‹ Récits de Kabylie campagne de 1857Chapitre 7 sur 14 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

1. Les villages des Beni-Yenni. — 2. Les faux monnayeurs d’Ait-ol- Arba. — 3. Nos alliés les Beni-Raten, Fraouçeu, etc. — 4. Pillage, destruction et incendie d’Ait-el-Hassem.

I. Les tillages des Beni-Yenni. — Les Beni-Yenni sont en fuite partout ; les quatre colonnes de l’armée expéditionnaire, réunies contre eux, reprennent leurs destinations séparées, ou se reposent. La colonne Cliapuis quitte le contre-fort de Taourirt-Amokran et retourne à ses travaux pacifiques de Fort-Napoléon. La division Mac Mahon, descendue en partie jusqu’au bord de la vallée des Yenni, reprend ses bivouacs d’Ichériden, en attendant l’heure de poursuivre son triomphe contre les Menguillet rassemblés dans Aguemoun-Isen, le dernier des villages raten. Les divisions Renault et Jusuf, établies sur la crête principale des Yenni, n’ont plus devant elles d’ennemis sérieux it combattre. Le petit village de Taourirt-el- Iladjaj, situé à mille ou douze cents mètres de Taourirl- Mimoun, est encore au pouvoir des Yenni, cl ses défenseurs attardés entretiennent une fusillade insignifiante

avec les postes avancés de la division Jusuf : quelques Kabyles, dispersés dans les ravins qui bordent leur territoire, tirent çà et là contre les grand’gardes des deux camps ou les camps eux-mémes des coups de feu isolés et perdus. Mais avec une seule compagnie on aura facilement raison de Taourirt-el-Hadjaj et de ses défenseurs. A part les grand’gardes, personne ne songe à l’ennemi, personne ne regarde seulement d’où partent les fumées de ses coups, et chacun tue les heures selon sa nature ou le caprice qui l’anime.

La plupart, assis en philosophes, à l’ombre des frênes ou des figuiers, attendent patiemment les mulets et les bagages, qui n’arrivent pas. D’autres, les inquiets ou les prévoyants d’avenir, procèdent à leur campement futur, choisissent, règ’ent, préparent d’avance èt la place de leur tente et jusqu’à la position de leu’ 1 lit. Quelques-uns, les curieux avides de spectacles nouveaux, errent par les villages kabyles et s’en vont, officiers et soldats, le fusil au dos ou le cigare aux lèvres, regardant tout. Les Turcos servent de cicerones; la plupart sont Kabyles; chacun d’eux a quitté son village, il y a quelques années à peine: vainqueur des siens il se fait orgueil et joie d’expliquer sa patrie. Tout en eux est animé et pittoresque : le costume, le geste et jusqu’à la langue qu’ils parlent, idiome cosmopolite, à la fois kabyle, arabe, français, espagnol et italien. Jamais visiteurs de palais impériaux n’ont eu, pour les guider, suisses plus méthodiques et plus dévoués causeurs.

Par l’industrie de leurs habitants, l’agencement, la forme et le nombre des maisons, les villages ycnni sont les plus importants de la Kabylie et ceux qui ont le plus de similitude avec nos anciens bourgs chrétiens.

En voyant chacun d’eux, on se figure découvrir une petite ville du premier moyen âge, oubliée par le temps sur les montagnes de l’Afrique , une bourgade conservée dans sa forme primitive, comme ces cités-momies fraîchement déterrées des cendres du Vésuve. A part les défenseurs chrétiens avec le heaume, la lance et l’arquebuse, rien n’y manque: ni les remparts, la porte close, les meurtrières, l’aspect de prison, ni le fouillis entassé des maisons, ni les ruelles confuses comme un labyrinthe, ni môme le désordre et la saleté des rues.

Comme tous villages ou hameaux kabyles, Ait-el-Hassem, Ait-el-Arba et Taoiirirt-Mimoun s’élèvent perchés en nids d’aigles sur trois pitons escarpés : chacun d’eux est entouré de précipices ou de pentes abruptes, d’accès difficile : on n’y peut arriver de plain-pied que par un seul côté, par un chemin sans arbres , découvert et placé sous le feu plongeant du village. Une muraille de défense, haute de quinze à vingt pieds, irrégulière, mal construite, épaisse et droite, entoure le bourg par tous côtés.

