf commandera la colonne du centre. Les généraux deLigny et Gastu dirigeront les deux autres. Placé
à petite portée de feu, l’ennemi laisse la 3 e division faire tous ses préparatifs sans lui tuer ni blesser personne.
Vers midi, le maréchal et son état-major prennent place à côté de l’artillerie, en dehors des retranchements. Les curieux de la l rc division garnissent les alentours de la batterie d’artillerie. Chacun est là comme au théâtre d’Alger pour une pièce déjà jouée dont on connaît les péripéties, les acteurs, le dénoûment. On ne voit personne dans le village , personne sur les quelques pierres posées en barricades entre Taourirt et les troupes. Cependant une douzaine de fumées bleuâtres, suivies d’explosions, s’élèvent successivement des maisons kabyles, annonçant la présence de l’ennemi. Personne n’est atteint.
Au signal donné, les colonnes de Ligny et Gastu s’avancent, à droite et à gauche, par les deux flancs de la montagne. L’artillerie ouvre le feu ; les fusées sillonnent l’air avec grandes fumées et irrégularités capricieuses, selon leur coutume. Tous les boulets, au contraire, atteignent le village. Les quatre pièces de campagne, qui composent la batterie du capitaine Nicolas, tirent avec une précision plus remarquable encore qu’elles n’ont tiré àTaourirt-Mimoun. Tous leurs coups portent: à chaque explosion, une poussière s’élève des maisons ennemies. Sous l’un des premiers coups, un pan de mur tombe, et on aperçoit un Kabyle sautant précipitamment par-dessus le mur en ruine, et fuyant dans un ravin qui borde sa maison.
Cependant, à droite et à gauche, les colonnes de Ligny et
Gastu ont disparu derrière les arbres des flancs de la mon-
tagne. Bientôt l’artillerie cesse son feu ; on entend une fusillade assez vive s’engager sur les deux côtés du village ; mais ii la force des explosions, il est facile de juger que les fusils français tirent presque seuls. La colonne du centre court à son tour sur les maisons kabyles et y arrive sans coup férir, au moment où les zouaves de la colonne Gastu plantent l’étendard de leur bataillon sur le toit le plus élevé de la bourgade.
Les trois colonnes réunies poursuivent les Kabyles dans les ravins qui bordent la crête d’Hadjaj. Sur les pas de la colonne du centre, le maréchal et son état-major traversent le village ennemi. Quelques traces de sang éparses dans la rue principale annoncent la blessure d’un Kabyle ou d’un soldat, frappé dans le village même. Les maisons sont pleines de troupes, qui les fouillent en tous sens. Au delà du village, sur la crête et ses déclivités, plusieurs coups de feu résonnent inutiles. Bien loin devant les premiers soldats, dans le fond de la vallée et jusque sur les versants des montagnes opposées, on aper çoit des mulets chargés et des Kabyles qui s’éloignent dans la direction du Djurjura. Bientôt le général Gastu et le colonel Collineau, descendus de cheval pour accélérer la poursuite, reviennent avec leurs solats, tandis que la colonne de Ligny s’établit en avant d’Hadjaj, sur le prolongement même de la crête du village conquis.
Huit hommes blessés entrent à l’ambulance de la 3 e division, à la suite de cette escarmouche; quant à l’ennemi, sa fuite précipitée et l’inutilité des poursuites dirigées
contre le gros de ses fugitifs , permettent de supposer que ses pertes, comme sa défense, n’ont pas été sérieuses.
Afin d’effrayer les Beni-Yenni et de les forcer à la soumission , le maréchal ordonne la destruction et l’incendie du village. Taourirt-el-IIadjaj brûle comme ont brûlé ses voisins. A part quelques hameaux restés à moitié intacts sur les déclivités des crêtes principales, les Yenni n’ont plus un toit où reposer leurs têtes; du haut de leurs asiles, chez les tribus voisines, ils peuvent voir les flammes dévorer leur dernier village, et compter les chrétiens qui foulent leur territoire : les deux divisions occupent leur pays tout entier. La division Renault garde le sommet principal autour d’Ait-el-Hassem, ainsi que les contre-forts qui descendent vers tes Beni-Raten ; la division Jusuf reste campée sur la longue crête qu’elle a conquise, derrière Taourirt-el- Hadjaj.
