‹ Récits de l'histoire de FranceChapitre 42 sur 87 · ONZIEME REGIT · texte numérisé non relu

ONZIEME REGIT

LKS EOIS FAINiàNTS ET LES MAIRES DO PALAIS.

BATAILLE DE TESTET.

DoBse de Chlldérle. — commeneenieBi de Ui décadesee dca rois ntéroTlMsIeMs.

Nous empruntons à une de nos vieilles chroniques ^ le singulier récit qu'on va lire. Il est intitulé : Les trois visions du roi Childéric.

La nuit même de ses noces, la reine Basine dit au roi Childéric I" , son époux : « Levez-vous promptement, je vous prie, et descendez à la porte du palais : vous reviendrez ensuite me dire ce que vous aurez vu. >» Childéric se leva et descendit. Arrivé sur le seuil de la porte, il lui sembla^ voir une troupe de lions, de licornes et de léopards, plus grands que nature, qui passaient et repassaient devant lui. Étonné et presque effrayé de ce spectacle;, Childéric remonta vers la reine et lui raconta ce dont il venait d'être témoin. Après l'avoir écoulé : « Rassurez-vous, lui répondit Basine, et veuillez redescendre; car tout n'est pas fini.» Le roi accéda au désir de sa femme; mais la scène

\ . La Chvnique de Sainl-Denis.

avait changé, et, à la place des animaux que sa vision lui avait montrés d'abord , il aperçut des ours et des loups qui, hurlant avec fureur, se jetaient les uns sur les autres, et se faisaient, à coups de grifies et de dents, d'horribles blessures. Il revint alors vers Basine, qui, lorsqu'il eut terminé son récit, le pria de retourner encore sous le portique du palais. Il le fit, et ne vit plus, cette fois, que des chiens et toutes sortes de petites bêtes qui se poursuivaient et se mordaient les unes les autres , en faisant entendre un faible glapissement.

Dès que Childéric fut remonté dans la chambre de la reine , il se hâta de lui demander l'explication de cette triple vision, ne doutant pomt qu'elle n'eût un sens prophétique. Mais Basine, sans paraître tenir compte de l'impatience bien naturelle de son mari , remit sa réponse au lendemain. Childéric passa le reste de là nuit dans la plus grande agitation. Les images étranges qu'il avait eues sous les yeux se retraçaient sans cesse à son esprit, et le remplissaient de trouble et de crainte. Enfin , les premiers rayons du soleil levant ayant soudain éclairé la chambre nuptiale , Basine , fidèle à sa promesse , consentit à satisfaire la curiosité inquiète de son époux.

« Calmez vos alarmes, dit-elle en souriant; vos trois visions ne vous menacent d'aucun malheur. Ces figures d'animaux, qui vous sont apparues, se rapportent non au présent, maïs à l'avenir, et, sous leurs formes différentes , elles indiquent les destinées diverses réservées à nos descendants.

n Les licornes , les léopards et les lions , ces nobles animaux, signifient que le fils qui naîtra de nous aura

Il \h

2rii LES ROIS FAINÉANTS

Cil partage la valeur, la fierté et toutes les qualités qui sont le propre des &mes magnanimes.

« Ensuite viendront des princes dont on pourra encore admirer le courage, mais qui, dans leur fatal aveuglement , tournant leurs armes les uns contre les autres , se livreront des combats acharnés. C'est ce que marquent ces ours et c^s loups qui, tout à l'heure , s'entre-déchiraient sous vos yeux.

« Vous savez que le chien ne peut rien par luimême et sans le secours de Thomme. Donc les figures d*animaux de cette espèce que vous avez vues en troisième lieu, présagent clairement le caractère indolent et faible de vos derniers successeurs. '

« Quant à cette multitude dé petites bêtes qui se donnaient la chasse et se mordaient à belles dents , qu'est-ce autre chose que l'image et la prédiction des troubles auxquels l'État sera livré , lorsque les princes auront laissé échapper le pouvoir de leurs mains et que le royaume sera sans roi? »

Après que Basine eut fini de parler, Childérîc manifesta la joie la plus vive. La gloire promise à son fils occupait seule sa pensée , et il oubliait presque le sort si différent qui' attendait les autres rois issus de sa raice.