Des maisons sont situées sur ces murs et les composent en partie, inégales, bâties selon le besoin de chaque habitant, mais n’ayant pour ouvertures extérieures que des meurtrières. Il n’y a, pour tout le village, qu’une porte étroite, voûtée, massive, faite pour être fermée toujours :

porte de forteresse, qu’une catapulte n’ébranlerait pas. Village, murs, maisons, portes, tout est construit en vue du siège et de la défense ; on sent que la guerre, la lutte incessante, la vie de surprises, d’attaques, de refuges subits, est la vie des habitants de ces forteresses.

Dans les villages, c’est le moyen âge encore : on ne trouve que ruelles étroites, enchevêtrées les unes dans les autres, sans prévision, sans règle, sans motif, selon le hasard et le besoin de chacun ; que maisons uniformes, enfumées, basses, aux toits chargés de tuiles massives ; que portes difficiles et ouvertures étroites, inégales, haut percées, comme jalouses, craignant le regard, le coup de feu ou l’invasion armée du voisin.

Les seuls monuments publics de chaque village sont la mosquée et la djemma ou hôtel de ville.

La mosquée ressemble, au dedans comme au dehors, à une grange de moyenne dimension, surmontée d’un pigeonnier carré. Mais, quelle qu’elle soit, la maison du Seigneur est toujours la plus vaste de la bourgade et la seule qui ait droit à un étage complet au-dessus des autres. Ainsi le veulent les mœurs et l’antique loi kabyles. Tous les hommes sont égaux sur la terre : excepté Dieu, personne ne doit posséder une demeure plus haute que les demeures de ses concitoyens. Sur ce point, comme sur tout ce qu’elle règle, la vieille coutume berbère est absolue; et nul n’oserait enfreindre la coutume des aïeux, la loi par excellence, le palladium sacré, qui a passé immuable à travers les générations. Solitaires et respectées

dé par la religion, les mœurs et la loi, les mosquées kabyles dominent invariablement chaque village.

La djemma ou mairie, la chambre des représentants, la salle des comices, l’ hôtel de ville enfin, se compose d’une grande pièce, généralement située sous le porche môme de la porte du village. Des dalles en pierres taillées, maçonnées sur le sol, à trois pieds de hauteur, garnissent tous les côtés de la salle et font ofiice à la fois de tables et de sièges pour les assemblées. C’est là que les Kabyles viennent discuter toutes les questions de politique qui concernent leur race, leur tribu, ou plus souvent leur village, élire leurs maires ou amins, plaider leurs procès, vivre, en un mot, toute leur vie nationale de misère, de querelles et de guerres — mais de liberté. La salle est nue...

. . . Maisflu comme la main,

Nu comme un plat d’argent, nu comme un mur d’église,

Nu comme

Il n’y a place, ni banc privilégié meilleur ou plus élevé, pour personne. Orateur, amln, président d’âge ou de choix, citoyens, tous égaux, tous se tiennent là pôle-mêle, assis sans ordre. Les dalles des bancs sont polies par l’usage et marquées en tous sens d’incisions au couteau ; comme dans nos salles de séances publiques ou d’études, les tables sont, incisées au canif et les bancs lustrés par les stations des députés passagers. A regarder un instant celte salle, et surtout ces pierres nues, usées, vieillies en leur place, comme des marches d’église, on devine que des générations ont dû

venir là l’une après l’autre, avec mêmes mœurs, s’assembler, s’asseoir, discuter et se remplacer sans changements. Étrange peuple, qui a vu dans la plaine, à ses pieds, des civilisations entières se succéder, et qui les a toutes repoussées pour garder plus précieusement sa liberté sauvage ! Étrange peuple, vieux comme le monde, et cependant resté jeune à travers sa vieillesse!

A part la mosquée et la djemma, on ne trouve dans les villages kabyles ni monuments, ni promenades, ni jardins, ni maisons de plaisirs communs. La vie de famille a seule, avec la réunion religieuse ou politique, droit d’asile dans les murailles de la bourgade.