Plus de quinze mille hommes avec tous les convoyeurs, les chevaux, les bêtes de somme et les bestiaux qui les suivent, sont étalés sur le pays des Yenni, brûlant leurs maisons, bouleversant leurs champs, foulant leurs moissons. Le maréchal leur fait savoir, en outre, que s’ils ne viennent pas se soumettre dçs le lendemain, il fera couper tous leurs arbres jusqu’au dernier. Si décidés qu’ils soient dans la résistance, les Beni-Yenni ne peuvent tarder à se soumettre : à bout de défaites, fatigués d’errer, encombrés des bouches inutiles de leurs femmes eide leurs enfants, craignant pour leurs arbres, ils doivent venir promptement à merci, comme les autres.
Toutes les conquêtes, quelles qu’elles soient, même celles qui portent la civilisation , ont leurs fatalités sinistres : le temps presse le conquérant ; sa foule agglomérée ne peut pas vivre sur des pays ravagés ou dont la production est insuffisante: ses vivres, ses moyens de campagnes, ses forces, sont comptés jour par jour ; si la résistance se prolonge, il lui faudra faire retraite à peine de mourir. Afin d’en finir, il multiplie ses rigueurs, et par tous moyens accable son vaincu : comme un lutteur, sentant la fatigue monter à son front, précipite ses coups afin de terminer la lutte.
III. Division Mac Mahon. — Tandis qu’une partie de l’armée expéditionnaire foule victorieusement les montagnes des Beni-Yenni, la division Mac Mahon, retranchée à Ichériden, chez les Beni-Raten, se repose de la journée du 24 juin et attend une occasion favorable pour enlever Aguemoun-Isen, occupé par les Menguillet et leurs alliés.
Soit à l’attaque même d’Ichériden, soit pendant la journée de lutte incessante qui a suivi cette affaire, la deuxième division a porté presque seule tous les efforts de l’ennemi, et a souffert en conséquence. Composée tout entière de bataillons vieillis aux combats, confiante dans le renom militaire du général qui la dirige, fière de lui, elle n’est point découragée, mais son chef la sent affaiblie par ses pertes. Depuis le commencement de la campagne, elle a perdu successivement 261 hommes contre les Beni-Raten, 371 au combat d’Ichériden, 85 dans la lutte qui a rempli le reste
de cette journée: — 831 hommes hors du combat, dont 27 officiers.
En face d’elle est un ennemi nombreux, acharné, rendu furieux par sa défaite. Pendant les premières heures qui ont suivi la prise d’Ichériden, les Kabyles , embusqués de tous côtés autour de la montagne qu’ils venaient de perdre, ont fait à la 2 e division comme une ceinture de feux ; pour tirer de plus près sur leurs ennemis vainqueurs, ils sont venus par intervalles jusque dans les grand’gardes affronter une mort presque certaine. De midi à minuit ils ont blessé ou tué 85 hommes, dont 2 officiers. Derrière eux , comme une citadelle de retraite , la montagne d’Aguemoun-Isen s’élève hérissée de retranchements et de fusils, plus forte encore que celle d’Ichériden. C’est la tête de route du Djurjura rocheux, c’est-à-dire du foyer de la résistance. Le village lui-méme, Aguemoun, est placé sur un pilon solitaire protégé par des ravins profonds et par plusieurs étages de barricades, qui défendent ses abords comme des fossés et des remparts successifs.