Tel est le récit du naïf chroniqueur. Ce récit n*a sans doute rien de bien ingénieux , ni pour le fond, ni pour la forme. Mais il ne nous en offre pas moins une image assez fidèle du contraste que présentent les trois principales périodes, ou, si l*on veut, les trois âges de l'histoire des rois mérovingiens.

Le premier âge est celui du fils de Childéric ^ de

Clovis. A la tête de ses intrépides Saliens, il s'élance, comme mi lion, au milieu des chefs et des peuples , Romains ou barbares , qui se disputent la possession de la Gaule, et, terrassant l'un après l'autre tous ses ennemis, il leur arrache cette belle proie.

Puis viennent, dans l'âge suivant, trois générations de princes que distinguent aussi , bien qu'à un moindre degré, leurs qualités guerrières. Mais en même temps, emportés par la cupidité, l'ambition et une ardeur effrénée de vengeance, ils s'abandonnent aux plus affreuses discordes, et, plus semblables à desbêtes féroces qu'à des hommes, ils paraissent ne se complaire qu'au milieu des scènes de dévastation , de meurtre et de carnage. Clotaire !•' et Chilpéric, Frédégonde et Brunehaut, Thierry II et Clotaire II, ont été un objet d'étonnement et d'horreur même pour leurs barbares contemporains , et ils ont laissé comme une sanglante empreinte dans les annales du second âge de la dynastie issue de Clovis»

Dagobert !•', qui, après avoir inauguré avec éclat son règne , ne songea bientôt plus qu*à vivre au milieu des plaisirs et de Tindolence, marque une Sorte d'époque intermédiaire entre la deuxième et la troisième période des temps mérovingiens.

A sa mort, le troisième âge conmiencei Les princes que nous allons voir successivement moiiter sur le trône , à la suite de Dagobert et jusqu'à la fin de la première race , ne ressemblent en rien à leurs ancêtres, dont ils n'imitèreiit ni le§ exploits ni les crimes. Véritables fantônies de rois^ ils passèreht leurs jours au sein d'une indigne mollesse et dans

l'oisiveté la plus honteuse, abandonnant à leurs maires du palais les soins et les devoirs, comme aussi les droits de la royauté. On peut donc dire qu'ils cessèrent de régner bien avant que leur race eût été précipitée du trône. L'histoire les a flétris du surnom de fainéants^.

•rlslae et pr#srè« de l« psiMMUiee des «MUres d« pakUiu

C'est seulement sous les fils de Clotaire I" qu'il est fait mention , pour la première fois , des maires du palais. Le plus ancien dont le nom nous soit parvenu est un certain Gogon , qui remplissait cette charge à la cour de Metz , lorsque Sigebert I" le choisit pour aller chercher en Espagne sa fiancée Brunehaut. Bientôt après , on voit un maire du palais dans chacun des trois royaumes francs.

L'officier revêtu de cette dignité, qui devint plus tard si funeste à l'autorité des Mérovingiens , n'avait guère, dans l'origine , d'autre rang ni d'autres fonctions que celles d'intendant de la maison royale. C'était alors le prince qui le nommait ou le destituait à son gré. Mais quand l'importance du maire du palais se fut accrue , les grands réclamèrent et obtinrent le droit de l'élire eux-mêmes. Toutefois, l'élection

4 . Parmi ces princes, plusieurs, il est vrai, moururent avant d'être pai^ venus à TAge d'homme ; ce qui assarément ne permet guère de leur imputer à crime de n'avoir rien /ait pendant la durée de leur régne. Mais on ne saurait invoquer la même excuse pour les autres , qui tous , à l'exception d'un seul, Chilpéric H (voy. plus loin, p. 376), se résignèrent docilement & l'humiliante servitude dans laquelle les retenaient les maires du palais, sans jamais tenter le moindre effort pour s'en affranchir.

n'était valable qu'autant qu'elle avait reçu l'assentiment du roi.