A l’intérieur, la plupart des maisons ont un aspect général uniforme, qui, sauf les étages et l’ameublement, rappelle quelque peu les vieilles maisons des vieux bourgs d’Europe. Sur une cour cÆimune, étroite et irrégulière, fermée par une porte commune, sont installées trois ou quatre bâtisses distinctes, appartenant à plusieurs familles ou aux différentes branches d’une même famille. Chaque maison a devant elle le tas de fumier de ses bestiaux et les gros outils de son travail quotidien. Chacune d’elles n’a qu’une porte ou deux à peine, et pour fenêtres des ouvertures étroites, qui ne laissent entrer que l’air, sans pluie . ni soleil, et permettent de voir au dehors sans être vu. Selon le goût de ses habitants divers, la cour commune abrite des poules (dont on ne voit que les traces), des abeilles ruchées dans des troncs d’arbres creux, des légumes et même des fleurs. Souvent un noyer, des aman-

diers, dont les troncs et les branches sont enlacés par des vignes sans fin, étendent leurs libres rameaux jusque sur les toits voisins. Dans un coin de la cour, des pots de terre ou des caisses en bois sont rangés côte à côte, remplis de fleurs, comme s’ils ornaient le balcon célibataire d’un rentier du Marais ou de Rouen,

... La ville aux vieilles rues.

Si Kabyle qu’il soit, pour adoucir ses heures solitaires, l’homme a besoin bien souvent d’un peu de fleurs, de parfums, de nature souriante: comme une vieille maison, pour égayer ses longs jours, a besoin des rires joyeux d’un jeune enfant.

Les penetralia de chaque demeure varient selon la richesse, les besoins, le nombre, ou plutôt la profession particulière des demeurants.

Le lenni agriculteur a dans la maison, et le plus souvent dans la chambre môme qu’il habite, ses bestiaux, son grain et son huile.

L’huile est dans des vases en terre scellés à la muraille, qui garnissent la maison de tous côtés, comme des buffets.

Le grain est à terre, dans un coin, ou dans une pièce séparée, plus rarement dans un grenier.

Les bestiaux se tiennent sous leurs maîtres : sur la moitié ou le tiers dé la pièce principale règne une sorte d’appentis, une table immense, élevée de quatre pieds environ au-dessus du plancher, scellée dans les murailles par trois côtés, supportée sur le devant par des poutres maçonnées,

formant ainsi comme un immense coffre ouvert par un côté. Sur ce coffre dorment les hommes, tout habillés, et généralement garnis des divers m ultipèdes blancs ou bruns, sautant ou marchant, capillaires ou sanguinaires, qui se font une loi invariable de pulluler dans les pays chauds.

Dans ce coffre ruminent les bestiaux, taureaux, vaches, mulets, ânes, etc.; la large ouverture pratiquée sur le devant de cet asile permet aux animaux d’entrer et de sortir librement dans la chambre commune, tandis qu’audessus de cette ouverture une sorte d’escalier-échelle, formant voûte, sert aux Kabyles pour monter sur leur lit de camp. Les avantages de ces dispositionslocatives, communes dans le fond, sinon dans la forme, à beaucoup dépeuples primitifs, sqnt que les hommes et les animaux ont plus chaud, n’ont pas besoin de bâtiments séparés et sont plus à portée de leurs besoins réciproques. La mansuétude remarquable des animaux domestiques de la haute Kabylic provient, selon toute apparence, de cette existence patriarcale, qui laisse douter de la sensibilité berbère, quant aux sens du toucher, de l’ouïe et surtout de l’odorat.

Au-dessus de ces deux étages superposés d’êtres animés, dans une chambre particulière et mansardée, grouillent, sur le sol, les femmes et les enfants. Une entrée, donnant sur le plancher-dortoir des hommes, permet seule de monter à ce réduit. Grâce à cette disposition, la jalousie orientale, paternelle, fraternelle ou conjugale, veille incessante à la porte du gynécée. Mais malgré tout, les chroniques médisantes racontent quelques épisodes d’a-

mours kabyles, qui démontrent une fois de plus l'inutilité des précautions jalouses : les aventures galantes sont, il est vrai , beaucoup plus rares chez les Berbers que chez les Arabes, mais c’est à la vie de travail et de liberté dont jouissent d’ailleurs les femmes kabyles, qu’elles doivent leur supériorité morale incontestée. Si l’oisiveté, comme on le dit, fait germer tous les vices, la compression leur fait serre chaude.

Telles sont les dispositions principales de chaque demeure : une ou plusieurs pièces, selon la richesse du propriétaire et l’importance de sa maison, complètent l’appartement, et servent de chambre des hôtes, de logement exceptionnel pour l’un des maîtres du logis, de resserre particulière pour les bestiaux, ou pour les outils, le grain, etc.