Si cette bourgade et successivement toutes celles qui
restent à prendre jusqu’au Djurjura coûtent aussi cher
qu’Ichériden, la soumission de la Kabylie deviendra pour la France comme une campagne de Crimée. Du haut de Malakoff, le général Mac Mahon, a vu mieux que personne, ce qu’un seul assaut peut faire couler de sang : le temps ne presse pas en Afrique comme là-bas ; autour du village berber, l’Europe et la France inquiètes ne comptent point les heures ; le général temporise en attendant les soumis-
sions isolées des tribus, c’est-à-dire l'affaiblissement des défenseurs d’Aguerpoun-Isen. Telles sont d’ailleurs les instructions générales du chef de l’armée. La deuxième division se fortifie dans ses positions d’Ichériden, achève la route qui conduit de son nouveau camp à Souk-el-Arba, et attend dans un repos armé l’heure de poursuivre sa marche sur les tribus insoumises.
Les événements eux-inémes viennent encourager son chef dans cette patiente tactique ; de jour en jour, les auxiliaires kabjles augmentent, autour du camp et participent de plus en plus à l’action de l’armée, tandis qu’au contraire le nombre de l’ennemi diminue, son acharnement semble se ralentir, son feu cesse progressivement.
Ainsi, d’une part, dès le 23 juin, le lendemain du combat, les Beni-Raten, qui, la veille, escortaient en curieux incertains tous les mouvements des troupes, s’offrent à assurer les communications entre Ichériden et Aboudid. Le jour même, un contingent de 150 hommes fournis par eux repousse les Menguillet, dont les tirailleurs inquiétaient les convois. Le 26, ils viennent plus nombreux encore ; les Fraouçen se réunissent à eux. Tous ensemble, au nombre de 2,0{fb environ, se groupent par tribus, pour assister les Français dans la lutte. Les Beni-Raten , habitants d’Aguemoun , font dire au général qu’ils ne peuvent lutter seuls contre les contingents divers qui occupent leur village, mais qu’aussitôt que les chrétiens se porteront en avant, ils se joindront à eux, comme leurs frères des autres villages raten. Le 29 enfin, nos nouveaux alliés
s’offrent à enlever Aguemoun pendant la nuit, et s’ils ne tentent pas immédiatement l’exécution de ce projet, c’est . parce que le général Mac Mahon, conseillé par l’ami fidèle de la France, le caïd Ahmed qui redouto une surprise, refuse la coopération de ses troupes et temporise encore.
Du côté de l’ennemi, au contraire, la lutte, acharnée tout d’abord, va décroissante. Dès le 25, le lendemain d’Ichériden, les coups de feu diminuent; les troupes, protégées par des grand’ gardes retranchées comme des forteresses, sont couvertes de tous côtés; lés balles ennemies n’arrivent même plus au camp. Pendant la journée et la nuit tout entière, la division Mac Mahon ne compte que 13 blessés. Le lendemain 26, le feu des Kabyles ne touche qu’un seul homme. Les journées et les nuits du 27 et du £.28 s’écoulent, sans perte aucune par la main de l’ennemi.
Grâce à l’insouciance du danger que donne l’habitude, les troupes ne font qu’à peine attention aux Kabyles, et même pendant la lutte des premiers jours, sans leurs chefs qui veillent, les soldats des grand’gardes se promèneraient à découvert. Dès la première nuit, après Ichériden, le général de Mac Mahon est témoin, dit-on, d’unq témérité réitérée, qui prouve une fois de plus l’audace dédaigneuse des zouaves.
Le ciel est couvert ; le général donne à son camp le regard du chef. Malgré l’heure avancée de la nuit, les coups de feu résonnent incessamment autour de l’une des « grand’gardes. Le général dirige sa ronde de ce côté ; les . lueurs et les coups de feu passent dans l’ombre à temps
réglés, mais l’ennemi tire seul : une compagnie de zouaves, silencieuse selon les ordres *, est de service dans la grand’garde. Afin de mieux juger de la position des Kabyles et de celle de ses soldats, le général avance jusqu’auprès du poste et s’arrête : là, dans l’ombre, il entend bientôt le dialogue suivant engagé entre l’ennemi et l’une des sentinelles de la grand’garde.
« Eh! l’arbi (l’ami), dit le zouave, macache barout (tu n’as plus de poudre) ? »
Aussitôt, comme réponse, deux ou trois coups de fusil partent d’un ravin boisé, situé en face du poste français.