Dès le temps de la minorité du fils de Frédégonde et des petits-fils de Brunehaiit, les maires du palais commandaient les armées. Peu à peu, mettant à profit ces discordes fatales qui divisaient et affaiblissaient la famille mérovingienne, ils cherchèrent à se rendre complètement indépendants du trône, et, pour arriver plus facilement à leur but, ils firent cause commune avec les leudes. Cette tactique eut un plein succès. Lorsque Clotaire II devenu, en 613, seul maître de la monarchie , dut se résigner à payer par de nouvelles concessions l'appui intéressé que lui avaient prêté les grands, il n'eut garde d'oublier les maires des trois royaumes. Non-seulement il confirma chacun d'eux dans sa charge ; il s'engagea de plus à leur en laisser la possession durant toute leur vie.

Mais c'est surtout à partir de la mort de Dagobert que la puissance de ces dangereux ministres de la royauté ne devait plus connaître de limites. A la faveur de l'extrême jeunesse ou de l'indolence de la plupart des princes de cette époque , ils vont promptement achever d'attirer à eux tout le pouvoir, et devenir, en quelque soiie, les arbitres de l'État. Désormais, ce n'est plus le roi qui gouverne : c'est son maire du palais.

Fé|itn de I<«M4em et iCffA. — «Hai«aM ei Brelite^al^ — ^fcrwVa et miIbI liéser.

Dagobert, en mourant, laissait deux fils: Sigebert II', roi d'Ostrasie , âgé d'environ huit ans , et Clovis II , roi de Neustrie et de Bourgogne*, qui entrait à peine dans sa cinquième année. Le premier fut mis sous la tutelle de Pépin de Landen', de nouveau élu maire du palais d'Ostrasie*; le second sous celle d'iEga, qui exerça les mêmes fonctions auprès du jeune prince confié à sa garde.

L'ancien historien* qui a écrit la vie de Pépin de Landen, nous fait de ce ministre un bel éloge. « Il apporta, dit -il, dans le gouvernement des affaires, une expérience consommée. A la guerre, il se distinguait par son courage ; en temps de paix , par son équité et par la fermeté de son caractère. 11 savait allier à

4 . Dès 633, les Ostrasiens, qui aspiraient toujours i former un État indépendant, avaient contraint Dagobert I*' à leur donner pour roi son fi]« atné Sigebert. Ce jeune prince régnait donc depuis cinq ans déjà, lorsque son père mourut.

2. C'est Dagobert lui-même qui, en 634, réglant à Tavance le partage de ses États , avait contraint les leudes ostrasiens à garantir au plus jeune de ses fils la possession des deux royaumes de Neustrie et de Bourgogne, désormais réunis pour tout le reste de la période mérovingienne.

3. Ce nom de Landen lui venait d'un château qu'il possédait en Ostrasie (c'est aujourd'hui une petite ville de Belgique , située à l'ouest du paya de Liège et à peu de distance de la frontière du Brabant méridional). On l'a aussi surnonuné V Ancien, pour le distinguer de deux de ses descendants, également appelés Pépin.

4. Nous avons dit ci dessus (p. 234, note 3) qu'il avait été une première fois maire du palais, pendant la jeunesse de Dagobert.

5. On croit que cet historien, dont le nom est resté inconnu, vivait vers le x« siècle.

une fidélité à toute épreuve envers le roi, une sincère sollicitude pour les intérêts de la nation ; veillant également soit à empêcher le peuple d'empiéter sur les droits du prince, soit à maintenir contre les exigences ou les caprices du prince la justice due au peuple. » JEgdi paraît n'avoir été inférieur à Pépin ni en mérite ni en probité. Malheureusement une mort prématurée les enleva l'un et l'autre, celui-ci en 639, celui-là en 640.

Tandis qu'un seigneur nommé Erchinoald succédait à ^ga, Grimoald, fils de Pépin de Landen, après s'être débarrassé par un meurtre d'un rival qui lui disputait le pouvoir, remplaçait son père dans la mairie du palais, et, comme lui, il exerçait toute l'autorité sous un prince uniquement occupé à fonder des monastères. Bientôt, emporté par son ardente ambition , il n'aspira à rien moins qu'à faire entrer la couronne dans sa famille. La mort de Sigebert, qui arriva en 656 , semblait lui offrir une occasion favorable : il résolut d'en profiter.