Des bahuts, des bancs, des coffres, des escabeaux en bois, des poteries de toutes formes en terre et rougeâtres, des moulins en pierre pour écraser le grain, des pressoirs à huile, des charrues au soc étroit et fermé comme un sabot, quelques instruments aratoires, des vêlements de laine et de coton, presque tous blancs — d’origine, servent d’ameublement général. Les murs de quelques demeures luxueuses sont couverts de dessins et de fresques grossiers, représentant des losanges, des carrés, etc., mais jamais de figures humaines : le Coran défend à ses adeptes la reproduction de leurs images. D’autres maisons sont blanchies à la chaux, selon la coutume mauresque. La plupart sont crépies avec une sorte de ciment de sable et de chaux.

Ces dispositions et cet ameublement sont ceux de la plupart des maisons kabyles chez les Raten, Fraoucen, Yenni, etc. Presque tous les Berbers de l’Algérie ayant, pour seul gagne-pain, l’agriculture, celte profession primordiale des nations, presque tous mènent une môme • existence d’agriculteurs, avec les dissemblances légères du plus ou moins d’argent et de terres possédés par chacun ; leurs meubles, conformes à la profession qu’ils exercent, se ressemblent généralement.

Mais chez les Beni-Yenni on rencontre, en outre, toutes les disposilions locales et les outils nécessaires aux professions d’artisans, que beaucoup d’entre eux exercent d’une manière exclusive ou concurremment à l’agriculture. Alors, dans la môme cour expliquée précédemment, se trouve en surplus une demeure généralement séparée, qui contient, soit des forges avec des soufflets, des étaux, du charbon de bois, et tout ce qui constitue l’atelier d’un forgeron ; soit un établi, des limes, des scies, des ciseaux, du fer, du bois, de la corne, de l’ivoire, de l’argent travaillé, le mobilier d’un ébéniste à la fois armurier, joaillier et fondeur; soit un métier, des peignes, des cardes à tisser la laine, les outils d’un tisserand; soit enfin de la terre à poterie, des couleurs, des vases de toutes formes, les attributs d’un potier.

Chacun des quatre grands villages yenni exerce spécialement une profession distincte, affectée à ses habitants par une sorte de privilège traditionnel ; comme en Europe, certaines villes exercent un monopole consacré par l’usage,

pour la fabrication ou la vente d’une ou de plusieurs marchandises.

Ait-el-Hassem, le plus grand de tous, composé de quatre à six cents maisons, et pouvant contenir de quatre à six mille âmes, fabrique des armes, et surtout des bijoux. Ses armuriers-orfèvres savent travailler l’ivoire, le corail et les métaux. Ils imitent et réparent à merveille ces grands fusils arabes aux crosses incrustées d’argent ou de corail. Les bijoux qui sortent de leurs mains n’ont pas le fini parfait des nôtres, mais ils sont souvent de meilleur goût et portent ce cachet fantastique, qui distingue toutes les œuvres du vieil Orient et de ses civilisations millénaires. Ait-el-Hassem est la capitale industrielle de la grande Kabylie. Dans les jours de lutte générale, elle peut mettre en campagne près de cinq cents fusils ; plus qu’aucune autre bourgade kabyle, elle sert d’asile et de recel aux réfugiés de tous pays. Enfin, par le nombre et les mœurs de ses habitants, par l’agglomération, la forme et la quantité de ses «maisons, c’est une petite ville plutôt qu’un village, et c’est à bon droit que les Kabyles, en parlant d’elle, ne l’appellent que la ville.

Taourirt-Mimoun, plus petit, moins fortifié, plus village en un mol, fabrique des instruments aratoires et quelques armes. Après Ait-el-Hassem, c’est le plus considérable des bourgs yenni, mais on rencontre chez les autres tribus de la grande Kabylie de nombreux villages aussi populeux et aussi grands que lui. Sa population approximative peut varier entre deux et trois mille âmes.

Taourirt-el-Hadjaj abrite quelques fabricants d’outils et des tisserands ; mais la grande masse de ses habitants se livre exclusivement à l’agriculture.