Cependant, la sentinelle continue tranquillement sa promenade à côté de la grand’garde qu’elle veille, sous le feu des Kabyles, à découvert de tous côtés. Une minute environ passe ainsi ; le soldat s’arrête de nouveau :
« Eh ! l’arbi, lire donc ! macache barout? »
Nouveaux coups de feu de l’ennemi, dirigés sur la voix qu’il entend; nouvelle promenade du zouave, comme pour laisser aux Kabyles le temps de recharger : nouvelle interrogation dédaigneuse de sa part, puis coups de feu des Kabyles; chaque incident se succède régulièrement comme la première fois. Pendant tout le temps que le général
1 La coutume presque constante des Kabyles est de tirer incessamment pendant la nuit, afin d’exciter les coups de fusil des grandgardes et de faire feu sur les lueurs de ces coups. A raison de la dispersion de l’ennemi et de sa connaissance parfaite du pays, son tir nocturne est plus meurtrier que celui des soldats : pour le faire taire, les grand’gardes ont défense de répondre, à mpins de circonstances exceptionnelles.
écoute ce dialogue d’un nouveau genre, les interrogations et les réponses se suivent de part et d’autre, avec une ponctualitô toute militaire.
' Peu à peu, l’instinct remarquable qui règne presque toujours parmi les masses, fait comprendre aux soldats que la lutte est prête à finir, comme elle a fini le second jour chez les Beni-Raten. Ils le disent tout haut dans le camp. Les tirailleurs indigènes surtouf, qui connaissent leurs compatriotes, savent qu’après une journée de poudre complète, les Kabyles s’arrêtent presque toujours, comme pour juger de l’effet produit par leur effort, puis se soumettent ou recommencent, selon l’altitude de l’ennemi. Les turcos négligent désormais toute précaution, se promènent avec les contingents et vont visiter les postes avancés d’Aguemoun, ainsi qu’on va voir, sans y entrer, les frontières d’un pays voisin. Quand ils sont de veille aux grand’ gardes, ils se tiennent en dehors, et par tous moyens* excitent les Kabyles à se montrer et à tirer sur eux, afin de pouvoir tirer à leur tour. L’uniforme qu’ils portent ne les change point ; sous la veste française, ils sont comme sous le burnous : la lutte est leur premier instinct ils ont besoin du bruit de la poudre pour se sentir vivre. L’un d’eux, pendant une garde entière, s’asseoit et se promène hors du poste en criant par intervalles, en kabyle, pour les ennemis qu’il suppose embusqués :
« Eh les arbis ! venez donc : battons-nous encore aujourd’hui, demain nous serons amis. »
Mais sa témérité lui coûte plus cher qu’au zouave, et
avant la fin du jour, une balle vient interrompre ses imprudentes pérégrinations.
Le quatrième'jour, le feu de l’ennemi, comme celui des troupes, cesse complètement. Les deux partis, retranchés derrière leurs barricades, s’observent sans tirer. Des Kabyles quittent incessamment la montagne d’Aguemoun- • Isen et se retirent lentement vers le Djurjura. Ce sont les contingents des tribus décidées à se soumettre, qui abandonnent la lutte et rentrent dans leur pays pour participer aux conseils des leurs. Ceux qui restent sont sans cesse en pourparlers avec nos contingents alliés. Cependant tous les retranchements sont encore occupés, et derrière eux ou autour du village, un ennemi nombreux veille en armes.
Pendant quatre jours, la 2 e division jouit ainsi d’un repos presque absolu. Grâce aux bataillons du général *Chapuis et à la division elle-même, la route est terminée tout entière entre Souk-el-Arba et Ichériden ; les vivres et les munitions viennent d’Alger, en fourgons, comme sur une route de France.