Le roi de Metz avait toujours eu la plus aveugle confiance non-seulement dans les talents, mais encore dans la loyauté de Grimoald. Au moment de mourir, il voulut lui en donner une ^ernière preuve , et il le désigna comme tuteur de son fils Dagobert, qui n'était âgé que d'environ quatre ans. Mais à peine Sigebert Il eut-il rendu le dernier soupir, que, par une insigne perfidie, le maire du palais se hâta de faire tonsurer* le petit prince, et de charger un de ses

•i . Dépouiller un prince mérovingien de sa longue chevelure , c'était , l'omme nous l'avons déjà dit , le rendre inhabile à porler la couronne.

2ft0 LES ROIS FAINÉANTS

complices de le conduire secrètement en Irlande ^ Après quoi, il plaça son propre fils sur le trône d*Qstrasie. Mais les Francs , révoltés de tant d*audace , se saisirent du fils et du père , et les livrèrent l'un et l'autre à Clovis II. Comme on ignorait ce qu'était devenu le jeune Dagobert, le roi de Neustrie réunit le royaume de Metz à ses États , et se trouva ainsi Tunique chef de toute la monarchie franque.

On sait peu de chose du règne de ce prince. On voit seulement que, parvenu à l'âge d'homme, il épousa une captive saxonne, nommée Bathilde, qui, par son esprit, par sa beauté et plus encore par ses vertus, devint bientôt chère à loute la nation. Elle n'usait de son influence que pour protéger les faibles et les opprimés ; de ses trésors, que pom- venir en aide aux malheureux, aux esclaves surtout, se souvenant que, dans sa jeunesse, elle aussi elle avait connu les misères de la servitude. C'est un des noms les plus justement vénérés de l'époque mérovingienne*.

Clovis II ne survécut que sept mois à son frère et mourut vers la fin de la même année (656). U avait eu trois fils, Clotaire, Childéric et Thierry. Le premier seul fut proclamé roi, sous le nom de Clotaire III. Comme il était encore mineur, sa mère Bathilde exerça la régence , et Erchinoald réunit la mairie du palais des trois royaumes d'Ostrasie, de Neustrie et de Bourgogne.

Plein de prudence et de modération, d'une humeur

4 . Od verra, dans la suite de ce récit, que le fils de Sigebert Ait rappelé d'exil, en 673, par les Ostrasiens.

2. Bathilde a été canonisée au ix" siècle par le pape Nicolas I«^

douce, aflfable et bienveillante , Erchinoald sut se faire estimer et aimer des Francs. A son titre de maire du palais 9 il joignait celui de comte de Paris \ Suivant une ancienne tradition, c'est lui qui céda à saint Landri , évêque de cette ville , le terrain nécessaire pour faire bâtir Thospice de THôtel-Dieu, ou, conune on disait alors, de la maison de Dieu. En même temps, il dota avec une grande générosité cet établissement, dont l'importance, depuis lors, n'a fait que s'accroître, et où, depuis douze siècles, la charité chrétienne prodigue aux malades de la classe indigente ses secours et ses consolations.

Erchinoald mourut peu après Clovis (667), et les leudes francs le remplacèrent, non sans avoir longtemps hésité, dit-on, par le fameux Ébroïn. C'était, comme il y parut bientôt, un homme ambitieux et avide, orgueilleux, fourbe et cruel; au reste, d'une habileté peu commune et d'une rare énergie de caractère. Les fiers Ostrasiens ne tardèrent pas à regretter de se voir soumis à un tel chef. Afin donc de se soustraire à son obéissance, ils le contraignirent, en 660, à leur donner pour roi Childéric II, frère de Clotaire III; puis ils élurent un maire, qui fut chargé de gouverner le royaume de Metz, au nom de ce jeune prince.

Cependant Ëbroïn, contenu par la présence de la reme Bathilde, n'osait pas encore s'abandonner à toute la violence de son caractère. Mais lorsque la retraite de celte vertueuse princesse* l'eut enfin afl'ranchi de

* . Erchinoald esl le premier comte de Paris dont l'hisloire noua ail conservé le nom.