Ait-el-Arba est de beaucoup plus petit qu’Ait-el-Hassem, mais sa réputation s’est étendue à tout le Nord-Afrique, grâce aux fausses monnaies que ses artisans fabriquent avec une habileté réelle. Fondé par et pour une famille de marabouts, construit comme les villages voisins sur un pilon escarpé, fortifié, bâti, disposé de la môme manière que les autres villages kabyles, Ait-el-Arba n’offre d’ailleurs aucune particularité remarquable. La fabrication des armes est, plus encore que la fausse monnaie, son industrie particulière et reconnue. Ses fondeurs-forgerons ont pour profession ordinaire de couler ou de tordre des canons de fusil, d’ajuster des platines, de forger des (lissais, des couteaux, etc. ; ce n’est que comme travail secondaire que quelques-uns d’entre eux font de la fausse monnaie de tous les pays.

II. Les faux monnayeurs d’ Ait-el-Arba. — Le procédé dont ils se servent pour celte dernière fabrication est grossier et primitif, mais d’une exécution facile; il ne reproduit que des monnaies d’argent, sans exergues, mais il donne des pièces assez bien imitées pour qu’il soit possible de les confondre avec des pièces de bon aloi. Comme matière première, les faux monnayeurs d’ Ait-el-Arba emploient un ■alliage à base de plomb, mélangé de fer-blanc ou d’étain, qui est plus léger et plus terne que l’argent. Les divers éléments de cet alliage proviennent exclusive-

ment de Tunis, du Maroc et surtout d’Alger ou de Dellys, comme tous les métaux employés par les Berbers. La Kabylie a eu et aura probablement encore des exploitations de mines, mais depuis longs jours déjà ses habitants les ont abandonnées. Le savant ingénieur attaché à l’expédition, M. Deville, n’a pas trouvé une seule mine en cours d’exploitation pendant toute la durée de la campagne et à travers la Kabylie entière.

Les procédés d’alliage et de fabrication de fausse monnaie appartiennent en propre aux Kabyles, soit qu’une tradition berbère leur ait transmis cette science, soit qu’elle leur ait été enseignée par des réfugiés arabes ou chrétiens.

Dans deux armatures en fer, identiques et généralement octogones, les faux monnayeurs yenni coulent une terre fine, forte et encore malléable, autant qu’une cire en fusion : comme dans un moule à sucreries on verse du sucre liquide. Sur l’une de ces plaques, au milieu, sur la terre molle, ils placent une pièce de cinq francs ou la monnaie qu’ils veulent reproduire; sur celte moitié^ et cette monnaie, ils superposent la seconde plaque. Les deux armatures, qui sont, l’une garnie de clous ou pitons en fer dont les pointes sortent comme d’un couvercle décloué, et l’autre percée de trous correspondants, semblables aux ' trous d’une caisse dont le couvercle est arraché, s’emboîtent l’une dans l’autre. Les deux pâtes des deux armatures, réunies ainsi que les deux moitiés d’une poire coupée qu’on voudrait reconstruire, prennent sur chacune

d’elles, en empreinte creusée, les deux faces de la pièce.

Pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines, le moule sèche ainsi; la terre durcit comme une empreinte de cachet : alors les faux monnayeurs disjoignent les deux armatures, retirent la pièce véritable, creusent, dans l’une des moitiés du moule, un mince rigolet destiné à conduire le faux alliage jusqu’à la double empreinte formée sur les deux pâtes , juxta-posent à nouveau leur double armature et coulent entre elles l’alliage en fusion. Une pièce est faite de tous points semblable à la pièce véritable, quelle qu’elle soit, française ou anglaise, douro d’Espagne ou boudjous arabe. L’exergue seul manque, parce que la terre cassante des deux moules n’ayant pas pu garder l’empreinte ténue de l’exergue de la pièce véritable, ne peut point le reproduire. Dans un môme moule, les Yenni prennent parfois l’empreinte de trois, ou quatre monnaies semblables ou différentes, afin de fabriquer plusieurs pièces d’un seul coup, comme avec un moule à plusieurs balles on fabrique autant de balles que le moule contient de formes. Chacune de ces empreintes leur sert un nombre indéfini de fois, reproduisant toujours les mêmes pièces.

Cette fabrication, restreinte à un seul village et à un très-petit nombre d’ouvriers, n’avait point l’importance qu’on a cherché à lui donner.