IV. Prise d’Aguemoun-Isen. — Enfin, le 30 juin, dans la journée, les barricades kabyles paraissent moins occupées que de coutume. L’ennemi, inquiété par nos contingents, a abandonné en partie les retranchements de son aile droite, plus directement menacés par nos alliés. Le général s’aperçoit de cette situation et brusque une attaque. A trois heures, la brigade Pcrigot débouche d’Ichériden, divisée en trois colonnes formant croissant. Le co-
lonel de Chabron, commandant deux bataillons de zouaves, prend sur la gauche; le colonel Paulze-d’Ivoy, avec deux bataillons, l’un du 93 e de ligne et l’autre de tirailleurs indigènes, tourne par la droite; le commandant Niepce, suivi de son bataillon de chasseurs à pied , occupe le centre, marchant directement sur le village, avec l’ordre de se laisser dépasser par les colonnes latérales. Les contingents alliés, dirigés par le lieutenant Jobst, s’avancent sur la gauche de la colonne de gauche, un peu en avant d’elle, décrivant un plus grand cercle, pour tourner entièrement Aguemoun-Isen et les derrières de l’ennemi.
La 1 ro brigade, sous les ordres du général Bourbaki, reste campée à Ichériden, se tenant prête à appuyer au besoin le mouvement de la brigade Périgot.
Les Kabyles défendent un instant les premiers retranchements; mais à droite, le 1 er de zouaves, dirigé par le commandant La Brousse; à gauche, les tirailleurs algériens et les voltigeurs du 93 e de ligne, conduits par le capitaine Jean, abordent résolument les positions ennemies et les emportent. Partout ailleurs les Kabyles se retirent sans combattre qu’à peine, effrayés surtout par le mouvement de nos contingents alliés, qui les tournent sur leur extrême droite. En moins d’une heure, la 2 e brigade est maîtresse de toute la montagne d’Aguemoun. Plusieur^ obus, lancés contre des retranchements élevés par l’en nerfii sur sa ligne de retraite, décident à la fuite quelques centaines de Kabyles acharnés dans une défense suprême. La
division ne reçoit pas un seul coup de fusil pendant la nuit et les jours suivants.
L’enlèvement d’Aguemoun-Isen, malgré le nombre de ses défenseurs et là force de ses retranchements, ne coûte à l’armée que douze blessés dont deux officiers. L’ennemi était, il est vrai, beaucoup moins acharné qu’à Ichériden ; cependant il était résolu à se battre, puisque, composé exclusivement des représentants divers de tribus décidées à la résistance, il était resté derrière ses barricades. Mais habilement tournés par tous côtés, voyant venir à eux des troupes résolues, menacés dans leur retraite, les Kabyles n’ont pas eu le temps de faire une défense meurtrière comme celle d’Ichériden.
Les dispositions militaires du général de Mac Mahon, exécutées avec entente par le général Perigot, ont décidé ce succès, presque sans effusion de sang, par la suite et l’habileté des combinaisons.
Le mouvement de nos alliés kabyles, qui, sous la direction intelligente du lieutenant Jobst, ont fait le coup de feu avec courage, a principalement déterminé la fuite de l’ennemi. Enfin, les troupes de la 2° brigade n’ont pas hésité à courir sur les retranchements kabyles, et, par une bravoure bien dirigée, disciplinée et résolue, ont déconcerté l’ennemi, l’ont empêché de faire feu plus d’une fois, et ont ^insi épargné à la France le sang des Kabyles comme le leur.
*Le courage fougueux et sans règles triomphe parfois, mais le courage calme, habile, discipliné, triomphe presque toujours.
V. Soumission des Beni-Yenni, Ouassiff, Boudrar, Menguillet, Ataf , Akbile, Bouyoucef, Zaoua, Ben- Akache, Yahia . — Les prises successives de Taourirt-el- Hadjaj et d’Aguemoun-Isen livrent à l’armée expéditionnaire deux routes diverses pour monter au Djurjura, dispersent les dernières agglomérations d’ennemis retranchés devant elle, et enfin triomphent définitivement de deux des plus fortes tribus de la Kabylie, les Beni-Yenni et les Beni-Menguillet.