2. Fatiguée du tracas des affaires et des ennuis que lui suscitait sans

toute contrainte , il leva le masque et fit brusquement succéder au gouvernement juste et doux de la régente la plus intolérable tyrannie. Ennemi déclaré de ces mêmes leudes dont les suffrages Tavaient élevé à la dignité de maire du palais, il foulait aux pieds, en toute occasion, leurs droits et leurs privilèges, et, prenant prétexte des fautes les plus légères pour multiplier les confiscations et les supplices , il s'efforçait de les réduire par la terreur à plier la tète sous l'autorité du roi, ou plutôt sous la sienne. Aussi bientôt leur exaspération fut au comble. Il acheva de les pousser à bout, lorsque Clotaire III étant mort, eh 670, il fit immédiatement monter à sa place sur le trône son jeune frère Thierry III, sans daigner consulter la nation. Bien plus, comme les seigneurs neustriens et bourguignons se disposaient, suivant l'usage, à venir saluer le nouveau prince, Ébroïn leur fît défense de se présenter sans son ordre à la cour. Cette insulte devint le signal d'une insurrection générale des grands des trois royaumes, qui, ayant réuni leurs forces, marchèrent contre Thierry et son maire du palais. Hors d'état de résister à cette ligue formidable, tous les deux prirent la fuiie; mais on se mit à leur poursuite, on les atteignit, et, après les avoir fait tonsurer en signe de dégradation , on les condamna à être enfermés, le roi dans l'abbaye de

cesse Tambitieux et perfide Ébroïn, Bathilde qaitta la cour en 064, et se retira à l'abbaye de Ghelles. Celte abbaye, située près du domaine royal de même nom (voy. ci-dessus, p. 146, note 4), avait été primitivement fondée par la reine Clotilde, puis rebâtie et agrandie par Bathilde elle-même. Ce fût là que rUlustre régente finit ses jours (680) dans le calme de la retraite. Plus tard, à son exemple, plusieurs autres princesses, veuves, filles ou sœurs de rois, vinrent aussi mourir à Ghelles sous l'habit monastique.

Saint -Denis et Èbroïn au monastère de Luxeuil^ Ensuite la couronne fut décernée à Childéric II, et celui-ci, depuis dix ans déjà roi d'Ostrasie, régna dès lors sur toute la Gaule franque (670).

Le principal auteur de celte révolution était Léger, évoque d'Autun, qui jouissait du plus grand crédit auprès des leudes de Bourgogne. Ce fut lui qu'on choisit pour succéder au pouvoir du ministre dont, plus que personne, il avait contribué à précipiter la chute. Seulement il ne prit point le titre de maire du palais , peu compatible avec la dignité épiscopale. Son triomphe dura peu. Ses ennemis étant parvenus par leurs accusations à le rendre suspect à Childéric, ce prince le relégua dans ce même monastère de LuxeuU où déjà Ton avait confiné Ébroïn. Là, ces deux hommes, qu'un jeu bizarre de la fortune rapprochait ainsi l'un de l'autre , parurent vouloir se réconcilier. Ils s'embrassèrent en présence de l'abbé de Luxeuil , et se promirent mutuellement le pardon et l'oubli du passé. Mais on verra tout à l'heure combien peu cette réconciliation était sincère, au moins de la part d'Ébroïn.

Cependant Childéric II se faisait détester des grands par sa brutaUté et ses violences. L'un d'eux , nommé Bodilon, qu'il avait fait battre de verges comme un esclave, jura de laver dans le sang môme de ce prince l'outrage qu'il avait reçu. A quelques jours de là, il surprit le roi au milieu de la forêt de Livry*, pendant

4. On a VU plus haut (p. 4/)l) que ce monastère avait été fondé par saint Golomban.

2. C'est le nom qu'on donnait à la portion de la forêt de Bond y qui

une partie de chasse, et le tua de sa propre main, tandis que d'autres conjurés, ses complices, massacraient la reine et l'aîné de ses deux fîls (673). Le plus jeune S soustrait à la rage des assassins , fut caché dans un monastère, d'où il devait sortir quarante-quatre ans plus tard, pour porter à sou tour la couronne des Mérovingiens.

A la nouvelle du meurtre de Childéric, les moines de Saint-Denis s'empressèrent de rendre la liberté à Thierry III, qui se fit de nouveau reconnaître roi en Neustrie et en Bourgogne. Ébroïn, pendant ce temps, s'échappait de sa prison, et, à la faveur des troubles qui agitaient le royaume , il ressaisissait , moitié par ruse, moitié par force, la puissance dont ses ennemis l'avaient, un moment, dépouillé. Alors donnant un libre cours à sa haine contre l'évèque d'Autun, qui venait aussi de s'évader du monastère de Luxeuil , il résolut de ne pas différer davantage ses projets de vengeance.