Depuis longtemps les Beni-Yenni ne faisaient plus de fausse monnaie que rarement et sur commande, parce que, de leur aveu même, cette fabriaction ne leur donnait que des bénéfices incertains. Le peu qu’ils en faisaient

s’écoulait presque totalement soit dans l’intérieur de l’Afrique par le grand désert, soit vers Tunis ou le Maroc. Les Arabes de notre Algérie savent parfaitement reconnaître ces pièces, et il est bien rare que les Kabyles essayent d’en passer sur les marchés de la colonie. La meilleure preuve de cette assertion est que, sur près de deux millions de contributions de guerre, déjà payés par les tribus récemment soumises, il n’a été présenté qu’une seule pièce fausse.

Au point de vue des mœurs kabyles, ce vol prémédité, si justement châtié par nos lois, n’a pas le caractère de dépravation perfide qu’il a naturellement parmi nous. La fabrication de monnaies fausses étrangères est , aux yeux des Yenni, une industrie comme une autre, dont ils ne se servent point entre eux, qu’ils n’emploient qu’avec l’étranger. Aux yeux des Kabyles, tout étranger est un ennemi, et chez eux — comme chez bien d’autres qui se prétendent civilisés — c’est faire acte de vertu patriotique que de voler son ennemi !

Enfin, à leurs yeux, la fausse monnaie était une marchandise non prohibée par la vieille coutume berbère, et par conséquent permise. Les fondeurs d’Ait-el-Arba faisaient des pièces fausses, françaises ou étrangères, et les vendaient publiquement à 80 fr. les 1 ,000 fr. ; à peu près comme chez nous on fait, moyennant 6 fr. la grosse, des bagues et des bijoux en or faux, destinés à tromper les sauvages ! Des négociants intermédiaires, exportateurs arabes et juifs, achetaient cette monnaie des mains du

fabricant et l’écoulaient pour de la monnaie véritable.

Il y a de par le monde certaines contrées, dans l’Amérique du Sud, par exemple, ou l’or faux est désigné communément sous le nom d 'or français, parce que maints exportateurs rapaces, Français et autres, y ont expédié et vendu des bijoux faux comme de l’or véritable. Pour quelques fabricants sciemment improbes, pour quelques trafiquants plus improbes encore, le peuple de ces contrées croit fermement que nous ne fabriquons pas autre chose, suspecte nos produits et accuse hautement notre probité commerciale.

III. Nos alliés les Beni-Raten , Fraouçen, etc. — Pendant cette longue pérégrination à travers les trois villages berbers, la montagne des Beni-Yenni se couvre peu à peu de Kabyles alliés. Afin de se faire reconnaître, chacun d’eux a entouré sa tête d’une branche verte, symbole de paix chez presque tous les peuples du globe, souvenir be blique pour quelques-uns, emblème de la nature pacifique pour les autres. Leurs longues files blanches arrivent par tous chemins, égrenées ou par groupes. Chaque arrivant circule silencieusement à travers les deux camps et entre dans les villages récemment conquis, en regardant, tout d’un œil investigateur.

Les troupes reconnaissent leurs visiteurs de Souk-el- Arba ; sous ces longues draperies blanches et uniformes, chacun retrouve un sourire, un regard, une figure entrevus, pendant le mois qui vient, de s’écouler. Ce sont nos récents alliés, les Beni-Raten, Fraouçen, Mahmoud, etc., qui , à la suite de notre triomphe, viennent piller ou dé-

vaster leurs rivaux, les Beni-Yenni, leurs alliés de la veille. C’est la coutume kabyle !

Avec plus ou moins de temps, de rapacité, de formes, c’est la coutume humaine : c’est le Vœ victis de tous les pays et de tous les siècles. L’homme ni la guerre ne changent point ici-bas. Les invasions se ressemblent toutes, quelles qu’elles soient, — païennes, musulmanes ou chrétiennes, — anciennes ou modernes, — de Russie, de France ou de Kabylie. Le vainqueur entraîne avec lui le plus qu’il peut de ses vaincus, les prend comme auxiliaires' et les roule à sa suite contre ses ennemis. Nations ou tribus, toutes suivent; amis douteux, venant moitié par crainte, moitié par rapacité, prêts à tout faire, à glaner partout, à becqueter les vaincus ou les vainqueurs, tous les tombés du champ de bataille. Pendant les combats, ces contingents d’aventure se tiennent d’ordinaire hors portée des deux partis, sur les ailes, suivant des yeutf la lutte. Mais le combat cesse; les vainqueurs se repaissent; des senteurs de dépouilles passent dans l’air; alors, tout ce qui suit arrive par vols affamés, et jusqu’au dernier lambeau, jusqu’à l’os nu, chacun pille, chacun becquète, chacun fait rage.