Dès le 28 juin, les coups de feu cessent complètement, pour la première et la troisième division, campées chez les Beni-Yenni. Le camp d’Ait-el-Hassem est sillonné sans cesse par des courriers ou des députations kabyles, qui apportent des offres de soumissions. Ils passent à travers les tentes, isolés ou par groupes de trois à quatre hommes, impassibles en apparence, mais regardant tout d’un œil rapide. A chaque officier qu’ils rencontrent, ils demandent la tente de sidi maréchal, et s’y rendent en silence, de leur même pas grave et mesuré.
Ces divers envoyés ne sont, le plus souvent, que des mandataires isolés d’un parti, d’une bourgade, tout au plus d’une réunion de deux ou trois villages *: aucun d’eux n’a caractère ni mandat pour engager la tribu tout entière. Ils arrivent ainsi, afin de sonder la situation, de juger à notre force ou notre faiblesse, si l’heure est venue de se soumettre, et à quelles conditions ils le doivent faire. Le maréchal donne ordre au bureau politique, de n’écouter que ceux qui se présenteront au
nom d’une tribu complète, et de renvoyer tous les autres.
Le lendemain ou les jours suivants, la plupart reviennent, mais par groupes plus nombreux que la veille, après s’être entendus avec leurs compatriotes, et chargés des pleins pouvoirs de la tribu tout entière. Le chef du bureau arabe politique, le colonel de Neveu, conduit la députation jusqu’à la tente du maréchal, et tout se passe à peu près de la même manière que pour les Beni-Raten.
Par l’organe de M. Shousboe, interprète principal de l’armée, le gouverneur explique lui-même les conditions qu’il impose; les envoyés kabyles acceptent du geste, sans mot dire; seul, le chiffre de l’amende, quel qu’il soit, soulève leurs réclamations. Afin de le faire diminuer, l’un d’eux ou tous ensemble, par voix confuses, arguent de leur pauvreté ou de leur soumission rapide. Leurs prières réussissent souvent : tous ces hommes sont désormais Algériens. Le gouverneur de l’Algérie réduit d’un quart ou d’un tiers le chiffre demandé tout d’abord, sur les indications du bureau arabe.
L’aman ainsi réglé, la députation se lève et va prendre les instructions de ce même bureau arabe ou politique. Les divers officiers qui composent celte direction expliquent et commentent pour chaque tribu les conditions imposées, prennent les otages présents, et perçoivent l’amende de ceux des envoyés, qui d’avance ont apporté de l’argent. •
Le jour même, la députation retourne vers ses villages; les otages sont dirigés sur Alger. Dès le lendemain, on
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voit arriver par groupes toute la population masculine de la tribu récemment soumise. La plupart apportent avec eux des légumes, des poules, des moutons, de la neige par blocs glacés, des armes, des bijoux, des vêtements ; ils passent devant les tentes, attendant qu’on les appelle : demandent à peu près la valeur réelle de chaque denrée ou marchandise ; acceptent ou refusent du geste l’argent qu’on leur offre ; livrent l’objet ou partent, toujours en silence.
De part et d’autre le commerce se fait loyalement et sans pourparlers inutiles.
Quelques trafiquants des tribus anciennement soumises profitent de ce négoce pour exploiter les deux partis : ils achètent aux nouveaux soumis les bijoux et tout ce qu’ils apportent; puis, armés d’un sac plein de colliers, de bracelets, et d’épingles kabyles, ou d’un ballot de flissats, de yatagans et de fusils, ils entrent sous chaque tente, proposant leur marchandise. Mais de ces revendeurs il faut £ çe défier; ils demandent le double de la valeur des ob- -j, Jets, trompent tant qu’ils peuvent et par tous moyens!
Le trafiquant est le même en tous pays et sous toutes les \ formes.
' La vente faite, chaque groupe se dirige vers la tente du bureau politique, paye ce qu’il peut de l’amende, parcourt le camp et va voir les villages incendiés. Çà et là un tirailleur indigène reconnaît un de ces groupes, composé de ses pays, de ses parents, peut-être ; tous ensemble s’arrêtent, se parlent, puis. le turco fait les honneurs du camp..