A peine redevenu libre, Léger avait regagné sa cité épiscopale. Bientôt Ébroïn, sous le prétexte mensonger que le prélat était complice du meurtre de Childéric II, envoya contre lui des troupes nombreuses qui mirent le siège devant la place (674). Une première attaque fut vigoureusement repoussée; mais l'armée assiégeante, plus irritée qu'effrayée de cet échec, se préparait déjà à livrer un nouvel assaut, lorsque Léger, voulant épargner à ses concitoyens les maux

avoisinail le bourg de Livry (dans le département de Seine-et-Oise et à 1 6 kilomètres est-nord-est de Paris). i . 11 était à peine âgé d'un an.

auxquels ils s'exposaient pour sa défense, sortit de la ville, après avoir fait ses adieux à tout le peuple, et alla de lui-même se remettre au pouvoir de ses ennemis. Ceux-ci auraient dû être touchés, ce semble, de tant de courage et de magnanimité. Loin de là, dès qu'ils le tinrent entre leurs mains , ils l'accablèrent à l'envi d'indignes outrages. Puis, l'ayant chargé de chaînes, ils le conduisirent à Ébroin, qui ordonna de lui crever les yeux, et lui fit endurer, durant plusieurs joui-s, les plus horribles tortures. L'évêque vécut encore quatre ans, privé de la vue et portant sur toute sa personne les marques du traitement barbare qu'il avait éprouvé. Enfin le maire du palais, dans un nouvel accès de ftireur, envoya des assassins pour lui trancher la tête et terminer sa longue agonie* (678). Si dans la lutte qu'il soutint contre son rival , Léger s'était écarté quelquefois des bornes de la modération et de la justice; si l'on peut lui reprocher de n'avoir pas su toujours fermer son cœur à toute pensée d'ambition; en revanche, la générosité et la grandeur d'âme qu'il montra en diverses circonstances, mais surtout à l'époque du siège d'Autun, honoreront à jamais sa mémoire, en même temps qu'elles feront presque oublier ce qu'il y eut de faiblesses et d'erreurs dans une vie d'ailleurs noblement remplie. L'Église l'a mis au nombre des saints.

Cependant Ébroin , ne songeant plus qu'à se faire craindre, sévissait avec une inexorable rigueur contre

4. G'etl dans ane forêt près d'Arras, que saint Léger Ait décapité. Un village, qui porte sod nom, s'élèye aujourd'liui sur le lieu de son supplice.

âG6 LES ROIS FAINÉANTS

ses anciens ennemis. Le plus grand nombre furent dépouillés de leurs richesses et de leurs charges ; plusieurs périrent par la main du bourreau; d'autres, pour éviter un sort semblable, se virent contraints d'aUer chercher un asile en Ostrasie.

A cette époque, les Ostrasiens n'avaient plus de roi. Le fils de Sigebert II , le jeune Dagobert, enfin rappelé de son exil* et rétabli sur le trône, après la mort de Childéric II, avait péri au bout de cinq ans (678), victime d'une conjuration des leudes. Les États de ce prince auraient dû faire retour à Thierry III, le dernier survivant des fils de Clovis II. Mais les leudes du royaume de Metz, qui ne voulaient à aucun prix tomber sous le joug d'Ébroïn, et qui, d'ailleurs, ne portaient qu'un médiocre attachement à la dynastie mérovingienne, prirent le parti d'abolir la royauté. Alors ils placèrent à leur tête, avec le titre de ducs des Francs y deux seigneurs également illustres par leur naissance, leur rang et leur mérite, Martin et Pépin, dont le dernier était, par sa mère, petit-fils de Pépin de Landen*.

Cependant, le nombre des exilés, qui accouraient soit de la Neustrie, soit de la Bourgogne, pour chercher un refuge en Ostrasie, augmentait de jour en jour. Ne pouvant plus espérer de changement dons leur sort que par la ruine de celui qu'ils regardaient comme l'auteur de tous leurs maux , sans

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