Avides et passionnés entre tous les hommes, les Kabyles suivent pas à pas l’invasion de la France.

Lors de la première marche de l’armée contre les Beni- Ralen, tous nos vaincus des dernières luttes , les Maatka, les Djennad, etc., font invasion chez les Mahmoud, les Fraoucen, etc. , alliés de nos ennemis les Beni-Raten, et combattant avec eux contre nous. Altérés de pillage, de

1“6 BÊCITS DE LA KABYLÏE.

jalousies et d’inimitiés de voisins, enhardis par l’impunité, ils dévastent les territoires, pillent et brûlent les villages de leurs rivaux absents. Mais arrêtés dans leur œuvre, par la soumission rapide des Beni-Ralen et de leurs principaux alliés devenus les amis de la France, ils quittent leurs proies à moitié dépouillées.

Bientôt la plupart d’entre eux suivent de nouveau l’armée expéditionnaire contre les Menguillel et les Yenni. Avec eux viennent nos nouveaux alliés, les Beni-Raten, Fraoucen, Mahmoud, faisant cause commune de pillage avec leurs ennemis de la veille, contre leurs alliés de la dernière lutte. Tous ensemble escortent les trois divisions, partie en alliés armés, partie en curieux inutiles.

Le 24, à Ichêriden, leurs groupes encombrent les crêtes voisines du territoire menguillet. Soit que la division Mac Mahon mène sa marche victorieuse jusque sur les villages de leurs voisins, soit qu’elle succombe en roule, tous sont debout pour la curée. Mais l’armée s’arrête à Ichêriden sur leur propre territoire ; les contingents kabyles se retirent et attendent.

Le 25, ils suivent les divisions Renault et Jusuf, jusqu’en vue des Beni-Yenni. L’armée victorieuse s’empare du territoire et des villages de leurs voisins. Tous arrivent. Le triomphe est à peine assuré qu’ils accourent isolément ou par groupes de bourgades, poussant devant eux leurs mulets pour charger le butin qu’ils convoitent, amenant leurs enfants par les mains, soit afin de mieux jouir en famille du désastre de leurs anciens amis, soit pour s’en retourner

chez eux avec plus d’épaules chargées ! Peu à peu leur foule accrue encombre les trois villages ; Ait-el-Hassem surtout fourmille de burnous kabyles. Il yen a dans chaque maison, plus encore que de soldats.

IV. Pillage , destruction et incendie d' Ait-el-Hassem. —Tous, musulmans et chrétiens, les uns comme les autres, rôdent d’abord par les rues et les maisons solitaires, ramassant çà et là ce que les combattants de la première

heure, les zouaves, n’ont pas daigné prendre ou n’ont pas

su trouver; puis d’instant en instant, plus altérés de pillage, amorcés par ces bribes insuffisantes, comme des poissons voraces par des amorces semées, tous font fureur sur la ville abandonnée.

Chaque race pille et détruit à sa manière ou suivant ses besoins.

Les nôtres, zouaves, ligne, étrangers, turcos, ne recherchent que le butin qui se mange ou qui s’emporte. Pour trouver, ils vont de maison en maison, de chambre en chambre, enfonçant les portes avant de les ouvrir, sondant les murs du bout de leurs baïonnettes, interrogeant le sol à coups de crosse, fouillant tout à mains avides et hâtées. Celui qui trouve s’en va avec sa proie, joyeux. Celui que le sort a laissé les mains vides, brise les poteries, les meubles, tout ce qu’il peut casser vite, — comme un enfant colère brise ses jouets fragiles,— puis court vers la maison voisine.

Nos alliés les Kabyles procèdent autrement ; le Beni- Raten ou Mahmoud , informé des mouvements de ses voi-

sins, sachant par expérience la guerre comme le pillage berber, ne cherche ni vivres, ni argent, ni bijoux. Il sait bien que les Yenni ont lout enlevé. Mais il déracine et emporte à sa convenance les étaux, les soufflets de forge, les bahuts, les portes, et jusqu’aux poutres des maisons ; charge son mulet tant que la béte peut en porter ; regarde çà et là dans la demeure vide ce qu’il pourrait prendre enéore avant partir; puis, tranquillement, comme s’il accomplissait un devoir, amasse contre un mur du papier, des chiffons, du bois, met le feu et part !