L’uniforme du tirailleur, ses armes, son fourniment,
séduisent les nouveaux venus; ils s’informent du service, des qualités du fusil français, et surtout de la paye. Chacun des turcos vante son sort avec l’orgueil emphatique des races orientales , et parmi les Menguillet et les tribus du rocher, beaucoup, dit-on, demandent à faire partie des tirailleurs indigènes. On rencontre à chaque pas, dans le camp, quelques-unes de ces réunions pittoresques de Kabyles et de turcos ; tous ensemble vont causant par éclats bruyants, entr’ouvrant leurs dents blanches à des rires sans fin, se tenant par les mains, comme des amis qui se retrouvent! quand hier encore, hier à peine, ces mômes hommes se battaient entre eux, à mort et sans pitié pour le vaincu !
Assistés de leurs interprètes kabyles, les nouveaux venus causent volontiers ; ils s’asseyent à la porte des tentes, sur leurs talons, comme sur un siège , répondent à toutes les questions , regardent ce qu’on leur montre , questionnent l’interprète, jusqu’à ce qu’ils aient compris futilité de chaque objet , acceptent avec joie le café et surtout le sucre, quand on leur en offre; puis partent comme ils sont venus, sans salut, sans adieux, sans toutes ces phrases vaines que les hommes civilisés ont coutume de se jeter à la face, à toute rencontre, et sans penser ce qu’ils disent.
Vers la nuit tombante, quelques-uns retournent à leur montagne: la plupart restent dans le camp, s’asseyent autour d’un feu et mangent les galettes qu’ils ont apportées, le biscuit que les soldats leur donnent, ou partagent la soupe des turcos. La nuit venue, chacun d’eux s’étend
dans son burnous, sous la voûte étoilée, à côté d’un feu de bivouac, et dort là, au milieu de ceux qu’il combattait la veille, fidèle à sa parole et confiant dans la nôtre. C’est qu’entre certaines races humaines, ardentes et passionnées, mais loyales, il y a une communion de sentiments généreux, qui leur donne confiance réciproque.
Presque toutes les tribus de la grande Kabylie, naguère insoumise, ont ainsi des représentants divers dans le camp d’Aït-el-Hassem.
Les Beni-Boudrar viennent les premiers avec leurs blocs de neige : leur pays louche à celui des Beni-Yenni ; par un de leurs chefs, ils sont en relations fréquentes avec Alger ; beaucoup connaissent des turcos. Ils viennent plus nombreux que les autres. Mais ils arrivent d’abord isolément ou par groupes de villages, et ce n’est qu’au bout de quelques jours que leur soumission est réglée définitivement.
Après eux et comme eux montent les Beni-Ouassiff: avant de venir, ils ont eu sur leur territoire, entre eux, guerre civile et combat ; niais le parti de la paix a triomphé, et tous arrivent successivement.
Derrière les Beni-Ouassiiï vient se rendre à merci l’un des marabouts ou chefs principaux de la Kabylie, Sidi—
Djoudi. Pendant plusieurs années, Sidi-Djoudi a été le bach-
aga de la France ; à ce titre et pour ses services, il a même reçu des indemnités considérables. Mais au commencement de la campagne, tout à coup, ce chef, suivi de sa famille, a déserté la cause française et s’est jeté ouvertement dans
la guerre. Abandonné par ses compatriotes eux-mêmes,
les Beni-Boudrar, poursuivi de tous côtés, craignant pour sa liberté menacée, il vient se rendre sans conditions.
Pendant deux jours pleins, les Beni-Yenni marchandent, en paysans normands, les détails de leur soumission. Ils prétextent de ne pas s’entendre entre eux, ne viennent que par fractions, ne souscrivent à rien, afin de laisser partir l’armée, sans avoir fait soumission positive. Mais le maréchal ordonne de couper quelques milliers de figuiers sur leur crête principale, et les fait avertir que, s’ils ne se rendent pas, il fera, dès le lendemain, brûler les oliviers.
Le figuier au bois léger, pousse par cépées de huit ou dix arbustes qui croissent et donnent des fruits en quelques années. Mais l’olivier au bois pesant et serré, pousse solitaire et demande des lustres entiers pour parvenir à croissance fructueuse. Les oliviers sont la fortune des tribus riches de la Kabylie.
Le soir même de cette menace et du commencement d’exécution qui la précède, les Beni-Yenni arrivent en hâte, souscrivent à toutes les conditions , et demandent avec instance amnistie pour les fautes et crimes passés. Le maréchal la leur accorde, pleine et entière, sous condition expresse qu’ils renonceront à leur coupable industrie de faux monnayeurs. Ils promettent avec joie. Le lendemain, leur foule encombre les quatre villages incendiés et commence de suite à déblayer les maisons en ruines.
Les Beni-Menguillet tardent davantage encore; mais les Beni-Yenni sont désormais soumis, le maréchal peut disposer des troupes qui couvrent leur territoire. Le jour
même de la soumission des Yenni, le 1 er juillet, la division Renault descend dans la vallée de l’Oued-Djeinma, elle lendemain, dès l’aube, envahit le territoire des Menguillet. Elle s’empare successivement des bourgades abandonnées d’Aourirt et de Tiflils, sans rencontrer d’autre résistance que quelques coups de feu isolés qui ne blessent personne, brûle Tidits et établit son camp près des ruines de ce village. Le même jour, par Aguemoun-Isen et le pays des Beni-Raten, la division Mac Mahon vient de son côté camper à Djemma-el-Korn , en plein pays menguillet. Un demi-bataillon, resté à Ichériden, et les contingents alliés des Beni-Raten et des Fraoucen protègent les convois entre Souk-el-Arba et son nouveau camp. Les Menguillet cèdent enfin et font au général Mac Mahon des offres de' soumission, partielles d’abord, comme celle desBeni-Yenni, mais bientôt générales et adressées au nom de la tribu tout entière.
Le, maréchal règle successivement les soumissions des Ataf, des Akbile, des Bouyoucef, des Zaoua, des Ben- Akache , des Yahia, qui livrent immédiatement des otages, et commencent à payer l’amende. En même temps que ces tribus, vient se rendre à discrétion, Scheik-el-Arab, la tête et le bras des Beni-Raten, Tardent instigateur de leur dernière résistance. La puissante confédération des Zouaoua aux pieds nus, comme ils se nomment eux-mêmes, qui, naguère encore, refusait hautement tout tribut à Abd-el- Kader et se vantait de n’avoir jamais reconnu la domination d’aucun conquérant, est entièrement soumise. La grande Kabylie du Djurjura s’éteint avec elle.
Les tribus du rocher elles-mêmes sont entamées : les Boudrar, les Ataff sont soumis ; les Mellikeuch, attaqués par trois côtés, sont sur le point de succomber ; les quelques alliés, qui gravitent autour d’eux sont vaincus. Il ne reste plus debout, dans toute la Kabylitf, que quatre faibles tribus qui, jalouses d’avoir, elles aussi-, leur journée de poudre , confiantes dans leurs précipices, leurs rochers, leurs neiges inaccessibles, refusent toute soumission et fortifient leurs villages. Mais malgré la valeur de ces enfants sauvages des brouillards de l’Atlas, malgré les difficultés de leur pays, la défense pour eux est impossible.
Ils sont quelques milliers d’hommes à peine, épuisés de défaites, et autour d’eux se pressent plus de 30,000 combattants victorieux, altérés de lutte. Ce n’est plus une guerre, c’est la fin d’une chasse ; le cercle de mort est fermé autour de leur indépendance vaincue. Leur fierté sauvage résiste encore et veut tenter un dernier combat ; mais parmi eux bien peu s’abusent. Lalla-Fathma* ellemême, leur prophétesse respectée, a, dit-on, prédit le jour de sa captivité prochaine, et , prêtresse résignée, soumise au Dieu qu’elle enseigne, attend désormais, sans même se défendre, l’heure fatale marquée par Allah !