Bientôt l’incendie se propage : pour faire le mal, l’homme prend peines et se multiplie, comme pour une joie naturelle. Les soldats imitent les Kabyles : on ne voit qu’uniformes allant de maison en maison, des tisons dans les mains. Le feu est partout. Alln d’activer l’incendie, chaque homme transporte bahuts, bancs, portes, poutres. Tout se fait en riant, à travers des propos joyeux, sans but, sans haine, sans colère ; chacun travaille pour son compte, pour prendre sa part de plaisir et de destruction !

Entre tous, les Turcos kabyles font fureur : chaque fois qu’ils s’abordent entre eux, on les entend maudire à leur manière ces Yenni qui ont lout emporté.

« C’est des filous ! crie l’un en poussant de l’épaule une cloison qui s’écroule.

— Yenni! hurle un autre, carolliers besef, macache douros (les Yenni sont des voleurs ; on ne trouve pas d’argent). »

Le fusil dans une main, le feu dans l’autre, chaque Turco va, bondissant de chambre en chambre, frappant

tout à coups de crosse, activant les feux. A travers ses bonds, il pousse des cris gutturaux, qui n’ont plus rien de l’homme. Ses lèvres fortes, ses dents blanches s’ouvrent à des rires féroces. La sueur du plaisir passionné fait luire sa face noirâtre. Ses yeux sont brillants. On dirait qu’il se retrouve, dans la destruction et l’incendie, comme dans ses éléments favoris. Ses aïeux peut-être, les Vandales de Genséric, devaient avoir, au sac de Rome, et ces enivrements, ces rires sauvages, et celte fureur joyeuse.

Çà et là, au détour d’une ruelle, on découvre un Kabyle, la figure presque cachée dans son burnous, un Yennisans doute : sa tête est chargée de branches vertes pour qu’on le confonde avec ses ennemis ; il est là, seul, timide, regardant d’un regard muet sa maison qui brûle. Il peut regarder à l’aise : chacun est trop occupé pour s’informer de lui. Bientôt, d’ailleurs, lui aussi prendra sa revanche. Dans huit jours, il ira, de compagnie avec ses brûleurs d’aujourd’hui, brûler les Illillen, les Irdjer, les Oumalou, ses présents alliés.

Peu à peu, cependant, le feu s’étale et grandit : les flammes tourbillonnent au-dessus des trois villages. Vainement le maréchal donne l’ordre d’éteindre: l’incendie est dans mille endroits à la fois ; les bourgs yenni, plus que tous crux de la Kabylie, sont riches en poutres, en madriers, en portes : ils brûlent comme un village européen. La petite ville d’Ail-el-Hassem pétille et flambe ainsi qu’une fournaise.

Malgré la nuit venue, on voit clair comme en plein

jour. Autour de la ville en feu, des soldais errent sans cesse avec des tisons embrasés ; sous les lueurs rouges qui les éclairent, on dirait des esprits du mal chargés d’une œuvre infernale. Sur la gauche, Ait-el-Arba et Taourirt-Mimoun, en feu également, éclairent les couronnements des ravins qui les entourent. Partout des torrents de flammes se dressent, se couchent et se relèvent aux souffles du vent. On entend s’effondrer les poutres et les toits; la mosquée d’Ait-el-Assem, environnée de flammes, s’écroule dans le bruit et la fumée. Des chaleurs passent dans l’air par raffales : l’exemple et l’enivrement de la destruction gagnent les spectateurs eux-mêmes.

Un incendie est beau lorsque la nuit est noire...

On oublie l’ennemi, chacun jouit du spectacle, chacun s’approche, chacun veille tard pour mieux voir. Demain seulement, à la triste vue des débris noircis, quelques-uns penseront, au fond du cœur, que cette ville était à des hommes comme nous, ayant, comme nous, des mères, des femmes, des petits enfants, qui sont errants, sans pain! comme seraient les nôtres, si, demain, — nous morts, — les hordes de l’Ukraine revenaient encore.

Mais, quoi qu’on dise et qu’on pense et qu’on fasse icibas, la guerre est la guerre. Depuis les milliers d’années

que l’homme la promène par le monde, au hasard de ses passions, elle ne change pas, — l’homme non plus.

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